Chapter 6
Nous sommes revenus à Karnak dans la soirée, mais tard, après dix heures, sûrs d'éviter alors l'exubérante gaîté des touristes qu'on rencontre hélas! en bandes, par les beaux clairs de lune, dans la magnifique solitude des ruines endormies. Quel magicien a pu, en si peu de temps et dans le même cadre, faire un autre tableau? Élargie, sans limites, infinie, la ville baigne dans une lumière très douce, et toute bleue. Dans l'hypostyle, parmi les ombres immenses, les gardiens de nuit glissent comme des fantômes-nains. Entre les colonnes blanches, dans les avenues maintenant pleines de ténèbres, les rayons de la lune sèment des feux follets. Un moment, l'envie nous prend de nous perdre dans les ruines, puis de nous laisser enfermer jusqu'au matin. Mais nos âniers, sous l'acacia dont l'ombre, devant la maison du directeur des fouilles, étend un cercle noir, nous appellent à grands cris. On entend souffler les chevaux d'une ronde de police. Déjà minuit?... Le trot de nos baudets éveille le village arabe. Sur les plates-formes des maisons, des chiens hurlent en choeur. Le vent du soir gémit dans les palmiers; des chansons de rameurs se répondent sur le Nil. Nous rentrons à l'hôtel par des ruelles qui serpentent entre des jardins, dans le doux parfum des mimosas.
Je ne sais comment m'acquitter envers M. Georges Legrain. Si je parle encore de lui, il m'en voudra. Je ne peux pourtant pas dire, pour lui être agréable, que c'est le Grand Turc qui a déterré et reconstitué plus de dix mille statues à Karnak! Non, ce n'est pas le Grand Turc, ni le Khédive. C'est un ancien élève de l'école des Beaux-Arts de Paris, exubérant, spirituel, et qu'on prendrait, sur sa mine, pour un artiste ou un officier en bourgeois: cela dépend des moments. Il aime les ruines de Karnak comme la prunelle de ses yeux. Il ne les quitte pas de toute l'année. Il a planté sa tente, qui est une petite maison blanche, sur le seuil du Grand Temple. Sa famille, c'est-à-dire Mme Legrain et deux enfants, y passe l'hiver avec lui. Mais l'été, la place n'est plus tenable. Quarante-cinq degrés, jamais de pluie, et plus un souffle de vent, sauf les souffles brûlants qui accourent du désert. Mme Legrain et les enfants émigrent alors au Caire, parfois en France. Et M. Legrain ne bouge plus de sa maison. Karnak est changé en fournaise. Tous les touristes ont déserté Louqsor. On ne voit plus une âme dans les ruines. C'est le moment pour M. Legrain d'écrire ses livres. Il en a déjà écrit pas mal, et qui comptent. On peut dire qu'il a sué dessus!... Les plus belles des statues découvertes: mille en pierre et cent septante en bronze, trouveraient acheteurs à mille francs celles-ci--mille francs pièce, bien entendu--et dix mille francs celles-là. Faites le compte. Toutes les trouvailles étant la propriété du gouvernement égyptien, qui alloue un crédit annuel de dix mille francs aux fouilles de Karnak, l'affaire n'est vraiment pas mauvaise. On connaît des mines d'or qui rapportent moins d'argent ... Une seule cachette, creusée, probablement, pendant le siège de Ptolémée Latyre, qui voulait exproprier Amon-Ra, suzerain et propriétaire de la moitié du royaume, pour partager ses dépouilles entre les dieux et les prêtres de toute l'Égypte--le vol à ... la tire, dirait M. Legrain--a donné des milliers d'objets très précieux. Il faut que le directeur des fouilles sache défendre ces trésors par la force. Une nuit, on lui vola douze statues, dans sa maison même. Il reconnut les voleurs aux écorchures qu'ils s'étaient faites en se faufilant dans la brèche. C'étaient des gens de son personnel, qui opéraient pour le compte des industriels dont j'ai raconté les exploits. Les malheureux ont attrapé cinq ans de travaux forcés. Pour ce prix-là, en Europe, on pourra bientôt tuer père et mère.
TIMIDES RÉFLEXIONS D'UN PROFANE SUR L'ART ÉGYPTIEN
Je ne sais plus comment cela s'est fait: à un moment donné, en flânant dans ces ruines, les plus grandioses du monde, le souvenir du Parthénon et du Forum s'est levé dans ma mémoire. Mais j'ai tout de suite chassé ce rôdeur, qui m'invitait à des comparaisons dangereuses pour mon plaisir. Il ne faut pas penser, en face de cette architecture de géants, aux temples grecs ou aux églises gothiques. Un temple grec et une église gothique sont, dans des langues différentes, de clairs et harmonieux poèmes. Leurs lignes se développent et se mêlent au commandement d'une idée tout de suite intelligible, pour produire l'harmonie et la grâce. Tout y est à sa place, et subordonné au but. Les moindres détails font leur partie dans le concert. Un artiste disait un jour devant moi: «une église gothique, c'est un syllogisme de pierre.» «Symphonie» ne serait peut-être pas moins juste: une symphonie plus chaude et plus vibrante que la symphonie grecque, mais aussi pure. Tandis que ces colosses serrés les uns contre les autres font penser à la troupe de musiciens américains qui se produisit, il y a cinq ou six ans, à l'Alhambra! Je me souviens qu'un confrère écrivit sur leurs exploits un bien joli article. Pour le nombre des exécutants, la grosseur, la variété et la sonorité des instruments, on ne verra jamais mieux. Il paraît que leur vacarme, aux États-Unis, est appelé musique par bon nombre de gens. Mais en Europe, non; pas encore. Les temples de l'ancienne Égypte m'ont rappelé cette énormité musicale. Quant au frisson sacré qui vous saisit, à Rome, près du tombeau d'une antiquité si maternelle, si proche de nous, et dont les plus indifférents ont encore la saveur sur les lèvres, ne demandez rien de pareil à l'Égypte. Du moins n'ai-je rien éprouvé de semblable, là-bas, à cette émotion. Des amis m'ont querellé à ce propos. L'un d'eux m'a gourmandé: «Vous ne comprenez pas, vous ne connaissez pas l'architecture égyptienne; vous n'étiez pas préparé à la comprendre, tandis que votre éducation, à la fois humaniste et catholique, vous dispose à admirer le gothique et le grec.» Il y aurait à répondre. Mais ce n'est pas le moment de disputer sur l'absolu et le relatif dans l'Art. Quoi qu'il en soit, les ruines de l'ancienne Égypte intéressent; elles n'émeuvent pas, du moins par la beauté et l'harmonie des lignes. Elles constituent un incomparable musée, mais nous n'y retrouvons pas, comme dans les ruines romaines, un berceau de famille. Elles nous dépassent, elles nous excèdent, elles sont trop lointaines et trop peu à notre mesure. Voilà mon impression, que je donne en toute sincérité.
Faites attention que ce n'est pas un jugement, pas même une opinion. Juger l'architecture égyptienne sur le squelette d'une demi-douzaine de temples, remaniés, transformés, défigurés sans doute, et plus d'une fois, au cours de vingt ou trente siècles, par la fantaisie des architectes, les exigences de l'opinion ou le caprice des rois: quelle folie! Imaginez qu'on veuille juger l'architecture gothique, dans mille ou deux mille ans, sur les ruines confondues de notre Palais de la Nation, de Sainte-Gudule, et du Palais de Justice!
Il y a une vingtaine d'années, on soupçonnait à peine la sculpture égyptienne, la vraie, celle de la belle époque, celle des premières dynasties, dont les oeuvres, au point de vue de l'expression, du sens du pittoresque et de la vie, peuvent soutenir la comparaison avec les oeuvres les plus vivantes de nos XIIIe, XIVe et XVe siècles. Mais depuis lors, grâce surtout aux fouilles de Karnak, quelle révélation!
Au Musée du Caire, où l'on compte plus de cinquante mille «documents» concernant l'art égyptien, il faut commencer la promenade par la grande salle du rez-de-chaussée. On trouve tout de suite Kephren, Ranofir, et le Maire de village, qui datent, je crois, de la Ve dynastie. On leur donne tout le temps qu'on peut, et on revient les contempler, un instant encore, au moment de partir. À ces masques vigoureux et vivants, comme d'ailleurs à cent autres statues de la même époque, il ne manque vraiment que la parole, selon le mot des bonnes gens. Par la vérité, la grâce et la noblesse, ces chefs-d'oeuvre sont aussi éloignés des magots impassibles et stéréotypés des époques décadentes que le beau Dieu d'Amiens des «machines» de Saint-Sulpice par exemple.
Et les bijoux, les merveilleux bijoux enfermés, comme de vrais trésors qu'ils sont, dans des espèces de coffres-forts vitrés que surveillent des hommes de police: colliers, pectoraux, bracelets et diadèmes, en pierreries chatoyantes et or fin, ciselés il y a six mille ans pour la joie des reines et des princesses du Moyen Empire et ensevelis avec elles, au seuil du désert, dans la Cité des morts! Quels sujets d'inspiration, au point de vue de l'harmonieuse simplicité de l'ensemble et de l'exécution des détails, pour nos artistes d'aujourd'hui!
Est-il déraisonnable de supposer que les grands architectes ne firent pas défaut à une époque si féconde en sculpteurs et en orfèvres de premier ordre? Qui sait ce que nous réservent les fouilles de l'avenir? Qui sait si l'on ne découvrira pas un jour des débris ou des plans d'édifices qui nous révéleront une architecture égyptienne encore inconnue, aussi rationnelle, aussi simple, aussi véritablement belle que la statuaire des premières dynasties? Nous connaissons, par les fresques des tombeaux, des plans de maisons particulières. Un jardin règne autour de l'édifice, environné d'arbres et de verdure comme un cottage anglais. Deux étages: un balcon au premier, une terrasse au deuxième. Rien de plus simple, de plus riant, de plus heureux. Non, il n'est pas déraisonnable d'espérer que l'architecture égyptienne, au point de vue de la mesure et du goût, sera réhabilitée un jour.
Quant à la civilisation et à la religion de l'Égypte ancienne, ce qu'on en sait est mince. J'ai admiré, un dimanche matin, dans la section égyptienne du Musée du Cinquantenaire, un monsieur barbu, guindé et solennel, qui expliquait l'histoire et la résurrection d'Osiris à une demi-douzaine de bourgeois endimanchés, messieurs et dames. «La science nous apprend ceci, les plus récentes découvertes nous ont éclairé sur cela ...» Impossible de rendre avec des mots l'assurance du bonhomme, qui sentait le magister à vingt pas, le magister d'extension universitaire. Il termina sa leçon par un parallèle entre la légende d'Osiris et la légende de Christ «de ce philosophe Christ, disait-il, proclamé dieu par les évêques trois siècles après sa mort»!...
Heureux homme! Heureuse extension universitaire! Les spécialistes en égyptologie sont un peu moins tranchants. «Nous ne savons rien ou si peu que rien, me confessait M. Capart; je vous avoue que mes idées se modifient tous les jours.»
L'Égypte ancienne s'étend sur plus de quarante siècles. La Grèce et Rome elle-même font figure de collines en comparaison de cet Himalaya. Combien de races se sont succédé, depuis les premières dynasties jusqu'à l'époque romaine, dans la vallée du Nil! Combien de religions et de civilisations mêlées et confondues! Que d'éléments disparates dans leurs résidus!
Voilà un siècle à peine que les débris des monuments égyptiens commencent à sortir de terre. Les mêmes travaux, exécutés au même endroit, ont mis plus d'une fois au jour, dans le même instant, des «documents» appartenant aux époques les plus différentes: statues des premières dynasties, bijoux du Moyen Empire, bas-reliefs des derniers empires thébains. Qu'un géologue essaie donc de reconnaître et de déterminer les couches d'un terrain bouleversé de fond en comble par un cataclysme souterrain qui les aurait mélangées toutes! Imaginez que les savants de l'an 4000 retrouvent pêle-mêle, en Belgique et en France, sans connaître un traître mot de l'histoire de notre civilisation occidentale, des restes de dolmens druidiques, de basiliques romaines, d'églises gothiques, d'hôtels de ville Renaissance, de façades Louis XV! Que de tâtonnements, dans un tel labyrinthe, avant de trouver le fil conducteur!
Telle est exactement la position des égyptologues d'aujourd'hui. Quand ils croient tenir enfin le fil, celui-ci les mène dans une impasse. Il faut qu'ils reviennent sur leurs pas et qu'ils recommencent à chercher dans le noir. Tous les systèmes généraux se sont successivement évanouis. Les vrais savants se contentent d'exhumer des matériaux, de les étudier, puis de les classer s'il y a lieu. Cet inventaire de greffiers durera encore un siècle, peut-être deux. Après quoi, de la multitude des hypothèses qui auront été imaginées, surgira peut-être une faible lueur, prélude et aurore du plein jour. Un petit contingent de spécialistes explore lentement ce champ immense. Imaginez une tribu de taupes acharnée à soulever le Sahara!
Le cadre de la vie égyptienne, depuis des milliers d'années, n'a pas changé: même ciel d'incorruptible azur; même flot limoneux du même fleuve; même rosé tendre des montagnes. Il ne faut qu'un léger effort à l'imagination la plus pauvre pour évoquer les spectacles de la vie thébaine par exemple. Du haut du pylône de Karnak, M. Kaekebroeck lui-même verrait surgir des processions de prêtres, des parades militaires, des chars courir entre les sphinx de la voie triomphale, et le Pharaon trôner parmi ses gardes, ses eunuques et ses chasse-mouches. Mais l'âme de la vieille Égypte est encore, pour nous, un livre fermé. Sur sa sensibilité, sa façon de concevoir l'énigme du monde, sur sa vie intérieure, nous n'avons que des lueurs tremblotantes. Un homme un peu averti suit assez facilement, dans l'histoire grecque ou romaine, la courbe des idées morales et la sensibilité artistique. De l'âme farouche de la petite nation juive, qui ne bâtit qu'un seul temple, duquel il n'est pas resté pierre sur pierre, les frémissements sont venus jusqu'à nous. Rien de pareil pour l'âme de l'ancienne Égypte. Il faut se contenter d'y épeler péniblement quelques mots.
Il est certain que la civilisation égyptienne est une des plus imposantes, des plus grandioses que le monde ait connues. Art, religion, droit, législation, force guerrière et conquérante: rien ne lui manqua de ce qui assure aux peuples la force, l'éclat et la durée. Cela, nous le savons. Nous ne savons rien de plus. Quant à son origine, le problème n'est pas près d'être résolu. La civilisation égyptienne est-elle fille ou mère de la civilisation chaldéenne? M. Legrain et M. de Morgan, à Karnak, nous disaient qu'il se pose aujourd'hui dans ces termes. D'autres se demandent si elles ne seraient pas toutes les deux des rameaux d'un tronc plus ancien et encore inconnu.
LE DERNIER JOUR
Par une radieuse matinée qui rappelait la pimpante allégresse de notre mois de mai, nous sommes allés voir la nécropole de Saqqarah. On enfourche les ânes à la gare de Bedrechein, où arrive du Caire, en une petite heure, un lent train de banlieue. Julius trône sur l'unique siège d'un _sandcar_, haute et légère voiture aux essieux évasés: le conducteur trotte à côté du cheval. Un troupeau de moutons noirs s'affole devant notre cortège; sur la berge d'un canal, des pêcheurs vident leurs nasses; la moisson naissante déploie un tapis d'émeraude sur le limon de la plaine. Derrière le mince rideau de la «forêt des palmiers» fuit l'océan moutonné du désert. Ô futaies de nos grands bois, ruisselantes de flèches d'or et pleines de chansons! Pas un oiseau. Entre les troncs nus et clairsemés, qui dressent dans la lumière crue la dentelure de leurs panaches, trois cavaliers pourraient passer de front. Nous piquons droit sur une pyramide dont les degrés escaladent l'azur. Ici fut Memphis. Des vagues de poussière roulent sur sa nécropole, vieille de six mille ans.
Dans un livre loué par la critique allemande et dont M. Maspero parlait l'autre jour avec tendresse, M. Capart a décrit _Une rue de tombeaux à Saqqarah_. Une rue! Et il y en a des milliers. C'est Pompéi élevée à la cinquantième puissance. Pendant quarante siècles, on y bâtit pour les morts des maisons meublées, pourvues et décorées comme pour l'agrément et l'usage des vivants. L'immense ville souterraine déroule à l'infini l'écheveau de ses avenues bordées de demeures funéraires; l'Égypte des premières dynasties y étale les scènes rustiques de sa vie pastorale. Les pyramides ont poussé à la surface, comme des montagnes projetées vers le ciel par une éruption volcanique. Elles jalonnent en ligne droite, sur une file de trente lieues, la frontière du désert. Ce sont des tombes aussi, des tombes royales, postérieures aux tombes souterraines, dont notre Musée du Cinquantenaire, grâce à la générosité de M. le baron Empain, possède un intéressant spécimen.
Entre les pyramides de Saqqarah et celles de Gizeh, les plus grandes de toute l'Égypte, trois lieues de désert. Soulevés par un aigre vent du Nord, d'aveuglants tourbillons étendaient sur la route une molle croûte sablonneuse qui se brisait sous la foulée de nos montures. Quatre heures pénibles. La «terre promise», au loin, se montrait à nos yeux. Nous nous guidions sur le triangle de Chéops, posé comme un joujou à la limite de l'horizon et qui grandissait insensiblement devant nous d'une lente et solennelle ascension. Chephren, Mycerinus, et six autres, qui ont l'air de jeunes faons dispersés autour d'une girafe, composent avec Chéops, dont l'arête mesure deux cent dix-sept mètres, le groupe de Gizeh. Le Sphinx, un peu en avant, sa fière tête songeuse tournée vers l'Orient, fait sentinelle près des ruines de son temple.
Deux mers viennent mourir au pied de leurs assises formidables: la mer blonde et sans cesse agitée des sables infinis, et la mer riante des vertes cultures où la route du Caire enfonce un blanc sillon. Sans la canaille dont les savants assauts, combinés comme les manoeuvres d'une armée en bataille, ne laissent pas un moment de répit, on entendrait sans doute le langage de ces géants indestructibles qui ont vu défiler, depuis quatre mille ans, au milieu de hordes en armes, tant de maîtres de l'Égypte et du monde. Mais il y a trop de bédouins, trop de camelots, trop de chameliers, d'âniers, de baudets et de chameaux; et ils font trop de bruit. Vous échappez à une escouade par un adroit détour; six autres, un peu plus loin, vous guettent en embuscade. Il y a trop de touristes aussi. Voilà toute une famille en proie au photographe. Car il y a un photographe aux Pyramides, avec licence des autorités et monopole, probablement. Monsieur, Madame et Mesdemoiselles, à cheval sur de vieux bourricots, se composent, conseillés par «l'artiste», des attitudes héroïques.--Appuyez un peu plus à droite, Monsieur; veuillez pencher la tête, s'il vous plaît, Madame ... Sauvons-nous; il me semble que le Sphinx va éclater de rire. Heureusement, le soleil couchant fit flamber pour nous, comme des torches d'or, les sommets des énormes triangles.
Un vaste et mélancolique cimetière paré des couleurs vives d'un immuable été: voilà l'Égypte. Une inexprimable tristesse naît de la splendeur de ces ossements, _qui ne se relèveront jamais_. La fête éternelle de l'azur n'éclaire qu'un tombeau. Nos ruines, à nous, ne sont qu'un accident: un arbre abattu dans une forêt vivante. Celles-ci sont mortes, et c'est pour toujours. Le désert m'a paru l'image de l'Égypte ancienne. Il ne faut qu'un souffle du vent pour y effacer la trace des caravanes. Bêtes chargées de richesses, hommes chargés de soucis et d'espoirs: leur route se reconnaît, çà et là, à un lambeau de tente emportée par le simoun ou à la carcasse d'un chameau mort. De même les quatre mille ans des Pharaons et leurs monuments gigantesques: quelques murs dégradés et croulants qui flottent comme des épaves sur un océan de ruines.
L'Égypte actuelle oppose sa repoussante décrépitude à cette froide mais attirante majesté. Ce n'est pas un mort; c'est un cadavre, et il sent. Moins et pire qu'un cadavre: un corps qui se décompose tout vif, lentement, sans en mourir, sous l'action d'une lèpre ou d'un chancre incurables. Plusieurs empiriques s'acharnent sur le patient, qui n'échapperait au bâton de l'Angleterre que pour tomber dans un pire esclavage. Mais le Sauveur est tenu à l'écart. On peut cependant défier les Jeunes Turcs, non moins décrépits que les Vieux, l'onguent constitutionnel et le vitriol d'une presse qui se croit libre parce qu'elle est enragée, d'opérer jamais, à eux seuls, la restauration nécessaire. «Le christianisme, disait Gerbet, est une grande aumône faite à une grande misère». La misère ici réunit tous les signes de la plus basse abjection. Et le misérable est mieux gardé contre l'aumône que les captives du sérail contre la curiosité.
End of Project Gutenberg's Quinze Jours en Egypte, by Fernand Neuray