Chapter 5
Il y a moins de trente ans, elles étaient ensevelies sous le sable et les constructions parasitaires. À force de patience et de travail, les savants, presque tous Français, du service des antiquités égyptiennes, les ont ressuscitées. Elles sont vivantes aujourd'hui. Leurs pylônes, leurs portiques, leurs statues énormes et souriantes donnent la mesure de Thèbes à son zénith. Roses dans la douce lumière du matin; dorées et flamboyantes dans la gloire des midis; enveloppées, au crépuscule, comme d'une poussière violette; peuplées d'ombres immenses sous la clarté de la lune: il faut leur donner plusieurs jours si l'on veut avoir une idée de leur changeante figure et des aspects divers de leur beauté. Plaignons le voyageur qui les traverse en courant!...
Le fleuve séparait la ville des vivants, bâtie sur la rive droite, de la cité des morts. Des édifices de la première, il ne reste que les temples de Louqsor et de Karnak, les plus imposantes reliques de toute l'Égypte ancienne. Sur la rive gauche, à trois quarts de lieue du Nil, au milieu des champs cultivés, sur une ligne parallèle au fleuve et longue de cinq kilomètres, s'espacent les débris d'une multitude d'édifices. L'enceinte du plus grand de ceux qui subsistent encore formait un rectangle de deux kilomètres et demi sur neuf cent vingt-sept mètres. Dans un autre, monument funéraire de Ramsès II, la statue en granit du souverain, dont les débris remplissent toute une cour, mesurait, en hauteur, un peu plus de dix-sept mètres; et l'on a calculé qu'elle devait peser plus d'un million de kilogrammes. Sur cette terre où passe aujourd'hui la charrue, on ne peut faire un pas sans que le pied heurte une ruine. Près des colosses dits de Memnon, qui commandaient l'entrée d'un édifice dont il ne reste plus d'autre trace--statues royales, hautes de dix-huit mètres environ, dégradées et formidables encore--un buffle, quand nous mettons pied à terre, traîne un soc identique aux charrues d'il y a six mille ans, un enfant nu à califourchon sur le dos.
La vallée des Rois et la vallée des Reines s'ouvrent un peu plus loin, dans les gorges d'une montagne qui est le type parfait de l'aridité et de la désolation. On part à huit heures du matin. Girgis Morgan, notre drogman, attend sur le seuil de l'hôtel. Baedeker recommande ce brave homme. Je me permets de joindre ma modeste voix à ce trombone illustre. Girgis Morgan nous a protégés, tout le temps de notre séjour, contre la rascaille enturbannée qui assaille le voyageur à chaque pas. Sans lui, Julius payait dix francs un oiseau momifié, puant et laid, qu'il a fini par avoir pour cinq piastres: 1 fr. 25. Il parle couramment, outre l'arabe, le français, l'anglais et l'italien. Ce sont les Pères Franciscains de Louqsor qui l'ont muni de ce bagage, dont il retire, en hiver, un bon profit. Il a une tête d'Égyptien de l'Ancien Empire. Sérieux, discret, point bavard, il connaît parfaitement son métier. Avec cela, quoique hérétique, fervent chrétien. Après une chevauchée de quatre heures dans la vallée des Rois, par vingt-cinq degrés de chaleur, il fit maigre, par respect pour l'abstinence de l'Avent, dans la cantine installée par l'agence Cook au milieu du désert. Le roastbeef et le jambon étaient pourtant de première qualité. Et le vin du Rhin aussi ...
On part donc à huit heures. Les ânes nous attendent de l'autre côté du fleuve. Des nuées de vautours tourbillonnent dans l'air pur. Les collines, en face de nous, baignent dans une vapeur rose. Notre barque approche de la rive. Les robes des âniers et les housses, noires, jaunes et rouges des baudets, composent un ravissant tableau. «C'est joli, joli! fait à côté de nous un touriste écossais; quel délicieux Fromentin! Comme c'est heureux que ce peuple ait gardé ses coutumes séculaires.» Je pense en dedans de moi: «Heureux pour nous, sir; mais pour eux, cela n'est pas si sûr.»
Houp! en selle. Le premier moment est un peu dur. Les baudets prennent le trot. Leurs sabots, sur le chemin de terre battue, font un bruit de castagnettes. Les âniers courent derrière, un pan de leur tunique entre les dents.--Doucement, vilaine bête, la selle tourne, et nous allons longer un ravin, va doucement.--Mais les ânes de Louqsor n'entendent pas le français. Heureusement, l'ânier a vu le péril. Il crie à pleins poumons: «Ouch! Ramsès II, Ouch!» Ramsès II, c'est le nom du bourricot, _Ouch_ veut dire doucement. Ramsès II a régné sur Thèbes, sur l'Égypte, sur cent peuples divers; il a bâti des temples, fondé des villes, peuplé de son effigie tous les monuments d'un des plus puissants empires que le monde ait connus; il est mort à cent ans. Et un âne, aujourd'hui, se reconnaît à son nom, qui fit trembler l'Orient ... Soyez donc députés!...
C'est dans cet équipage que nous avons visité, en deux jours, les ruines de la rive gauche, ainsi que les tombeaux de la vallée des Rois et de la vallée des Reines.
La route monte dans une gorge étroite, entre deux murailles de rochers nus. Pas une plante, pas un brin d'herbe, pas un oiseau: le désert est plus animé, moins morne et moins tragique. Il fait chaud, chaud ... Le guide déclare vingt-cinq degrés. Ramsès II commence à renâcler. Allons, un peu de courage. Nous ne sommes pas au bout. Tout à l'heure, sur le coup de midi, il faudra gravir, à pied, les baudets menés en laisse derrière nous, la pente raide de cet éperon, déjà embrasé par la lumière ardente, et dont le sommet semble grandir à chaque pas que nous faisons. Si nous voulons voir Deir-el-Bahari aujourd'hui, il n'y a pas d'autre chemin, à moins de faire un détour et de perdre ainsi deux heures. Un peu de courage. L'entrée de la première tombe royale bâille à quelques pas de nous.
Nous avons visité douze tombeaux, les plus grands, les plus beaux, les plus célèbres. Des millions de morts dorment dans les flancs de la montagne, qui servait de cimetière aux Thébains. On fourrait les gens du commun, momifiés au plus bas prix, dans les fentes des rochers. Les gens de qualité se faisaient construire des caveaux. Pour les rois, les reines et les princes du sang, ce n'était pas trop de palais souterrains. Nous voici chez Aménophis II, roi de la XVIIIe dynastie, mort en 1600, ou à peu près, avant Jésus-Christ. La dernière demeure de Sa Majesté est maintenant éclairée à la lumière électrique. On entre par un couloir large de trois ou quatre mètres, en pente rapide, sur lequel s'embranchent, à droite et à gauche, des salles funéraires supportées par des piliers. Toutes les parois sont couvertes de fresques. Dieux à tête de chacal, de vautour ou de chouette; le roi, la reine, leurs ancêtres, leurs enfants, leurs serviteurs; personnages agenouillés devant les dieux; cortèges religieux escortant la barque sacrée; serpents déroulés et sifflants, vautours aux ailes éployées: des centaines d'images, souriantes, grotesques ou terribles se mêlent dans des processions fantastiques. M. Jean Capart dit que c'est le «Baedeker» de l'enfer égyptien.
Les couleurs, simples et franches, ont gardé leur éclat. On dirait que les décorateurs viennent de finir leur tâche. Le dessin, ferme, vigoureux, mais conventionnel et monotone, ne manque pas de noblesse. Dans les figures, dessinées de profil, l'oeil regarde en face. Il est rare que l'artiste ait travaillé la muraille même. Presque toujours, c'est dans un enduit de plâtre appliqué sur le mur qu'il a gravé, en relief, ses personnages, livrés ensuite au peintre. Le plafond: étoiles d'or sur fond bleu, figure la voûte du ciel. Tout cela fait un ensemble animé et impressionnant. Le tableau a grande allure. Quelle somme de labeur il représente, on peut facilement l'imaginer en songeant à ceci: le sarcophage repose à trois cents mètres de profondeur; couloir, salles et caveau sont creusés dans le roc.
Un dernier escalier, et, dans une espèce de basse fosse encadrée d'un treillis, apparaît le seigneur de céans. Le sarcophage, magnifiquement décoré, est ouvert: une plaque de verre remplace le couvercle, volé par les pillards du désert. Le voilà, entouré de bandelettes, et tel qu'il fut enseveli il y a trois mille cinq cents ans, après que les embaumeurs eurent assuré son corps contre la corruption. La figure, longue et osseuse, offre un contour précis. De longues mèches descendent sur les tempes; la bouche entr'ouverte laisse voir de fortes dents; une chauve-souris volète, éperdue, au-dessus du cercueil. Du bout de la canne, en allongeant le bras, nous pourrions la toucher. Il y a pourtant trente-cinq siècles entre nous. Trente-cinq siècles! Et ce n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan infini ...
L'histoire de la ville et de l'empire est extraite, lambeau par lambeau, de la nécropole thébaine. Les deux vallées n'ont pas livré, loin de là, tous leurs secrets. Bien que la plupart des tombes, découvertes dès le moyen âge, par l'avidité des Arabes, aient été pillées, depuis lors, plusieurs fois, on a enrichi de leurs dépouilles tous les grands musées du monde, à commencer par cet admirable Musée du Caire, bondé de momies royales, de sarcophages aux effigies colorées ou revêtues d'or fin, de statues, de bijoux, des plus précieux objets du mobilier entassé dans les demeures des morts.
On y voit, hauts comme de grands joujoux, des esclaves, hommes et femmes, qui pétrissent le pain, cisèlent des métaux, font leur office de domestiques ou d'ouvriers; et des bataillons de soldats, infanterie légère ou hoplites, qui défilaient comme à la parade pour l'orgueil et la joie du souverain défunt. Les heures passent comme l'éclair au milieu de ces merveilles. Ne vous étonnez pas qu'on ait vidé de leurs richesses, pour ranger et étiqueter celles-ci comme des cadavres dans une morgue, les palais souterrains des rois de l'ancienne Égypte. Certainement, elles perdent à être vues hors de leurs cadres. Mais il faut bien compter avec les pirates du désert, organisés en bandes, aventureux, hardis, et soudoyés par des industriels qui s'enrichissent en revendant à prix d'or, aux musées et aux collectionneurs, les rois, les reines et les dieux égyptiens, toutes les curiosités des tombes et des temples. Tous les tombeaux ont des gardiens armés. Aménophis II fut néanmoins volé, une nuit, à la barbe de sa garnison, surprise et garrottée; volé de sa barque sacrée et du couvercle de son sarcophage. Des chevaux et des chameaux attendaient sur le seuil. Avant le lever du jour, les voleurs avaient mis plusieurs lieues de désert entre eux et les «chawichs». Quelle joie, pour l'amateur qui inspira ce raid et en paya les frais, de se rappeler cette aventure en contemplant son butin! Il paraît qu'un grand nombre de gentlemen anglais et américains donneraient, pour l'éprouver, plusieurs années de leur vie. Entre nous, je donnerais la barque et le sarcophage d'Aménophis--mais ne le dites jamais à Capart--pour avoir écrit, sur l'Égypte souterraine, ce morceau-ci, qui est de Paul de Saint-Victor:
«L'Égypte n'est que la façade d'un sépulcre immense; ses pyramides sont des mausolées, ses montagnes des ruches de tombeaux; le terrain sonne creux dans ses plaines, épiderme de vie drapé sur un charnier gigantesque. Pour loger ses cadavres, elle s'est convertie elle-même en cimetière; elle s'est dédiée, en quelque sorte, à la Mort.
»J'ai vu, dans le cimetière de Nuremberg, une tombe plus grande à mon sens que tous les hypogées de l'Égypte, avec les colosses qui les gardent et les panégyriques en lettres de dix coudées gravés sur leurs parois. C'est une simple dalle sur laquelle est écrit ce seul mot: _Resurgam!_ «Je me relèverai!» Cri sublime poussé par une pierre nue, par un cercueil en lambeaux, par des ossements en poussière, mais qui affirme plus haut l'immortalité que les pyramides, les sarcophages et les momies indélébiles de l'antique Égypte.»
LOUQSOR ET KARNAK
Le mot «colossal» revient toujours à l'esprit quand on pense aux temples de l'ancienne Égypte. Les monuments de la Grèce et de Rome sont des pygmées en comparaison de ces géants. On mettrait le Colisée dans un petit coin de Karnak. «Bâtissons une tour qui s'élève jusqu'aux cieux», se disaient les constructeurs de Babel, soucieux uniquement d'étonner, par un monument démesuré, la postérité et le ciel même. Il semble que les constructeurs égyptiens n'aient pas eu d'autre idéal.
Voilà quarante siècles que leurs temples souffrent des injures du temps et de la fureur des hommes. Ceux de Thèbes furent ravagés et pillés, au VIIe siècle avant notre ère, par les Assyriens, au VIe par les Perses. Ptolémée Latyre, vers 114, détruisit la ville de fond en comble. On montre encore, à Karnak, dans le temple d'Amon, quelques-uns des boulets de pierre lancés par ses machines. Le tremblement de terre de l'an 27 avant Jésus-Christ, qui fit tant de ruines en Orient, cribla les édifices thébains de blessures mortelles. Quand le christianisme vainqueur eut transformé en chapelles les sanctuaires d'Amon, les effigies des dieux disparurent sous un épais badigeon. Après les édits de Théodose, des milliers de statues périrent sous le marteau, l'empereur voulant donner le coup de grâce, en détruisant les idoles, aux cultes monstrueux et impurs du paganisme agonisant. Dès lors, c'en est fait, et pour toujours, de la splendeur, de la vie même de Thèbes. Les chacals rôdèrent sans crainte dans la ville, dépeuplée et croulante. Dans la solitude et le silence, ses pierres vont tomber une à une, comme, dans nos forêts occidentales, les branches desséchées des arbres morts. Les arbustes et les fleurs continueront de dégrader les ruines en achevant, d'une verdoyante parure, leur touchante et mélancolique beauté.
Louqsor est une des «curiosités» de l'univers. Il suffit de s'abandonner un moment à l'imagination pour animer et faire vivre ce magnifique squelette. En 1883, il était encombré de petites maisons arabes. Une mosquée, construite dans l'enceinte, sur le sol exhaussé par les apports séculaires, domine encore le grand pylône. Il y a vingt-cinq ans, les colonnes plongeaient dans un lit de terre épais de six mètres au moins, quand M. Maspero entreprit de rendre à l'édifice, dans la mesure du possible, sa forme et son aspect. Elles défilent aujourd'hui, face au Nil, toutes droites, et hautes de dix-huit mètres, comme un bataillon de géants rangés pour une revue. L'édifice développait, du nord au sud, un rectangle long de cinq cents mètres environ. Un seul obélisque, sur le seuil du pylône qui commandait l'entrée, dresse encore son aiguille de granit rose; l'autre, donné à la France par Méhémet Ali, s'ennuie depuis trois quarts de siècle sous le ciel parisien, au milieu de la place de la Concorde. Des statues échappées aux massacres: rois, princes, princesses et reines, en granit blanc ou noir, colosses de quinze, vingt, vingt-cinq mètres, font sentinelle à l'entrée des vastes cours encore jonchées de débris. Tout cela pourtant nous paraîtra modeste, tout à l'heure, quand M. Georges Legrain nous fera les honneurs de Karnak: à peu près comme une grande église de province auprès de Saint-Pierre de Rome.
Le grand temple de Karnak, consacré à Amon, était le centre d'une véritable ville forte dont l'enceinte, encore visible, enfermait, dans un quadrilatère d'au moins quatre kilomètres, plusieurs autres sanctuaires, une demeure royale, des maisons pour les prêtres, les fonctionnaires, et tous les petits métiers qui vivaient de l'immense ruche. Entre Karnak et Louqsor courait une avenue bordée, à droite et à gauche, de cinq cents sphinx accroupis. La route existe encore. C'est un chemin bien entretenu et très propre, qui enjambe, sur des ponceaux, des rigoles où croupit l'eau du Nil. Les sphinx n'ont pas tous disparu. Sur le seuil de Karnak, il en reste plusieurs, têtes pacifiques de béliers, corps musclés de lions au repos.
Quatre kilomètres: les deux tiers de l'enceinte de Bruxelles! Une longue file de débris gigantesques se déroule tout à coup devant nos yeux. On dirait une ville saccagée par le canon ou un tremblement de terre. Deux obélisques roses, des colonnes plus hautes que nos plus beaux peupliers, la masse trapue de pylônes crénelés émergent d'un océan de décombres. Une robe de broussailles vertes s'étend, çà et là, sur les pierres amoncelées. Des bouquets de palmiers se balancent paresseusement dans l'air pur. On ne trouve pas de mots pour rendre comme il faudrait la noble tristesse de ce tableau.
M. Legrain, qui dirige depuis douze ans les fouilles et les travaux de Karnak, va nous faire les honneurs de son domaine. Je dirai tout à l'heure un mot de ses découvertes. Il ne trouva, en arrivant, qu'une espèce de carrière abandonnée et chaotique: huit mètres de terre sur toute la surface; plus de trace des avenues. Il a fini par déterrer le gigantesque squelette. Grâce à ses heureux efforts, on peut se faire une idée de la colossale majesté de Karnak.
Six pylônes, épaisses masses de pierres en forme de pyramide quadrangulaire tronquée, s'espaçaient, séparés par des cours, depuis le seuil jusqu'au sanctuaire du Grand Temple, coeur de toute la ville, et qui formait un rectangle de mille mètres environ sur cent vingt, largeur du pylône principal. Au delà de la première cour s'alignaient, en rangs serrés, sur trois nefs, pour composer une formidable et ténébreuse forêt, les cent trente-quatre colonnes de la salle hypostyle. Quinze mètres les moins hautes, celles des bas-côtés; vingt-trois mètres les autres, qui supportaient la nef centrale. Sur les chapiteaux de celles-ci, qui ont quinze mètres de tour, cinquante personnes pourraient s'asseoir à l'aise. Nulle part mieux qu'ici l'Égypte ancienne ne donne sa mesure.
Toute dévastée qu'elle est, la forêt fait encore grande figure. Après les ouragans, les assauts et les sacs, deux mille ans d'abandon n'ont pu venir à bout de ses géants. La moitié environ restent debout, dorés par l'ardente lumière, griffés d'hiéroglyphes et revêtus, du haut en bas de leurs énormes troncs, de reliefs jadis enluminés. Au sommet, sous l'abri des chapiteaux, des bribes de couleurs vives achèvent de s'effacer. M. Legrain travaille passionnément à replanter les colonnes déracinées. Il faut chercher patiemment les morceaux, un à un, dans le fouillis des décombres, puis les classer et les réunir d'après les inscriptions. Quand l'oeuvre du savant est finie, quand tous les débris d'une même colonne se trouvent rassemblés, la besogne des maçons commence. M. Legrain commande à trois cents ouvriers, hommes et enfants, recrutés parmi les fellahs du voisinage. Voilà une colonne qui s'élève sous l'effort d'une équipe. Un terrassement, qui monte en même temps qu'elle, fait fonction de plan incliné; deux rails sont posés dessus; les blocs, rangés sur un chariot, avancent péniblement, au gré d'une trentaine de moricauds attelés par une longue corde. Quand la colonne sera achevée, on détruira le terrassement. Et de même pour chacune. Ainsi besognaient déjà, il y a quatre mille ans, sous le bâton de leurs chefs d'escouade, les ancêtres de cette plèbe en guenilles, les innombrables esclaves qui bâtirent, par le seul effort de leurs muscles serviles, pour réaliser le rêve fantastique des Pharaons, les temples et les palais de Karnak. Mêmes pierres tendres et dorées, mêmes outils rudimentaires, mêmes procédés simplistes. La même tâche, après quatre mille ans, recommence sous le même ciel. Une seule différence: les manoeuvres de M. Legrain touchent dix sous par jour. Même pour ces pauvres diables, il y a un «fait nouveau» dans le monde.
Derrière la forêt de l'hypostyle règne encore le chaos. Où se déployait jadis, entre deux rangées de statues colossales, la majesté de la Grande Avenue, un chemin étroit se faufile à présent, entre des blocs postés pour arrêter, à droite et à gauche, l'incessante invasion des décombres. Du peuple de granit qui remplissait les cours, quelques rares survivants mutilés, corps sans tête, bustes sans bras, continuent dans le silence et l'effrayante désolation des ruines leur faction séculaire. Par des blessures béantes, les moellons des pylônes éventrés s'écroulent dans les cours. Nous heurtons du pied, dans le pêle-mêle des débris, de charmants visages de souriantes princesses ou des torses de dieux taillés à la mesure de leurs temples.
M. Legrain se prodigue pour nous. Pendant qu'il parle, en nous guidant à travers les éboulis, tout le plan de la ville sacrée se débrouille à nos yeux. L'aimable homme nous raconte, avec une verve pétillante, ses bonnes fortunes et ses déboires. Il a retrouvé la redoutable déesse Hathor. Il va nous montrer une fresque éclatante de fraîcheur découverte par hasard dans l'épaisseur d'un mur. Un Pharaon y trône environné de dieux. Le successeur, probablement, voulut détourner vers sa personne les hommages que cet honneur attirait au souverain destitué ou défunt. On mura, sur son ordre, le tableau séditieux. Bénits soient cet _in pace_ et ce roi lunatique! Les figures, toutes intactes, semblent être peintes de la veille. On peut enfin se représenter la décoration intérieure et la couleur de Karnak ...
M. Legrain s'arrête soudain de parler. Il voit bien que nous ne l'écoutons plus. «Le charme agit» nous dit-il en souriant. Charme étrange, amalgame bizarre de sensations inconnues et de sentiments contradictoires. C'est d'abord l'ahurissement de Gulliver tombé dans sa peuplade de géants. Nos yeux d'Occidentaux se trouvent dépaysés. Jamais nous ne nous habituerons à cette «colossalité» monotone. On se sent l'âme écrasée par une grandeur qui échappe à ses prises. Puis on goûte malgré tout le plaisir un peu «snob» d'errer, sous un ciel éclatant, parmi les reliques d'un des plus prestigieux monuments du vieux monde. Puis la majesté de l'ensemble force l'admiration. En aucun lieu de la terre, les masses de pierres assemblées par l'orgueil ou le génie de l'homme ne parlèrent un aussi formidable langage. L'effort de ces bâtisseurs ne fut jamais dépassé. Et voilà ce qu'il en reste! _Ad quid?_ À quoi bon? Ces palais et ces temples titanesques, les voilà saccagés comme, au moment de la marée, les constructions des enfants sur le sable. Puissance des rois, audace des architectes, fier ou gracieux génie des artistes, labeur accablant des esclaves: jeux puérils que tout cela. Tout cela n'a paru sur la terre, un moment, que pour intéresser M. Legrain et amuser quelques touristes ...
Retournons flâner, avant la nuit, dans les allées profondes de la salle hypostyle. Tout à l'heure, dans le premier émoi, saisis et stupéfaits en présence de ces géants de pierre, nous n'avions d'yeux que pour leur masse énorme et l'effet grandiose de leur alignement. M. Legrain va faire revivre pour nous le cortège, maintenant effacé et confus, des dieux et des rois gravés sur leurs fûts millénaires. Des dieux à tête de chacal, d'ibis ou de chouette entourent le grand dieu de Thèbes à figure d'homme; le Priape égyptien étale impudemment sa sereine impudeur. Un peu plus loin, sur la face d'un pylône, des processions de barques sacrées déroulent leurs théories; un roi vainqueur fait massacrer des prisonniers de guerre, troupeau tremblant agenouillé sous le glaive.
Le soir tombe; une chape d'ombre violette descend du ciel, où le soleil décline. Dépêchons-nous de monter sur le grand pylône. Voici l'heure de la plus belle scène. À l'ouest, le soleil gagne la chaîne lybique; le Nil charrie du feu; de grands nuages carmin incendient les confins de l'horizon. De l'autre côté, les ruines entrent dans la nuit. Les obélisques semblent tomber, comme d'immenses stalactites, de la voûte, maintenant sombre, où s'allument les étoiles; çà et là, au-dessus d'un pylône ou du bonnet de pierre d'une effigie souriante, flotte, embrasée par des rayons de pourpre sanglante, la chevelure d'un palmier; la lune monte; les ombres des colonnes s'allongent sur la blancheur du sable ... Ce spectacle nous hantera toute la vie.