Chapter 4
Plusieurs des sociétés belges constituées en Égypte s'occupent exclusivement d'entreprises agricoles. Elles sont presque toutes florissantes. Elles achètent, à bas prix, des terres de qualité inférieure, améliorées ensuite par l'irrigation et les engrais, puis louées ou revendues aux indigènes. Le fellah est rivé au vieux sol que sa race cultive depuis plus de soixante siècles. Les produits de son agriculture, particulièrement le coton et la canne à sucre, se vendent de mieux en mieux. La demande dépasse toujours l'offre. Les terres cultivables n'attendent jamais longtemps le locataire ou l'acheteur. Le prix de la terre augmente chaque année: plus de cent livres le feddan, dans certains districts, en 1906 (le feddan contient 42 ares; la livre vaut fr. 25.92). Rien d'étonnant dès lors que les «affaires agricoles» aient résisté à la crise qui a paralysé, au Caire et à Alexandrie, plusieurs sociétés financières ou industrielles en pleine croissance.
Cette crise a éclaté à la fin du mois d'avril 1907. Elle est née de l'excès de la spéculation sur les terrains à bâtir et sur les valeurs boursières. Puis elle a été aggravée par le «resserrement» monétaire qui, après la débâcle de New-York, s'est manifesté sur toutes les «places» du monde. Au Caire, elle a été effroyable. Le plus fort est passé. Les ruines se relèvent. On assure que, dans un an, ce ne sera plus qu'un souvenir.[6] Mais bien des plaies sont encore saignantes. On cite des gens de finance appauvris, en moins d'un an, de deux ou trois millions; et des ci-devant millionnaires réduits à trois mille francs de rente. On a nommé devant moi un officier supérieur, un Anglais, obligé, à la veille de prendre sa retraite, de solliciter un commandement sur une frontière lointaine, afin d'apaiser, en leur abandonnant l'augmentation de solde acquise au prix de ce très dur exil, ses créanciers. Les Grecs, si avisés pourtant et si fins en affaires, mais joueurs et spéculateurs effrénés, ont payé plus que personne leur tribut à la fièvre. L'important marché du coton d'Alexandrie leur a été ravi, et il semble bien que ce soit pour toujours. Ils en étaient les régulateurs et les rois. De successives et retentissantes faillites leur ont fait perdre ce sceptre, tout de suite ramassé par les Allemands, qui font, depuis une dizaine d'années, leur trouée en Égypte, à la stupéfaction et à l'indignation des Anglais. À quelque chose malheur est bon: depuis qu'ils ont peur des Allemands, les Anglais font patte de velours aux Belges, en butte, de leur part, à mille petites tracasseries au lendemain des «histoires» de l'enclave de Lado.
L'avenir de l'Égypte est, non pas sur l'eau, mais dans l'eau, dans l'eau limoneuse du Nil, fidèle, généreux et fécond, qui transforme en un jardin verdoyant, chaque année, par la vertu d'une inondation aussi régulière que le cours des saisons, cette longue et étroite vallée où l'eau du ciel ne tombe jamais. Le barrage d'Assouan, en retenant les eaux et en régularisant les crues, a reculé, à droite et à gauche, les anciennes limites du débordement annuel, et augmenté de vingt-cinq millions par an les revenus de l'Égypte agricole. Il est décidé qu'on exhaussera le niveau du barrage. Le domaine du Nil s'en accroîtra encore. Ah! les Belges qui ont fondé ou développé les sociétés agricoles en Égypte seront bien payés de leurs peines! Dans un pays si lointain, si peu connu et où l'argent se risquait alors d'un pas timide, deviner, dix ou quinze ans d'avance, la bonne veine, la veine qu'il suffit de creuser avec persévérance pour trouver le succès et la fortune: c'était aussi difficile, et plus hasardeux, que de déchiffrer une énigme du Sphinx. Bon nombre de Belges ont eu cette audace et ce bonheur.
J'ai demandé à plusieurs de nos compatriotes, au moment des adieux: «Qu'est-ce qu'il faut vous souhaiter pour 1908?» Quelques-uns ont répondu: «Un consul belge» sans vouloir autrement expliquer cette énigme--encore une! Il a fallu, pour la débrouiller, aller aux informations. Voici l'explication: nous n'avons pas de consul de carrière au Caire; notre consul est un Syrien naturalisé Belge, homme considérable d'ailleurs et très riche. Malheureusement, il ne sait pas un traître mot de flamand. Le vice-consul non plus, ni le chancelier, ni l'avocat du consulat, également Syriens. Or, les ouvriers flamands commencent à émigrer en Égypte. Il y a quelques mois, un Flamand fut inculpé de vol. L'Égypte étant soumise, comme la Turquie, au régime des «capitulations», les consuls ont qualité de juge d'instruction vis-à-vis de leurs nationaux. Notre consul instruisit contre cet accusé. Celui-ci se défendit comme il put, en mauvais français, donc très mal. Il y avait au dossier des pièces en langue flamande. Personne au consulat ne put en traduire un mot. L'inculpé paya cher cette ignorance. Sa détention préventive dura deux fois plus longtemps que de raison.
Si notre gouvernement ne prend des mesures, cette injustice se répétera. Or les prisons du Caire, obscures et sales, nauséabondes, agréables pourtant à la paresse de la plèbe locale, offrent peu d'attraits pour nos braves Flamands. Donnez un consul belge, s'il vous plaît, M. le ministre des Affaires étrangères, aux Belges du Caire, un consul qui comprenne et qui parle nos deux langues nationales.
D'autres m'ont dit: «Souhaitez-nous des cochers qui connaissent la ville.» J'ai compris tout de suite. Un soir, M. Georges Eeman m'invite à une tasse de thé. Il me donne son adresse: rue Zakhi Pacha, 3. Le portier de l'hôtel choisit entre vingt cochers un gaillard qui se fait fort de me conduire les yeux fermés. En route. Course d'un quart d'heure; arrêt devant un hôtel précédé d'un jardin; c'est là, me dit, du geste, le Collignon. Notez que pas un cocher du Caire ne sait un mot de français ni d'anglais. Moi, je sais trois mots d'arabe: «arbaghi» qui signifie cocher, «karakol»: police, et «malesh» c'est-à-dire--traduction un peu libre --fichez-moi la paix.--Eh non, ce n'est pas là; le numéro 31 est imprimé au-dessus de la grille. Suis-je seulement dans la rue?--L'indigène discourt et gesticule. Moi aussi. Des flots d'éloquence coulent ainsi en pure perte. Ah! voici un jeune élégant, souliers vernis et gants glacés, qui se hâte vers une réunion mondaine, apparemment. Un gentleman aussi bien habillé doit savoir au moins une langue de chrétien.--Monsieur!--Monsieur?--Venez à mon secours.--Volontiers.--Suis-je dans la rue Zakhi Pacha?--Du tout; c'est à un quart d'heure d'ici, il faut tourner à gauche; vous êtes devant l'hôtel de Zakhi pacha; ce n'est pas la même chose ...» Je m'en doutais un peu. L'aimable jeune homme parlait aussi l'arabe. Il mit mon cocher sur le bon chemin. Sans lui, je n'avais qu'à rentrer à l'hôtel.
La nuit de Noël, un autre, au lieu de me conduire à l'église des Jésuites, me mène hors de la ville. Tout d'un coup, il arrête ses chevaux. Où est l'église? Il n'en sait rien, le monstre; je n'y arriverai pas; le plus sûr est d'aller me coucher. Tous les cochers du Caire connaissent l'hôtel Shephard's. Je lui crie donc: «Shephard's» et il fait demi-tour. Attends une minute. Voilà, sur le trottoir, un monsieur et une dame qui ont l'air bien honnêtes. --Monsieur, parlez-vous français?--No.--Speak english?--Yes. --Ce couple, anglais et catholique, se rendait à la messe de minuit, dans mon église même. J'ai tout de même donné un pourboire à l'animal ...
Seigneur, Seigneur, faites que notre consul apprenne le flamand et que les cochers du Caire apprennent un peu de français, fût-ce du français belge ...
FOOTNOTES:
[Note 5: Voici les chiffres du commerce spécial de la Belgique avec l'Égypte: nous vendons à l'Égypte (chiffres de 1906) pour 46,444,000 francs; nous lui achetons pour 3,073,000 francs.]
[Note 6: De récentes nouvelles semblent démentir ces espérances. Il paraît que la crue du Nil a été insuffisante cette année et que le coton de la dernière récolte a été attaqué par les vers. La vache maigre de 1907 n'aurait donc pas été seule de son espèce. Pourvu que le troupeau n'ait pas plus de deux têtes!...]
LES SPECTACLES DU CAIRE
Tâchons de noter brièvement les spectacles du Caire, leur couleur et leur vie. Ils courent la rue, c'est le cas de le dire. Nous sommes sur la terrasse du Shephard's. Donnez-vous la peine de vous asseoir. Puis regardez; c'est gratis, et la scène change à tout moment.
L'hôtel est situé en plein quartier moderne. C'est un des centres du Caire européen. Dans la rue, la mêlée des fiacres qui se suivent et se croisent, tous attelés de deux chevaux ardents, dure du matin au soir. Des flâneurs en turban et en robe musent sur les trottoirs. Toutes les races de l'Orient: Égyptiens, Bédouins, nègres, maigres Hindous, Circassiens somptueux, défilent comme dans une féerie.
Un étranger descend l'escalier de l'hôtel et entre bravement dans la cohue bourdonnante. Dix grands gaillards enjuponnés l'assaillent et l'assourdissent. «Moi drogman, moi bon drogman, Mousié le comte; achetez cartes postales; achetez chapelet, prenez chasse-mouches, Mousié le pacha.» S'il écarte tout de suite cette racaille, il est sauvé. S'il s'arrête seulement une minute, s'il parlemente, s'il se laisse tenter par l'éclat d'une breloque ou la couleur d'une antiquité fabriquée l'avant-veille, c'est un homme à la mer. Il mettra dix minutes à se tirer de leurs mains, à moins que le chawich qui fait faction devant l'hôtel ne vienne à son secours et ne mette en fuite, à coups de bâton, ces pittoresques mais redoutables gagne-petit.
Dig, ding, dong! un, deux, trois dromadaires à la file, chacun portant un carillon sur la bosse. Les sonnettes tintent en cadence, selon le rythme de leur pas allongé. C'est un mariage indigène. Une troupe de musiciens joue des airs de fête sur des modes mineurs. Tons élevés, sons aigus: vraie musique à porter le diable en terre. Six, huit, dix enfants, empilés dans un ou deux fiacres, rient aux éclats en se donnant des bourrades: c'est la progéniture des premières épouses.
Enterrement grec: un corbillard, blanc et or, vraie voiture de charlatan de chez nous, la caisse surmontée d'un ange aux ailes éployées, file comme une flèche; sur le siège, à côté du cocher, qui fume une cigarette, un prêtre orthodoxe, barbe d'ébène et barrette d'avocat; le cortège des parents et des amis, derrière, suit au grand galop.
Enterrement arabe: pas de cercueil; le mort, recouvert d'un drap, gagne le cimetière tel quel, étendu sur une civière soutenue par quatre porteurs; derrière lui, et rangés sur deux files, parents et amis crient qu'Allah est Dieu et Mahomet son prophète.
Dans une «quarante chevaux», deux dames d'un riche harem, costume tailleur et voile de mousseline blanche, font leur promenade quotidienne, sous la garde d'un eunuque noir, trapu, rébarbatif, assis à côté du chauffeur. Devant une élégante berline, deux coureurs, habillés de soie voyante, veste et larges culottes, une longue et flexible baguette à la main, fendent la foule, qui se range à leurs cris. Des femmes du peuple se faufilent dans la cohue, un enfant à califourchon sur l'épaule. Un bataillon de soldats indigènes, musique en tête, se hâte vers la plaine d'exercice. Voici un charmeur de serpents, débraillé et loqueteux. Les badauds font cercle autour de lui. De la musette qu'il porte en bandoulière, il extrait deux vipères, une salamandre, un scorpion; il les pose doucement sur le trottoir, et la représentation commence. Les vipères se dressent en sifflant, la salamandre sautille, le scorpion s'étire sous la caresse du soleil; le montreur, de la voix et du geste, excite sa ménagerie. La scène dure trois minutes. Sur un mot du chawich, l'homme a rengainé ses bêtes, et les pièces de nickel tombent, de la terrasse, dans son bonnet crasseux. Nous goûtons un vrai plaisir d'enfant devant la lanterne magique.
Pour voir les indigènes chez eux, pour saisir sur le vif la vieille ville et sa plèbe, immuable comme elle, il faut tourner le dos aux grandes et banales bâtisses du quartier européen et gagner la «Mouski», artère principale du quartier indigène, canal autour duquel s'embrouille un réseau de mille ruelles étroites. Les voitures y fendent, au grand trot, du matin au soir, le flot pressé et plein de remous d'une foule colorée et bruyante. Elles n'écrasent personne cependant. Il est vrai que les cochers n'épargnent pas les discours. «Passant, prends garde à ton flanc, tu vas rouler sous les roues de ma voiture ... Jeune fille, fais attention; tu es peut-être fiancée; si mes chevaux t'écrasaient, quel malheur, quelle désolation»!... Tout cela en arabe, naturellement. Les interjections des cochers bruxellois sont moins douces à l'oreille ...
Aux carrefours, la cohue défie toute description. Chevaux galopants; haquets chargés de briques; longues et plates charrettes où se tiennent accroupies dix ou douze femmes voilées, silencieuses, des enfants dans les bras; ânes chargés de fardeaux; mendiants, camelots, chiens errants et marmaille: tout cela court, se mêle, bourdonne, hurle, glapit. Je me souviens d'avoir attendu cinq minutes, à un tournant de mon chemin, avant de pouvoir traverser cette mer.
Les ruelles, à droite et à gauche, sont à peine plus larges que notre rue d'Une-Personne. Vous ne feriez pas cinquante pas, sans guide, dans ce labyrinthe obscur, avant d'être perdu. Si l'on avait le temps, on s'arrêterait des heures près de chaque corps de métier. Chacun a son quartier spécial, comme dans nos villes au moyen âge. Les ouvriers travaillent sur le seuil des boutiques. En voici qui cousent, coupent, ajustent des bandes de grosse toile. Ils fabriquent des tentes. Manifestement, ils ne sont pas pressés. L'aiguille, entre leurs doigts, va doucement son petit bonhomme de chemin.
C'est dans le quartier des batteurs de cuivre qu'on aurait du plaisir à flâner. Mais il faudrait pouvoir donner deux ou trois jours à la ville indigène. Marchons droit aux bazars, entre des maisons lépreuses dont les façades, toutes de guingois, se cogneraient à la hauteur de l'étage si on les poussait un peu. Une toile tendue brise, au-dessus de nos têtes, les ardeurs du soleil. On a l'illusion de marcher dans une ville souterraine. Point de pavés; le sol est dur et lisse comme l'asphalte de nos boulevards. On distingue de temps en temps, dans le clair-obscur, au-dessus d'une porte cintrée, le lacis dégradé de gracieuses arabesques.
Rien que des turbans et des robes de toutes couleurs. Pas de femmes, ou si peu: de rares fantômes noirs, pieds nus dans des sandales, glissent dans la pénombre, un bel enfant à califourchon sur l'épaule. À l'étal des bouchers, de grosses mouches, par milliers, leurs pattes plantées dans les quartiers de viande, font bombance; personne ne les chasse. À quoi bon? Rien n'arrive qui ne doive arriver. D'ailleurs, elles sont trop. Tous ces moutards en haillons, ravissants et sales, qui se roulent dans les ruelles, un tuyau de canne à sucre entre leurs petites dents blanches, sont la proie des mouches, qui leur dévorent le visage et les yeux. Nous ne nous étonnerons plus de rencontrer tant d'aveugles.
Du fond d'une cour qui se laisse entrevoir par l'entre-bâillement d'une porte vermoulue, se répand un choeur de traînantes lamentations. Les voix de femmes dominent; il y a deux groupes de chanteuses, et qui se répondent. Qu'est-ce que c'est? Une veillée funéraire? Abd-el-Rahim va aux informations. Ce sont des femmes juives qui chantent les prières de la veille du sabbat. L'écho de leur mélopée nous poursuit jusque dans les bazars.
Gare à nos poches! Voici des ennemis plus dangereux que les tire-laine qui guettent l'étranger à tous les carrefours de la ville indigène. Les marchands nous haranguent, dans toutes les langues connues, sur le seuil de boutiques pleines de tentations. Fiez-vous à votre guide, même si vous le soupçonnez de toucher le denier à Dieu sur chacune de vos empiètes. Vous ne serez volé qu'une seule fois, et en bloc. Abd-el-Rahim nous détourne, en clignant de l'oeil, des boutiquiers qui n'ont pas sa confiance.
Les bazars du Caire regorgent de merveilles; de camelote aussi. Maints fabricants autrichiens ou allemands y écoulent leurs cuivres dits arabes et leurs bijoux orientaux, qui se vendent deux fois plus cher, naturellement, que dans les boutiques de Berlin ou de Vienne. Mais il n'en faut pas davantage pour garantir, aux yeux des snobs, leur authenticité. À côté de ces attrape-nigauds, d'admirables spécimens des vieilles industries de l'Orient: images byzantines, ciselures de Damas, émaux persans, tapis de laine et de soie, à quatre mille francs pièce--et qui les valent,--nous retiennent et nous charment, des heures durant, par l'éclat et l'harmonie des couleurs ou l'originalité du dessin.
La chaleur du jour commence à s'apaiser; la flamme des lanternes tremblote aux carrefours; les ombres des passants dansent sur les murailles; notre promenade s'achève dans un décor fantastique et lugubre. «Maudite soit votre religion», marmotte, entre ses dents, un loqueteux qui nous croise. C'est la suprême injure. Partons avant la nuit; allons revoir les lumières et l'animation de l'Ezbékieh.
La Mouski mène aux tombeaux des Khalifes, où j'ai été deux fois, de jour d'abord, pour jouir pleinement de la beauté de Quaït baï, charmante mosquée du XVIe siècle, vrai bijou de pierre dentelée, chef-d'oeuvre de hardiesse et de grâce. Le minaret monte comme une flèche dans l'air pur. La coupole semble un miracle d'équilibre. Le plafond, en bois sculpté et peint, flatte et caresse les yeux. Une douce lumière tombe des petites fenêtres. Impossible de rêver, pour les fleurs des vitraux, des couleurs plus franches, plus discrètes et plus pures. Sous le porche, pendant que le gardien nous aide à chausser les babouches, un vieil indigène offre sa tête au rasoir d'un barbier. Des vautours, au-dessus de la colline proche, tournoient dans l'azur. La nappe rose du désert fuit à cent pas de nous.
Nous y sommes retournés le soir, bien que l'endroit passe pour être peu sûr. Julius en était. J'entends encore l'explosion de sa joie. Au sortir de la Mouski illuminée et bruyante, la voiture venait d'entrer dans le silence et l'ombre de la nécropole abandonnée. «Nom d'un ... chien, dit Julius en flamand; comme c'est beau!» Quelle nuit, quel clair de lune! Un globe d'or pâli brûlait dans une mer de vieil argent. Caressés de doux rayons, les minarets et les coupoles projetaient des ombres démesurées sur la blancheur du sable. Les ombres sont moins noires et la clarté moins blanche dans nos plus belles nuits. Pas un bruit. Nous frissonnions d'émotion et de plaisir.
Un autre jour, nous avons vu, du haut de la citadelle, le soleil se coucher derrière les Pyramides. La nuit tombait. À nos pieds, la ville immense, enveloppée d'ombre, trouait les ténèbres naissantes. Devant nous, aux confins de l'horizon, la masse dorée de la Grande Pyramide semblait flotter dans une buée violette; le Nil charriait un paquet d'or en fusion.
Tels sont les spectacles du Caire. Je les aurais donnés tous, à la fin, vers le quatorzième jour, pour voir, rien qu'un moment, un seul des spectacles familiers de chez nous: les nuages de notre ciel, les jeux du soleil d'été dans nos hêtres et nos chênes, le cuivre et les opales de notre automne. Aujourd'hui, je les évoque et je les regrette. Un savant professeur a beau crier que le choléra accourt vers l'Europe et qu'il atteindra le Caire l'année prochaine. L'année prochaine, si je peux aller revoir l'azur laiteux de ce ciel, les vagues roses du désert, la grâce des mosquées et les voiles blanches qui courent sur le Nil, bombées par le vent du soir, comme autant de grands oiseaux, ce n'est pas sa prédiction qui m'arrêtera.
THÈBES
Du Caire à Louqsor, bourgade de sept mille habitants, dont les maisons carrées s'élèvent sur la rive droite du Nil, près des ruines de Thèbes, on compte, à vol d'oiseau, environ six cent cinquante kilomètres: à peu près la distance de Paris à Marseille. Les touristes qui ont le temps remontent le Nil en bateau. C'est très amusant. Mais il faut sept ou huit jours. Nous avons pris le train. On va plus vite et c'est moins cher. Quatorze heures d'express. Juste le temps de dîner et de bavarder en fumant un cigare, puis de dormir une bonne nuit. Les couchettes des wagons-lits sont tout à fait confortables. On se lève au petit jour, quand l'aurore tire doucement les rideaux devant le soleil. On voit s'éveiller, le long de la voie ferrée, les villages indigènes. Les champs s'animent, le soleil monte; les collines qui courent, à droite et à gauche, au seuil des deux déserts, se teintent d'une jolie couleur rose, et les scènes bibliques du Delta reparaissent devant nos yeux. Huit heures et demie: on arrive à Louqsor.
Nous y avons passé cinq jours, et c'est trop peu. Les ruines de Thèbes, de la Thèbes aux cent portes, sont éparpillées sur une surface immense. Le monde antique ne connut guère de plus grande ville, ni de plus somptueuse. Quand les rois de Thèbes régnaient sur toute l'Égypte, l'Égypte régnait sur cent peuples, sujets ou tributaires. Quand elle commença de décliner, la splendeur de Thèbes durait depuis vingt et un siècles. C'est entre le XXXIIe et le XIe siècle avant Jésus-Christ que la ville fut au sommet de sa gloire. Il est certain qu'elle existait dès le XLIe. À Karnac, sous les ruines du grand temple d'Amon, dieu de la ville et de l'empire, on a trouvé des vestiges: silex et poteries--je les ai vus--d'une Thèbes préhistorique, antérieure donc au XLVe siècle. Additionnez, faites le compte, descendez au fond du gouffre. Il y a plus de 6,500 ans que des hommes vivent, aiment, se querellent et meurent, sous la voûte ardente de ce ciel sans nuages, dans ce cadre immuable et charmant. Mesurée à cette échelle, l'histoire de notre Occident fait vraiment piètre figure. Moïse tira Israël de la servitude égyptienne dans la moitié du XIVe siècle avant notre ère. Entre les premiers temps de Thèbes et l'instant où nous sommes, l'Exode occuperait donc le milieu de la chaîne. Trente-trois siècles de chaque côté. Plus de six mille cinq cents ans! Ces pauvres petites minutes, finies aussitôt que commencées et qui meurent si vite sur le cadran de la montre, ce sont elles qui ont comblé, en tombant une à une, cet abîme, infime portion du Temps, abîme sans fin ...
Memphis est de beaucoup plus ancienne. La vieille capitale des premières dynasties était peuplée, florissante et célèbre dès le XLIIe siècle avant Jésus-Christ: le fait est sûr. Thèbes n'était alors qu'une bourgade naissante. Mais, sauf la nécropole, qui se développe, le long du désert de Lybie, sur un ruban de plus de trente kilomètres, et deux colosses mutilés étendus sur le sable, il ne reste rien de Memphis. Rien: ni un obélisque, ni une colonne; à peine, çà et là, un informe amoncellement de pierres dégradées qui marquent l'emplacement d'un palais ou d'un temple. Pendant des siècles, les ruines de Memphis furent exploitées, comme une carrière, pour bâtir et rebâtir le Caire, dont les Arabes vainqueurs avaient fait, à trois ou quatre lieues de la ville morte, la capitale de leur empire égyptien. Victimes des invasions, des assauts, des tremblements de terre et du temps, qui finit par achever, dans toutes les villes déchues, les ravages des hommes, les monuments de Thèbes, heureusement éloignés de toutes les grandes villes de l'Égypte moderne, ont échappé à un pillage aussi systématique et aussi continu. Leurs ruines dressent encore dans la pure et éclatante lumière le squelette colossal d'une architecture de géants.