Quinze Jours en Égypte

Chapter 3

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Ils ne sont pas aimés cependant. On prétend que c'est leur faute. On dit qu'ils n'ont pas su se faire aimer et qu'ils ne se sont jamais souciés de l'être. Pourvu que l'indigène obéisse aux règlements, acquitte l'impôt, se résigne au service militaire, le reste ne leur importe guère. Même les gens qui rendent hommage à leurs qualités et à leur oeuvre d'assainissement s'élèvent avec amertume contre leur indifférence et leur dureté. Des hommes distingués, intelligents et calmes ont tenu devant moi ces propos-ci: «L'occupation anglaise, nous le savons bien, est un mal nécessaire; sans l'occupation européenne, l'Égypte retomberait dans l'anarchie, peut-être dans la barbarie. Entre toutes les occupations possibles, c'est encore l'anglaise que nous préférons; l'allemande serait plus tracassière, plus ostentatoire, plus insolente; elle ferait sonner ses éperons; et quand nous voyons l'impuissance, en matière coloniale, de la légèreté française, nous ne regrettons pas que la France se soit retirée d'ici. Nous commençons néanmoins à trouver les Anglais insupportables: leur morgue, qui semble augmenter tous les jours, nous rend leur joug odieux; cette race a le despotisme hautain. Ce qu'ils pourraient obtenir par la douceur, rien qu'en le demandant, ils l'exigent brutalement; ils ordonnent pour le plaisir d'être impératifs, toujours, partout, dans tous les domaines; il ne leur suffit pas d'être les maîtres, il faut qu'ils nous fassent sentir qu'ils le sont; nous les détestons principalement pour cela ...»

Bref, la main de fer sans le gant de velours.

Ce sentiment est commun à la plupart des Égyptiens qui constituent, de par leur naissance, leur fortune, leur intelligence et leur culture, l'élite du pays. Mais ce n'est, jusqu'à présent du moins, qu'un sentiment. Ce qu'on appelle en Europe le «mouvement nationaliste égyptien» n'est qu'une agitation de surface, désordonnée et vaine. J'ai rencontré des hommes qui croient fermement à l'émancipation de leur pays et qui travaillent en silence à en hâter l'avènement. Ces aspirations et cette foi ne sont pourtant rien autre chose qu'un ferment, dont le sort et l'action sont incertains et précaires. On chercherait vainement l'ombre d'un programme précis et d'un parti organisé, d'une organisation comparable à celle des nationalistes irlandais par exemple.

Mustapha Kamel Pacha s'intitule, il est vrai, chef du parti nationaliste égyptien.[4] Ce jeune musulman passe pour intelligent, actif et remuant. Il dirige, au Caire, un journal arabe. Il voyage souvent en Europe, l'été surtout. Il écrit quelquefois dans le _Figaro_. Ses amis et lui réclament pour l'Égypte l'autonomie immédiate et le régime parlementaire. Ils attaquent ouvertement et âprement la domination anglaise. Assurément, ils font beaucoup de bruit. Font-ils beaucoup de besogne? Les gens à qui j'ai posé la question m'ont répondu par un sourire. Le parti de Mustapha Kamel n'est d'ailleurs pas le seul parti nationaliste égyptien. On en compte au moins six autres, chacun muni d'un journal, et ils sont tous en guerre perpétuelle. Les journaux nationalistes égyptiens préparent l'émancipation de leur pays en se disputant et en s'invectivant. Ce n'est pas très prestigieux. On m'a même assuré que lord Cromer lui-même avait fondé et soutenu de ses subsides, au début de son règne, une feuille nationaliste et antianglaise. La rédaction fulminait tous les jours contre le despotisme britannique. Perfide, infâme, scélérate Albion ... Emballées dans ces tirades patriotiques, les idées du vice-roi devaient circuler sans encombre dans le peuple sans méfiance, et s'insinuer petit à petit dans l'opinion. Mais la comédie fut tout de suite dévoilée. Et le journal mourut. Quelle perte pour l'Art!...

J'ai eu l'occasion de causer assez longuement avec des Coptes, journalistes, fonctionnaires, hommes de commerce ou de finance. Mon sentiment, tout bien pesé, est que la racine du vrai nationalisme égyptien est de ce côté-là. Encore une fois, je le donne pour ce qu'il vaut. C'est le sentiment d'un journaliste qui a regardé, observé, interrogé, pendant quinze jours, autant qu'il a pu, c'est-à-dire trop peu, beaucoup trop peu, et qui est totalement dénué de passion et de parti pris.

Les Coptes sont chrétiens, à la fois hérétiques et schismatiques: c'est-à-dire, n'en déplaise aux braves gens qui m'ont fait, là-bas, un si charmant accueil, affligés de deux infirmités qui contrarieront probablement l'émancipation de leur peuple et de leur pays. Ils passent pour être rusés, astucieux, très «ficelles» en affaires. Sous le joug pendant des siècles, sous le dur joug musulman; haïs, tracassés, persécutés, parias dans leur patrie, la ruse fut longtemps, contre la brutalité de l'oppresseur, leur unique bouclier. «Une race ne se dépouille pas en un jour d'une habitude séculaire», me disait en souriant, à ce propos, un jeune copte. Il y a, au Caire, deux ou trois journaux coptes, rédigés et imprimés en arabe. J'y ai rencontré des hommes aimables, intelligents, résolus, parlant tous le français et qui aiment passionnément leur pays. Leur patriotisme n'a rien de commun avec le nationalisme tapageur dont je parlais tout à l'heure. Dans leurs journaux, je n'ai pas vu d'agressions contre l'Angleterre. Tous ceux avec qui j'ai pu causer, soit sur la terrasse du _Shephard's_, où nous étions assis comme au spectacle, toutes les scènes colorées de la vie orientale défilant sous nos yeux, soit dans les cafés arabes, en fumant le narghilé, où les feuilles odorantes grésillaient sous les charbons ardents--tous les Coptes avec qui j'ai causé de l'avenir de l'Égypte attendent son affranchissement de leur force grandissante et de la sagesse future de l'Angleterre «qui finira bien par comprendre, disent-ils, quand nous serons assez forts pour le lui faire comprendre, son véritable intérêt, le nôtre, et par les mettre d'accord».

Ils ajoutaient: «Nous sommes un peu plus d'un million sur douze millions d'Égyptiens; au point de vue de la culture intellectuelle, nous l'emportons, et de beaucoup, sur la majorité musulmane; nous possédons la moitié de la fortune publique; si nous étions seulement trois millions, l'Angleterre pourrait s'en remettre à nous du soin de gouverner le pays, d'y maintenir l'ordre et d'y développer la civilisation. Car il faudra que l'Angleterre, un jour ou l'autre, desserre les liens de l'Égypte. Ceux qui rêvent d'une séparation absolue sont des fous. Quant à nous, nous ne l'espérons ni ne la souhaitons. Ceux qui parlent au peuple, à mots couverts, de révolte et d'insurrection, sont des criminels. Nous croyons, nous, que son intérêt commandera un jour à l'Angleterre d'accorder à l'Égypte ce qu'elle a accordé au Canada. Une telle autonomie suffirait à notre dignité; elle assurerait le progrès de notre nation; et la route des Indes anglaises serait aussi bien gardée qu'aujourd'hui.» Telles sont les espérances des Coptes, parmi lesquels on citerait facilement des hommes capables de soutenir la comparaison, pour l'intelligence et la culture, avec les plus brillantes individualités de nos classes dirigeantes. D'aucuns acceptent d'un coeur tranquille l'éventualité de travailler, toute leur vie, silencieusement et sans gloire, à préparer l'émancipation de l'Égypte, résignés, s'il le faut, à ne la voir jamais, dans l'espoir, suffisant pour entretenir leur flamme, que leurs enfants recueilleront le fruit de leur labeur.

Malheureusement, le schisme et l'hérésie, sans qu'ils s'en rendent bien compte, les privent d'un levier dont ils ne soupçonnent même pas la puissance. Douze cent mille autochtones catholiques, avec de vrais prêtres, de vrais évêques, de vrais moines, instruits, disciplinés et chastes: il n'y a guère de chaînes qui tiendraient longtemps contre cette force. L'affranchissement de l'Orient en général et de l'Égypte en particulier est avant tout une question religieuse. Il faudrait qu'une vague de christianisme balayât au préalable, de cette terre merveilleuse, la lèpre, le chancre de l'islam. Or, la foi de l'hérésie et du schisme est privée de toute vertu conquérante. C'est un mince filet détourné du grand fleuve et incapable de déborder hors de son lit étroit. Le christianisme inonde notre Occident comme le Nil sa vallée. De ses sources innombrables et bouillonnantes, coule un flot qui ne tarit jamais. Il entretient perpétuellement la charité, la chasteté, la liberté. À peine reste-t-il en Égypte quelques oasis chrétiennes, les unes verdoyantes, les autres à demi desséchées, toutes perdues dans l'immense désert ...

En lisant que la religion de Mahomet est la lèpre et le chancre de l'Égypte, M. Homais va crier au scandale. Je l'entends d'ici: «Toutes les religions sont respectables, ainsi que toutes les croyances sincères; et la saine morale n'est pas l'apanage exclusif de la religion de Jésus-Christ» ...

Certainement, Homais, toutes les croyances sont respectables. Quand je regardais, au Caire, dans la cour d'une maison arabe où sautillaient deux corneilles mantelées, un vieux domestique en prière, agenouillé sur les dalles, les yeux tournés vers La Mecque et insensible à tous les bruits de la rue; quand mon ami Abd-El-Rahim, que je vous recommande, si vous allez au Caire, pour sa probité et sa discrétion, me disait: «Dès que j'aurai économisé mille francs, j'irai en pèlerinage à La Mecque», je n'avais pas envie de rire. Un domestique qui croit en Dieu et qui le prie me paraît supérieur à un bourgeois qui se refuse à voir le Créateur à travers les étoiles, ce bourgeois fût-il diplômé, conseiller communal ou représentant du peuple. Mais il ne s'agit pas de cela. La race égyptienne est une des plus belles du monde. La race arabe aussi. Force, courage, probité: rien ne leur manque de ce qui constitue la matière première d'un grand peuple. Leur déchéance pourtant est séculaire et paraît sans remède. Sans le joug et le bâton de l'Angleterre, elles tomberaient dans un pire esclavage. Leurs qualités mêmes et leurs vertus ne servent qu'à rendre leur abaissement plus visible et plus triste. Pourquoi? Tous les hommes que j'ai interrogés, catholiques ou libres penseurs, m'ont fait la même réponse: l'islam a condamné ces admirables races à la sensualité et au fatalisme; voilà la source de leur abaissement.

--Ah oui! la polygamie, ricanera M. Homais, s'il est sûr que Mme Homais ne peut l'entendre. Hé, hé! il resterait à prouver qu'elle n'est pas le signe et l'effet d'une civilisation supérieure à la nôtre ...

--Aux yeux des individus pour qui l'esclavage de la femme, extirpé par le christianisme, est le dernier mot de la civilisation véritable, la question ne fait pas de doute en effet ...

«Comment voulez-vous que les jeunes gens d'ici aient le respect de la femme, me disait, en me racontant, à charge d'adolescents bien nés, des faits de basse et crapuleuse débauche, un de mes amis du Caire, quand ils ont vu leur mère, dans la maison paternelle, tenir le rang d'une servante, tout au plus d'une intendante?» La polygamie pourtant n'est pas ce qu'il y a de pire. C'est une forme inférieure de la famille; ce n'est pas la manifestation la plus basse de la sensualité. Elle n'existe plus guère que dans la moyenne bourgeoisie et dans le peuple. Abd-El-Rahim, à vingt-cinq ans, a quatre enfants de sa première femme. Il en prendra une deuxième au printemps. Mes piastres l'y aideront sans doute. Son pèlerinage à La Mecque sera encore retardé. Mais à cela près. «Plus on a de femmes, me confiait-il, mieux cela vaut.» Les paysans et les riches citadins rompent de plus en plus avec cette tradition vénérable, mais coûteuse. Quand un fellah est fatigué de sa femme, il la répudie et il en prend une autre. Dans les villes, les riches commencent à trouver la débauche plus commode et moins cher. Vous voyez d'ici la condition de la femme!

Pour le musulman, la mère, la soeur, l'épouse, au sens occidental du mot, n'existent pas. Ce charme et cette douceur lui sont totalement inconnus. La femme est la femme, rien de plus. L'amour, la vie à deux, le compagnonnage, pour toute l'existence, de l'esprit et du coeur: l'idée que nous nous faisons de ces grandes choses trouve son cerveau réfractaire. La chasteté, la domination de l'instinct dans un but supérieur, évidente racine de la fleur de notre civilisation: ces mots n'ont pas de sens pour lui. Les musulmans, à ce point de vue, sont des brutes: il n'y a pas d'autre mot. De leur décrépitude précoce et des maladies qui les rongent, on ne pourrait rien dire sans froisser le lecteur. Je doute donc que Mme Homais ratifie le jugement de son époux sur la polygamie. Et je prie M. Homais de me dire ce que la religion de Mahomet a inventé ou prescrit pour réfréner la sensualité orientale. Il y avait une civilisation arabe avant Mahomet, une civilisation chrétienne: un savant orientaliste belge, le Père Lammens, que j'ai eu le plaisir de voir au Caire, mettra prochainement en lumière, dans un ouvrage qu'il achève en ce moment, ce fait généralement ignoré. Mahomet et ses successeurs la détruisirent par la force. Leur religion sensuelle, à elle seule, n'en serait pas venue à bout. Malgré la complicité de la luxure, il leur fallut du temps. Son magnifique crépuscule dura plus de trois siècles. On a pris longtemps pour l'éclat de l'Islam à son aurore, les dernières lueurs de l'Arabie chrétienne.

Quant au fatalisme, source de l'immobilité de ce peuple, emprisonné dans les préjugés les plus stupides, je me bornerai, par crainte d'allonger indéfiniment ce chapitre, à citer un seul fait. Tout le monde connaît, de nom tout au moins, la célèbre mosquée d'El-Azhar, dernière université musulmane et cerveau de l'Islam. Pour cinquante centimes, ou à peu près, le premier venu peut la visiter à l'aise, comme d'ailleurs toutes les mosquées du Caire. Si je ne me trompe, les portiers d'hôtels délivrent des tickets d'entrée. Sur le seuil, deux Arabes,--le concierge et le sacristain?--vous chaussent les babouches obligatoires. Pour attacher les cordons, ils s'agenouillent devant «l'infidèle». Si cette génuflexion les fait souffrir, ils n'en laissent rien paraître. Et ils acceptent gracieusement le pourboire ... On arrive à El-Azhar par des ruelles pleines d'ombre. Tout à coup, le seuil franchi, la grande cour inondée de chaude lumière déploie dans le cadre élégant de ses arcades le spectacle d'un peuple d'étudiants vêtus de couleurs vives. La plupart, assis sur les talons, un livre sur les genoux, marmottent le texte d'une leçon, le corps agité par un balancement continuel. D'autres dorment sous les arcades, la tête posée sur un bras arrondi. Ils sont là près de neuf mille, venus de tous les points du monde mahométan, du Maroc, du Soudan et des Indes. Un nègre racontait à notre guide, en rangeant des hardes dans un coffre vermoulu, son voyage à travers le Sahara, pendant des jours et des jours ... El-Azhar, qui est riche--on sait que la mainmorte existe toujours en Égypte--nourrit gratuitement les plus pauvres. Un certain nombre n'ont pas d'autre logis que la Mosquée. Celle-ci est à la fois le séminaire et l'école de droit de l'Islam. Les prêtres et les magistrats du monde musulman se recrutent dans son sein. Eh bien, on ne leur enseigne que le Koran et des commentaires du Koran. Ce qui est écrit est écrit. Rien n'importe en ce monde que la loi du Prophète ... «Je fus un jour présenté au grand cheik, me racontait un Belge établi au Caire. L'idée me vint de demander à quel titre ce personnage devait cette fonction éminente. On me répondit: c'est parce que le commentaire qu'il fait du livre sacré est textuellement identique au commentaire enseigné, dans nos grandes écoles, il y a six cents ans ...» Tout commentaire serait superflu, c'est le cas de le dire ... Le fatalisme condamne à une incurable paralysie cette race intelligente, endormie par l'Islam, comme les chevaliers légendaires dans les jardins des magiciennes, momie vivante, et qui ne se réveille, de temps en temps, que pour une explosion de fanatisme.

El-Azhar est un des foyers les plus actifs du fanatisme musulman. Celui-ci n'est pas un mal endémique. Il sévit, de temps à autre, à la façon d'une épidémie. Le musulman égyptien n'a pas le tempérament fanatique. Si la haine du chrétien couve encore dans la populace, et si les observateurs attentifs n'écartent pas l'éventualité de nouvelles explosions, c'est que les «prédicants» formés à El-Azhar s'emploient à persuader au peuple que les chrétiens sont les ennemis de sa foi. Dans la Haute Égypte, des imans prêchent aux fellahs d'enfouir leur argent plutôt que de rien acheter aux «infidèles». Un de nos compatriotes est servi depuis quinze ans par un vieux domestique, prévenant et dévoué. «Il se ferait hacher pour moi, me disait-il; regardez sa bonne tête de chien fidèle; pourtant, qu'un fanatique le persuade, demain, que je suis l'ennemi de sa religion, et il me tuera sans balancer.» C'est le même qui m'avait dit, la veille: «Je connais intimement plusieurs musulmans de distinction; quelques-uns sont mes amis; je me flatte de leur avoir rendu certains services, et qui ne sont pas médiocres; ils me font des politesses, ils me comblent de cadeaux; n'empêche qu'il y aura toujours entre nous, je le sens, je le vois, par le fait des religions différentes, une barrière infranchissable; il n'y a pas de libres penseurs parmi eux; ils sont tous, au fond, croyants, même ceux qui ne pratiquent pas.»

... Pourtant, si les puissances voulaient, me disait un éminent religieux, nous finirions bien par extirper ce chancre, par éteindre, par affaiblir tout au moins ce foyer de luxure et de haine. On croit communément qu'il est impossible de convertir les musulmans au christianisme. Quelle erreur! Nous en convertissons tous les jours, qui font de fervents, d'admirables chrétiens, et prêts à tous les sacrifices. Seulement, il faut qu'ils s'expatrient ou qu'ils se cachent. Sitôt leur conversion connue, leur famille les retranche de son sein. Et leurs coreligionnaires les abreuvent d'insultes, sans que l'autorité intervienne jamais. Voilà pourquoi les conversions sont si rares. L'Angleterre, si dure, si impitoyable pour les moindres peccadilles, laisse malmener nos convertis. Elle a peur des prêtres musulmans, de leur fanatisme, de leurs prédications. C'est cette peur qui fait leur force à eux. Ah! si l'Angleterre voulait! Encore n'est-elle pas aussi aveugle que la France qui, en Algérie, contrarie systématiquement la conversion des indigènes. La République peut recueillir aujourd'hui les fruits de cette intelligente politique!... Sans aller aussi loin, l'Angleterre n'en paralyse pas moins la seule force qui puisse dompter le fanatisme musulman et rendre l'Égypte à la civilisation.

Le 25 décembre, dans l'église du collège où les Pères Jésuites, investis de la confiance de plusieurs centaines de familles, instruisent pêle-mêle des enfants catholiques, schismatiques, juifs et musulmans, j'ai assisté à la messe de minuit.

Dès l'introït, l'église était remplie. Presque autant d'hommes que de femmes; le recueillement, jusqu'à la fin de l'office, ne s'est pas relâché un seul instant; plusieurs centaines de communions. Sur tous les autels, en gros bouquets, des fleurs orientales au parfum pénétrant. «Noël, Noël, voici ton Rédempteur» chantaient au jubé un choeur d'hommes et d'enfants. Jamais le bienfait de la Rédemption ne m'avait paru aussi lumineux, ni aussi grand. L'esclavage dont le monde est racheté depuis la nuit de Bethléem est ici visible à tous les yeux. Il faut avoir vu l'abjection des peuples sans baptême pour goûter pleinement la douceur et la joie de Noël. Beaucoup, dans notre Occident catholique, jouissent des fruits du christianisme sans connaître ou sans aimer l'arbre précieux qui les donne. Il est vraisemblable qu'ils retrouveraient la mémoire ou qu'ils apprendraient la reconnaissance au spectacle du monde musulman.

FOOTNOTES:

[Note 4: Mustapha Kamel est mort, à la fleur de l'âge, au commencement de l'année 1908.]

LES BELGES EN ÉGYPTE

On vient de fonder, au Caire, une «Union belge». Elle est née le jour de notre arrivée, c'est-à-dire le 11 décembre. Nous avons assisté au baptême. On a entendu la détonation de plusieurs bouchons. Ce n'était pas pour de la petite bière, je vous assure. Président d'honneur, M. de Gaiffier, ministre de Belgique; président, M. Florent Lambert; secrétaire, M. Émile Emsheimer. Citons parmi les membres: M. Albert Eeman, ancien député de Gand, magistrat éminent et universellement respecté; le baron Forgeur, les ingénieurs De Bruycker, Pécher et De Rycker, les avocats Squilbin et Schaar, l'architecte Jaspar, l'entrepreneur Rolin, etc. La petite fête a duré jusqu'à minuit. La plus franche cordialité n'a cessé de régner, naturellement.

Nos compatriotes établis en Égypte y font respecter et aimer notre pays. La qualité de Belge, là-bas, est maintenant un titre d'estime. Les Belges ont la réputation de gens actifs, laborieux et sérieux. Surtout sérieux; avec cela, sans morgue, et très ronds en affaires. La plupart réussissent fort bien, mais le succès ne leur fait pas tourner la tête. Ni arrogants, ni hautains[5].

J'ai fait la connaissance, dans un jardin ombragé de beaux arbres, d'un religieux belge qui vit en Orient depuis un quart de siècle. Si j'écrivais ce que je pense de l'élévation de son intelligence et de l'étendue de son savoir, on pourrait le reconnaître, et il m'en voudrait. Pendant que nous nous promenions dans une allée bordée de cyprès, il me disait: «J'ai vu naître et grandir, en Orient, le renom de notre pays; il y a vingt-cinq ans, le nom de la Belgique y était presque inconnu; mon premier passeport me donnait la qualité de Français, que j'avais sollicité de pouvoir prendre afin de forcer ainsi certaines portes qui, sans cela, je le savais, me seraient restées fermées; aujourd'hui, cette ruse innocente n'est plus nécessaire, loin de là; l'estime et la sympathie, en Égypte, accueillent les Belges partout.

» Le premier artisan de cette victoire, c'est notre Roi. Son oeuvre congolaise commença, je m'en souviens, de mettre la Belgique en vedette, de faire connaître en Orient notre nom et notre valeur. Je ne suis pas grand clerc, vous le savez, en matière commerciale; la littérature arabe m'est plus familière que la cote de la Bourse. Je sais néanmoins, comme tout le monde, qu'on voit tous les jours des affaires excellentes, et bien servies par des hommes de premier ordre, péricliter, faute de publicité, faute de réclame, et puis périr. Eh bien! la conquête et la colonisation du Congo ont été en Orient, pour les Belges, pour les entreprises belges, une indispensable, une merveilleuse réclame. Ah! nos ingénieurs, nos commerçants, nos hommes d'affaires en ont admirablement profité. Dans la route ainsi ouverte, ils se sont précipités avec cette ardeur tempérée qui est la caractéristique de notre race. Ils ont conquis une place honorable dans cette course enfiévrée, où ils s'étaient engagés les avant-derniers, un peu avant les Allemands, et où ils furent contrariés par la jalousie, l'inimitié même de certains puissants rivaux. Mais il fallait leur ouvrir et leur frayer le chemin. Non, vous ne direz jamais assez à quel point la politique de Léopold II et notre gloire congolaise ont servi, en Orient et particulièrement en Égypte, nos industriels et nos négociants.»