Quinze Jours en Égypte

Chapter 2

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Notre très distingué compatriote est proche parent du député de Bruxelles et du secrétaire du Roi. Il occupe au Caire une situation enviée. Peu d'avocats, en Égypte, pourraient soutenir, à n'importe quel point de vue, la comparaison avec lui. Au demeurant, l'homme le plus simple et le plus serviable du monde. En quelques mots précis, dénués de toute emphase, il a rappelé que la nouvelle Héliopolis est une entreprise belge, née de l'initiative d'un Belge et soutenue, pour une grande part, par le capital belge, à qui le courage, voire l'audace n'a jamais fait défaut: les Égyptiens sont payés pour le savoir. Il a fait acclamer la Belgique et les Belges. Encore un peu, on le portait en triomphe.

Un peu plus tard, une vingtaine de Belges se trouvaient réunis, au Caire, sans concert préalable, dans la salle basse d'un café où l'on débite une pétillante bière blonde. C'est M. l'ingénieur Pécher, le jeune et distingué directeur des Oasis, qui nous avait menés là. Georges Garnir, qui en était, a écrit que ce fut le meilleur moment de la journée. Personne ne le démentira. Les neuf provinces étaient représentées. Avons-nous ri! Véritable après-midi d'étudiants. Les passants s'arrêtaient pour nous regarder rire. Sommé de haranguer l'assistance en flamand, Julius Hoste, le feutre en bataille sur sa tête de guerrier boer, s'est exécuté avec entrain, en brandissant sa chope comme pour assommer, d'un coup de goedendag, quelque «damné fransquillon». M. Finoulst, un aimable et doux Ardennais qui est secrétaire d'une importante société belge, lui a donné la réplique en patois de Dinant. Des Ombiaux, puis Kaiser, puis Garnir y sont allés aussi de leur petit discours. Chacun disait à sa façon, même ceux qui ne disaient rien et qui s'abandonnaient en cachette à l'émotion, que la Belgique est le plus beau, le plus aimable pays du monde, et que ses enfants ont mille raisons de l'aimer. Moquez-vous si vous voulez. C'était très bon.

Je suis retourné à Héliopolis la veille de Noël, tout seul, non pour revoir pousser la ville nouvelle, mais pour flâner sur les ruines de l'ancienne. Les Arabes ont achevé de la détruire, et Memphis avec elle, quand ils ont bâti, avec les pierres de ces deux célèbres capitales, mortes depuis plusieurs siècles, mais encore debout au temps de leur invasion, les premiers palais et les premières mosquées du Caire. Les villas de Matarieh s'élèvent parmi les palmiers, les mimosas et les roses sur ses temples et ses monuments ensevelis. Les Jésuites français, qui possèdent au Caire un collège florissant, ont leur maison de campagne à Matarieh. M. Jean Capart m'avait donné un mot pour le bon Père Jullien. En me guidant sur le clocher de la chapelle, j'ai trouvé tout de suite le chemin. Le Père Jullien m'attendait. Il m'a fait les honneurs de son jardin, de sa chapelle et de ses ruines. L'aimable homme, et l'admirable jardin! La vieillesse ennemie n'a su courber sa haute taille. Il a quatre-vingts ans, bon pied, bon oeil, et une ouïe de vingt ans. Il m'a mené voir l'obélisque--le seul qui soit resté debout de tous ceux de la Basse et de la Moyenne Égypte; il date de 2760 avant notre ère--les soubassements d'un temple, les restes du mur d'enceinte, le parc d'autruches. Une heure et demie à baudet, et par une chaleur!... J'ai lu, dans une intéressante brochure qu'il a publiée sur «l'Arbre de la Vierge», que les obélisques romains des places Vaticane, Saint-Jean de Latran, du Peuple et Monte-Citorio ont été enlevés d'Héliopolis sous les empereurs.

La chapelle est charmante. On y voit une touchante inscription latine exprimant, avec une brève éloquence, la tristesse des religieux exilés qui attendent avec une foi inébranlable, dans le travail et le combat, l'heure où ils pourront rentrer dans leur patrie.

Quant au jardin, une pure merveille. Le Père Jullien en est très fier. Si vous voulez gagner son coeur, admirez tout haut ses bambous, ses palmiers, ses roses et les pommes d'or de ses mandariniers. «C'est un homme distingué», me disait de lui, au Caire, une personnalité appréciée pour son intelligence et son jugement. Je l'ai bien vu tout de suite. Cet homme très distingué est, par surcroît, un jardinier de premier ordre. C'est lui qui a dessiné et planté l'adorable jardin où j'ai passé, le 24 décembre 1907, une heure délicieuse, au milieu de beaux arbres inconnus, frémissants et tout verts, en songeant à la désolation et au froid de nos hivers. Cette merveille a poussé en vingt ans. Il y a vingt ans, le sable du désert tourbillonnait ici. L'eau du Nil et le Père Jullien ont fait pousser dans le désert ce paradis terrestre. L'eau du Nil, dans toute l'Égypte, don magnifique du vieux fleuve, opère tous les jours de ces miracles. Le Père Jullien l'amena près de ses plantations. Au bout de quelques années, le jardin fut plein de promesses. Les bambous, hauts de vingt mètres, croissent d'un noeud--plus de dix centimètres!--par jour. «Il y a six mois, me disait le Père Jullien, j'embrassais facilement, de mes deux bras arrondis, ce jeune acacia. Essayez donc aujourd'hui.» Le tronc a grossi d'au moins vingt centimètres.

Matarieh a rang de lieu saint secondaire. L'Arbre de la Vierge y est vénéré depuis les premiers temps de l'Église égyptienne. Un vieux tronc rabougri, rejeton de l'arbre primitif, qui mourut en 1694, pousse encore des rameaux verdoyants. C'est un sycomore. Vainqueur de quatre-vingt mille Turcs à Héliopolis, Kléber y grava son nom de la pointe de son épée. La tradition remonte au Ve siècle suivant laquelle la Sainte Famille, ayant gagné l'Égypte après la fureur d'Hérode, se serait reposée à son ombre. Une source aurait jailli, tout près, pour rafraîchir l'Enfant. On montre encore la source.

Un peu plus loin, un vieux fellah, robe blanche et turban jaune, surveille deux boeufs qui tournent comme les chevaux de nos campagnards au manège. Contemplons une _sakieh_ en travail. Une longue pièce de bois est attachée au flanc de chaque animal, joignant, de son autre extrémité, une grande roue enfoncée verticalement dans un puits et armée de vases en terre. Ces vases vont puiser l'eau qui tombe, à l'orifice du puits, dans, une rigole où elle bondit en chantant. Ainsi est captée la fertilité du Nil, seigneur et providence de l'Égypte.

FOOTNOTES:

[Note 1: D'après le rapport officiel qui vient d'être publié, par notre Ministre au Caire, sur la situation de l'Égypte, trente-six villas, vingt-trois magasins et plusieurs maisons de rapport ont été construits depuis le printemps de 1907.]

[Note 2: Cette ligne a été ouverte à l'exploitation dans le courant de 1908. «L'affluence des voyageurs est telle, dans l'après-midi, qu'une partie d'entre eux seulement peut être transportée», dit le rapport du Ministre de Belgique au Caire.]

[Note 3: D'après le rapport de notre Ministre au Caire, les contrats seront signés à la fin de l'année courante.]

L'ÉGYPTE ET L'ANGLETERRE

On reparle dans les journaux--dans les journaux anglais et français tout au moins--du «mouvement nationaliste égyptien». A peine rentré en France, M. Maurice Barrès a été invité par un journaliste à dire ce qu'il en pensait. Le gouvernement anglais vient d'autoriser le gouvernement égyptien à mettre en liberté plusieurs fellahs détenus, depuis à peu près deux ans, dans une des dures prisons de là-bas, pour avoir participé à l'échauffourée qui coûta la vie à un officier anglais. Ce gentleman, en compagnie de quelques camarades, fusillait, près d'un village du Delta, les pigeons qui couraient dans les champs labourés. Le fellah aime beaucoup ses pigeons. Pas de maison, dans les villages, qui n'ait son colombier. Les officiers anglais avaient fait bonne chasse. L'un d'eux, par surcroît, avait blessé, de quelques plombs égarés, une vieille femme et un enfant. Les paysans s'ameutèrent et fondirent, en bande, sur les chasseurs, qui passèrent tout de suite à l'état de gibier. Entourés, menacés, frappés, ils purent s'échapper néanmoins, grâce à la vitesse de leurs jambes. L'un d'eux mourut d'avoir couru trop longtemps et trop vite. Les coupables--c'est-à-dire, naturellement, les fellahs!--furent sévèrement punis. On en pendit quatre, préalablement fustigés. Plusieurs autres furent condamnés aux travaux forcés; l'Angleterre vient de leur rendre la liberté. Ses journaux ne tarissent pas sur la magnanimité de cette action. Telle est, en raccourci, et sauf erreur sur les détails, la célèbre affaire de Denchawaï. On ne pourrait choisir une plus «actuelle» entrée en matière pour un article sur l'Égypte d'aujourd'hui.

Joanne, Baedeker ou Larousse vous diront que l'Égypte, hellénisée, après la mort d'Alexandre le Grand, et gouvernée, jusqu'à la mort de Cléopâtre, par de successives dynasties ptolémaïques, devint province romaine, puis suivit la loi de l'empire byzantin, qui se la laissa prendre, au VIIe siècle, par les Arabes, supplantés eux-mêmes, au XVIe, par les Turcs. Napoléon, vainqueur des Mameluks; des Turcs et des Anglais, l'aurait sûrement donnée à la France si la décrépitude du Directoire mourant ne l'avait rappelé à Paris. Mohammed-Ali, sous Louis-Philippe, la rendit indépendante, en fait, du sultan de Constantinople, qui n'en est plus depuis lors que le souverain nominal. Depuis les victoires de ce grand homme d'État, l'Égypte a une dynastie héréditaire. Le khédive n'est tenu, vis-à-vis de Constantinople, qu'au tribut et à l'hommage.

Mais le véritable souverain de l'Égypte d'aujourd'hui, c'est l'Angleterre. Elle est censée surveiller, contrôler au nom de l'Europe le gouvernement égyptien. En fait, elle gouverne et elle règne, sans avoir de compte à rendre à personne, ni aux puissances, ni aux indigènes. Le khédive, vassal du Grand Turc, est le pupille de l'Angleterre. Les folies et les prodigalités du khédive Ismaïl, sous le règne duquel Ferdinand de Lesseps perça l'isthme de Suez, amenèrent les puissances à intervenir dans l'administration de l'Égypte. Les tribunaux et la Caisse de la Dette ont encore un personnel international. Il y a moins de trente ans, la France, admirablement servie par ses religieux, et dont la langue était parlée partout, occupait encore, à tous les points de vue, le premier rang. Elle contrôlait officiellement, au nom de l'Europe, de compte à demi avec l'Angleterre, le gouvernement égyptien. Égale en droit de sa rivale séculaire, elle avait, en fait, le pas sur elle. Comment elle perdit cette enviable primauté? Le fait est encore dans toutes les mémoires. En 1882, au lendemain de la révolte d'Arabi pacha et du massacre d'Alexandrie, où plusieurs résidents étrangers furent assassinés par la populace, une intrigue victorieuse de M. Clémenceau l'empêcha de participer à la répression nécessaire. L'Angleterre, ayant été seule à la peine, recueillit tout le profit de son effort. L'accord anglo-français, qui valut à la France, il y a quelques années, le redoutable cadeau du Maroc, abolit ce qui pouvait lui rester de droits traditionnels.

Son influence, depuis lors, n'a cessé de décroître. En dépit de l'entente cordiale, le gouvernement anglo-égyptien pensionne, dès qu'il le peut, quelquefois avant l'âge, les fonctionnaires français, remplacés incontinent par des anglais. Ses commerçants ne brillent pas en général par l'initiative. Les nôtres sont plus connus, plus laborieux, plus estimés et réussissent davantage. Il lui reste, il est vrai, ses missionnaires, Jésuites et Frères des écoles chrétiennes, ses savants et ses journalistes.

De ceux-ci, j'aime mieux ne pas dire grand'chose. Ils nous ont gentiment invités à dîner. Puis, ce n'est peut-être pas leur faute si les journaux égyptiens de langue française ont, au Caire, une si déplorable réputation. Quelques-uns de ces journaux sont rédigés en français de Saint-Domingue ou de Haïti. Un au moins, asservi à une loge méprisée, honore le clergé et la foi catholiques des plus basses injures. Avant de le lire, je croyais que les orateurs de nos congrès de Libre Pensée étaient sans rivaux dans ce genre. Je croyais leur pompon sans égal. Mais il a fallu se rendre à l'évidence, jamais ils ne parleront dans ce style des «sbires de l'Inquisition» et des «esclaves de Rome». Dans quelques autres, on fait un plus fréquent emploi de l'escopette que de la plume. «Payez, et vous serez considérés ...» Ce ne sont pas ces vengeurs qui rendront jamais l'Égypte à la France.

Les égyptologues français sont incomparables. De son ancienne parure, il ne lui reste que ces joyaux, mais ils sont en or fin. Mariette, mort à la tâche, commença, avec d'autres, la glorieuse lignée. M. Maspero jouit aujourd'hui d'une autorité universelle. Ce sont les savants français qui ont ressuscité l'Égypte des Pharaons, déblayé les temples, découvert et décrit les tombeaux. Ses missionnaires la serviraient, sinon avec plus d'ardeur, peut-être plus efficacement encore si ses gouvernants ne s'ingéniaient aujourd'hui à les contrarier, à les humilier, voire à les diffamer. Mais qu'elle y prenne garde. La langue française perd du terrain au profit de l'anglais. Nos âniers, à Luxor, parlaient couramment l'anglais. Ils ne savaient pas un mot de français, pas un seul. De même le drogman Abd-El-Rahim, beau et grave bédouin de vingt-cinq ans, doux, poli, musulman de la stricte observance, qui nous guida, cinq jours durant, à travers les ruelles du vieux Caire «non pour gagner de l'argent, disait-il, mais pour le plaisir de servir de braves gens comme vous, des amis de M. Jean Capart». Il a tout de même fini par accepter nos piastres ...

Bref, l'Égypte appartient, en fait, et en dépit de toutes les fictions diplomatiques, à l'Angleterre. Le représentant de l'Angleterre a le titre de «consul général de Sa Majesté Britannique», rien de plus. En réalité, qu'il s'appelle lord Cromer ou sir Gorst, il est le véritable maître du pays. Vous savez que l'Égypte n'a pas de Parlement. L'exécutif, ministres et khédive sont dans sa main. Aucune dépense ne peut se décider, aucune nomination se faire sans son autorisation. Lord Cromer, qui vient de prendre sa retraite, s'appliquait, dans les premiers temps de son règne, à ne pas faire sentir le mors. L'impératif ne lui était pas familier. Il insinuait, il conseillait, il guidait; il n'ordonnait jamais. L'Angleterre ne témoignera jamais assez de gratitude à cet homme d'État, éminent entre tous, ouvrier de la première heure, dont le génie fit de l'Égypte, terre sans maître, proie convoitée par plus d'une puissance et sur laquelle les droits de la France étaient primordiaux, une province anglaise. Son gouvernement l'a comblé d'honneurs. On n'en raconte pas moins, là-bas, qu'il partit, non point volontairement, mais en disgrâce. J'ai entendu dire que l'habitude du pouvoir avait usé, à la longue, sa courtoisie et développé ses tendances despotiques. Gonflé, aigri, remarié sur le tard, confiant dans sa force, il finit par perdre cette habileté et ce tact souverains auxquels il avait dû, pour une bonne part, ses premiers succès et la rapidité de sa fortune. Impérieux, cassant, coupant, il humiliait, par plaisir pur ou par caprice, les personnalités les plus «considérables». J'ai entendu dire aussi que lord Cromer manifesta tout haut, et plus d'une fois, qu'il désapprouvait la campagne menée en Angleterre contre l'État du Congo par les missionnaires baptistes. Mais l'un n'empêche pas l'autre, évidemment.

La tâche de son successeur, M. Gorst, venant après un politique d'aussi grande envergure, est malaisée. On lui fait crédit. On l'attend à l'oeuvre. Je l'ai vu, le samedi 21 décembre, à la fête du Tapis Sacré. Fête colorée, pittoresque, régal de choix pour nos yeux d'Occidentaux. Il faudrait, pour la décrire, du temps et des pinceaux. Mais, hélas!

Ce jour-là, le Tapis Sacré prenait, à dos de chameau, le chemin de La Mecque. Il est destiné à orner le tombeau de Mahomet. Le Caire en envoie un tous les quatre ou cinq ans. Il part en grande pompe, après une cérémonie officielle, à la fois religieuse, civile et militaire. Le khédive la préside, l'armée y participe, on y voit la gravité des imans et l'hystérie des derviches; cinquante mille badauds s'assemblent sur l'esplanade où le cortège se déroule. Robes de toutes les couleurs, rouge écarlate et rouge brun des fez, femmes voilées; fantassins en khaki, «chasseurs» en tunique bleue, baudriers blancs et oriflammes des lanciers, artillerie de montagne, les canons attachés sur le dos des mulets; mendiants, camelots et porteurs d'eau; ciel du plus magnifique azur; couleurs mêlées et chatoyantes: vous voyez d'ici le tableau. Autour de notre voiture, des dames de harems, en voiture aussi, tout en noir, et voilées de mousseline blanche, babillent et font des grâces. Celle-ci, qui porte un domino rose sous son manteau, nous regarde en souriant. Elle a les yeux très jeunes. Julius Hoste croit fermement que c'est pour lui qu'ils sourient ... Dix heures juste. L'escorte du khédive accourt au grand galop. Son Altesse--trente-trois ans, très bel homme--est à dix pas de nous. Pas un vivat, pas un cri. Les musiques militaires recommencent à jouer; le canon tonne; le tapis s'avance, étalé sur une pyramide portée par un dromadaire, lequel est suivi de sept autres, tous magnifiquement harnachés. Sur leur dos, des hommes et des enfants, assis à l'orientale, jouent de la flûte ou frappent, en cadence, sur des tambourins.

C'est dans ce cadre que m'est apparu M. Gorst, consul général d'Angleterre et souverain véritable du pays. Il était en redingote grise et coiffé d'un haut de forme gris clair. Nous avons, Dieu merci, des chefs de bureau plus élégants et des chefs de division plus pompeux!... Pas d'escorte militaire, pas le moindre tralala. M. Gorst était venu en voiture. Il s'est tout de suite perdu dans l'entourage du khédive, parmi les tuniques éclatantes et les habits dorés. À côté de lui, reluisait un magnifique pacha, argent et or, qui représente ou qui a représenté le Sultan. «Tout ce qui brille n'est pas or»: le pacha et M. Gorst murmuraient peut-être, au même instant, le vieux proverbe, mais non pas, assurément, avec le même accent ...

Le khédive, l'Angleterre et M. Gorst règnent sur un peuple de douze millions d'individus, appartenant à des races et à des religions diverses. Les purs Égyptiens, descendants de la race qui peuplait la vallée du Nil sous les Pharaons, forment la majorité. On les reconnaît tout de suite à leur crâne légèrement allongé, à l'ovale un peu large de leur visage, à leurs yeux très ouverts et très fendus. Dans les villages de la Basse et de la Haute Égypte, on ne voit guère d'autres types. Mais dix autres races, dans les bourgades et dans les villes, se perpétuent sans se confondre: Arabes, Turcs, Juifs, Arméniens, Syriens, Grecs d'Orient, Européens de toutes les nations.

On compte douze ou treize cent mille Coptes orthodoxes. Prenez garde que copte n'est pas un nom de race. Les Coptes aussi sont des Égyptiens authentiques. C'est la minorité chrétienne. En dépit de la conquête arabe, des sommations, des violences, des sanglantes persécutions du vainqueur et de la conversion à l'Islam de la plupart de leurs concitoyens, ils ont gardé la foi de l'Égypte du VIIe siècle, baptisée au IIe par saint Marc et ses disciples, puis gagnée aux hérésies d'Eutychès et de Nestorius. Un patriarche, qui est aussi le chef de l'Église d'Abyssinie et qui réside au Caire, est élu par leurs moines, nombreux encore dans la Haute Égypte. La véritable langue copte n'est rien autre que l'égyptien primitif, additionné de mots grecs et latins, et écrit en caractères grecs. Elle n'est plus courante. C'est une langue morte. Elle est encore usitée dans la liturgie, mais un grand nombre de prêtres ne la comprennent plus. C'est l'arabe qui est aujourd'hui la langue de la population égyptienne. À côté des orthodoxes, et sortis de leurs rangs, on peut dénombrer environ cent mille coptes catholiques.

Les catholiques égyptiens se partagent entre plusieurs rites, notamment le latin, le maronite, le grec, le copte. La plupart des Syriens, très nombreux dans la Basse Égypte, sont catholiques. Les Arméniens et les Grecs appartiennent presque tous à l'église schismatique. On voit que, dans cette mosaïque de races et de religions, aucune couleur, aucune nuance ne manque.

Ce peuple, le plus ancien du monde, et qui forme un assemblage unique au monde de races, de civilisations, de religions mêlées ou superposées, comment supporte-t-il la domination et la main de l'Angleterre? Y a-t-il une «âme égyptienne»? Si elle existe, a-t-elle des regrets, des désirs, des espérances? J'ai pris des informations sur tout cela, et à bonne source. Je raconterai ce qu'on m'a dit, ni plus ni moins.

Les Anglais sont craints, respectés même; mais on ne les aime pas: telle est, à l'endroit des maîtres actuels de l'Égypte, l'opinion générale des milieux européens et de l'élite indigène. Ils ont rétabli l'ordre en Égypte, et ils le maintiennent. Si le paysan est délivré de la séquelle des beys et des pachas qui l'exploitaient, au gré de leurs besoins ou de leurs appétits, à la façon dont les mandarins exploitent les paysans chinois, c'est aux Anglais qu'il le doit. Avant l'occupation, l'impôt était arbitraire. Le khédive demandait autant à tel district; pachas et beys faisaient rentrer la somme, majorée d'un «honnête» bénéfice. Ces abus ne sont plus qu'un souvenir.

La sécurité règne, avec l'ordre, dans tout le pays. Toutes les rues, toutes les ruelles du Caire, à toutes les heures du jour et de la nuit, sont parfaitement sûres. La police égyptienne, commandée par des officiers anglais, ne badine pas avec les délinquants. Les «chawichs»--c'est le nom des policemen--ont la main légère et le nerf de boeuf prompt. Ils apaisent souvent les disputes dont on les fait juges en distribuant autant de coups de pied aux demandeurs qu'aux défendeurs. Gare aux badauds qui n'obtempèrent pas assez vite au commandement de circuler. La police du Caire leur inculque l'obéissance et le respect--je l'ai vu--à coups de pied et à coups de bâton. Des agents montés, Anglais ou Écossais, géants superbes, tunique rouge et casquette plate, renforcent et surveillent la police ordinaire. Dès qu'on voit poindre leur silhouette, le soir, dans les quartiers populaires, et qu'on entend le sabot de leurs chevaux, bêtes imposantes et pleines de feu, les bons se rassurent et les méchants tremblent ... Le respect et la crainte chevauchent, en croupe, avec eux.

C'est encore à l'Angleterre qu'il faut attribuer la prospérité du pays. Personne ne le conteste. Personne ne peut refuser son admiration à l'oeuvre accomplie, en moins de trente ans, par les Anglais, avec, en fait de force matérielle, une armée d'occupation de 3,000 hommes.