Chapter 44
En dépit de son effronterie naturelle, on vit pâlir l'envoyé du Sanglier des Ardennes, quoiqu'il eût employé quelque fard pour se peindre le visage. Toison-d'Or, chef des hérauts du duc, comme nous l'avons déjà dit, et roi d'armes dans ses domaines, s'avança avec la gravité d'un homme qui savait ce qui est dû à sa place, et demanda à son prétendu confrère dans quel collège il avait étudié la science qu'il professait.
--J'ai été poursuivant d'armes au collège héraldique de Ratisbonne, répondit Sanglier-Rouge, et j'ai reçu le diplôme d'Ehrenhold de cette savante confrérie.
--Vous ne pouviez puiser la science dans une source plus pure, dit Toison-d'Or en s'inclinant plus profondément qu'il ne l'avait fait auparavant; et si je me permets de conférer avec vous sur les mystères de notre sublime science, par obéissance aux ordres du duc mon maître, c'est dans l'espoir de recevoir de vous des lumières, et non de vous en communiquer.
--Au fait, au fait! s'écria le duc d'un ton d'impatience; faites-lui quelque question qui mette sa science à l'épreuve.
--Il serait ridicule, reprit Toison-d'Or, de demander à un disciple de l'illustre collège de Ratisbonne s'il connaît les termes ordinaires du blason; mais je puis, sans l'offenser, demander à Sanglier-Rouge s'il est initié aux termes mystérieux et secrets de cette science, par laquelle les plus savans de nous s'expliquent les uns aux autres emblématiquement et paraboliquement ce qu'ils disent aux autres dans le langage ordinaire; termes qui sont, en quelque sorte, les premiers élémens de l'art héraldique?
--Je connais toutes les branches du blason aussi-bien l'une que l'autre, répondit Sanglier-Rouge avec hardiesse; mais il est possible que nos termes en Allemagne ne soient pas les mêmes que les vôtres en Flandre.
--Pouvez-vous parler ainsi? s'écria Toison-d'Or; notre noble science, qui est la bannière de la noblesse et la gloire de la générosité, est la même dans tous les pays chrétiens; elle est même connue des Maures et des Sarrasins. Je vous prierai donc de me décrire, d'après le style céleste, c'est-à-dire d'après les planètes, telles armoiries qu'il vous plaira de choisir.
--Faites-en la description vous-même, si bon vous semble, répondit Sanglier-Rouge. Je ne suis pas venu ici pour faire des tours de bouffon; croyez-vous me faire tenir debout comme un singe, à votre volonté?
--Montrez-lui quelques armoiries, et qu'il en fasse la description à sa manière, dit le duc; mais s'il ne réussit pas, je lui promets que son dos sera gueules, azur et sable.
--Voici, dit le héraut bourguignon en tirant de sa poche un parchemin, voici des armoiries que certaines considérations m'ont porté à tracer aussi-bien que me le permettent mes faibles talens; je prie mon confrère, s'il appartient véritablement au savant collège de Ratisbonne, de le déchiffrer en termes convenables.
Le Glorieux, qui semblait s'amuser beaucoup de cette discussion, s'était alors avancé près des deux hérauts.--Je vais t'aider, mon garçon, dit-il à Sanglier-Rouge qui regardait le parchemin d'un air de consternation;--Messeigneurs et messieurs, ceci représente un chat qui regarde à la fenêtre d'une laiterie.
Cette saillie fit rire; et Sanglier-Rouge y trouva quelque avantage, car Toison-d'Or, indigné qu'on interprétât son dessin de cette manière, en donna lui-même sur-le-champ l'explication, en disant que c'était l'écu porté par Childebert, roi de France, après qu'il eut fait prisonnier Gondemar, roi _de_ Bourgogne, et qu'il représentait une once, ou chat-tigre, derrière une grille, emblème du monarque captif. Il en donna ensuite la définition en termes techniques, qu'un héraut seul pouvait comprendre.
--Par ma marotte, dit le Glorieux, si la Bourgogne est représentée par ce chat, il faut convenir qu'aujourd'hui du moins elle est du bon côté de la grille.
--Vous avez raison, mon cher ami, dit Louis en riant, tandis que tous les spectateurs et Charles lui-même semblaient décontenancés par une plaisanterie dont l'application était si évidente; je vous dois une pièce d'or pour avoir égayé une affaire qui a commencé sur un ton un peu sérieux, mais qui finira, j'espère, plus joyeusement.
--Silence, le Glorieux, dit le duc. Et vous, Toison-d'Or, qui êtes trop savant pour être intelligible, retirez-vous. Qu'on fasse avancer ce drôle. Écoute-moi, misérable, lui dit-il en prenant son ton le plus dur: connais-tu la différence qui existe en blason entre argent et or!
--Pour l'amour du ciel! monseigneur, ayez pitié de moi, dit le héraut pris en défaut; noble roi Louis, intercédez pour moi.
--Parle pour toi-même, s'écria le duc; es-tu héraut ou non?
--Je ne le suis que pour cette occasion.
--De par saint George! dit le duc en jetant sur Louis un regard à la dérobée, nous ne connaissons pas de monarque, pas de gentilhomme qui eût voulu prostituer ainsi la noble science sur laquelle reposent la royauté et la noblesse, si ce n'est ce roi qui envoya à Édouard d'Angleterre un valet déguisé en héraut[78].
--Un tel stratagème, dit Louis, ne pouvait se justifier qu'à une cour où il ne se trouvait aucun héraut en ce moment, et où la chose pressait; mais quoiqu'il ait pu réussir à l'égard d'épais et pesans insulaires, il fallait ne pas avoir plus de bon sens qu'un sanglier, pour penser qu'un pareil tour ne serait pas découvert à la cour éclairée de Bourgogne.
--N'importe d'où ce prétendu héraut vienne, dit le duc avec courroux, il n'y retournera que bien étrillé. Qu'on le traîne sur la place du marché, et qu'on l'y batte avec des brides de chevaux et des fouets à chiens, jusqu'à ce que son tabard tombe en lambeaux.--Sus, au Sanglier-Rouge; ça, ça! tayau! tayau!
Quatre à cinq gros chiens, semblables à ceux qu'on voit peints sur les tableaux de chasse auxquels Rubens et Schneiders travaillèrent en société, entendirent les derniers mots du duc, et se mirent à aboyer comme s'ils voyaient un sanglier sortir de sa bauge.
--Par la sainte croix! dit Louis cherchant à entrer dans l'humeur de son dangereux cousin, puisque l'âne a mis la peau du sanglier, pourquoi ne pas charger les chiens de la lui retirer?
--Rien de mieux! rien de mieux! s'écria le duc, dont cette idée flatta l'humeur pour le moment: cela va se faire. Qu'on découple les chiens, qu'on les mette sur la voie: nous le courrons depuis la porte du château jusqu'à celle du parc du côté de l'orient.
--J'espère que Votre Altesse me traitera en bête de chasse, dit le prétendu héraut, faisant autant que possible bonne mine à mauvais jeu,--et qu'elle me laissera les mêmes moyens de salut.
--Tu n'es qu'une vermine[79], répondit le duc, et en cette qualité la lettre du code des chasses ne te donne droit à aucune protection. Cependant ne fût-ce qu'à cause de ton impudence sans égale, tu auras cent pas en avance. Allons, messieurs, allons; il faut voir cette chasse.
La séance du conseil fut ainsi brusquement levée. Chacun courut pour jouir de l'agréable divertissement suggéré par le roi Louis; mais personne n'y mit plus d'empressement que les deux princes.
Rien ne manqua au plaisir qu'ils se promettaient; car Sanglier-Rouge à qui la terreur donnait des ailes, et qui avait à ses trousses une dizaine de chiens de chasse animés par le son des cors et les cris des piqueurs, courut avec la vitesse du vent; et s'il n'avait été gêné par ses vêtemens de héraut, le plus mauvais costume possible pour un coureur, il aurait peut-être échappé aux chiens; il évita même plus d'une fois leur poursuite, en changeant tout à coup de direction avec une adresse à laquelle tous les spectateurs rendirent justice. Mais aucun d'eux, pas même Charles, ne fut aussi enchanté de cette chasse que le roi Louis. En partie par des considérations politiques, et aussi parce que le spectacle des souffrances humaines ne lui était nullement désagréable quand il se présentait sous un point de vue burlesque, il rit à en avoir les larmes aux yeux. Dans son ravissement, il saisit le manteau d'hermine du duc, comme pour se soutenir, tandis que Charles, dans un transport semblable, appuyait la main sur l'épaule du roi, les deux princes montrant ainsi l'un pour l'autre une confiance et une familiarité qu'on n'avait guère droit d'attendre, d'après ce qui venait de se passer quelques instans auparavant.
Enfin l'agilité du faux héraut ne put le dérober plus long-temps aux dents des ennemis qui le poursuivaient. Les chiens l'atteignirent, le renversèrent, et ils l'auraient probablement étranglé, si le duc n'eût crié:--Arrêtez-les! retenez-les! rappelez les chiens! Il a si bien couru, que quoiqu'il n'ait pas fait bonne résistance aux abois, nous ne voulons pas qu'ils en fassent curée.
On s'empressa d'arracher aux chiens la proie sur laquelle ils étaient acharnés, on les accoupla de nouveau, et l'on poursuivit ceux qui s'enfuyaient portant en triomphe dans leur gueule les lambeaux de la cotte d'armes que le malheureux envoyé avait endossée dans un jour de malheur.
En cet instant, et pendant que le duc était encore trop occupé de ce qui se passait devant lui pour faire attention à ce qui se disait derrière, Olivier-le-Dain s'approcha doucement du roi, et lui dit à l'oreille:--C'est le Bohémien, c'est Hayraddin; il ne faudrait pas qu'il parlât au duc.
--Il faut qu'il meure, lui répondit le roi du même ton, les morts ne parlent plus.
Un moment après, Tristan-l'Ermite à qui Olivier avait fait sa leçon, s'avança en présence du roi et du duc, et dit avec le ton bourru qui lui était ordinaire:--Ce gibier m'appartient, et je le réclame, sauf le bon plaisir de Votre Majesté et de Son Altesse. Il porte ma marque, une fleur de lis sur l'épaule, comme tout le monde peut le voir. C'est un scélérat bien connu; il a assassiné nombre de sujets de Votre Majesté, pillé des églises, violé de saintes vierges, tué des daims dans les parcs royaux, et...
--En voilà bien assez! dit le duc Charles; mon royal cousin a droit à cette propriété à plus d'un titre. Que veut en faire Votre Majesté?
--S'il est laissé à ma disposition, répondit le roi, je lui ferai donner une leçon de l'art héraldique qu'il connaît si peu; il apprendra par expérience ce que c'est qu'une croix potencée, et l'on y joindra l'ornement d'un nœud coulant.
--Qu'il ne portera pas, mais qui lui servira de _support_! s'écria le duc en partant d'un grand éclat de rire occasionné par son trait d'esprit. Qu'il prenne ses degrés sous votre compère Tristan, il est passé maître dans cette science.
Louis partagea la gaieté du duc d'une manière si cordiale, que Charles ne put s'empêcher de le regarder d'un air presque amical.
--Ah! Louis, Louis! lui dit-il, plût au ciel que vous fussiez un allié aussi fidèle que vous êtes un joyeux compagnon! Je pense encore bien souvent aux jours que nous avons passés si gaiement ensemble.
--Il ne tient qu'à vous de les faire renaître, répondit Louis. Je vous accorderai d'aussi belles conditions que vous puisiez m'en demander dans la situation où je me trouve, sans vous rendre la fable de la chrétienté; et je ferai serment de les exécuter, sur la sainte relique que j'ai le bonheur de porter sur moi, et qui est un fragment du bois de la vraie croix.
En parlant ainsi, il tira de son sein un petit reliquaire d'or suspendu à son cou par une chaîne du même métal, et qu'il portait entre sa chemise et ses autres vêtemens; puis il ajouta, après l'avoir baisé dévotement:
--Jamais faux serment n'a été prêté sur cette sainte relique sans qu'il ait été puni dans l'année.
--Cependant, dit le duc, c'est la même sur laquelle vous m'avez juré amitié en quittant la Bourgogne; ce qui n'a pas empêché que peu de temps après vous n'y ayez envoyé, le bâtard de Rudempré pour m'assassiner ou s'emparer de ma personne.
--Ah! beau cousin, voilà que vous déterrez d'anciens griefs; mais je vous assure que vous êtes dans l'erreur à ce sujet. D'ailleurs, ce n'est pas sur la relique que voici que je vous ai fait alors le serment dont vous parlez; c'était sur un autre fragment du bois de la vraie croix, qui m'avait été envoyé par le Grand-Seigneur; et il avait sans doute perdu de sa Vertu en restant si long-temps entre les mains des infidèles. Mais après tout, la guerre du bien public n'éclata-t-elle pas dans le cours de cette année? Ne vis-je pas l'armée bourguignonne, appuyée de tous les grands feudataires de France, camper à Saint-Denis? Ne fus-je pas obligé d'abandonner la Normandie à mon frère? Que Dieu nous préserve de nous parjurer sur une relique comme celle-ci!
--Eh bien! cousin, je crois que vous avez reçu une leçon qui vous apprendra à être de bonne foi à l'avenir. Et à présent, franchement et loyalement, tiendrez-vous la parole que vous m'avez donnée de marcher avec moi contre ce meurtrier de la Marck et ces misérables Liégeois?
--Je marcherai contre eux, beau cousin, avec le ban et l'arrière-ban de France, et l'oriflamme déployée.
--Non, non! c'est plus qu'il ne faut, plus qu'il n'est convenable. La présence de votre garde écossaise et de quelques centaines de lances d'élite suffira pour prouver que vous agissez librement. Une armée considérable pourrait...
--Me rendre libre en réalité, voulez-vous dire, beau cousin? Eh bien vous réglerez vous-même le nombre des troupes qui me suivront.
--Et pour que nous n'ayons plus rien à craindre de la belle Hélène qui a jeté entre nous la pomme de discorde, vous consentirez que la comtesse Isabelle de Croye épouse le duc d'Orléans.
--Beau cousin, vous mettez ma courtoisie à une rude épreuve. Le duc est fiancé à ma fille Jeanne. Soyez généreux; n'insistez pas sur ce point, et parlons plutôt des places sur la Somme.
--Mon conseil parlera de cet objet à Votre Majesté. Quant à moi, j'ai moins à cœur une augmentation de territoire qu'une réparation des injures que j'ai reçues. Vous vous êtes mêlé des affaires de mes vassaux: vous avez voulu disposer à votre gré de la main d'une pupille du duché de Bourgogne; eh bien! puisque vous voulez la marier, que ce soit à un membre de votre propre famille; sans cela notre conférence est rompue.
--Personne ne me croirait, beau cousin, si je disais que je le fais avec plaisir. Jugez donc quel est mon désir de vous obliger, quand je vous dis, à mon grand regret, que si les parties y consentent et peuvent obtenir la dispense du pape, je ne m'opposerai en aucune manière au mariage que vous proposez.
--Tout cela s'arrangera aisément par nos ministres, dit le duc; et maintenant nous voici redevenus cousins et amis.
--Rendons-en grâce, dit Louis, à la bonté du ciel, qui, tenant entre ses mains les cœurs des princes, les dispose miséricordieusement à la paix et à la clémence, pour prévenir l'effusion du sang humain.
--Olivier, ajouta Louis en s'adressant à ce favori qui rôdait, toujours autour de lui comme l'esprit familier aux ordres d'un sorcier,--écoute: dis à Tristan d'aller vite en besogne avec ce vagabond de Bohémien.
CHAPITRE XXXIV.
L'Exécution.
«Je te conduirai dans le bois, «Tu prendras un arbre à ton choix.»
_Ancienne ballade_.
--GRÂCES soient rendues à Dieu, qui nous a donné le pouvoir de rire et de faire rire les autres, et honte au gros lourdaud qui rougirait de remplir les fonctions de fou! Voici une plaisanterie (et ce n'est pas une des meilleures, bien qu'elle ait eu l'avantage d'amuser deux princes) qui a mieux réussi que n'auraient pu le faire mille raisons d'État, pour empêcher une guerre entre la Bourgogne et la France.
Telle fut la conclusion que tira le Glorieux lorsque, par suite de la réconciliation dont nous avons rendu compte à la fin du chapitre précédent, la triple garde qui veillait autour du château de Péronne fut relevée de ce poste. Le roi quitta la Tour du comte Herbert, cette tour de si mauvais augure; et à la grande satisfaction des Français et des Bourguignons, la confiance et l'amitié parurent rétablies, du moins à l'extérieur, entre le duc Charles et son seigneur suzerain. Cependant le roi, quoique traité avec les égards et le cérémonial d'usage, voyait parfaitement qu'il était encore l'objet des soupçons de son puissant vassal; mais il était assez prudent pour ne pas avoir l'air de s'en apercevoir, et il paraissait se regarder comme entièrement libre.
--Néanmoins, comme c'est assez l'ordinaire en pareil cas, tandis que les parties principalement intéressées avaient à peu près transigé sur leurs différends, un des agens subalternes de leurs intrigues éprouvait amèrement combien est vraie cette maxime politique, que si les grands ont souvent besoin de vils instrumens, ils en indemnisent la société en les abandonnant à leur destin dès qu'ils leur deviennent inutiles.
Cet agent était Hayraddin Maugrabin, que les officiers du duc avaient livré au grand prévôt du roi de France, et que Tristan avait confié aux soins de ses deux fidèles aides-de-camp Trois-Échelles et Petit-André, chargés de l'expédier sans perte de temps. Placé entre ces deux personnages, l'un jouant l'_Allegro_, l'autre le _Penseroso_, suivi de quelques gardes et d'une foule immense de peuple, il s'avançait (pour nous servir d'une comparaison moderne) comme Garrick entre la Tragédie et la Comédie[80], vers une forêt voisine, où pour abréger la cérémonie et s'épargner la peine de dresser un gibet, les maîtres de son destin avaient résolu de l'accrocher au premier arbre qui leur paraîtrait convenable.
Ils ne furent pas long-temps sans trouver un chêne qui, comme Petit-André le dit facétieusement, était digne de porter un tel gland. Laissant donc le condamné sous la surveillance de quelques gardes, ils commencèrent à improviser leurs dispositions pour la catastrophe finale. En ce moment Hayraddin, jetant un regard sur la multitude qui l'avait accompagné, rencontra les yeux de Quentin Durward. Notre jeune Écossais, croyant avoir reconnu les traits de son guide perfide dans ceux du héraut imposteur, avait suivi la foule pour s'assurer de son identité.
Quand les deux exécuteurs vinrent l'informer que tout était prêt, Hayraddin, avec le plus grand calme, leur dit qu'il avait une grâce à leur demander.
--Demandez-nous, mon fils, tout ce qui pourra s'accorder avec notre devoir, et vous l'obtiendrez, lui répondit Trois-Échelles.
--C'est-à-dire, reprit Hayraddin, tout, excepté la vie.
--Précisément, dit Trois-Échelles, et même quelque chose de plus. Car comme vous avez l'air d'être résolu à faire honneur à notre profession et à mourir en homme, sans faire de grimaces, nous ne regarderons pas à vous accorder une dizaine de minutes, s'il le faut, quoique nos ordres soient d'être expéditifs.
--C'est trop de générosité, dit Hayraddin.
--Il est très-vrai qu'on peut nous en blâmer, ajouta Petit-André; mais que m'importe? je donnerais ma vie pour un homme leste, ferme, gai et dispos, qui a dessein de faire le premier saut avec grâce, comme il convient à un brave garçon.
--Ainsi donc, dit Trois-Échelles, si vous désirez un confesseur...
--Ou bien, dit son facétieux compagnon, si vous voulez une pinte de vin...
--Ou un psaume, dit la Tragédie.
--Ou une chanson, dit la Comédie.
--Rien de tout cela, mes bons, chers et très-expéditifs amis, dit le Bohémien. Tout ce que je vous demande, c'est quelques minutes d'entretien avec cet archer de la garde.
Les exécuteurs hésitèrent un instant; mais Trois-Échelles se rappelant qu'il avait entendu dire que Quentin Durward, d'après diverses circonstances, était en grande faveur auprès du roi, ils résolurent de permettre l'entrevue.
Ils appelèrent Durward, et tout en s'avançant vers le criminel condamné, le jeune archer, quoique trouvant qu'il avait bien mérité son sort, n'en fut pas moins affligé de le voir si près de la mort. Les lambeaux de son riche costume de héraut, mis en haillons par les dents des chiens et par les mains des bipèdes qui l'avaient arraché à leur fureur pour le conduire à la mort, lui donnaient un air burlesque et déplorable en même temps. On voyait encore sur son visage quelques traces du fard dont il l'avait peint, et sur son menton quelques restes de la barbe postiche qu'il avait mise pour mieux se déguiser. La pâleur de la mort régnait sur ses joues et sur ses lèvres; et cependant, armé d'un courage passif, comme la plupart des gens de sa caste, son œil brillant, quoique égaré, et le sourire forcé de sa bouche, semblaient défier la mort qu'il allait subir.
Quentin fut frappé d'horreur et de compassion en s'approchant de ce misérable, et ces deux sentimens lui firent sans doute ralentir le pas, car Petit-André lui cria:--Un peu plus lestement, jeune archer, un peu plus lestement: notre pratique n'a pas le loisir de vous attendre, et vous marchez comme si ces cailloux étaient des œufs, et que vous eussiez peur de les casser.
--Il faut que je lui parle en particulier, dit Hayraddin avec un accent qui tenait du désespoir.
--Cela n'est guère d'accord avec notre devoir, mon joyeux Saute-l'Échelle, dit Petit-André. Nous vous connaissons de longue main; vous êtes une anguille trop glissante pour qu'on puisse se fier à vous.
--Ne m'avez-vous pas lié les pieds et les mains avec les sangles de vos chevaux? dit le Bohémien. Vous pouvez me surveiller hors de la portée de la voix. D'ailleurs cet archer est un serviteur de votre roi; et si je vous donne dix guilders...
--Employée à faire dire des messes, dit Trois-Échelles, cette somme pourra être utile à sa pauvre âme.
--Employée en vin et en brandevin, dit Petit-André, elle pourra procurer quelque consolation à mon pauvre corps. Voyons donc vos guilders, mon joyeux danseur de corde.
--Rassasiez ces chiens affamés, dit Hayraddin à Durward, vous n'y perdrez rien; on ne m'a pas laissé un stiver quand on m'a arrêté.
Quentin paya aux exécuteurs ce qui leur avait été promis, et en hommes de parole ils se retirèrent assez loin pour ne rien entendre, mais en ayant soin de suivre des yeux le moindre mouvement de leur victime. Durward attendit un instant que le malheureux lui parlât; et voyant qu'il gardait le silence:--Eh bien, lui dit-il enfin, te voilà donc arrivé là?
--Oui, répondit Hayraddin; et il ne fallait être ni astrologue, ni physionomiste, ni nécromancien, pour prédire que je finirais comme le reste de ma famille.
--Et cette fin prématurée a été amenée par une longue série de crimes et de trahisons.
--Non, de par le brillant Aldéboran et tous ses radieux confrères! elle a été amenée par ma propre folie, qui m'a fait croire que la cruauté sanguinaire d'un Franc pouvait être retenue par ce qu'il regarde lui-même comme ce qu'il y a de plus sacré. Les habits d'un prêtre ne m'auraient pas mieux protégé que le tabard d'un héraut, tant il y a de bonne foi dans vos protestations de dévotion et de chevalerie!
--Un imposteur découvert n'a pas le droit de réclamer les privilèges du déguisement qu'il a usurpé.
--Découvert! Mon jargon valait bien celui de ce vieux fou de héraut. Mais n'importe, autant vaut aujourd'hui que demain.
--Vous oubliez que le temps s'écoule. Si vous avez quelque chose à me dire, hâtez-vous de le faire, et donnez ensuite quelques instans au soin de votre âme.
--De mon âme! s'écria le Bohémien avec un sourire hideux; pensez-vous qu'une lèpre de vingt ans puisse se guérir en un moment? Si j'ai une âme, elle est dans un tel état depuis que j'ai atteint l'âge de dix ans, et même depuis plus long-temps, qu'il me faudrait un mois pour me rappeler tous mes crimes, et un autre mois pour les confesser à un prêtre: or, si cet espace de temps m'était accordé, il y a cinq contre un à parier que je l'emploierais tout différemment.
--Pécheur endurci, ne blasphème pas! dit Durward avec une horreur mêlée de pitié; dis-moi promptement ce que tu as à me dire, et je t'abandonne à ta destinée.
--J'ai un service à vous demander; mais d'abord il faut que je l'achète, car les gens de votre secte, malgré toutes leurs professions de charité, ne donnent rien pour rien.