Chapter 43
Après une pause d'un instant, elle reprit son histoire, et la conduisit très-brièvement depuis l'instant où elle avait quitté le territoire de la Bourgogne avec sa tante, jusqu'à la prise du château de Schonwaldt et sa rencontre avec le comte de Crèvecœur.
Le silence le plus profond régna dans la salle quand elle eut fini sa narration aussi brève que peu suivie; et le duc de Bourgogne, fixant sur le plancher ses yeux courroucés, restait dans l'attitude d'un homme qui cherche un prétexte pour se livrer sans contrainte à sa colère, et qui s'irrite de n'en trouver aucun assez plausible pour se justifier, même à ses propres yeux.
--La taupe, dit-il enfin en jetant un regard sur Louis, n'en creuse pas moins certainement sa demeure souterraine sous nos pieds, quoique nos yeux ne puissent la suivre dans tous ses mouvemens. Cependant je voudrais que le roi Louis voulût bien nous dire pourquoi il a reçu ces dames à sa cour, si elles ne s'y sont pas rendues sur son invitation.
--Je ne les ai pas reçues à ma cour, beau cousin, répondit le roi: je ne les ai vues qu'en particulier, par compassion, et j'ai saisi la première occasion pour les placer sous la protection du respectable évêque, votre propre allié. Que Dieu daigne lui être favorable! Ce digne prélat était plus capable que moi et qu'aucun prince séculier de concilier la protection due à des fugitives avec la foi due à un prince allié dont elles avaient fui les domaines. Je demande hardiment à cette jeune dame si elles ont trouvé beaucoup de cordialité dans l'accueil qu'elles ont reçu de moi; s'il n'a pas été, au contraire, de nature à leur faire exprimer le regret d'avoir fait de ma cour leur lieu de refuge.
--Il fut si loin d'être cordial, répondit Isabelle, que je doutai qu'il fût possible que Votre Majesté nous eût fait inviter à nous rendre à sa cour, comme nous en avaient assurées ceux qui se prétendaient vos agens; puisque, en supposant qu'ils eussent été autorisés, il aurait été difficile de concilier la conduite de Votre Majesté avec ce que nous avions droit d'attendre d'un roi, d'un chevalier, d'un simple gentilhomme.
La jeune comtesse, en parlant ainsi, jetait au roi un coup d'œil qui semblait lui adresser un reproche; mais le cœur de Louis était à l'épreuve d'une semblable attaque. Au contraire, parcourant des yeux le cercle qui l'entourait, en étendant le bras avec un geste de satisfaction, il sembla faire un appel triomphant à tous ceux qui étaient présens, comme pour leur demander si la réponse de la comtesse n'était pas un témoignage irrésistible de son innocence.
Cependant le duc de Bourgogne jeta sur lui un sombre regard, qui semblait dire que s'il était, jusqu'à certain point, réduit au silence, il s'en fallait de beaucoup qu'il fût satisfait. Se tournant ensuite vers la comtesse, il lui dit d'un ton brusque:--Dans ce récit de tous vos voyages, belle jouvencelle, vous ne nous avez rien dit de vos aventures amoureuses? Ah! déjà rougir! Ne s'est-il pas trouvé certains chevaliers de la forêt qui ont tenté d'apporter une interruption à votre voyage? Cet incident est déjà parvenu, à mes oreilles, et nous verrons tout à l'heure s'il n'est pas possible d'en tirer parti. Dites-moi, roi Louis, pour empêcher cette belle Hélène de Troie, ou de Croye, de semer encore la zizanie parmi les rois, ne serait-il pas à propos de la pourvoir d'un mari?
Le roi savait d'avance quelle proposition désagréable, il allait probablement entendre, cependant il donna un assentiment calme et silencieux à ce que le duc venait de dire. Mais Isabelle, voyant qu'elle allait être poussée à l'extrémité, s'arma d'un nouveau courage. Elle quitta le bras de la comtesse de Crèvecœur sur lequel elle s'était appuyée jusqu'alors, avança d'un air timide et plein de dignité; et s'agenouillant devant le trône du duc, elle lui dît avec assez de fermeté:
--Noble duc de Bourgogne, monseigneur suzerain, je reconnais la faute que j'ai commise en quittant vos domaines sans votre gracieuse permission, et je me soumets humblement à tel châtiment qu'il vous plaira de m'imposer. Je mets à votre disposition mes terres et mes châteaux; je demande seulement à votre générosité, par égard pour la mémoire de mon père, de m'accorder ce qui sera indispensable pour assurer l'admission du dernier rejeton de la famille de Croye dans un couvent où elle puisse passer le reste de sa vie.
--Que pensez-vous, Sire, de la requête de cette jeune personne? demanda le duc à Louis.
--Je pense, répondit le roi, que c'est une humble et sainte demande, inspirée sans doute par cette grâce divine à laquelle on ne doit ni se refuser ni résister.
--L'humble sera exalté, s'écria Charles. Relevez-vous, comtesse Isabelle; nous vous voulons plus de bien que vous ne vous en voulez à vous-même. Nous n'avons dessein ni de séquestrer vos biens, ni de diminuer vos honneurs; au contraire, nous voulons augmenter les uns, et élever encore davantage les autres.
--Hélas! monseigneur, répondit Isabelle, ce sont vos bontés mêmes que je crains. Je les crains plus que votre déplaisir, puisque ce sont elles qui me forcent...
--Par saint George de Bourgogne! s'écria le duc; nos volontés seront-elles contrariées, nos ordres méprisés à chaque instant? Relevez-vous, vous dis-je, ma mignonne, et retirez-vous pour le présent. Quand nous aurons le temps de penser à vous, nous arrangerons les choses de telle sorte que, tête-saint-gris! il faudra que vous obéissiez, ou nous verrons.
Malgré cette réponse sévère, Isabelle restait à ses pieds, et son opiniâtreté aurait probablement porté le duc à lui parler encore plus durement, si la comtesse de Crèvecœur, qui connaissait l'humeur de ce prince beaucoup mieux que sa jeune parente, ne se fût avancée pour la relever, et ne l'eût emmenée hors de la salle du conseil. On fit alors comparaître Quentin Durward. Il se présenta devant le roi et le duc avec cette aisance, aussi éloignée d'une réserve timide que d'une hardiesse présomptueuse, qui convient à un jeune homme bien né et bien élevé, sachant rendre honneur et respect à qui de droit, sans se laisser éblouir ou intimider par la présence de ceux qu'il honore et qu'il respecte. Son oncle lui avait fourni les moyens de se montrer de nouveau avec les armes et l'uniforme des archers de la garde écossaise; et ses traits, son air, tout son extérieur, faisaient encore valoir son costume splendide. Sa grande jeunesse inspirait aussi à tous les conseillers des préventions favorables. Aucun d'eux ne pouvait croire qu'un roi doué de tant de sagacité eut choisi un si jeune homme pour confident de ses intrigues politiques; et c'était ainsi que Louis trouvait souvent de grands avantages dans le choix singulier qu'il faisait de ses agens, en les prenant à un âge et dans un rang où l'on ne se serait pas attendu à les trouver.
D'après l'ordre du duc, sanctionné par celui de Louis, Quentin se mit à faire la relation de son voyage avec les dames de Croye jusqu'aux environs de Liège, commençant par répéter les instructions du roi, qui le chargeaient de les conduire en sûreté au château de l'évêque.
--Et vous avez fidèlement exécuté mes ordres? demanda le roi.
--Oui, Sire, répondit Durward.
--Vous oubliez une circonstance, dit le duc; vous avez été attaqué près de Tours, dans la forêt, par deux chevaliers errans.
--Il ne me convient ni de parler de cet incident, ni de me le rappeler, répondit le jeune archer en rougissant avec modestie.
--Mais _moi_, dit le duc d'Orléans, il ne convient pas que je l'oublie. Ce jeune homme a rempli sa mission avec intrépidité, et il a exécuté ses devoirs d'une manière dont je me souviendrai long-temps. Viens me trouver dans mon appartement, jeune archer, quand cette affaire sera terminée, et tu verras que je n'ai pas oublié ta bravoure. Je suis charmé de voir que ta modestie soit égale à ton courage.
--Viens me voir aussi, lui dit Dunois: j'ai un casque à te donner, car je crois que je t'en dois un.
Quentin les salua avec respect, et l'on reprit son interrogatoire. Sur la demande du duc, il produisit les instructions qu'il avait reçues par écrit.
--Avez-vous suivi ces instructions à la lettre? lui demanda le duc.
--Non, monseigneur. Elles me prescrivaient, comme vous pouvez le voir, de traverser la Meuse près de Namur, et cependant j'ai côtoyé la rive gauche, comme m'offrant la route la plus courte et la plus sûre pour arriver à Liège.
--Et pourquoi ce changement?
--Parce que la fidélité de mon guide commençait à me devenir suspecte.
--Maintenant, reprit le duc, fais bien attention aux questions que je vais te faire. Réponds-y avec vérité, et ne crains le ressentiment de qui que ce soit. Mais si tu biaises ou si tu tergiverses le moins du monde dans tes réponses, je te ferai suspendre par une chaîne de fer au haut du clocher de l'église du marché, et tu auras à appeler la mort long-temps avant qu'elle daigne t'écouter.
Un profond silence s'ensuivit; enfin, ayant donné au jeune homme, à ce qu'il lui parut, le temps de bien réfléchir à la situation dans laquelle il se trouvait, Charles lui demanda qui était son guide, qui le lui avait donné, et pourquoi il lui était devenu suspect.
Quentin répondit à la première question en nommant Hayraddin Maugrabin, le Bohémien; à la seconde, que ce guide lui avait été donné par Tristan l'Ermite; et pour répondre à la troisième, il raconta tout ce qui s'était passé au couvent de franciscains près de Namur; comment le Bohémien en avait été chassé; par quels motifs il s'était déterminé à le suivre, et comment il avait entendu son entretien avec un lansquenet de Guillaume de la Marck, entretien dont le but était d'arranger, un plan pour surprendre les deux dames voyageant sous sa protection.
--Et ces scélérats...? mais fais bien attention, dit le duc, que ta vie dépend de ta véracité; ces scélérats ont-ils dit qu'ils étaient autorisés par le roi, par le roi Louis de France ici présent, à tramer ce plan de surprise pour s'emparer de la personne de ces deux dames?
--Quand ces infâmes coquins l'auraient dit, répliqua Durward, je n'en aurais dû rien croire, puisque j'avais les paroles du roi lui-même à opposer aux leurs.
Le roi, qui avait écouté jusqu'alors avec la plus grande attention, ne put s'empêcher, en entendant la réponse de Durward, de respirer fortement, comme un homme dont la poitrine est soulagée tout à coup d'un poids qui l'oppressait. Le duc parut encore déconcerté et mécontent; et revenant à la charge, il demanda de nouveau à Quentin s'il n'avait pas compris, d'après la conversation de ces misérables, que le complot qu'ils tramaient avait la sanction du roi Louis.
--Je n'ai rien entendu qui pût m'autoriser à vous répondre affirmativement, répondit Quentin, qui, quoique intérieurement convaincu qu'Hayraddin n'avait agi que d'après les ordres secrets de Louis, croyait pourtant que son devoir ne lui permettait pas de faire connaître ses soupçons;--et je vous répète, ajouta-t-il, que quand même j'aurais entendu de pareils scélérats avancer une telle assertion, leur témoignage n'aurait pas eu pour moi le moindre poids auprès des instructions positives que j'avais reçues du roi lui-même.
--Tu es un fidèle messager, dit le duc avec un sourire amer; et j'ose dire qu'en obéissant si bien aux instructions du roi, tu as trompé son attente d'une manière qui aurait pu te coûter cher si les événemens subsequens n'avaient donné à ta fidélité aveugle l'apparence d'un bon office.
--Je ne vous comprends pas, monseigneur, répliqua. Durward avec fermeté. Tout ce que je sais, c'est que mon maître le roi Louis m'a donné ordre de protéger ces dames, et que j'ai agi en conséquence, tant en nous rendant à Schonwaldt, qu'au milieu des scènes cruelles qui ont eu lieu dans ce château. Les instructions du roi étaient honorables, et je les ai honorablement exécutées. S'il en avait eu à donner d'une nature différente, elles n'auraient pu convenir à un homme de mon nom et de mon pays.
--Fier comme un Écossais! s'écria Charles, qui, quoique mécontent de la réplique de Durward, n'était pas assez injuste pour lui en avoir mauvais gré. Mais dis-moi donc en vertu de quelles instructions tu as parcouru les rues de Liège, comme je l'ai appris de quelques fugitifs de Schonwaldt, à la tête de ces mutins qui assassinèrent cruellement ensuite leur prince temporel, leur père spirituel?--Peu de temps après que le meurtre fut commis, n'as-tu pas prononcé une harangue où tu t'annonçais comme un agent de Louis, pour te mettre en crédit parmi les scélérats qui venaient de se souiller de ce crime abominable?
--Monseigneur, répondit Quentin, il ne serait pas difficile de trouver assez de témoins pour prouver que je n'ai pas pris à Liège la qualité d'agent du roi Louis. C'est l'obstination du peuple qui m'y a conféré ce titre malgré moi, et tous mes efforts pour le désabuser ont été inutiles. Je l'ai dit aux serviteurs de l'évêque après avoir réussi à m'échapper de la ville. Je leur ai recommandé de veiller à la sûreté du château; et s'ils avaient fait attention à mes avis, peut-être aurait-on prévenu les calamités et les horreurs de la nuit suivante. Il est vrai, j'en conviens, que dans le moment du plus grand danger, j'ai profité de l'influence que pouvait me donner la qualité qu'on m'avait gratuitement attribuée, pour sauver la comtesse Isabelle, protéger ma propre vie, et empêcher de nouveaux massacres. Je répète, et je le soutiendrai envers et contre tous, je n'avais aucune mission du roi Louis pour Liège, et qu'enfin, lorsque je me suis servi du titre de son envoyé, qu'on m'avait conféré mal à propos et malgré moi, je n'ai fait que ramasser un bouclier pour m'en servir à me protéger, moi et les autres, dans un cas urgent, sans m'inquiéter si j'avais droit aux armoiries qu'il portait.
--Et en cela, dit Crèvecœur, incapable de garder plus long-temps le silence, mon jeune compagnon et prisonnier a agi avec autant de courage que de bon sens. Ce qu'il a fait en cette occasion ne peut avec justice s'imputer à blâme au roi Louis.
Un murmure général d'assentiment se fit entendre dans toute l'assemblée. Les oreilles du roi Louis en furent agréablement affectées, mais celles de Charles s'en trouvèrent offensées. Il lança des regards de courroux autour de lui. Ces sentimens si généralement exprimés par les plus puissans de ses vassaux et les plus sages de ses conseillers, ne l'auraient probablement pas empêché de se livrer à toute la violence de son caractère despotique, si d'Argenton, qui prévit l'orage, n'eût réussi à le détourner, en lui annonçant tout à coup l'arrivée d'un héraut envoyé par la ville de Liège.
--Un héraut envoyé par des tisserands et des cloutiers! s'écria le duc; qu'on l'admette à l'instant! De par Notre-Dame, ce héraut nous apprendra, sur les projets et les espérances de ceux qui l'emploient, quelque chose de plus que ce jeune homme d'armes franco-écossais ne paraît avoir envie de le faire.
CHAPITRE XXXIII.
Le Héraut.
_Ariel._ «Écoutez-les rugir! _Prospero._ «Qu'on leur donne la chasse.»
SHAKSPEARE. _La Tempête_.
On s'empressa de faire place dans l'assemblée, car tous, ceux qui en faisaient partie n'étaient pas peu curieux de voir ce héraut que les Liégeois insurgés avaient osé envoyer à un prince aussi fier que le duc de Bourgogne, dans un moment où il était contre eux au comble de l'indignation. Il est bon de se rappeler qu'à cette époque les hérauts n'étaient envoyés que d'un prince souverain à l'autre, et seulement dans des occasions solennelles; la noblesse de second ordre n'employait que des poursuivans d'armes, officiers d'un rang inférieur. On peut aussi remarquer en passant que Louis XI, qui ne faisait cas que de ce qui lui promettait une augmentation de puissance ou quelque avantage réel, avait sur tout le plus grand mépris pour l'art héraldique et les hérauts
Rouges, bleus, verts, avec leurs friperies.
Au contraire, l'orgueil de Charles, qui était d'une nature toute différente, n'attachait pas peu d'importance à ce cérémonial.
Le héraut introduit en ce moment devant les deux princes avait pour vêtement un _tabard_ ou cotte d'armes avec les écussons de son maître, dans lesquels la tête de sanglier, au jugement des experts en blason, jouait un rôle plus brillant que conforme aux véritables règles de l'art héraldique. Le reste de son costume, ridicule à force de magnificence, était surchargé de galons, de broderies et d'ornemens de toute espèce, et la plume de son panache était si haute qu'elle semblait vouloir balayer le plafond de la salle; en un mot, tous ses vêtemens avaient l'air d'être une caricature et une charge du brillant costume des hérauts. Non-seulement la tête de sanglier était brodée sur toutes les parties de ses habits, mais sa toque même en avait la forme, et était garnie de défenses couleur de sang, ou, pour employer le langage convenable, _gueules langués et dentés_. On pouvait remarquer en cet homme quelque chose qui annonçait en même temps la crainte et l'audace, comme s'il eût senti qu'il s'était chargé d'une dangereuse mission, et qu'il ne pouvait la remplir avec sûreté qu'à force de hardiesse. Le même mélange d'effronterie et de timidité fut visible dans la manière dont il salua les deux princes; et il montra, en le faisant, une gaucherie grotesque qui n'était pas ordinaire aux hérauts habitués à paraître en présence des souverains.
--Qui es-tu, au nom du diable?--Telle fut l'exclamation par laquelle Charles-le-Téméraire accueillit ce singulier envoyé.
--Je suis Sanglier-Rouge, répondit le héraut, officier d'armes de Guillaume de la Marck, par la grâce de Dieu et l'élection du chapitre, prince-évêque de Liège.
--Ah! s'écria Charles; mais réprimant son impétuosité, il lui fit signe de continuer.
--Et du chef de son épouse, l'honorable comtesse Hameline, continua le héraut, comte de Croye et seigneur de Braquemont.
Charles sembla rester muet par l'étonnement dont le frappa l'excès d'audace avec lequel on osait annoncer en sa présence de semblables titres; et le héraut, attribuant peut-être ce silence à l'impression que l'énumération des qualités de son maître avait faite sur l'esprit du duc, continua ainsi qu'il suit:
--_Annuncio vobis gaudium magnum_. Charles, duc de Bourgogne et comte de Flandre, je vous fais savoir, au nom de mon maître, qu'en vertu d'une dispense de notre saint père le pape, qu'il attend incessamment et qui contiendra la nomination d'un substitut convenable _ad sacra_, il se propose d'exercer les fonctions de prince-évêque de Liège, et de maintenir ses droits comme comte de Croye.
Le duc de Bourgogne, à cette pause du discours du héraut, comme à toutes les autres, ne fit que s'écrier de nouveau:--Ah!--ou prononcer quelque interjection semblable, du ton d'un homme qui, quoique surpris et irrité, veut cependant entendre tout ce qu'on a à lui dire, avant de faire une réponse. À la grande surprise de tous ceux qui étaient présens, il ne se permit aucun des gestes brusques et violens qui lui étaient ordinaires; mais il serrait entre ses dents l'ongle de son pouce, ce qui était son tic favori quand il écoutait avec attention, et il tenait les yeux baissés, comme s'il eût craint de montrer le courroux qu'on y aurait vu étinceler.
Sanglier-Rouge continua donc à s'acquitter de sa mission avec audace--J'ai à vous requérir, duc Charles, au nom du prince-évêque de Liège et comte de Croye, de vous désister de vos prétentions sur la cité libre et impériale de Liège, et des usurpations que vous avez faites sur ses droits, de connivence avec feu Louis de Bourbon, indigne évêque de cette ville.
--Ah! s'écria encore le duc.
--Comme aussi de restituer les bannières de la communauté, au nombre de trente-six, dont vous vous êtes emparé par violence;--de réparer les brèches que vous avez faites aux murailles;--de reconstruire les fortifications que vous avez arbitrairement démantelées;--de reconnaître enfin mon maître, Guillaume de la Marck, comme évêque de Liège, légalement et librement élu par le chapitre de chanoines, dont voici le procès-verbal.
--Avez-vous fini? lui demanda le duc.
--Pas encore, lui répliqua l'envoyé: je suis chargé en outre de vous requérir de la part du dit noble et vénérable prince-évêque et comte, de retirer les garnisons que vous avez mises dans le château de Braquemont, et autres places fortes du comté de Croye, soit qu'elles y aient été placées en votre nom, en celui d'Isabelle de Croye, ou en tout autre; jusqu'à ce qu'il ait été décidé par la diète impériale si les fiefs en question ne doivent pas appartenir à la sœur du feu comte, la très-gracieuse comtesse Hameline, par préférence à sa fille, en vertu du _jus emphyteusis_.
--Votre maître est très-savant, dit le duc.
--Cependant, continua le héraut, le noble et vénérable prince-évêque et comte est disposé, lorsqu'il n'existera plus aucun sujet de querelle entre la Bourgogne et le pays de Liège, à assurer à sa nièce Isabelle un apanage convenable à sa qualité.
--Il est raisonnable et généreux, dit le duc avec le même ton d'ironie.
--Sur la conscience d'un pauvre fou, dît le Glorieux à l'oreille du comte de Crèvecœur, j'aimerais mieux être dans la peau de la plus mauvaise vache qui soit jamais morte d'une maladie contagieuse, que sous les habits brodés de ce drôle; il ressemble à un ivrogne qui vide les pots sans les compter, et sans faire attention aux marques que le garçon cabaretier trace à la craie derrière le volet.
--Avez-vous encore quelque chose à me dire? demanda le duc.
--Un seul mot de plus relativement au digne et fidèle allié de mondit noble et vénérable maître, le roi très-chrétien.
--Ah! ah! s'écria le duc; et il fit cette exclamation d'un ton tout différent de celui qu'il avait pris jusqu'alors en faisant les autres; mais il se contint encore pour prêter toute son attention.
--Duquel roi très-chrétien, continua le héraut, on assure que vous, Charles de Bourgogne, vous retenez par contrainte la personne royale en cette ville, au mépris de vos devoirs, comme vassal de la couronne de France, et contre la foi observée parmi les princes chrétiens. Pour laquelle raison, mondit noble et vénérable maître vous ordonne, par ma bouche, de mettre à l'instant en liberté son allié royal et très-chrétien, ou de recevoir le défi que je suis chargé de vous faire de sa part.
--Avez-vous enfin tout dit?
--Oui, et j'attends la réponse de Votre Altesse, espérant qu'elle sera de nature à éviter l'effusion de sang chrétien.
--Eh bien! s'écria le duc, de par saint George de Bourgogne!... Mais avant qu'il en pût dire davantage, Louis se leva, et prit la parole avec un tel air de majesté et d'autorité que Charles se sentit dans l'impossibilité de l'interrompre.
--Beau cousin de Bourgogne, dit le roi, avec votre permission, nous réclamons la priorité pour répondre à cet impertinent coquin de héraut, ou qui que tu sois, va dire au parjure, au meurtrier, au proscrit Guillaume de la Marck, que le roi de France se trouvera incessamment devant Liège, dans le dessein de venger le meurtre sacrilège de feu son parent chéri, Louis de Bourbon, et qu'il se propose de faire pendre Guillaume de la Marck avec une chaîne de fer, pour le punir d'avoir eu l'audace de le nommer son allié, et d'avoir mis son nom royal dans la bouche de ses vils messagers.
--Et tu ajouteras de ma part, dit Charles, tout ce qu'un prince peut avoir à dire à un voleur et à un assassin. Va-t'en. Un moment pourtant: jamais héraut n'a quitté la cour de Bourgogne sans avoir à crier largesse. Qu'on l'étrille de manière à lui enlever la peau.
--Votre Altesse voudra bien faire attention, s'écrièrent en même temps Crèvecœur et d'Hymbercourt, que c'est un héraut, un homme privilégié.
--Est-ce vous, messieurs, dit le duc, qui êtes assez oisons pour croire que le tabard fasse le héraut? Je suis certain, par ses armoiries mêmes, que ce drôle n'est qu'un imposteur. Que Toison-d'Or s'avance, et qu'il le questionne en notre présence.