Quentin Durward

Chapter 39

Chapter 393,892 wordsPublic domain

--Et comment connaîtriez-vous l'influence secrète de ces bienheureuses lumières? Vous prétendez qu'elles ne peuvent changer le cours de l'eau? Vous ignorez donc encore que la lune elle-même, la plus faible de toutes les planètes, parce qu'elle est la plus voisine de notre misérable terre, tient sous sa domination, non de simples ruisseaux comme cette Somme, mais les eaux du vaste Océan, dont le flux et le reflux suivent ses différentes phases, comme l'esclave qui obéit au moindre signe d'une sultane. Et maintenant, Louis de Valois, répondez à votre tour à ma parabole. Convenez-en, n'êtes-vous pas comme le passager insensé qui querelle son pilote parce qu'il ne peut le faire entrer dans le port sans avoir à lutter de temps en temps contre la force des vents et des courans? Je pouvais vous indiquer l'issue probable de votre entreprise comme heureuse; mais il n'était qu'au pouvoir du ciel de vous faire arriver au but; et s'il lui plaît de vous y conduire par un chemin rude et dangereux, dépendait-il de moi de l'aplanir et de le rendre plus sûr? Qu'est devenue cette sagesse qui vous faisait reconnaître hier que les voies du destin nous sont souvent utiles, lors même qu'elles sont contraires à nos désirs?

--Je m'en souviens, et tu me rappelles une de tes fausses prédictions. Tu m'avais prédit que la mission de ce jeune Écossais se terminerait d'une manière heureuse pour ma gloire et mon intérêt. Tu sais comment elle s'est terminée. Rien au monde ne pouvait me nuire davantage que l'issue de cette affaire, et l'impression qu'elle va produire sur l'esprit furieux du taureau sauvage de Bourgogne. Tu m'as donc fait un mensonge insigne. Tu ne peux trouver aucune évasion; tu ne peux me dire que les choses changeront, et me conseiller de rester assis sur le bord du fleuve, en véritable idiot, pour attendre que l'eau s'écoule. Ta prétendue science t'a donc trompé. Tu as été assez fou pour me faire une prédiction spéciale, et l'événement en a prouvé la fausseté.

--Et l'événement en prouvera la justesse et la vérité, répondit l'astrologue avec hardiesse. Je ne voudrais pas de plus grand triomphe de l'art sur l'ignorance que celui qui résultera de l'accomplissement de cette prédiction? Je vous ai dit que ce jeune archer remplirait fidèlement toute mission honorable; ne l'a-t-il pas fait? Je vous ai prévenu qu'il se ferait un scrupule d'aider un mauvais dessein; cela ne s'est-il pas vérifié? Si vous en doutez, interrogez le Bohémien Hayraddin Maugrabin.

Le roi rougit en ce moment de honte et de colère.

--Je vous ai dit, continua Galeotti, que la conjonction des planètes sous laquelle il partait menaçait sa personne de danger; n'en a-t-il pas couru? Je vous ai prédit que son voyage serait heureux pour celui qui l'envoyait, et vous ne tarderez pas à en recueillir les fruits.

--À en recueillir les fruits! s'écria le roi; ne sont-ils pas déjà recueillis? la honte et l'emprisonnement!

--Non, répondit l'astrologue: la fin est encore à venir. Votre propre bouche sera forcée d'avouer avant peu que rien ne pouvait vous être plus heureux que la manière dont votre messager a accompli sa mission.

--C'est trop d'insolence! s'écria le roi; tromper et insulter en même temps! Retire-toi, et n'espère pas que ton impudence reste impunie; _il y a un ciel au-dessus de nous_.

Galeotti fit un mouvement pour sortir de la chambre.

--Un instant, dit le roi: tu soutiens bravement ton imposture; réponds encore à une question, et réfléchis avant de répondre. Ta prétendue science peut-elle t'annoncer l'heure de ta mort?

--Elle ne le peut que relativement à la mort d'un autre, répondit l'astrologue sans s'émouvoir.

--Que veux-tu dire? demanda Louis.

--Que tout ce que je puis dire avec certitude de mon trépas, Sire, répliqua Galeotti, c'est qu'il doit précéder exactement de vingt-quatre heures celui de Votre Majesté.

--Que dis-tu? s'écria le roi en changeant de visage. Attends, attends donc! ne t'en-va pas encore! Es-tu bien sûr que _ma_ mort doive suivre la _tienne_ de si près?

--Dans l'espace de vingt-quatre heures, répéta l'astrologue avec fermeté, s'il existe une étincelle de vérité dans ces brillantes et mystérieuses intelligences qui savent parler sans le secours d'une langue. Je souhaite une bonne nuit à Votre Majesté.

--Pas encore, pas encore, dit le roi en le retenant par le bras, et en l'écartant de la porte. Galeotti, j'ai été pour toi un bon maître, je t'ai enrichi, j'ai fait de toi mon ami, mon compagnon, mon maître dans les sciences; sois franc avec moi, je t'en conjure. Y a-t-il quelque chose de réel dans cet art que tu prétends professer? La mission de ce jeune Écossais me sera-t-elle véritablement avantageuse? Et est-il vrai, est-il bien sûr que la trame de ta vie et celle de la mienne doivent se rompre à si peu de distance l'une de l'autre? Conviens-en, mon bon Martius, tu ne parles ainsi que pour continuer le langage de ton métier; conviens-en, je t'en prie, et tu n'auras point à t'en repentir. Je suis vieux, prisonnier, probablement à la veille de perdre un royaume: pour un homme dans cette situation, la vérité vaut des empires, et c'est de toi, mon cher Martius, que j'attends ce joyau inestimable.

--Je l'ai déjà fait connaître à Votre Majesté, au risque de vous voir, dans un accès de colère aveugle, vous retourner contre moi pour me déchirer.

--Qui! moi! Galeotti? Hélas! vous me connaissez bien mal! reprit Louis d'un ton de douceur. Ne suis-je pas captif? Ne dois-je pas être patient quand ma colère ne servirait qu'à donner une preuve de mon impuissance? Parlez-moi donc avec sincérité. M'avez-vous abusé, ou votre science est-elle réelle? Ce que vous m'avez dit est-il vrai?

--Votre Majesté me pardonnera si je lui réponds que le temps seul, le temps et l'événement peuvent convaincre l'incrédulité. Il conviendrait mal à la place de confiance que j'ai occupée dans le conseil de l'illustre conquérant Mathias Corvin de Hongrie, et même dans le cabinet de l'Empereur, de réitérer l'assurance de ce que j'ai avancé comme vrai. Si vous refusez de me croire, je ne puis qu'en appeler à l'avenir. Un jour ou deux de patience prouveront si je vous ai dit la vérité relativement au jeune Écossais. Je consens à mourir sur la roue, à avoir mes membres rompus l'un après l'autre, si Votre Majesté ne retire pas un avantage, un avantage très-important de la conduite intrépide de ce Quentin Durward. Mais quand je serais mort dans les tortures, Votre Majesté ferait bien de chercher un père spirituel, car du moment que j'aurais rendu le dernier soupir, il ne lui resterait que vingt-quatre heures pour se confesser et faire pénitence.

Louis continua de tenir le bras de Galeotti, en le conduisant vers la porte; et en l'ouvrant, il lui dit à haute voix: Nous reprendrons demain cette conversation. _Allez en paix_, mon docte père; _allez en paix, allez en paix_!

Il répéta trois fois ces paroles; et craignant encore que le grand prévôt ne fit une méprise, il entra lui-même dans l'antichambre, tenant toujours Galeotti par le bras, comme s'il, eût craint qu'on ne le lui arrachât pour le mettre à mort devant ses yeux. Il ne se retira dans sa chambre qu'après avoir répété encore deux fois la phrase de salut; _Allez en paix_! et il fit même un secret un signe à Tristan, pour lui enjoindre de respecter la personne de l'astrologue.

Ce fut ainsi que quelque information secrète, la présence d'esprit et le courage de l'audace sauvèrent Galeotti du danger le plus imminent; et ce fut ainsi que Louis, le plus subtil comme le plus vindicatif des souverains de cette époque, fut déjoué dans ses projets de vengeance par l'influence de la superstition sur son caractère égoïste, et par la crainte de la mort, dont une conscience bourrelée de crimes augmentait l'horreur pour lui.

Il fut cependant très-mortifié d'être obligé de renoncer au plaisir que lui promettait sa vengeance; et les satellites chargés de mettre sa sentence à exécution ne parurent pas moins contrariés par le contre-ordre qu'ils venaient de recevoir. Le Balafré seul, parfaitement indifférent à ce sujet, quitta son poste à la porte dès qu'il vit que sa présence n'y était plus nécessaire, s'étendit par terre, et s'endormit presque au même instant.

Le grand prévôt, pendant que ses gens se disposaient à goûter quelque repos après le départ du roi, avait les regards fixés sur les formes robustes de l'astrologue, comme un mâtin suit des yeux le morceau de viande que le cuisinier vient de lui retirer de la gueule, tandis que ses deux satellites se communiquaient à voix basse et en peu de mots les sentimens qui caractérisaient chacun d'eux.

--Ce pauvre aveugle de nécromancien, dit Trois-Échelles avec un air de commisération et d'onction spirituelle, a perdu la plus belle occasion d'expier quelques-unes de ses infâmes sorcelleries en mourant par le moyen du cordon du bienheureux saint François; j'avais même dessein de le lui laisser autour du cou, afin d'en faire un passeport pour son âme.

--Et moi donc, dit Petit-André, j'ai aussi perdu une superbe occasion, celle de voir de combien un poids de cent cinquante livres peut étendre une corde à trois brins. Cette expérience n'aurait pas été inutile dans notre profession; et puis le vieux et joyeux compère serait mort si doucement! Pendant que ce dialogue avait lieu, Galeotti s'était placé au coin de l'immense cheminée opposé à celui près duquel ces honnêtes gens étaient groupés, et il les regardait de travers et avec un air de méfiance. Il mit d'abord la main sous sa veste, et s'assura qu'il pouvait y saisir avec facilité un poignard à double tranchant, qu'il portait toujours sur lui; car, comme nous l'avons déjà dit, quoique un peu pesant par trop d'embonpoint, c'était un homme vigoureux et adroit dans le maniement d'une arme. Convaincu que le fer fidèle était à sa portée, il tira de son sein un rouleau de parchemin sur lequel étaient tracés des caractères grecs et des signes cabalistiques, remit du bois dans la cheminée, et y fît un feu clair à l'aide duquel il pouvait distinguer les traits et l'attitude de tous ses compagnons de chambrée: le sommeil profond du soldat écossais, dont la physionomie semblait aussi impassible que si son visage eût été de bronze; la figure pâle et inquiète d'Olivier, qui tantôt avait l'air de dormir, tantôt entr'ouvrait les yeux et soulevait brusquement la tête, comme troublé par quelque mouvement intérieur ou éveillé par quelque bruit éloigné; l'aspect bourru, mécontent et sauvage de Tristan, qui semblait,

Altéré de carnage, Regretter la victime échappée à sa rage;

tandis que le fond du tableau était occupé par la figure sombre et hypocrite de Trois-Échelles, dont les yeux étaient levés vers le ciel, comme s'il eût prononcé quelques oraisons mentales, et par le grotesque Petit-André qui s'amusait, avec ses mines, à contrefaire les gestes et les grimaces de son compagnon, avant de s'abandonner au sommeil.

Au milieu de ces êtres vulgaires et ignobles, rien ne pouvait se montrer avec plus d'avantage que la belle taille, la figure régulière et les traits imposans de l'astrologue; on aurait pu le prendre pour un ancien mage enfermé dans une caverne de brigands, et occupé à invoquer un esprit pour en obtenir sa délivrance. Quand il n'aurait été remarquable que par la noblesse que donnait à sa physionomie une belle barbe flottant sur le rouleau mystérieux qu'il tenait à la main, n'eût-on pas été pardonnable de regretter que ce noble attribut eût été accordé à un homme qui n'employait les avantages des talens, du savoir, de l'éloquence et d'un bel extérieur, que pour servir les lâches projets d'un fourbe?

Ainsi se passa la nuit dans la Tour du comte Herbert, au château de Péronne. Quand le premier rayon de l'aurore pénétra dans la vieille chambre gothique, le roi appela Olivier en sa présence. Le barbier trouva Louis assis, en robe de chambre, et fut surpris du changement qu'avait produit sur tous ses traits une nuit passée dans des inquiétudes mortelles. Il aurait exprimé celles qu'il éprouvait lui-même à ce sujet; mais le roi lui imposa silence, en entrant dans le détail des divers moyens qu'il avait employés pour se faire des amis à la cour de Bourgogne, en chargeant Olivier de continuer les mêmes manœuvres dès qu'il pourrait obtenir la permission de sortir.

Jamais ce ministre astucieux ne fut plus surpris que pendant cet entretien mémorable, de l'imperturbable présence d'esprit de son maître, et de la connaissance intime qu'il avait de tous les ressorts qui peuvent influer sur les actions des hommes.

Environ deux heures après, Olivier reçut du comte de Crèvecœur la permission de sortir de la tour, et alla exécuter les ordres de son maître. Louis faisant alors entrer l'astrologue, à qui il paraissait avoir rendu sa confiance, eut avec lui une longue consultation dont le résultat lui donna plus de confiance et d'assurance qu'il n'en avait d'abord montré. Il s'habilla; et lorsque le comte de Crèvecœur vint lui faire ses complimens du matin, il le reçut avec un calme dont le seigneur bourguignon fut d'autant plus étonné, qu'il avait déjà appris que le duc avait passé plusieurs heures dans une situation d'esprit qui semblait rendre la sûreté du roi très-précaire.

CHAPITRE XXX.

L'Incertitude.

«De cent projets divers mon esprit est bercé, «Celui qui chasse l'autre à son tour est chassé: «C'est la barque exposée à des courans contraires.»

_Ancienne comédie_.

Si Louis passa la nuit dans l'agitation et l'anxiété la plus vive, le duc de Bourgogne fut encore plus troublé, lui qui, dans aucun temps, ne savait, comme Louis, maîtriser ses passions, et habitué, au contraire, à souffrir qu'elles exerçassent sur son esprit un empire absolu.

Suivant l'usage du temps, deux de ses principaux conseillers et des plus intimes, d'Hymbercourt et d'Argenton, étaient restés dans la chambre de Charles, où des couchettes leur étaient préparées à peu de distance du lit du prince. Jamais leur présence n'y avait été plus nécessaire; car le duc était déchiré tour à tour par le chagrin, la colère, la soif de la vengeance et un sentiment d'honneur qui lui défendait d'abuser de la situation dans laquelle Louis s'était mis lui-même. Son esprit ressemblait à un volcan en éruption vomissant toutes les matières contenues dans son sein, mêlées et fondues de manière à ne former qu'une seule masse de bitume.

Il refusa d'ôter ses habits et de faire aucun préparatif pour se coucher, et il passa la nuit à se livrer successivement aux passions les plus violentes. Dans quelques-uns de ces paroxysmes, il parlait à ses conseillers d'un ton si bref et avec tant de volubilité, qu'ils craignaient qu'il ne perdît la raison. Il vantait toutes les qualités et la bonté de l'évêque de Liège, indignement assassiné, et rappelait toutes les preuves d'affection et de confiance mutuelle qu'ils s'étaient données si souvent. Enfin, à force de parler, il s'excita au chagrin à un tel point, qu'il se jeta le visage sur son lit, paraissant près d'étouffer par suite des efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes et ses sanglots. Se relevant ensuite, il se livra à un autre transport d'un genre plus furieux. Il parcourut la chambre à grands pas en proférant des menaces sans suite et des sermens de vengeance; frappant violemment du pied, suivant sa coutume, et attestant saint George, saint André, et tout ce qu'il y avait de plus sacré à ses yeux, qu'il se vengerait d'une manière sanglante de Guillaume de la Marck, du peuple de Liège, et de celui qui était la cause première de tous leurs excès. Cette dernière menace, qui ne nommait personne, avait évidemment pour objet la personne de son prisonnier, et une fois le duc exprima la détermination d'envoyer chercher le duc de Normandie, frère du roi, avec lequel Louis était en fort mauvaise intelligence, et de forcer le monarque captif soit à se démettre de la couronne, soit à céder quelques-uns de ses droits et de ses apanages les plus importans.

Un autre jour et une autre nuit s'écoulèrent dans cette agitation tumultueuse, ou plutôt dans une suite de transitions rapides d'une passion à une autre. Pendant tout ce temps, le duc ne changea pas de vêtemens, et à peine satisfit-il aux premiers besoins de la nature. Enfin, il régnait un tel désordre dans ses discours et ses actions, que ceux qui l'approchaient de plus près commencèrent à craindre que son esprit ne se dérangeât. Il devint pourtant peu à peu plus calme, et commença à tenir avec ses ministres des consultations dans lesquelles on proposa bien des choses, sans rien décider. Comines nous assure qu'un courrier monta une fois à cheval, prêt à partir pour la Normandie; et il est probable que le monarque déposé allait trouver dans sa prison, comme cela s'est vu plusieurs fois, un court chemin vers le tombeau.

Dans d'autres instans, quand ses transports de fureur l'avaient épuisé, Charles restait l'œil fixe et le visage immobile, comme un homme qui médite quelque projet désespéré auquel il n'a pu encore se résoudre. Il n'aurait fallu que le plus léger effort de la part d'un des conseillers qui l'entouraient pour le porter aux derniers excès; mais les seigneurs bourguignons, par respect pour le caractère sacré de la personne d'un roi et d'un seigneur suzerain, et par égard pour la foi publique et pour l'honneur de leur duc, qui avait donné sa parole lorsque Louis s'était livré entre ses mains, étaient presque unanimement portés à lui recommander des mesures de modération; les argumens dont d'Hymbercourt et d'Argenton avaient hasardé de se servir pendant la nuit pour calmer le duc, furent reproduits pendant le jour par Crèvecœur et plusieurs autres, qui ne les firent pas valoir avec moins de force. Peut-être le zèle qu'ils montraient en faveur du roi n'était-il pas chez tous entièrement désintéressé. Plusieurs d'entre eux, comme nous l'avons dit, avaient déjà éprouvé les effets de la libéralité du roi; d'autres avaient en France des domaines ou des prétentions qui les soumettaient un peu à son influence; et il est certain que le trésor que le roi avait apporté à Péronne sur quatre mules s'allégea beaucoup dans le cours de ces négociations.

Le troisième jour, le comte de Campo Basso apporta au conseil de Charles le tribut de son esprit italien, et il fut heureux pour Louis qu'il ne fût pas encore arrivé quand le duc était dans sa première fureur. Un conseil régulier fut convoqué à l'instant même pour délibérer sur les mesures qu'il convenait d'adopter dans cette crise singulière. Campo Basso exprima d'abord son opinion par l'apologue du voyageur, de la vipère et du renard, et rappela au duc l'avis que le renard donne à l'homme d'écraser son ennemi mortel pendant que le destin l'a mis à sa disposition. D'Argenton, qui vit les yeux du duc étinceler à une proposition que la violence de son caractère lui avait déjà suggérée plusieurs fois, s'empressa d'objecter qu'il était possible que Louis n'eût pas pris une part directe au meurtre épouvantable commis à Schonwaldt.--Peut-être, dit-il, le roi est en état de se justifier de cette imputation, et disposé à faire réparation pour les dommages que ses intrigues ont occasionnés dans les domaines du duc et dans ceux de ses, alliés. Il ajouta qu'un acte de violence exercé contre la personne du roi ne pouvait manquer d'attirer sur la France et sur la Bourgogne d'affreux malheurs qui en seraient la suite; qu'entre autres, et ce ne serait pas le moindre, les Anglais pourraient profiter de la discorde et des dissensions intestines qui éclateraient nécessairement, pour se remettre en possession de la Normandie et de la Guienne, et renouveler ces guerres désastreuses qui ne s'étaient terminées, non sans peine, que par l'union de la France et de la Bourgogne contre l'ennemi commun. Il finit par dire qu'il n'entendait pas lui donner le conseil de rendre la liberté à son prisonnier purement et simplement et sans condition; mais qu'il était d'avis que le duc ne devait profiter de la situation du roi que pour conclure entre les deux pays un traité juste et honorable, en exigeant de Louis des garanties qui lui rendissent difficile de manquer de foi, et de troubler à l'avenir la paix intérieure de la Bourgogne. D'Hymbercourt, Crèvecœur et plusieurs autres se déclarèrent hautement contre les mesures violentes proposées par Campo Basso, et soutinrent qu'on pouvait obtenir, par le moyen d'un traité, des avantages plus durables et plus glorieux pour la Bourgogne, que par une action qui la souillerait d'une tache honteuse, celle d'avoir manqué de foi à l'hospitalité.

Le duc écouta ces argumens les yeux baissés et en fronçant les sourcils de manière non-seulement à les rapprocher, mais à les confondre; et quand le comte de Crèvecœur ajouta qu'il ne croyait pas que Louis eût pris part au meurtre sacrilège de l'évêque de Liège, ni même qu'il en eût conçu le projet, Charles leva la tête, et, jetant un regard sévère sur son conseiller, il s'écria:--Avez-vous donc aussi, Crèvecœur, entendu le son de l'or de France? Il me semble que ce son retentit dans mon conseil aussi haut que les cloches de Saint-Denis. Qui osera dire que Louis n'a pas fomenté la rébellion en Flandre?

--Monseigneur, répondit le comte, ma main a toujours été moins habituée à manier l'or que l'acier, et je suis tellement convaincu que Louis est coupable d'avoir excité les troubles de la Flandre, que naguère je l'en ai accusé en présence de toute sa cour, et lui ai fait un défi en votre nom. Mais quoique ses intrigues aient été, sans aucun doute, la cause première de tous ces malheurs, je suis si loin de croire qu'il ait autorisé le meurtre commis à Schonwaldt, que je sais qu'un de ses émissaires a protesté, publiquement contre ce crime; et je pourrais le faire paraître devant Votre Altesse, si tel était votre bon plaisir.

--Si tel est notre bon plaisir! s'écria le duc; par saint George! pouvez-vous douter que nous ne désirions agir d'après la plus stricte justice? Même dans l'emportement de notre courroux, nous sommes connus pour juger avec équité et droiture. Nous verrons nous-même Louis de Valois; nous lui exposerons nos griefs et la réparation que nous en exigeons, réparation qui pourra devenir plus facile s'il est innocent de ce meurtre. S'il en est coupable, qui osera dire qu'une vie dévouée à la pénitence dans quelque monastère retiré ne soit pas une sentence aussi miséricordieuse que bien méritée? Qui osera dire, ajouta Charles en s'échauffant, qu'une vengeance plus prompte et plus directe ne serait pas légitime? Amenez-moi l'homme dont vous me parlez. Nous nous rendrons au château une heure avant midi. Nous rédigerons quelques articles, et il faudra qu'il les accepte, ou malheur à lui! La séance est levée, messieurs, et vous pouvez vous retirer. Moi, je vais changer de vêtemens, car je suis à peine en costume convenable pour paraître, devant _mon très-gracieux souverain_.

Le duc appuya sur ces derniers mots avec une ironie amère, et il sortit de l'appartement.

--La sûreté de Louis et, ce qui est plus important encore, l'honneur de la Bourgogne, dépendent d'un tour de dé, dit d'Hymbercourt à d'Argenton et à Crèvecœur. Cours au château, d'Argenton: tu as la langue mieux affilée que Crèvecœur et moi. Avertis Louis de la tempête qui s'approche, il en saura mieux comment se gouverner. J'espère que ce jeune garde ne dira rien qui puisse aggraver la situation du roi: car qui sait de quelle mission secrète il était chargé?

--Ce jeune homme, répondit Crèvecœur, parait hardi, mais circonspect, plus qu'on ne pourrait l'attendre de son âge. Dans tout ce qu'il m'a dit, il m'a eu l'air d'avoir grand soin de ménager le roi, comme un prince au service duquel il se trouve. J'espère qu'il agira de même en présence du duc. Maintenant il faut que j'aille le chercher, ainsi que la jeune comtesse de Croye.

--La comtesse! s'écria d'Hymbercourt; vous nous aviez dit que vous l'aviez laissée au couvent de Sainte-Brigitte.