Chapter 38
--Oui, sans doute, Sire; mais Votre Majesté me permettra de lui dire que c'est un genre d'opération auquel je ne suis nullement habitué. Je ne saurais pas tuer un chien, à moins que ce ne fût dans le feu d'un combat, d'une poursuite ou d'un défi.
--Comment! Tu ne prétends pas avoir le cœur bien tendre, j'espère, toi qui, comme on me l'a rapporté, as toujours été le premier à monter à l'assaut, et à profiter de tous les avantages que pouvaient offrir la prise d'une place aux cœurs de fer et aux bras prompts à frapper?
--Le glaive à la main, Sire, je n'ai jamais craint ni épargné vos ennemis. Un assaut est une affaire sérieuse; on y court des risques qui échauffent le sang; et, de par saint André! il faut ensuite quelques heures pour qu'il se refroidisse; c'est là ce que j'appelle une excuse légitime du pillage. Dieu veuille nous prendre en pitié, nous autres pauvres soldats: le danger nous fait tourner la tête, et nous la perdons encore davantage après la victoire. J'ai entendu parler d'une légion tout entière qui n'était composée que de saints: ils devraient bien s'occuper tous à prier et à intercéder pour le reste de l'armée et pour tout ce qui porte le panache, la cuirasse et l'épée. Mais ce que Votre Majesté me propose est hors de ma route, quoique je convienne qu'elle est assez large. Quant à l'astrologue, s'il est coupable de trahison, qu'il meure de la mort d'un traître; je n'aurai rien à démêler avec lui. Votre Majesté a dans l'antichambre son grand prévôt et deux de ses agens; une pareille expédition leur convient mieux qu'à un gentilhomme écossais qui a un rang dans l'armée.
--Je crois que tu as raison, Balafré; mais du moins il est de ton devoir d'assurer l'exécution de ma juste sentence, d'empêcher qu'on n'y apporte interruption.
--Je défendrai la porte contre tout Péronne, Sire. Votre Majesté ne doit pas douter de ma loyauté en tout ce qui peut se concilier avec ma conscience, et je puis vous assurer qu'elle est assez large pour ma propre convenance et pour le service de Votre Majesté; car, certaines choses que j'ai faites pour vous, j'aurais plutôt avalé la poignée de mon poignard, que de les faire pour tout autre.
--N'en parlons plus, et écoute moi: quand Galeotti sera entré et que la porte sera refermée, tu t'y mettras en faction, le sabre à la main, et tu ne laisseras entrer personne. Voilà tout ce que j'exige de toi. Retourne dans l'antichambre, et envoie-moi le grand prévôt.
Le Balafré se retira, et, un moment après, Tristan l'Ermite entra dans la chambre du roi.
--Eh bien! compère, lui dit le roi, que penses-tu de notre situation?
--Que nous ressemblons à gens condamnés à mort, répondit le grand prévôt, à moins que le duc ne nous envoie un sursis.
--Sursis ou non, il faut que celui qui nous a fait tomber dans ce piège parte avant nous, comme notre maréchal-des-logis, pour préparer notre place dans l'autre monde, dit le roi avec un sourire sombre et féroce. Tristan, tu as exécuté bien des actes de bonne justice; _finis_ je devrais dire, _funis coronat opus_[75]; il faut que tu me serves jusqu'à la fin.
--C'est bien ce que j'entends faire, Sire: si je ne suis pas un beau parleur, du moins je suis reconnaissant, et tant que je vivrai, le moindre mot de Votre Majesté sera une sentence de condamnation aussi irrémissible, aussi littéralement exécutée que lorsque vous étiez assis sur votre trône. Je remplirai mes devoirs entre ces murs et partout ailleurs; on fera ensuite de moi tout ce qu'on voudra, je m'en soucie peu.
--C'est ce que j'attendais de toi, mon cher compère; mais as-tu de bons aides? Le traître est un gaillard vigoureux; il criera de toutes ses forces, sans doute, au secours. L'Écossais ne fera que garder la porte, et il est fort heureux que j'aie pu l'y déterminer à force de flatteries et de cajoleries. Olivier n'est bon qu'à mentir, à flatter, et à suggérer des conseils dangereux; et, ventre-saint-Dieu! je crois plus probable qu'il ait un jour la corde autour du cou lui-même, que d'être chargé de l'attacher au cou d'un autre. Croyez-vous avoir les gens et les moyens convenables pour faire courte et bonne besogne?
--J'ai avec moi Trois-Échelles et Petit-André, gens si habiles dans leur métier, que sur trois hommes ils en pendraient un avant que les deux autres s'en aperçussent, et nous avons résolu, eux et moi, de vivre et de mourir avec Votre Majesté, sachant fort bien que si vous n'existiez plus, il ne nous resterait guère plus de temps à vivre que nous n'en accordons à nos patiens. Mais quel est le sujet qui doit maintenant nous passer par les mains? J'aime à être sûr de mon homme; car, comme il plaît à Votre Majesté de me le rappeler quelquefois, il m'est arrivé de temps en temps de me tromper, et de prendre, au lieu du criminel, quelque honnête laboureur qui n'avait pas offensé Votre Majesté.
--C'est la vérité. Apprends donc, Tristan, que le condamné est Martius Galeotti... Tu parais surpris; la chose est pourtant comme je te le dis. C'est ce traître qui, par ses fausses prédictions, m'a déterminé à venir ici, parce qu'il voulait nous livrer sans défense entre les mains du duc de Bourgogne.
--Mais non sans vengeance, s'écria Tristan: quand ce devrait être le dernier acte de ma vie, je m'attacherai à lui comme une guêpe expirante, dussé-je être écrasé l'instant d'après.
--Je connais ta fidélité, dit le roi, et je sais que, comme tous les gens de bien, tu trouves du plaisir à t'acquitter de ton devoir; car la vertu, disent les savans, trouve sa récompense en elle-même. Mais va-t'en; et prépare les sacrificateurs; car la victime n'est pas loin.
--Votre gracieuse Majesté désire-t-elle que le sacrifice ait lieu en sa présence? demanda Tristan.
Louis n'accepta pas cette offre, mais il chargea son grand prévôt de tout disposer pour exécuter ponctuellement ses ordres à l'instant où l'astrologue sortirait de sa chambre à coucher:--Car je veux voir ce scélérat encore une fois, dit le roi, quand ce ne serait que pour observer comment il se conduira en face du maître qu'il a conduit dans le piège. Je ne serais pas faché de voir la crainte de la mort effacer les couleurs de ses joues enluminées, et ternir l'éclat de cet œil dont le sourire était si vif quand il me trahissait. Oh! que n'ai-je également en mon pouvoir celui dont les conseils ont aidé ses pronostics! Mais si j'échappe à ce danger..., prenez garde à votre pourpre, monseigneur le cardinal! Rome même ne sera pas en état de vous sauver, soit ainsi parlé sans offenser saint Pierre ni la bienheureuse Notre-Dame de Cléry, qui est toute miséricorde,--Eh bien! qu'attends-tu? va préparer tes gens. Le traître peut arriver à chaque instant. Fasse le ciel qu'il ne conçoive pas d'inquiétude! S'il ne venait pas, ce serait une cruelle contrariété! Mais va-t'en donc, Tristan! tu n'avais pas coutume d'être si lent à t'acquitter de tes fonctions!
--Au contraire, Sire, car Votre Majesté avait coutume de dire que j'allais trop vite en besogne; que je me méprenais sur vos royales intentions, et prenais un sujet pour un autre. Je voudrais donc que Votre Majesté me donnât un signe auquel je pusse reconnaître, quand Galeotti vous quittera, que vos intentions sont toujours les mêmes, car je vous ai vu deux ou trois fois changer d'avis, et me reprocher de m'être trop pressé.
--Créature soupçonneuse! je te dis que ma résolution est invariable. Au surplus, pour mettre fin à tes remontrances, fais bien attention à ce que je dirai à ce drôle en le quittant. Si je lui dis:--_Il_ _y a un ciel au-dessus de nous_, fais ta besogne. Si au contraire je lui dis:--_Allez en paix_, ce sera un signe que j'aurai changé d'avis.
--Je crois que dans tout mon emploi il n'y a personne qui ait le cerveau plus bouché que moi, Sire; permettez-moi de répéter. Si vous lui dites d'aller en paix, ce sera un signe que je dois me mettre à l'ouvrage; si...
--Et non, idiot, non; en ce cas tu n'auras rien à faire; mais si je lui dis: Il y a un ciel au-dessus de nous, tu rapprocheras sa tête de deux ou trois pieds des planètes qu'il connaît si bien.
--Je ne sais trop si nous en aurons les moyens ici.
--Eh bien! si tu ne peux en rapprocher sa tête, tu l'en éloigneras. Qu'importe la manière?
--Et le corps, qu'en ferons-nous?
--Réfléchissons un instant. Les fenêtres de l'antichambre sont trop étroites, mais celle-ci est assez large. Vous le jetterez dans la Somme, et vous attacherez sur sa poitrine un papier avec ces mots:--Laissez passer la justice du roi.--Les officiers du duc pourront le pêcher si bon leur semble.
Le grand prévôt quitta l'appartement de Louis et appela, ses deux aides dans un coin de l'antichambre, pour y tenir conseil. Trois-Échelles ayant attaché une torche à la muraille pour les éclairer, ils causèrent à voix basse, quoiqu'ils ne courussent guère le risque d'être entendus, soit par Olivier, qui semblait plongé dans un abattement complet, soit par le Balafré, qui dormait profondément.
--Camarades, dit Tristan à ses deux ministres, vous vous imaginiez peut-être que notre vocation était finie, et qu'au lieu d'avoir à remplir notre ministère sur les autres, il était plus vraisemblable que nous jouerions nous-mêmes à notre tour le rôle de patiens; mais courage, mes amis, notre gracieux maître nous fournit encore une noble occasion d'exercer nos talens, et il faut ici les déployer bravement, en hommes qui désirent vivre dans l'histoire.
--Je devine ce que c'est, dit Trois-Échelles; notre patron est comme les anciens césars de Rome, qui, réduits à l'extrémité, ou se voyant, comme nous dirions, au pied de l'échelle, choisissaient parmi les ministres de leur justice quelque serviteur éprouvé, pour épargner à leur main novice quelque tentative maladroite contre leur personne sacrée. C'était une bonne coutume pour des païens, mais comme bon catholique, je me ferais conscience de porter la main sur le roi très-chrétien.
--Vous êtes trop scrupuleux, confrère, dit Petit-André. Si le roi donne l'ordre de sa propre exécution, je ne vois pas comment nous pourrions nous dispenser d'y obtempérer. Celui qui vit à Rome doit obéir au pape. Les gens du grand prévôt doivent exécuter les ordres de leur maître comme lui-même ceux du roi.
--Silence, drôles! dit Tristan: il n'est pas question ici de la personne du roi; il ne s'agit que de celle de cet hérétique grec, de ce païen, de ce sorcier mahométan, Martius Galeotti.
--Galeotti, dit Petit-André; rien n'est plus naturel. Je n'ai jamais connu un de ces charlatans, de ces faiseurs de tours, passant leur vie à danser sur une corde tendue, qui ne l'ait terminée par une dernière gambade au bout d'une corde plus lâche.--Tchick!
--Mon seul regret, dit Trois-Échelles en levant les yeux au ciel, c'est que cette pauvre créature va mourir sans confession.
--Bah! bah! répliqua Tristan, c'est un hérétique, un nécromancien; l'absolution de tout un couvent de moines ne pourrait le sauver. D'ailleurs tu ne manques pas d'invention en ce genre, Trois-Échelles, et tu as tout ce qu'il faut pour lui servir de père spirituel, si tu le veux. Mais ce qui est plus important, c'est que je crois qu'il faudra que vous fassiez usage du poignard, mes maîtres, car vous n'avez pas ici les instrumens nécessaires à votre profession.
--À Notre-Dame de l'île de Paris ne plaise que les ordres du roi me trouvent jamais au dépourvu, dit Trois-Échelles. Je porte toujours sur moi un cordon de Saint-François qui me fait quatre fois le tour du corps, et à l'un des bouts est un joli nœud coulant; car je suis de la confrérie de Saint-François, et je pourrai en porter, le froc quand je serai _in extremis_,--grâce à Dieu et aux bons pères de Saumur.
--Et moi, dit Petit-André, j'ai toujours en poche une bonne poulie, et un gros clou à vis, afin de pouvoir exercer mes fonctions sans embarras, dans le cas où nous nous trouverions en quelque lieu où les arbres seraient rares et n'auraient que des branches à trop de distance de la terre.
--Voilà qui est bien, dit le grand prévôt; vous n'avez qu'à attacher la poulie à cette poutre au-dessus de la porte, après quoi vous y passerez la corde. Quand Galeotti sortira de la chambre du roi, vous la lui ajusterez lestement sous le menton, pendant que je l'occuperai en causant avec lui, et puis...
--Et puis nous hisserons la corde, ajouta Petit-André; et tchick! notre astrologue sera dans le ciel, en ce sens qu'il n'aura plus un pied sur terre.
--Mais, dit Trois-Échelles en jetant les yeux vers la cheminée, est-ce que ces messieurs ne feront pas un noviciat dans notre profession, en nous donnant un coup de main?
--Non, non, répondit Tristan: le barbier n'est fort que pour imaginer le mal, et il le laisse exécuter aux autres; quant à l'Écossais, il gardera la porte pendant que nous serons occupés d'une opération à laquelle il n'a ni assez d'esprit ni assez de dextérité pour prendre part. Chacun son métier.
Avec une activité et une sorte de plaisir qui leur faisaient oublier la situation précaire dans laquelle ils se trouvaient eux-mêmes, les dignes exécuteurs des ordres du grand prévôt disposèrent leur poulie et leur corde pour exécuter la sentence rendue contre Galeotti par le monarque captif, paraissant satisfaits que leur dernière action pût être si bien d'accord avec la teneur de toute leur vie. Tristan l'Ermite regardait leurs préparatifs avec un air de contentement: Olivier ne faisait aucune attention à eux, et si Ludovic Lesly fut éveillé par le bruit de leurs dispositions préalables, il pensa qu'ils s'occupaient d'affaires tout-à-fait étrangères à ses devoirs, et dont on ne pouvait, sous aucun point de vue, le considérer comme responsable.
CHAPITRE XXIX.
La Récrimination.
«Le moment de ta fin n'est pas encor venu; «Tu vivras, grâce au Diable à qui tu t'es vendu. «Il aime les amis travaillant pour sa gloire: «Du guide et de l'aveugle en tout point c'est l'histoire, «L'un prêtant au second le secours de son dos, «Le porta sans broncher et par monts et par vaux; «Mais arrivant enfin au bord du précipice, «D'y jeter son fardeau n'eut-il pas la malice?»
_Ancienne comédie_.
OBÉISSANT à l'ordre ou plutôt à la requête de Louis, car, tout monarque qu'il était, Louis se trouvait dans une situation où il ne pouvait guère que prier, le Glorieux se mit à la recherche de Martius Galeotti, et cette mission ne lui causa pas beaucoup d'embarras. Il se rendit directement dans la meilleure taverne de Péronne, et il avait de bonnes raisons pour la connaître, car il la fréquentait lui-même assez assidûment, étant amateur prononcé de cette espèce de liqueur qui mettait la tête des autres au pair avec la sienne.
Il trouva l'astrologue assis dans un coin de la salle ouverte au public, nommée en flamand comme en allemand le _stove_, et causant avec une femme dont le costume singulier avait quelque chose de mauresque ou d'asiatique.
En voyant le Glorieux, s'approcher, elle se leva comme pour se retirer; et s'adressant à Galeotti:--Ce sont des nouvelles sur lesquelles vous pouvez compter avec une certitude absolue, lui dit-elle. S'éloignant ensuite, elle disparut parmi la foule de buveurs assis en groupe autour de différentes tables.
--Cousin philosophe, dit le fou en se présentant à lui, le ciel ne relève pas plus tôt une sentinelle, qu'il en envoie une autre pour en remplir le poste. Une tête sans cervelle vient de te quitter, et moi qui n'en ai pas davantage, je viens te chercher pour te conduire dans les appartemens de Louis de France.
--Et c'est toi qu'il a choisi pour messager? dit Galeotti fixant sur lui des yeux pénétrans, et reconnaissant à l'instant le rôle que jouait à la cour celui qui lui parlait, quoique son extérieur n'en donnât que fort peu d'indices, comme nous l'avons déjà fait remarquer.
--Oui vraiment; et s'il plaît à Votre Science, quand le Pouvoir envoie la Folie chercher la Sagesse, c'est un signe infaillible pour savoir de quel pied boite le patient.
--Et si je me refuse à marcher quand un tel messager vient me chercher à une pareille heure?
--En ce cas nous consulterons vos aises, et nous vous y porterons, dit le Glorieux. J'ai ici à la porte une douzaine de vigoureux soldats bourguignons que Crèvecœur m'a donnés à cet effet. Il est bon que vous sachiez que mon ami Charles de Bourgogne et moi nous n'avons pas pris à notre Cousin Louis sa couronne, qu'il a été assez âne pour mettre à notre disposition; nous nous sommes bornés à la limer et à la rogner un peu. Mais quoiqu'elle soit plus mince et plus légère, elle n'en est pas moins d'or pur. En termes clairs, Louis est encore souverain des gens de sa suite, sans vous en excepter, et roi très-chrétien du grand appartement de la Tour d'Herbert dans le château de Péronne, où en sujet soumis il faut que vous vous rendiez sur-le-champ.
--Je vous suis, monsieur, répondit Galeotti voyant peut-être qu'il ne lui restait aucun moyen d'évasion; et il accompagna le Glorieux.
--Et vous faites bien, lui dit le fou chemin faisant; car nous traitons notre cousin Louis comme on traite un vieux lion affamé dans sa loge. On lui jette de temps en temps un veau pour exercer ses vieilles mâchoires.
--Voulez-vous dire que Louis ait dessein de me faire subir quelque mauvais traitement? demanda Galeotti.
--C'est ce que vous pouvez savoir mieux que moi, répondit le fou; car quoique la nuit soit obscure, je suis sûr que vous n'en voyez pas moins les astres. Quant à moi, je n'en sais rien. Seulement ma mère m'a toujours dit qu'il ne faut s'approcher qu'avec précaution d'un vieux rat pris dans une trappe, attendu qu'il n'est jamais plus disposé à mordre.
L'astrologue ne fit plus de questions; mais le Glorieux, suivant la coutume des gens de sa profession, continua à lui débiter des sarcasmes mêlés de vérités, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à la porte du château. Là il laissa le philosophe entre les mains des gardes, qui le firent passer de poste en poste jusqu'à la Tour d'Herbert.
Les propos du fou n'avaient pas été perdus pour Galeotti; il remarqua quelque chose qui semblait confirmer ses soupçons, dans les regards de Tristan et dans l'air sombre, taciturne et de mauvais augure qu'il avait en le conduisant à la chambre du roi. L'astrologue observait avec autant d'attention ce qui se passait sur la terre que les mouvemens des corps célestes, et la poulie ainsi que la corde n'échappèrent pas à ses yeux clairvoyans. La corde, encore en vibration, lui apprit même qu'on venait de faire ces préparatifs à la hâte, et qu'ils n'avaient été terminés qu'à l'instant de son arrivée. Il prévit le danger qui le menaçait, appela à son aide toute sa dextérité pour l'écarter, et résolut, s'il ne pouvait y réussir, de faire payer sa vie bien cher à quiconque se présenterait pour l'attaquer.
Ayant pris cette détermination, et affectant un air et une démarche qui y répondaient, l'astrologue entra dans la chambre du roi sans paraître ni déconcerté de ce que ses prédictions s'étaient si mal vérifiées, ni épouvanté de la colère du monarque et des suites qu'elle pouvait avoir.
--Que toutes les planètes soient favorables à Votre Majesté, dit Galeotti en faisant au roi une salutation presque orientale, et qu'aucune constellation ne répande sur sa personne sacrée de funestes influences.
--Il me semble, dit le roi, qu'en jetant les yeux autour de cet appartement, en voyant où il est situé et comment il est gardé, votre sagesse peut reconnaître que mes planètes favorables m'ont manqué de foi, et que les constellations ennemies ne pouvaient m'être plus funestes... Ne rougis-tu pas de me voir ici prisonnier, Martivalle, en te rappelant les assurances qui m'ont déterminé à m'y rendre?
--Et ne rougissez-vous pas vous-même, Sire, vous dont les progrès dans la science ont été si rapides, dont la conception est si vive, dont la persévérance est si constante, de vous laisser abattre par le premier revers de fortune, comme un poltron qui se laisse effrayer par le premier bruit des armes? Ne vous êtes-vous pas proposé de vous élever jusqu'à ces mystères qui mettent l'homme au dessus des passions, des malheurs, des peines et des chagrins de la vie, privilège qu'on ne peut obtenir qu'en rivalisant de fermeté avec les anciens stoïciens? Le premier coup de l'adversité vous fera-t-il plier? Oubliez-vous le prix glorieux auquel vous prétendiez? Abandonnez-vous la carrière par la peur de malheurs imaginaires, comme un coursier timide que des ombres épouvantent?
--Des maux imaginaires! impudent que tu es! s'écria le roi d'un ton courroucé. Cette tour est-elle donc imaginaire? Les armes des gardes de mon détestable ennemi de Bourgogne, ces armes dont tu as pu entendre le cliquetis à la porte, sont-elles des ombres? Quels sont donc les maux réels, traître, si tu n'y comprends pas la perte de la liberté, celle d'une couronne, et le danger de la vie?
--L'ignorance, mon fils, répondît le philosophe avec beaucoup de fermeté, l'ignorance et le préjugé sont les seuls maux véritables. Croyez-moi: un roi dans la plénitude de son pouvoir, s'il est enfoncé dans l'ignorance et aveuglé par les préjugés, est moins libre qu'un sage dans un cachot, chargé de chaînes matérielles. C'est à moi de vous guider vers ce véritable bonheur, c'est à vous d'écouter mes instructions.
--Et c'est à cette liberté philosophique que vos leçons prétendaient me conduire? dit le roi avec amertume. Je voudrais que vous m'eussiez dit au Plessis que ce nouveau domaine, que vous me promettiez si libéralement, était un empire sur mes passions; que le succès dont vous m'assuriez avait rapport à mes progrès dans la philosophie, et que je pouvais devenir aussi sage, aussi savant qu'un charlatan vagabond d'Italie, au prix d'une bagatelle comme la perte de la plus belle couronne de la chrétienté, et ma détention dans un cachot de Péronne. Sortez, mais ne croyez pas échapper au châtiment que vous méritez. _Il y a un ciel au-dessus de nous_.
--Je ne puis vous abandonner à votre destin, Sire, avant d'avoir justifié, même à vos yeux, quelque menaçans qu'ils soient, cette renommée, perle plus brûlante que toutes celles qui ornent votre couronne, et que l'univers admirera encore dans des siècles, après que toute la race de Capet ne sera plus qu'une cendre oubliée dans les caveaux de Saint-Denis.
--Eh bien! parle. Ton impudence ne changera ni mon opinion, ni ma résolution. C'est peut-être le dernier jugement que je prononcerai comme roi, et je ne te condamnerai pas sans t'avoir entendu. Parle donc; mais le mieux que tu puisses faire, c'est d'avouer la vérité. Conviens que j'ai été ta dupe, et que tu es un imposteur; que ta prétendue science est une fourberie, et que les planètes qui brillent sur nos têtes n'ont pas plus d'influence sur nos destinées que leur image réfléchie sur les eaux d'une rivière n'a le pouvoir d'en changer le cours.