Quentin Durward

Chapter 37

Chapter 373,916 wordsPublic domain

--En ce cas, dit le roi en regardant autour de lui, et après un moment de réflexion, je désire avoir près de moi Olivier-le-Dain, un archer de ma garde écossaise nommé le Balafré, Tristan l'Ermite, avec deux de ses gens à son choix, et mon fidèle et loyal philosophe Martius Galeotti.

--La volonté de Votre Majesté sera exécutée en tous points, répondit le comte de Crèvecœur. J'apprends, ajouta-il après avoir pris quelques informations, que Galeotti est en ce moment à souper en joyeuse compagnie, mais on va l'envoyer chercher. Les autres se rendront aux ordres de Votre Majesté à l'instant même.

--Marchons donc, dit le roi, et rendons-nous dans le nouveau logement que nous assigne l'hospitalité de notre cousin. Nous savons que la place est forte, et nous espérons qu'elle ne sera pas moins sûre.

--Avez-vous remarqué quelle suite le roi Louis a choisie? demanda le Glorieux à voix basse, au comte de Crèvecœur en suivant Louis qui sortait de la salle où s'était donné le banquet.

--Sans doute, mon joyeux compère; qu'as-tu à dire à cet égard?

--Oh! rien, absolument rien, si ce n'est que c'est un choix rare: un rufian de barbier, un coupe-jarret écossais, le bourreau avec deux de ses gens, et un fripon de charlatan. J'irai avec vous, Crèvecœur; je veux prendre un grade dans la science de la coquinerie, en les observant pendant que vous allez les conduire. Satan aurait eu peine à convoquer un pareil synode, et il n'aurait pu en être lui-même un plus digne président.

Le fou, à qui tout était permis, prit alors le bras de Crèvecœur, et se mit à marcher avec lui, tandis qu'accompagné d'une forte escorte, mais avec toutes les marques extérieures du respect, le comte conduisait le roi vers son nouvel appartement.

CHAPITRE XXVIII.

Incertitude.

«Le pauvre dort en paix, et les fronts couronnés «Ne peuvent obtenir une couche paisible.»

SHAKSPEARE. _Henri VI, partie II_.

QUARANTE hommes d'armes portant alternativement, l'un l'épée nue, l'autre une torche allumée, formaient l'escorte ou plutôt la garde qui conduisait Louis XI de l'hôtel-de-ville de Péronne au château-fort; en entrant dans cette sombre demeure, le roi crut un moment entendre une voix qui lui donnait à l'oreille cet avis que le poète florentin a écrit sur la porte des régions infernales:

Laissez ici toute espérance[73].

Peut-être quelque sentiment de remords aurait ému le cœur du roi, s'il avait songé aux victimes qu'il avait fait entasser dans ses cachots par centaines et par milliers, sur de légers soupçons, souvent même sans aucun motif, les privant sans scrupule de tout espoir de liberté, et les réduisant à maudire la vie à laquelle elles ne tenaient plus que par une sorte d'instinct animal.

La lueur des torches l'emportait sur celle de la lune, dont les rayons avaient moins d'éclat cette nuit que la précédente, et la lumière rougeâtre qu'elles répandaient sur ce vieil édifice semblait rendre encore plus sombre et plus formidable le bâtiment nommé la Tour du comte Herbert. C'était celle que Louis avait vue la veille avec une espèce de pressentiment fâcheux, et qu'il était maintenant destiné à habiter, en proie à la crainte de toutes les violences auxquelles son puissant vassal, au caractère irascible, pourrait se livrer sous ces voûtes silencieuses, si favorables au despotisme.

Les pénibles sensations du roi ne firent que s'accroître quand il aperçut, en traversant la cour, deux ou trois cadavres sur lesquels on avait jeté à la hâte une capote de soldat; et il ne fut pas long-temps à reconnaître l'uniforme des archers de sa garde écossaise. Le détachement qui était de garde près de l'appartement du roi, comme le comte de Crèvecœur l'en informa, avait refusé de quitter son poste; une querelle s'en était suivie entre eux et les Wallons noirs du duc, et avant que les officiers des deux corps eussent pu rétablir l'ordre, plusieurs d'entre eux avaient été tués.

--Mes braves et fidèles Écossais! s'écria le roi en voyant ce triste spectacle, si vous aviez eu à combattre homme à homme, ni la Flandre ni la Bourgogne n'auraient pu fournir de champions en état de vous résister.

--Sans doute, dit le Balafré qui marchait derrière le roi; mais Votre Majesté n'ignore pas que le nombre l'emporte sur le courage. Il y a peu de gens qui puissent faire face à plus de deux ennemis à la fois. Moi-même je ne me soucierais guère d'avoir à en combattre trois, à moins que le devoir ne l'exigeât, auquel cas il ne s'agit plus de compte.

--Es-tu là, ma vieille connaissance? dit le roi. J'ai donc encore près de moi un sujet fidèle?

--Et un fidèle ministre, soit dans vos conseils, soit dans les devoirs qu'il a à remplir près de votre personne royale, dit Olivier-le-Dain d'une voix mielleuse.

--Nous sommes tous fidèles, dit Tristan l'Ermite d'un ton brusque; car si le duc vous fait périr, il ne laissera la vie à aucun de nous, quand même nous désirerions la conserver.

--Voilà ce que j'appelle une bonne garantie de fidélité, dit le Glorieux, qui, comme nous l'avons déjà dit, et avec la légèreté d'esprit qui caractérise un cerveau dérangé, s'était mis de la compagnie.

Pendant ce temps, le vieux sénéchal, appelé à la hâte, faisait de pénibles efforts pour tourner une clef pesante dans la serrure de la porte de cette vieille prison gothique, qui semblait s'ouvrir à regret; et il fut obligé de recourir à l'aide d'un des gardes de Crèvecœur. Quand elle fut ouverte, six hommes entrèrent avec des torches, et montrèrent le chemin par un passage étroit et tournant, commandé, de distance en distance, par des meurtrières et des barbacanes pratiquées dans l'épaisseur des murs. Au bout de ce passage était un escalier digne de faire suite, et dont les marches étaient de gros blocs de pierre grossièrement taillés à coups de marteau, et de hauteur inégale. Elles se terminaient à une porte en fer qui conduisait à ce qu'on appelait la grande salle de la tour, où la lumière pénétrait à peine, même en plein jour, car elle n'y arrivait que par des ouvertures que l'épaisseur excessive des murailles faisait paraître encore plus étroites, et qui ressemblaient à des crevasses plutôt qu'à des fenêtres. Sans la lueur des torches, il y aurait régné en ce moment une obscurité complète. Deux ou trois chauves-souris, ou autres oiseaux de mauvais augure, réveillés par cette clarté inaccoutumée, voltigèrent autour des lumières et menacèrent de les éteindre, tandis que le sénéchal s'excusait auprès du roi de ce que les grands appartemens de la tour n'étaient pas en meilleur ordre. Il fit valoir le peu de temps qui lui avait été donné pour les préparer, en ajoutant que, dans le fait, cet appartement n'avait pas servi depuis vingt ans, et qu'il avait été même habité très-rarement, à ce qu'il avait entendu dire, depuis le temps de Charles-le-Simple.

--De Charles-le-Simple! répéta Louis; oh! je connais à présent l'histoire de cette tour. C'est ici qu'il fut assassiné par la trahison de son perfide vassal Herbert, comte de Vermandois: ainsi le racontent nos annales. Je savais qu'il y avait, relativement au château de Péronne, une tradition dont je ne me rappelais pas les circonstances. Ainsi donc, c'est ici qu'un de mes prédécesseurs a été assassiné!

--Non pas, Sire, non pas exactement ici, dit le vieux sénéchal, qui s'avançait avec l'empressement d'un _cicérone_ charmé de pouvoir faire l'histoire des curiosités qu'il montre;--c'est un peu plus loin, dans un cabinet qui donne dans la chambre à coucher de Votre Majesté.

Il ouvrit à la hâte une porte placée à l'autre bout de l'appartement, et qui conduisait dans une chambre à coucher assez petite, comme c'était l'usage dans ces vieux bâtimens, mais qui, par cela même, était plus commode que la grande salle. On y avait fait précipitamment quelques préparatifs pour recevoir le roi. Après en avoir caché les murs avec une tapisserie, on avait allumé du feu dans une cheminée qui n'avait pas été chauffée depuis bien des années, et l'on avait jeté à terre deux matelas pour ceux qui, suivant la coutume, devaient passer la nuit dans la chambre du roi.

--Je vais faire préparer des lits dans l'antichambre pour le reste de votre suite, Sire, dit le vieux sénéchal; je prie Votre Majesté de m'excuser: j'ai eu si peu de temps pour faire mes dispositions! Maintenant, s'il plaît à Votre Majesté de passer par la petite porte que couvre la tapisserie, elle se trouvera dans ce petit cabinet, pratiqué dans l'épaisseur du mur, où Charles perdit la vie. Un passage secret communique au rez-de-chaussée par où montèrent les hommes chargés de le mettre à mort. Votre Majesté, dont j'espère que la vue est meilleure que la mienne, pourra encore distinguer les marques du sang sur le plancher, quoique cinq cents ans se soient écoulés depuis cet événement. En parlant ainsi, il cherchait à ouvrir la petite porte dont il parlait.

--Attends, vieillard, lui dit le roi en lui retenant le bras, attends encore un peu. Tu pourras avoir une histoire plus récente à raconter, des traces de sang plus fraîches à montrer. Qu'en dites-vous, comte de Crèvecœur?

--Tout ce que je puis vous dire, Sire, répondit le comte, c'est que cet appartement est à la disposition de Votre Majesté, comme celui que vous occupez dans votre château du Plessis, et que la garde extérieure en est confiée à Crèvecœur, nom qui n'a jamais été souillé par un soupçon de trahison ou d'assassinat.

--Mais le passage secret dont parte ce vieillard? dit Louis à voix basse et d'un ton d'inquiétude, en serrant d'une main le bras de Crèvecœur, tandis que de l'autre il lui montrait la porte du petit cabinet.

--C'est quelque rêve de Mornay, dit Crèvecœur, quelque vieille et absurde tradition de ce château; mais je vais m'en assurer.

Il allait ouvrir la porte, quand Louis le retenant, lui dit:

--Non, Crèvecœur, non: votre honneur est une garantie qui me suffit. Mais que veut faire de moi votre duc? Il ne peut espérer de me garder long-temps prisonnier, et... en un mot, Crèvecœur, dites-moi ce que vous en pensez...

--Sire, répondit le comte, Votre Majesté peut juger elle-même quel ressentiment doit avoir conçu le duc de Bourgogne de l'horrible assassinat d'un de ses alliés, d'un de ses proches parens; et vous seul pouvez savoir quel droit il a de s'imaginer que les auteurs de ce crime y aient été excités par les émissaires de Votre Majesté. Mais mon maître a une noblesse de caractère qui le rend incapable de toute trahison, même au plus fort de sa colère. Quoi qu'il puisse faire, il le fera à la face du jour, en face des deux peuples. Et je dois ajouter que le désir de tous les conseillers qui l'entourent, à l'exception peut-être d'un seul, sera qu'il se conduise en cette occasion avec autant de modération et de générosité que de justice.

--Ah! Crèvecœur, dit Louis en prenant la main du comte, comme s'il eût été affecté par quelque souvenir pénible, qu'il est heureux, le prince qui a près de sa personne, des conseillers capables d'opposer un frein à ses passions et à sa colère! Leurs noms seront écrits en lettres d'or dans l'histoire de son règne. Noble Crèvecœur, que n'ai-je eu le bonheur d'avoir près de moi un homme tel que toi!

--En ce cas, dit le Glorieux, le premier soin de Votre Majesté aurait été de s'en débarrasser bien vite.

--Ah! ah! sire de la Sagesse, es-tu donc ici? dit Louis et se retournant et en quittant à l'instant le ton pathétique avec lequel il parlait à Crèvecœur, pour en prendre avec facilité un autre qui ressemblait presque à de la gaieté;--nous as-tu donc suivis jusqu'ici?

--Oui, Sire: la Sagesse doit suivre en vêtemens bigarrés, quand la Polie marche en avant sous la pourpre.

--Comment dois-je entendre ceci, sire Salomon? voudrais-tu changer de place avec moi?

--Non, sur ma foi, Sire, quand même vous me donneriez cinquante couronnes en retour.

--Et pourquoi donc? Comme sont les princes aujourd'hui, il me semble que je pourrais me contenter de t'avoir pour roi.

--Fort bien, Sire, mais la question est de savoir si, jugeant de l'esprit de Votre Majesté d'après le logement que vous occupez ici, je ne serais pas honteux d'avoir un fou si peu clairvoyant.

--Silence! drôle, dit le comte de Crèvecœur: vous donnez trop de liberté à votre langue.

--Laissez-le parler, dit le roi; je ne connais pas de sujet de raillerie mieux trouvé et plus juste que les sottises de ceux qui ne devraient pas en faire. Tiens, mon judicieux ami, prends cette bourse d'or, et reçois en même temps l'avis de ne jamais être assez fou pour te croire plus sage que les autres. Maintenant voudrais-tu me rendre le service de t'informer où est mon astrologue Martius Galeotti, et de me l'envoyer ici sans délai?

--Je m'en charge, Sire, répondit le fou, et je suis sûr que je le trouverai chez Jean Doppletbur, car les philosophes savent aussi-bien que les fous où se vend le meilleur vin.

--J'espère, comte, dit Louis, que vous voudrez bien donner ordre à vos gardes de laisser entrer ce docte personnage.

--Il n'y a nulle difficulté à ce qu'il entre, Sire, répondit Crèvecœur; mais je suis fâché d'être obligé d'ajouter que mes instructions ne me permettent de laisser sortir personne de l'appartement de Votre Majesté. Je souhaite à Votre Majesté une bonne nuit, ajouta-t-il, et je vais prendre des mesures pour que les personnes de votre suite se trouvent plus à l'aise dans l'antichambre.

--Soyez sans inquiétude à cet égard, sire comte, dit le roi, ce sont des gens habitués à une vie dure; et pour vous dire la vérité, à l'exception de Galeotti, que je désire voir, je voudrais avoir cette nuit aussi peu de communications à l'extérieur que vos instructions le permettent.

--Elles sont, répondit Crèvecœur, de laisser Votre Majesté en possession paisible de son appartement. Tels sont les ordres de mon maître.

--Votre maître, comte de Crèvecœur, dit Louis, et que je pourrais aussi nommer le mien, est un très-gracieux maître. Mon royaume est un peu circonscrit en ce moment, puisqu'il ne consiste qu'en une chambre à coucher et une antichambre; mais il est assez grand pour les sujets qui me restent.

Le comte de Crèvecœur prit congé du roi, et un moment après, Louis entendit le bruit des sentinelles qu'on plaçait à leur poste, des officiers qui leur donnaient le mot d'ordre et la consigne, et des soldats qu'on relevait de garde. Enfin le silence succéda, et l'on n'entendit plus que le murmure sourd des eaux troubles et profondes de la Somme qui baignaient les murs du château.

--Retirez-vous dans l'antichambre, mes maîtres, dit Louis à Olivier et à Tristan; mais ne vous endormez pas, et tenez-vous prêts à recevoir mes ordres, car nous aurons encore quelque chose à faire cette nuit, et quelque chose d'important.

Tristan et Olivier retournèrent dans l'antichambre, ou le Balafré était resté avec les deux officiers du grand prévôt, pendant qu'ils avaient suivi leur maître dans sa chambre. Ils avaient allumé un grand feu de fagots, qui servait en même temps à éclairer et à chauffer l'appartement; enveloppés de leurs manteaux, ils s'étaient étendus par terre; dans diverses attitudes annonçant l'inquiétude et l'abattement de leur esprit. Tristan et Olivier ne virent rien de mieux à faire que de suivre leur exemple; et comme ils n'avaient jamais été grands amis dans les jours de leur prospérité, aucun d'eux ne voulait prendre l'autre pour confident dans cet étrange et soudain revers de fortune. Toute la compagnie resta donc plongée dans le silence et la consternation.

Cependant leur maître était demeuré seul, en proie à des tourmens capables de servir d'expiation à quelques-uns de ceux qui avaient été infligés par son ordre. Tantôt il se promenait d'un pas inégal, tantôt il s'arrêtait en joignant les mains: en un mot, il s'abandonnait à une agitation que personne ne savait mieux que lui réprimer en public. Enfin, se plaçant devant la petite porte désignée par le vieux Mornay comme conduisant au théâtre du meurtre d'un de Ses prédécesseurs, il se tordit les mains, et exprima ses sentimens sans contrainte dans le monologue suivant, qu'il interrompit plusieurs fois:

--Charles-le-Simple! Charles-le-Simple! Et quel surnom la postérité donnera-t-elle à Louis XI, dont le sang rafraîchira probablement bientôt les taches du tien? Louis-le-Fou, Louis-l'idiot, Louis-l'infatué! Ce sont des épithètes trop douces pour montrer mon extrême imbécillité. Croire que ces têtes chaudes de Liégeois, à qui la rébellion est aussi nécessaire que le pain qui les nourrit, resteraient un moment en repos! penser que le féroce Sanglier des Ardennes interromprait un instant sa carrière de violences et de sanguinaire férocité! m'imaginer que je pourrais faire entendre à Charles de Bourgogne le langage de la raison et de la sagesse, avant d'avoir essayé le pouvoir de mes exhortations sur un taureau sauvage! Fou, double fou que j'étais! Mais ce scélérat de Galeotti ne m'échappera pas; il a eu la principale main à tout ceci, et j'en puis dire autant de ce vil prêtre, de ce détestable La Balue. Si jamais je puis me tirer de ce danger, je lui arracherai son chapeau de cardinal, dût la peau de son crâne y rester attachée. Mais l'autre traître est entre mes mains; je suis encore assez roi, j'ai un empire encore assez grand, pour punir un charlatan, un imposteur, un empirique, un astrologue menteur, qui a fait de moi et un prisonnier et une dupe!--La conjonction des constellations! oui, la conjonction! il m'a conté des sornettes dignes d'être adressées à une tête de mouton bouillie, et j'ai été assez idiot pour me persuader que je les comprenais! N'importe! nous verrons tout à l'heure ce que cette conjonction a réellement prédit; mais faisons d'abord nos dévotions. Au-dessus de la porte du petit cabinet, et peut-être en mémoire de l'événement dont il avait été le théâtre, était une niche contenant un crucifix grossièrement taillé en pierre. Le roi fixa les yeux sur cette image, fit un mouvement comme pour s'agenouiller devant elle, et s'arrêta, tout à coup, comme s'il eût craint de faire participer cet emblème religieux aux principes de la politique mondaine, et qu'il eût regardé comme une témérité de lui adresser des prières avant de s'être assuré quelque puissant intercesseur. Il se détourna donc du crucifix, comme s'il se fût jugé indigne de le contempler, ôta son chapeau, fit la revue des images de plomb qui le garnissaient, et choisissant celle qui représentait Notre-Dame de Cléry, il se mit à genoux devant elle, et lui adressa la prière extraordinaire ci-après. On ne manquera pas d'y remarquer que sa grossière superstition considérait jusqu'à un certain point Notre-Dame de Cléry comme un être différent de Notre-Dame d'Embrun, pour laquelle il avait une dévotion toute particulière, et à qui il adressait souvent ses vœux.

--Douce Notre-Dame de Cléry, s'écria-t-il en joignant les mains et en se frappant la poitrine, bienheureuse mère de merci, toi qui es toute-puissante auprès de la Toute-Puissance, prends pitié de moi, pauvre pécheur. Il est vrai que je t'ai un peu négligée pour ta bienheureuse sœur d'Embrun; mais je suis roi, mon pouvoir est grand, ma richesse sans bornes; et si elle ne suffisait pas, j'imposerais une double gabelle sur mes sujets, plutôt que de ne pas vous payer mes dettes à toutes deux. Ouvre ces portes de fer; comble ces larges fossés, tire-moi de ce danger pressant comme une mère qui conduit son enfant. Si j'ai donné à ta sœur le commandement de mes gardes, tu auras la grande et riche province de Champagne, dont les vignobles verseront l'abondance dans ton couvent. J'avais promis cette province à mon frère Charles; mais il est mort, comme tu le sais, empoisonné par ce méchant abbé d'Angely, que je punirai si la vie m'est laissée; je l'avais déjà promis, mais pour cette fois je tiendrai ma parole. Si j'ai eu quelque connaissance de ce crime, sois bien sûre, ma très-chère patronne, que c'était parce que je ne voyais pas de meilleur moyen pour réprimer les mécontens dans mon royaume. Ne porte pas cette vieille dette à mon compte; mais sois ce que tu as toujours été, douce, bonne, flexible aux prières. Sainte Mère de Dieu, intercède auprès de ton fils pour qu'il me pardonne tous mes péchés passés, et celui, qui n'en _est qu'un bien __petit_, qu'il faut que je commette cette nuit. Ce n'est pas même un péché, chère Notre-Dame de Cléry: non, ce n'en est pas un, c'est un acte de justice privée; car le scélérat est le plus grand imposteur qui ait jamais versé le mensonge dans l'oreille d'un prince; et d'ailleurs il a du penchant pour l'infâme hérésie des Grecs. Il n'est pas digne de ta protection: abandonne-le-moi, et regarde comme une bonne œuvre ce que je vais faire, car c'est un nécromancien et un sorcier, qui ne mérite pas que tu t'occupes de lui; un chien dont la vie ne doit pas être de plus d'importance à tes yeux que l'extinction d'une étincelle qui tombe de la mèche d'une chandelle, ou qui saute du feu. Ne songe pas à cette bagatelle, bonne et douce Notre-Dame; ne pense qu'aux moyens de me sauver de ce danger. Je te donne ma parole royale, devant ta bienheureuse image, que je te tiendrai ma promesse relativement au comté de Champagne; et ce sera la dernière fois que je t'importunerai pour quelque affaire de sang, vu que tu as le cœur si compatissant et si tendre[74].

Après avoir fait ce compromis extraordinaire avec l'objet de son culte, Louis récita avec tous les signes extérieurs d'une vive dévotion, les sept Psaumes de la Pénitence, un certain nombre d'_ave_, et d'autres prières spécialement consacrées à la Vierge. Il se releva ensuite, persuadé qu'il avait mis de son côté l'intercession de la Mère de Dieu; d'autant plus, comme il ne manqua pas d'en faire la réflexion politique, que la plupart des péchés pour lesquels il avait imploré sa médiation en d'autres circonstances étaient d'un caractère tout différent, et que, par conséquent, Notre-Dame de Cléry ne devait pas le regarder comme un meurtrier habituel et endurci; ce qu'auraient pu faire les autres saints qu'il avait pris plus souvent pour confidens de ce genre de crime.

Après avoir ainsi purgé sa conscience, ou plutôt l'avoir blanchie comme un sépulcre, le roi ouvrit la porte de sa chambre et appela le Balafré.

--Mon brave, lui dit-il, tu m'as servi long-temps, et tu n'as eu que bien peu d'avancement. Je suis ici dans une circonstance où j'ai devant les yeux la mort aussi-bien que la vie, et je ne voudrais pas mourir sans payer, autant que les saints m'en laissent le pouvoir, les dettes de ma reconnaissance, en laissant un ami sans récompense et un ennemi sans punition. Or, j'ai un ami à récompenser, et c'est toi; et un ennemi à punir, c'est ce scélérat, ce traître infâme, ce Galeotti, qui par ses impostures et ses mensonges spécieux m'a livré au pouvoir de mon ennemi mortel, comme un boucher conduit un agneau à la tuerie.

--Je l'appellerai en défi, répondit le Balafré; le duc de Bourgogne est trop ami des gens d'épée pour nous refuser un champ clos et un espace raisonnable; et si Votre Majesté vit assez long-temps, et qu'elle jouisse d'assez de liberté, elle me verra soutenir sa querelle et la venger de ce philosophe autant qu'elle peut le désirer.

--Je connais ta bravoure et ton dévouement à mon service; mais ce traître connaît parfaitement le maniement des armes, et je ne voudrais pas risquer ta vie, mon brave.

--N'en déplaise à Votre Majesté, je ne serais point brave, Sire, si j'hésitais à faire face à un homme plus redoutable que lui. Il serait beau vraiment que moi, qui ne sais ni lire ni écrire, j'eusse peur d'un gros lourdaud qui n'a presque fait que cela toute sa vie!

--N'importe: notre bon plaisir n'est pas que tu hasardes ta vie, Balafré. Ce traître va arriver ici par notre ordre; tu n'as besoin que de t'approcher de lui, et de le frapper sous la cinquième côte. Tu m'entends?