Chapter 31
Ainsi parlait Quentin en cherchant à cacher sous un air de feinte indifférence l'angoisse secrète qui le déchirait; comme le malheureux criminel, condamné à mort, affecte une fermeté qui est bien loin de son cœur, quand il demande si l'ordre de son exécution est arrivé.
--Non, Durward, non, répondit la comtesse en se redressant sur sa selle; tout le pouvoir du duc de Bourgogne ne suffira pas pour avilir jusqu'à ce point une fille de la maison de Croye. Il peut saisir mes terres et mes fiefs, m'enfermer dans un couvent, mais c'est tout ce que j'ai à craindre de lui; et je souffrirais des maux encore plus grands, avant de consentir à donner ma main à ce Campo Basso.
--Des maux encore plus grands! répéta Quentin; et peut-on avoir à supporter de plus grands maux que la perte de ses biens et de sa liberté? Ah! réfléchissez-y bien, tandis que le ciel permet que vous respiriez encore un air libre, tandis que vous avez près de vous un homme qui hasardera sa vie pour vous conduire en Allemagne, en Angleterre, même en Écosse; et dans tous ces pays vous trouverez de généreux protecteurs. Ne renoncez donc pas si promptement à la liberté, au don du ciel le plus précieux! Ah! qu'un poète de mon pays a eu bien raison de dire:
La liberté, noble trésor! Seule embellit l'existence mortelle; Au plaisir elle ajoute encor. On vit heureux et riche en vivant avec elle; Richesse, bonheur et santé,
Vous nous dites adieu quand fuit la liberté.
Elle écouta avec un sourire mélancolique cette tirade en l'honneur de la liberté, et dit, après un moment d'intervalle:--La liberté n'existe que pour l'homme: la femme doit toujours chercher un protecteur, puisque la nature l'a rendue incapable de se défendre elle-même. Et où en trouverai-je un? Sera-ce le voluptueux Édouard d'Angleterre? l'ignoble Wenceslas d'Allemagne, qui sans cesse est gorgé de vin? En Écosse, peut-être? Ah! Durward! si j'étais votre sœur et que vous pussiez m'assurer un asile dans quelque vallée paisible, au milieu de ces montagnes que vous vous plaisez à décrire; un asile où l'on voudrait me permettre, soit par charitée, soit pour le peu de joyaux qui me restent, de mener une vie tranquille, et d'oublier le rang auquel j'étais destinée; si vous pouviez m'assurer la protection de quelque dame honorable de votre pays, de quelque noble baron dont le cœur serait aussi fidèle que son épée, ce serait une perspective qui pourrait mériter que je bravasse la censure du monde en prolongeant mon voyage.
Elle prononça ces mots d'une voix presque défaillante, et avec un accent de tendresse et de sensibilité si touchant, que Durward en éprouva une joie qui pénétra jusqu'au fond de son cœur. Il hésita un instant avant de répondre, cherchant à la hâte en lui-même s'il pourrait lui procurer un asile sûr et honorable en Écosse; mais il ne put fermer les yeux à cette triste vérité, qu'il commettrait un acte de bassesse et de cruauté, s'il l'engageait à une telle démarche sans avoir aucun moyen de la protéger ensuite efficacement.
--Madame, lui dit-il enfin, j'agirais contre mon honneur et contre les lois de la chevalerie, si je vous laissais former aucun projet qui aurait pour base l'idée que je pourrais vous offrir en Écosse quelque autre protection que celle de l'humble bras qui vous est tout dévoué. À peine sais-je si mon sang coule dans les veines d'un seul autre habitant de mon pays natal. Le chevalier d'Innerquuharity prit d'assaut notre château pendant une nuit affreuse qui vit périr tout ce qui portait mon nom. Si je retournais en Écosse, mes ennemis féodaux sont nombreux et puissans; je suis seul et sans protecteurs, et quand le roi voudrait me rendre justice, il n'oserait, pour redresser les torts d'un simple individu, mécontenter un chef qui marche à la tête de cinq cents cavaliers.
--Hélas! dit la comtesse, il n'existe donc pas dans le monde entier un coin où l'on soit à l'abri de l'oppression, puisqu'on la voit déployer ses fureurs sur des montagnes sauvages qui offrent si peu d'attrait à la cupidité, aussi-bien que dans nos plaines riches et fertiles.
--C'est une triste vérité, répondit Durward, et je n'oserais vous la déguiser; ce n'est guère que la soif du sang et le désir de la vengeance qui arment nos clans les uns contre les autres; et les Ogilvies présentent en Écosse les mêmes scènes d'horreur que de la Marck et ses brigands offrent en ce pays.
--Ne parlons donc plus de l'Écosse, dit Isabelle avec un ton d'indifférence réelle ou affectée, qu'il n'en soit plus question. Dans le fait, je n'en ai parlé que par plaisanterie, pour voir si vous oseriez réellement me recommander comme un asile sûr celui des royaumes de l'Europe où il règne le plus de troubles. C'était une épreuve de votre sincérité, sur laquelle je vois avec plaisir qu'on peut compter, même quand on met le plus fortement en jeu le sentiment qui vous anime le plus, l'amour de votre patrie. Ainsi donc, encore une fois, je ne chercherai d'autre protection que celle de quelque honorable baron, feudataire du duc Charles, entre les mains duquel je suis résolue de me livrer.
--Mais que ne vous rendez-vous plutôt sur vos domaines, dans votre château fort, comme vous en formiez le projet en sortant de Tours? Pourquoi ne pas appeler à votre défense les vassaux de votre père, et traiter avec le duc de Bourgogne, au lieu de vous rendre à lui? Vous trouverez bien des cœurs qui combattront vaillamment pour votre défense; j'en connais un du moins qui perdrait volontiers la vie pour en donner l'exemple.
--Hélas! ce projet, suggestion de l'artificieux Louis, et qui, comme tous ceux qu'il a jamais formés, avait pour but son intérêt plutôt que le mien, est devenu impraticable par suite de la trahison du perfide Zamet Hayraddin, qui en a donné connaissance au duc de Bourgogne. Il a jeté mon parent dans une prison, et mis garnison dans mes châteaux. Toute tentative que je pourrais faire ne servirait qu'à exposer mes vassaux à la vengeance du duc Charles; et pourquoi ferais-je couler plus de sang qu'on n'en a déjà répandu pour une cause qui en est si peu digne?--Non, je me soumettrai à mon souverain comme une vassale obéissante, en tout ce qui ne compromettra pas la liberté que je prétends avoir de me choisir un époux. Et je m'y détermine d'autant plus aisément, que je présume que ma tante, la comtesse Hameline, qui m'a conseillé la première, et qui m'a même pressée de prendre la fuite, a déjà pris elle-même ce parti sage et honorable.
--Votre tante! répéta Quentin, à qui ces derniers mots rappelèrent des idées auxquelles la jeune comtesse était étrangère, et qu'une suite rapide de dangers et d'événemens qui exigeaient toute son attention avait bannies de sa propre mémoire.
--Oui, reprit Isabelle; ma tante, la comtesse Hameline de Croye. Savez-vous ce qu'elle est devenue? Je me flatte qu'elle est maintenant sous la protection de la bannière de Bourgogne. Vous gardez le silence. En savez-vous quelque chose?
Cette question, faite d'un ton d'intérêt et d'inquiétude, obligea Durward à lui dire une partie de ce qu'il savait du sort de la comtesse Hameline. Il lui apprit la manière dont il avait été averti de la suivre, lors de sa fuite de Schonwaldt, fuite dans laquelle il ne doutait pas que sa nièce ne l'accompagnât; la découverte qu'il avait faite qu'Isabelle n'était pas du voyage; son retour au château, et l'état dans lequel il l'avait trouvée. Mais il ne lui dit rien du motif qu'il était évident que sa tante avait en vue en partant de Schonwaldt, ni du bruit qui courait qu'elle avait été livrée entre les mains de Guillaume de la Marck; sa délicatesse lui imposant le silence sur le premier objet, et ses égards pour la sensibilité de sa compagne, dans un moment où elle avait besoin de toutes ses forces physiques et morales, l'empêchant de l'alarmer par le récit d'un fait dont il n'était informé que par une vague rumeur.
Ce récit, quoique dépouillé de ces circonstances importantes, fit une forte impression sur Isabelle, qui, après avoir gardé quelque temps le silence, dit d'un ton de froideur et de mécontentement:
--Et ainsi vous avez laissé ma malheureuse tante dans une forêt, à la merci d'un vil Bohémien et d'une perfide femme de chambre! Cette pauvre tante! Elle avait coutume de vanter votre fidélité!
--Si j'avais agi différemment, madame, répondit Quentin un peu piqué, et non sans raison, de la manière dont Isabelle semblait envisager sa conduite, quel aurait été le sort d'une personne au service de laquelle j'étais plus particulièrement dévoué? Si je n'avais pas laissé la comtesse Hameline de Croye entre les mains de ceux qu'elle avait elle-même choisis pour conseillers, la comtesse Isabelle ne serait-elle pas en ce moment au pouvoir de Guillaume de la Marck, du Sanglier des Ardennes?
--Vous avez raison, dit Isabelle en reprenant son ton ordinaire; et moi qui ai retiré tout l'avantage d'un dévouement si généreux, j'ai été coupable d'une noire ingratitude envers vous. Mais ma malheureuse tante! et cette misérable Marton, à qui elle accordait tant de confiance et qui la méritait si peu. C'est elle qui a introduit près de ma tante les deux Maugrabins, Zamet et Hayraddin, dont les prétendues connaissances en astrologie avaient obtenu un grand ascendant sur son esprit. C'est encore elle qui, en appuyant sur leurs prédictions, lui a fait concevoir--je ne sais de quel terme me servir,--des illusions, relativement à un mariage, à des amans; ce que son âge rendait invraisemblable et presque honteux. Je ne doute pas que ce ne soit l'astucieux Louis qui nous ait environnées de ces traîtres, dès l'origine, pour nous déterminer à nous réfugier à sa cour, ou plutôt à nous mettre sous sa puissance. Et après que nous eûmes fait cet acte d'imprudence, de quelle manière ignoble, indigne d'un roi, d'un chevalier, d'un homme bien né, a-t-il agi envers nous! Vous en avez été vous-même témoin, Durward. Mais ma pauvre tante! que croyez-vous qu'elle devienne?
Cherchant à lui donner des espérances qu'il avait à peine lui-même, Quentin lui répondit que la passion dominante de ces misérables était la cupidité; que Marton, quand il avait quitté la comtesse Hameline, semblait vouloir la protéger; qu'enfin il était difficile de concevoir quel but Hayraddin pourrait se proposer en assassinant ou maltraitant une prisonnière dont il devait espérer de tirer une bonne rançon, s'il la respectait.
Pour détourner les pensées d'Isabelle de ce sujet mélancolique, Quentin lui raconta la manière dont il avait découvert, pendant la nuit qu'elle avait passée au couvent près de Namur, la trahison projetée par leur guide, qui lui paraissait le résultat d'un plan concerté entre le roi de France et Guillaume de la Marck. La jeune comtesse frémit d'horreur; et revenant à elle, elle s'écria:--Je rougis de ma faiblesse; j'ai sans doute péché en me permettant de douter assez de la protection des saints pour croire un instant qu'un projet si cruel, si vil, si déshonorant, pût s'accomplir, tandis qu'il existe dans le ciel des yeux ouverts sur les misères humaines, et qui en prennent pitié. C'est un plan auquel il ne suffit pas de penser avec crainte et horreur; il faut le regarder comme une trahison infâme et abominable dont le succès était impossible. Croire qu'elle aurait pu réussir, ce serait se rendre coupable d'athéisme. Mais je vois clairement à présent pourquoi cette hypocrite de Marton cherchait souvent à semer des germes de petites jalousies et de légers mécontentemens entre ma pauvre tante et moi; pourquoi, en prodiguant des flatteries à celle de nous près de qui elle se trouvait, elle y mêlait toujours tout ce qui pouvait lui inspirer des préventions contre celle qui était absente. Et cependant j'étais bien loin de m'imaginer qu'elle réussirait à décider une parente qui naguère m'était si attachée, à m'abandonner à Schonwaldt quand elle trouva le moyen de s'en échapper.
--Ne vous en parla-t-elle donc pas? demanda Quentin.
--Non, répondit Isabelle; elle me dit seulement de faire attention à ce que Marton me dirait. À la vérité le jargon mystérieux du misérable Hayraddin, avec qui elle avait eu ce jour-là même une longue et secrète conférence, avait tellement tourné la tête de ma pauvre tante, elle venait de me tenir des discours si étranges et si inintelligibles, que la voyant dans cette humeur, je ne jugeai pas à propos de lui demander aucune explication. Il était pourtant bien cruel de m'abandonner ainsi!
--Je ne crois pas que la comtesse Hameline ait été coupable d'une telle cruauté, dit Quentin; car au milieu des ténèbres, et dans un moment où la plus grande hâte était indispensable, je suis convaincu qu'elle se croyait accompagnée de sa nièce, et cela aussi fermement que moi-même, qui, trompé par le costume et la taille de Marton, croyais suivre les deux dames de Croye, et surtout, ajouta-t-il en baissant la voix, mais en appuyant sur l'accent de ces dernières paroles,--mais surtout celle sans laquelle tous les trésors de l'univers n'auraient pu me déterminer à quitter Schonwaldt en ce moment.
Isabelle baissa la tête, et parut à peine avoir remarqué le ton exalté avec lequel Quentin venait de parler. Mais elle fixa de nouveau les yeux sur lui quand il commença à parler de la politique tortueuse de Louis, et il ne leur fut pas difficile, au moyen de quelques explications mutuelles, de s'assurer que les deux frères bohémiens et Marton, leur complice, avaient été les agens de ce monarque astucieux, quoique Zamet, le frère aîné, avec une perfidie particulière à sa race, eût essayé de jouer un double rôle, et en eût reçu le châtiment.
Se livrant ainsi aux épanchemens d'une confiance réciproque, et oubliant la singularité de leur situation et les dangers auxquels ils étaient encore exposés, nos deux voyageurs marchèrent plusieurs heures, et ils ne s'arrêtèrent que pour donner quelque repos à leurs chevaux, dans un hameau écarté où les conduisit leur guide, qui se comporta, sous tous les rapports, en homme doué de bon sens et de discrétion, comme il en avait donné la preuve en se tenant à quelque distance pour ne pas mettre obstacle à la liberté de leur entretien.
Cependant la distance artificielle que les usages de la société établissaient entre les deux amans, car nous pouvons maintenant leur donner ce nom, semblait diminuer ou même disparaître, par suite des circonstances dans lesquelles ils se trouvaient. Si la comtesse avait un rang plus élevé, si sa naissance lui avait donné des droits à une fortune qui ne souffrait aucune comparaison avec celle d'un jeune homme ne possédant que son épée, il faut aussi faire attention que pour le moment elle était aussi pauvre que lui, et qu'elle devait sa sûreté, sa vie et son honneur à sa présence d'esprit, à sa valeur et à son dévouement. Ils ne parlaient pourtant pas d'amour; car quoique Isabelle, le cœur plein de confiance et de gratitude, eut pu lui pardonner une telle déclaration, la langue de Quentin était retenue autant par sa timidité naturelle que par un sentiment d'honneur chevaleresque qui lui aurait reproché d'abuser indignement de la situation de la jeune comtesse, s'il en eût profité pour se permettre d'exprimer ses sentimens sans contrainte.
Ils ne parlaient donc pas d'amour; mais, il était impossible qu'ils n'y pensassent pas chacun de leur côté, et ils se trouvaient ainsi placés, l'un à l'égard de l'autre, dans cette situation où les sentimens d'une tendresse mutuelle se comprennent plus aisément qu'ils ne s'expriment. Cette situation permet une sorte de liberté, laisse quelques incertitudes, forme souvent les heures les plus délicieuses de la vie humaine, et fréquemment en amène de plus longues, troublées par le désappointement, l'inconstance et tous les chagrins qui suivent un espoir trompé et un attachement non payé de retour.
Il était deux heures après midi quand leur guide, le visage pâle et d'un air consterné, les alarma en leur annonçant qu'ils étaient poursuivis par une troupe _schwartzreiters_ de Guillaume de la Marck. Ces soldats, ou pour mieux dire ces bandits, étaient levés dans les cercles de la Basse-Allemagne, et ressemblaient aux lansquenets sous tous les rapports, si ce n'est qu'ils remplissaient les fonctions de cavalerie légère. Pour soutenir le nom de _cavalerie noire_, et semer une nouvelle terreur dans les rangs de leurs ennemis, ils étaient ordinairement montés sur des chevaux noirs, portaient un uniforme de même couleur, et enduisaient même de noir toute leur armure, opération qui donnait souvent aussi cette couleur à leurs mains et à leur visage. Pour les mœurs et la férocité, les schwartzreiters étaient les dignes rivaux de leurs compagnons, les fantassins lansquenets. Quentin tourna la tête, et voyant s'élever dans le lointain, au bout d'une grande plaine qu'ils venaient de traverser, un nuage de poussière, en avant duquel une couple de cavaliers, précédant la troupe, couraient à toute bride, il dit à sa compagne:--Chère Isabelle, je n'ai d'autre arme qu'une épée; mais si je ne puis combattre pour vous, je puis fuir avec vous. Si nous pouvions gagner ces bois avant que ces cavaliers nous aient rejoints, nous trouverions aisément le moyen de leur échapper.
--Faisons-en la tentative, mon unique ami, répondit Isabelle en faisant prendre le galop à son cheval; et vous, mon brave garçon, dit-elle en s'adressant à Hans Glover, prenez une autre route, et ne partagez pas nos infortunes et nos dangers.
L'honnête Flamand secoua la tête, et répondit à cette généreuse exhortation:--_Nein; das geht nicht;_ et il continua de les suivre, tous trois courant vers le bois aussi vite que le leur permettaient leurs chevaux fatigués. De leur côté, les schwartzreiters qui les poursuivaient, doublèrent la vitesse de leur course en les voyant fuir. Mais malgré la fatigue de leurs chevaux, les fugitifs n'étant pas chargés d'une lourde armure, et pouvant par conséquent courir plus rapidement, gagnaient du terrain sur la troupe ennemie. Ils n'étaient qu'à environ un quart de mille du bois, quand ils en virent sortir une compagnie d'hommes d'armes qui marchaient sous la bannière d'un chevalier, et qui leur interceptaient le passage.
--À leur armure brillante, dit Isabelle, il faut que ce soient des Bourguignons. Mais n'importent qui ils soient, je me rendrai à eux plutôt que de tomber entre les mains des bandits sans foi ni loi qui nous poursuivent.
Un moment après, regardant l'étendard déployé, elle s'écria:--Je reconnais cette bannière au cœur fendu que j'y aperçois; c'est celle du comte de Crèvecœur, d'un noble seigneur bourguignon, c'est à lui que je me rendrai.
Durward soupira; mais quelle autre alternative restait-il? Combien se serait-il trouvé heureux, un instant auparavant, de pouvoir acheter la sûreté d'Isabelle, même à de pires conditions! Ils joignirent bientôt la troupe de Crèvecœur, qui avait fait halte pour reconnaître les schwartzreiters. La comtesse demanda à parler au chef; et le comte la regardant d'un air de doute et d'incertitude:--Noble comte, lui dit-elle, Isabelle de Croye, la fille de votre ancien compagnon d'armes, du comte Reinold de Croye, se rend à vous, et vous demande votre protection pour elle et pour ceux qui l'accompagnent.
--Et vous l'aurez, belle cousine, envers et contre tous, toujours sauf et excepté mon seigneur suzerain le duc de Bourgogne; mais ce n'est pas le moment d'en parler; ces misérables coquins ont fait une halte comme s'ils avaient dessein de disputer le terrain. Par saint George de Bourgogne! ils ont l'insolence d'avancer contre la bannière de Crèvecœur! Quoi! ces brigands ne seront-ils jamais réprimés! Damien, ma lance! Porte-bannière, en avant! Les lances en arrêt! Crèvecœur à la rescousse!
Poussant son cri de guerre, et suivi de ses hommes d'armes, le comte partit au grand galop pour charger les schwartzreiters.
CHAPITRE XXIV.
La Prisonnière.[67]
«Qu'on me secoure ou non, je me rends, chevalier; «Captive, j'en appelle à votre courtoisie. «Songez que quelque jour la fortune ennemie «Peut aussi, comme moi, vous rendre prisonnier.»
_Anonyme_.
L'ESCARMOUCHE entre les schwartzreiters et les hommes, d'armes de Crèvecœur dura à peine cinq minutes, tant les premiers furent promptement mis en déroute par les Bourguignons, qui avaient sur eux la supériorité des armes, des chevaux et de la valeur impétueuse. En moins de temps que nous ne venons de le dire, le comte, essuyant son épée sanglante sur la crinière de son cheval avant de la remettre dans le fourreau, revint sur la lisière de la forêt, où Isabelle était restée spectatrice du combat. Une partie de ses gens le suivaient, tandis que les autres étaient à la poursuite des fuyards.
--C'est une honte, dit-il, que les armes de gentilshommes et de chevaliers soient souillées du sang de ces vils pourceaux.
À ces mots il remit son épée dans le fourreau, et ajouta:--C'est un accueil un peu rude pour votre retour dans votre pays, ma jolie cousine; mais les princesses errantes doivent s'attendre à de pareilles aventures. Il n'est pas malheureux que je sois arrivé à temps; permettez-moi de vous assurer que les troupes noires n'ont pas plus de respect pour la couronne d'une comtesse que pour la coiffe d'une paysanne; et il me semble que vous n'aviez pas une longue résistance à espérer de votre suite.
--Avant tout, monseigneur le comte, répondit Isabelle, apprenez-moi si je suis prisonnière, et où vous allez me conduire.
--Vous savez bien, folle enfant, répondit Crèvecœur, comment je voudrais répondre à cette question. Mais vous et votre extravagante de tante, avec ses projets de mariage, vous avez fait depuis peu un tel usage de vos ailes, que je crains que vous ne deviez vous résigner à ne les déployer d'ici à quelque temps que dans une cage. Quant à moi, mon devoir, et c'en est un pénible, sera terminé quand je vous aurai conduite à la cour du duc, à Péronne; et c'est pourquoi je juge à propos de laisser le commandement, de ce détachement à mon neveu, le comte Étienne, tandis que je vous accompagnerai; car je pense que vous pourrez avoir besoin d'un intercesseur. J'espère que ce jeune étourdi s'acquittera de ses devoirs avec prudence.
--Avec votre permission, bel oncle, dit le comte Étienne, si vous doutez que je sois en état de commander vos hommes d'armes, vous pouvez rester avec eux, et je me chargerai d'être le serviteur et le gardien de la comtesse Isabelle de Croye.
--Sans doute, beau neveu, lui répondit son oncle, c'est renchérir sur mon projet; mais je l'aime autant tel que je l'ai conçu. Faites donc bien attention que votre affaire ici n'est pas de donner la chasse à ces pourceaux noirs, occupation pour laquelle vous paraissiez tout a l'heure avoir une vocation spéciale, mais de me rapporter des nouvelles certaines de ce qui se passe dans le pays de Liège, afin que nous sachions ce qu'il faut penser de tous les bruits qu'on fait courir. Que dix de nos lances me suivent; les autres resteront sous ma bannière, et vous en prendrez le commandement.
--Un instant, cousin Crèvecœur, dit la comtesse; en me rendant prisonnière, permettez-moi de stipuler la sûreté de ceux qui m'ont protégée dans mes infortunes. Qu'il soit permis à ce brave jeune homme, mon guide fidèle, de retourner librement dans sa ville de Liège.
Les yeux pénétrans de Crèvecœur se fixèrent un instant sur la figure honnête et paisible de Glover.--Ce brave garçon, dit-il alors, ne paraît pas avoir des dispositions redoutables. Il accompagnera mon neveu aussi loin qu'il s'avancera sur le territoire de Liège, et sera ensuite libre d'aller où il voudra.
--Ne manquez pas de me rappeler au souvenir de la bonne Gertrude, dit la comtesse à son guide; et priez-la, ajoutât-elle en détachant de son cou un collier de perles, de porter ceci en mémoire de sa malheureuse amie.
Le bon Glover prit le collier, et baisa assez gauchement, mais avec une sincère affection, la belle main qui avait trouvé ce moyen délicat de récompenser la peine qu'il avait prise et les dangers auxquels il s'était exposé.