Quentin Durward

Chapter 30

Chapter 303,913 wordsPublic domain

Pour la première fois depuis qu'ils étaient entrés dans la salle qui venait d'être témoin d'un meurtre abominable, Quentin se hasarda à adresser la parole à la jeune comtesse, en lui demandant comment elle se trouvait.

--Bien, bien, répondit-elle avec le langage laconique de l'effroi; parfaitement bien.--Ne vous arrêtez pas pour me faire une seule question. Ne perdons pas un instant; fuyons, fuyons.

Tout en parlant ainsi, elle s'efforçait d'accélérer le pas, mais avec si peu de succès qu'elle serait tombée d'épuisement si Durward ne l'eût soutenue. Avec la tendresse d'une mère qui veut mettre son enfant hors de danger, le jeune Écossais la prit entre ses bras pour la porter; et tandis qu'elle lui passait le bras autour du cou, sans autre pensée que le désir de se sauver, il n'aurait pas voulu avoir couru cette nuit un péril de moins, puisque telle en était la conclusion.

L'honnête bourguemestre, de son côté, était soutenu et presque traîné par son fidèle conseiller Peterkin et un autre de ses ouvriers; ce fut ainsi qu'ils arrivèrent hors d'haleine sur les bords de la Meuse, ayant rencontré, chemin faisant, plusieurs troupes d'habitans de Liège, qui désiraient savoir quelle était la situation des choses à Schonwaldt, et s'il était vrai, comme le bruit commençait à s'en répandre, qu'une querelle s'était élevée entre les vainqueurs.

Se débarrassant de ces curieux importuns aussi-bien qu'ils le purent, ils réussirent enfin, grâce à Peterkin et à quelques-uns de ses compagnons, à se procurer une barque, et ils purent jouir par ce moyen d'un repos dont avait grand besoin Isabelle, qui continuait à rester presque sans mouvement dans les bras de son libérateur. Ce retour du calme n'était pas moins nécessaire au bon bourguemestre, qui, après avoir fait quelques remerciemens sans suite à Durward, commença une longue harangue adressée à Peterkin, sur le courage dont il avait fait preuve, la bienfaisance qu'il avait montrée, et les périls sans nombre auxquels ces deux vertus l'avaient exposé tant en cette occasion qu'en plusieurs autres.

--Peterkin, lui dit-il en reprenant le même chapitre que la veille, si j'avais eu le cœur moins brave, je ne me serais pas opposé à ce que les bourgeois de Liège payassent le vingtième quand tous les autres y consentaient. Un cœur moins brave ne m'aurait pas conduit à cette bataille de Saint-Tron, où un homme d'armes du Hainaut me renversa d'un coup de lance dans un fossé rempli de boue, et d'où ni ma bravoure ni mes efforts ne purent me tirer avant la fin de la bataille. Et n'est-ce pas encore mon courage qui m'a fait mettre, la nuit dernière, un corselet devenu trop étroit et dans lequel j'aurais été étouffé sans l'aide de ce brave jeune homme dont le métier est de se battre, à quoi je lui souhaite beaucoup de plaisir? Et quant à ma bonté de cœur, Peterkin, elle m'a rendu pauvre, c'est-à-dire elle m'aurait rendu pauvre, si je n'avais été passablement nanti des biens de ce misérable monde. Et Dieu sait dans quel embarras je puis encore me trouver avec des dames, des comtesses, des secrets à garder. Tout cela peut me coûter la moitié de ma fortune, et mon cou par-dessus le marché.

Quentin ne put garder le silence plus long-temps, et il l'assura que s'il courait quelques dangers ou faisait quelques pertes à cause de la jeune dame alors sous sa protection, elle s'empresserait de l'en dédommager par sa reconnaissance et par toutes les indemnités possibles.

--Grand merci, monsieur l'archer, grand merci, répondit le citoyen de Liège; mais qui vous a dit que je demande à être indemnisé pour m'être acquitté du devoir d'un honnête homme? Je regrettais seulement qu'il pût m'en coûter quelque chose de manière ou d'autre; et j'espère qu'il m'est permis de parler ainsi à mon lieutenant, sans reprocher à personne les pertes et les dangers que je puis encourir.

Quentin conclut de ce discours que le syndic était du nombre de ces gens qui se paient, en murmurant et en grondant, des services qu'ils rendent aux autres, et dont le seul motif, en se plaignant ainsi, est de donner une plus haute idée de ce qu'ils ont pu faire. Il garda donc un silence prudent, et permit au bourguemestre de s'étendre tout à son aise sur les pertes et les dangers auxquels il s'était exposé et s'exposait encore en ce moment, par suite de son zèle pour le bien public et de sa bienfaisance désintéressée pour ses semblables; sujet qui le conduisit jusqu'à la porte de sa maison.

La vérité était que l'honnête citoyen sentait qu'il avait perdu un peu de son importance en laissant figurer un jeune étranger au premier rang pendant la crise qui venait d'avoir lieu au château de Schonwaldt; et quelque enchanté qu'il eût été, dans le moment, de l'effet qu'avait produit l'intervention de Durward, cependant, en y réfléchissant, il sentait le tort que devait en souffrir sa réputation de courage, et il s'efforçait d'en obtenir une compensation, en exagérant les droits qu'il avait à la reconnaissance du pays en général, de ses amis en particulier, et plus spécialement encore à celle de la jeune comtesse et de son protecteur.

Mais lorsque la barque se fut arrêtée au bout du jardin, et qu'avec l'aide de Peterkin il eut mis le pied sur la rive, on aurait dit que le sol du terrain qui lui appartenait avait la vertu de dissiper tout à coup ses sentimens de jalousie et d'amour-propre blessé, et de changer le démagogue mécontent de s'être vu éclipsé, en ami serviable, bon et hospitalier. Il appela à haute voix Trudchen, qui parut sur-le-champ, car la crainte et l'inquiétude avaient presque entièrement banni le sommeil des murs de Liège pendant cette nuit désastreuse. Trudchen fut chargée de donner tous ses soins à la belle étrangère, qui avait à peine l'usage de ses sens; et la bonne fille du digne syndic, admirant les charmes de la jeune comtesse et prenant pitié de l'affliction dans laquelle elle paraissait plongée, s'acquitta de ce devoir hospitalier avec le zèle et l'affection d'une sœur. Quelque tard qu'il fût, et quelque fatigué que parût Pavillon, ce ne fut pas sans difficulté que Quentin échappa à un flacon de vin précieux, aussi vieux que la bataille d'Azincourt; et il aurait été obligé d'en prendre sa part, sans l'arrivée de la maîtresse de la maison, que les cris redoublés de Pavillon pour obtenir les clefs de la cave firent sortir de sa chambre à coucher. C'était une petite femme ronde, qui paraissait avoir été assez bien dans son temps; mais qui, depuis plusieurs années, se faisait particulièrement remarquer par un nez rouge et pointu, une voix aigre, une détermination bien prononcée de tenir son mari sous une discipline sévère dans sa maison, en compensation de l'autorité qu'il exerçait quand il en était dehors.

Dès qu'elle apprit la nature du débat qui avait eu lieu entre son mari et son hôte, elle déclara positivement que le premier, bien loin d'avoir besoin de prendre du vin, n'en avait déjà que trop bu; et au lieu de se servir, comme il le désirait, d'aucune des clefs dont un gros trousseau était suspendu à sa ceinture par une chaîne d'argent, elle lui tourna le dos sans cérémonie, et conduisit Durward dans un appartement propre, si bien meublé, si bien garni du commode et de l'utile, qu'il n'en avait pas encore vu qui pût lui être comparé, tant les riches Flamands l'emportaient, à cette époque, non-seulement sur les pauvres et grossiers Écossais, mais sur les Français eux-mêmes, pour tous les agrémens de la vie domestique.

CHAPITRE XXIII.

La Fuite.

«...Parlez, dites-moi de partir; «Vous me verrez tenter jusques à l'impossible, «Le tenter, et bien plus; je prétends réussir. «...... «...... «Marchez, et je vous suis--dans l'ardeur qui m'enflamme «Je me sens prêt à tout......»

SHAKSPEARE. _Jules César_.

EN dépit d'un mélange de crainte, de doute, d'inquiétude, et de toutes les autres passions qui l'agitaient, les fatigues de la journée précédente avaient tellement épuisé les forces de notre jeune Écossais, qu'il dormit d'un profond sommeil, et ne s'éveilla qu'assez tard le lendemain, à l'instant où son digne hôte entrait dans sa chambre le front chargé de soucis.

Il s'assît près du lit de Quentin, et commença un long discours assez peu clair sur les devoirs domestiques des personnes mariées, et principalement sur le pouvoir respectable et la suprématie légitime que le mari devait maintenir toutes les fois qu'il se trouvait d'un avis opposé à celui de sa femme.

Quentin l'écoutait avec quelque inquiétude; il savait que les maris, comme les autres puissances belligérantes, étaient quelquefois disposés à chanter un _Te Deum_, plutôt pour cacher une défaite que pour célébrer une victoire; et il se hâta de s'en assurer plus positivement en lui disant qu'il espérait que son arrivée chez lui n'avait occasionné aucun embarras à la maîtresse de la maison.

--Embarras! répondit le bourguemestre; non. Il n'y a pas de femme qui puisse être prise moins à l'improviste que la mère Mabel, elle est toujours charmée de voir ses amis; elle a toujours, Dieu merci, un appartement tout prêt et un garde-manger bien garni. C'est la femme du monde la plus hospitalière; seulement, c'est dommage qu'elle ait un caractère tout particulier.

--En un mot, notre séjour ici lui est désagréable, dit Quentin en se levant à la hâte et en commençant à s'habiller. Si j'étais sûr que cette jeune dame fût en état de voyager après les horreurs de la nuit dernière, nous n'ajouterions pas à nos torts en restant ici un moment de plus.

--C'est précisément ce qu'elle a dit elle-même à la mère Mabel, dit Pavillon, et j'aurais voulu que vous eussiez vu les couleurs qui lui montaient aux joues pendant qu'elle lui parlait ainsi. Une laitière qui a patiné cinq milles contre le vent, pour venir au marché, n'est qu'un lis en comparaison. Je ne suis pas surpris que la mère Mabel en soit un peu jalouse. Pauvre chère âme!

--La jeune dame a-t-elle donc déjà quitté son appartement? demanda Durward en continuant sa toilette avec une double précipitation.

--Oui vraiment, et elle désire vous voir pour déterminer quel chemin vous prendrez, puisque vous êtes tous deux décidés à partir. Mais j'espère que vous ne partirez qu'après le déjeuner.

--Pourquoi, ne m'avez-vous pas dit tout cela plus tôt? s'écria Quentin avec impatience.

--Doucement! doucement! Je ne vous ai parlé que trop tôt, si vous vous démontez si vite. Cependant j'aurais encore autre chose à vous dire, si je vous voyais assez de patience pour m'écouter.

--Parlez, mein herr, parlez aussi promptement et aussi vite que vous le pourrez: je suis tout attention.

--Eh bien donc, je n'ai qu'un mot à vous dire; c'est que Trudchen, qui est aussi fâchée de se séparer de cette jeune et jolie dame que si c'était sa sœur, vous conseille de prendre un autre déguisement; car le bruit court dans la ville que les comtesses de Croye voyagent en habit de pèlerines, accompagnées d'un archer de la garde écossaise du roi de France; on ajoute que l'une d'elles a été amenée hier à Schonwaldt, comme nous venions d'en partir, par un Bohémien qui a assuré Guillaume de la Marck que vous n'étiez chargé d'aucun message ni pour lui, ni pour le bon peuple de Liège; que vous aviez enlevé la jeune comtesse, et que vous voyagiez avec elle comme son amoureux. Toutes ces nouvelles sont arrivées ce matin du château, et nous ont été annoncées à moi et aux autres conseillers, qui ne savent trop quel parti prendre; car quoique notre opinion soit que ce Guillaume de la Marck a été un peu trop brutal, tant avec l'évêque qu'avec nous, cependant on le regarde en général comme un brave homme au fond, c'est-à-dire quand il n'a pas trop bu, et comme le seul chef, dans le monde entier, qui puisse nous défendre contre le duc de Bourgogne; et moi-même, au point où en sont les choses, je suis à moitié convaincu que nous devons nous maintenir en bonne intelligence avec lui, car nous sommes trop avancés pour reculer.

Quentin ne fit ni reproches ni remontrances à Pavillon, parce qu'il vit que ce serait une peine inutile, et que le digne magistrat n'en persisterait pas moins, dans une résolution que lui avaient fait prendre sa soumission à sa femme et ses opinions comme homme de parti.--Votre fille a raison, lui dit-il; il faut que nous partions déguisés, et que nous partions à l'instant même. Nous pouvons, j'espère, compter que vous nous garderez le secret, et que vous nous fournirez les moyens de nous échapper?

--De tout mon cœur, répondit l'honnête citadin, qui, n'étant pas très-satisfait lui-même de la dignité de sa conduite, désirait trouver quelque moyen de se la faire pardonner;--de tout mon cœur! Je ne puis oublier que je vous ai dû la vie la nuit dernière, d'abord quand vous m'avez débarrassé de ce maudit pourpoint d'acier, et ensuite quand vous m'avez tiré d'un embarras bien pire encore, car ce Sanglier et ses marcassins sont des diables plutôt que des hommes: aussi je vous serai fidèle autant que la lame l'est au manche, comme disent nos couteliers, qui sont les plus habiles du monde. Allons, à présent que vous voilà habillé, suivez-moi par ici, et vous allez voir jusqu'à quel point j'ai confiance en vous.

En sortant de la chambre où Quentin avait couché, le syndic le conduisit dans le cabinet où il faisait lui-même tous ses paiemens. Quand ils y furent entrés, il enferma la porte aux verrous avec soin, jeta autour de lui un regard de précaution, ouvrit un cabinet dont la porte était cachée derrière la tapisserie, et dans lequel étaient plusieurs caisses de fer. Il en ouvrit une, pleine de guilders, et la mettant à la discrétion de Durward, il lui dit d'y prendre telle somme qu'il jugerait nécessaire pour ses dépenses et celles de sa compagne.

Comme l'argent que Quentin avait reçu en partant du Plessis était alors presque entièrement dépensé, il n'hésita pas à accepter une somme de deux cents guilders; et en agissant ainsi il déchargea d'un grand poids l'esprit de Pavillon, qui regarda ce prêt risqué volontairement comme une réparation du manque d'hospitalité que diverses considérations le forçaient en quelque sorte de commettre.

Ayant bien fermé la caisse, le cabinet, et la chambre qui contenait son trésor, le riche Flamand conduisit son hôte dans le salon, où il trouva la comtesse vêtue en fille flamande de la moyenne classe. Elle était pâle, mais, malgré les scènes de la nuit précédente, encore assez forte pour se mettre en route, et jouissant de toute sa présence d'esprit. Trudchen était seule auprès d'elle, s'occupant avec soin à mettre la dernière main au costume d'Isabelle, et lui donnant les instructions nécessaires pour qu'elle pût le porter sans avoir un air emprunté.

La comtesse tendit la main à Quentin, qui la baisa avec respect, et elle lui dit:--Monsieur Durward, il faut que nous quittions ces bons amis, de peur d'attirer sur eux une partie des maux qui m'ont poursuivie depuis la mort de mon père. Il faut que vous changiez d'habits et que vous me suiviez, à moins que vous ne soyez las de protéger une infortunée.

--Moi! moi! las de vous suivre! s'écria Quentin; je vous suivrai jusqu'au bout du monde; je vous défendrai contre tout l'univers; mais vous, vous-même, êtes-vous en état d'accomplir la tâche que vous entreprenez? Pouvez-vous, après les horreurs de la nuit dernière...?

--Ne les rappelez pas à ma mémoire, répondit la comtesse. Je ne m'en souviens que confusément, comme d'un songe affreux. Le digne évêque est-il sauvé?

--Je crois qu'il n'a rien à craindre, dit Quentin en faisant un signe de silence à Pavillon, qui semblait se disposer à commencer le récit horrible de la mort du prélat.

--Nous serait-il possible de le joindre? demanda Isabelle. A-t-il réuni quelques forces?

--Il n'a d'espérance que dans le ciel, répondit Durward. Mais en quelque lieu que vous désiriez vous rendre, je serai votre guide et votre garde; je ne vous abandonnerai jamais.

--Nous y réfléchirons, dit Isabelle; et après une pause d'un instant, elle ajouta:--Un couvent serait l'asile de mon choix; mais je crains que ce ne soit une bien faible défense contre mes persécuteurs.

--Hem! hem! dit le syndic; je ne pourrais en conscience vous conseiller de choisir un couvent dans les environs de Liège; car le Sanglier des Ardennes, brave chef d'ailleurs, allié fidèle et plein de bienveillance pour notre ville, a l'humeur un peu bourrue, et ne respecte guère les cloîtres, les couvens, les monastères. On dit qu'il y a une vingtaine de nonnes, c'est-à-dire de ci-devant nonnes, qui marchent avec sa compagnie...

--Préparez-vous à partir, monsieur Durward, et le plus promptement possible, dit Isabelle interrompant ces détails, puisque vous voulez bien encore veiller à ma sûreté.

Dès que le syndic et Quentin furent sortis, Isabelle commença à faire à Gertrude diverses questions relativement aux routes et à d'autres objets, avec tant de calme et de présence d'esprit, que la fille du bourguemestre ne put s'empêcher de s'écrier:--Je vous admire, madame; j'ai entendu parler du courage qu'ont montré quelques femmes; mais le vôtre me paraît au-dessus des forces de l'humanité.

--La nécessité, ma chère amie, répondit la comtesse, est la mère du courage comme de l'invention. Il n'y a pas long-temps, je m'évanouissais en voyant une goutte de sang tomber d'une égratignure. Eh bien! hier, j'en ai vu couler je puis dire des flots autour de moi, et cependant mes sens ne m'ont pas abandonnée, et j'ai conservé l'usage de toutes mes facultés. Ne croyez pourtant pas que cette tâche ait été facile, ajouta-t-elle en appuyant sur le bras de Gertrude une main tremblante, quoiqu'elle parlât d'une voix ferme:--la force, qui soutient mon cœur est comme une garnison assiégée par des milliers d'ennemis, et que la résolution la plus déterminée peut seule empêcher de capituler et de se rendre. Si ma situation était tant soit peu moins dangereuse; si je ne sentais pas que la seule chance qui me reste pour échapper à un sort pire que la mort est de conserver du sang-froid et de la présence d'esprit, je me jetterais en ce moment entre vos bras, Gertrude, et je soulagerais ma douleur par un torrent de larmes, les plus amères qu'on ait jamais versées.

--N'en faites rien, madame, répondit la Flamande compatissante; prenez courage; dites votre chapelet; mettez-vous sous la protection du ciel; et s'il a jamais envoyé un sauveur à quelqu'un près de périr, ce brave et hardi jeune homme doit être le vôtre. Il y a aussi quelqu'un sur qui j'ai quelque crédit, ajouta-t-elle en rougissant: n'en dites rien à mon père; mais j'ai dit à mon amoureux, Hans Glover, de vous attendre à la porte du côté de l'est, et de ne se remontrer à moi que pour m'apprendre qu'il vous a conduite en sûreté au-delà du territoire de Liège.

La comtesse ne put exprimer ses remerciemens à l'excellente fille qu'en l'embrassant tendrement; et Gertrude, lui rendant ses embrassemens avec une affection pleine de franchise, ajouta en souriant:--Ne vous inquiétez pas: si deux filles et deux amoureux qui leur sont tout dévoués ne peuvent réussir dans un projet de fuite et de déguisement, le monde n'est plus ce que j'entendis toujours dire qu'il était.

Une partie de ce discours rappela de vives couleurs sur les joues d'Isabelle, et l'arrivée soudaine de Quentin ne contribua nullement à les faire disparaître. Il était vêtu en paysan flamand de la première classe, ayant mis les habits des dimanches de Peterkin, qui prouva son zèle pour le jeune Écossais par la promptitude avec laquelle il les lui offrit, en jurant en même temps que, dût-on le tanner comme la peau d'un bœuf, il ne le trahirait jamais.

Deux excellens chevaux avaient été préparés, grâce aux soins actifs de la mère Mabel, qui réellement ne désirait aucun mal à la comtesse et à son écuyer, pourvu que leur départ écartât les dangers qu'elle craignait que leur présence n'attirât sur sa maison et sur sa famille. Elle les vit donc avec grand plaisir monter à cheval et partir, après leur avoir dit qu'ils trouveraient le chemin de la porte située du côté de l'orient, en suivant des yeux Peterkin, qui devait marcher devant eus pour leur servir de guide, mais sans avoir l'air d'avoir aucune communication avec eux.

Dès que ces hôtes furent partis, la mère Mabel saisit cette occasion pour faire une longue remontrance à Trudchen sur la folie de lire des romans; car c'était ainsi que les belles dames de la cour étaient devenues si hardies et si dévergondées, qu'au lieu d'apprendre à conduire honnêtement une maison, il fallait qu'elles apprissent à monter à cheval, et qu'elles courussent le pays, sans autre suite qu'un écuyer fainéant, un page libertin, ou un coquin d'archer étranger, au risque de leur santé, au détriment de leur fortune, et au préjudice irréparable de leur réputation.

Gertrude écouta tout cela en silence et sans y répondre; mais, vu son caractère, il est permis de douter qu'elle en tirât des conclusions conformes à celles que sa mère désirait lui inculquer.

Cependant nos voyageurs étaient arrivés à la porte orientale de la ville, après avoir traversé des rues remplies d'une foule de gens heureusement trop occupés des nouvelles du jour et des événemens politiques pour faire attention à un couple dont l'extérieur n'offrait rien de bien remarquable. Les gardes les laissèrent passer en vertu d'une permission que Pavillon leur avait obtenue, mais au nom de son collègue Rouslaer, et ils prirent congé de Peterkin Geislaer, en se souhaitant réciproquement, en peu de mots, toutes sortes de prospérités. Presque au même instant, un jeune homme vigoureux, monté sur un bon cheval gris, vint les joindre, et se fit connaître à eux comme Hans Glover, l'amoureux de Trudchen Pavillon. C'était un jeune homme à bonne figure flamande, ne brillant point par l'intelligence, annonçant plus de bonté de cœur et d'enjouement que d'esprit; et, comme la comtesse Isabelle ne put s'empêcher de le penser, peu digne de l'affection de la généreuse Gertrude. Il parut cependant désirer de concourir de tout son pouvoir aux vues bienfaisantes de la fille du bourguemestre; car après avoir salué respectueusement la comtesse, il lui demanda sur quelle route elle désirait qu'il la conduisît.

--Conduisez-moi, lui répondit-elle, vers la ville la plus voisine, sur les frontières du Brabant.

--Vous avez donc déterminé quel sera le but de votre voyage? lui demanda Quentin en faisant approcher son cheval de celui d'Isabelle, et lui parlant en français, langue que leur guide ne comprenait pas.

--Oui, répondit la comtesse; car dans la situation ou je me trouve, il me serait préjudiciable de prolonger mon voyage; je dois chercher à l'abréger, quand même il devrait se terminer à une prison.

--À une prison! s'écria Quentin.

--Oui, mon ami, à une prison; mais j'aurai soin que vous ne la partagiez pas.

--Ne parlez pas de moi; ne pensez pas à moi; que je vous voie en sûreté, et peu m'importe ce que je deviendrai ensuite.

--Ne parlez pas si haut, dit Isabelle, vous surprendrez notre guide. Vous voyez qu'il est déjà à quelques pas devant nous.

Dans le fait le bon Flamand, faisant pour les autres ce qu'il aurait désiré qu'on fît pour lui, avait pris l'avance, pour ne pas gêner leur entretien par la présence d'un tiers, dès qu'il avait vu Quentin s'approcher de la comtesse.

--Oui, continua-t-elle quand elle vit que leur guide était trop éloigné pour qu'il pût les entendre, oui, mon ami, mon protecteur, car pourquoi rougirais-je de vous nommer ce que le ciel vous a rendu pour moi? mon devoir est de vous dire que j'ai résolu de retourner dans mon pays natal, et de m'abandonner à la merci du duc de Bourgogne. Ce sont des conseils malavisés, quoique bien intentionnés, qui m'ont déterminée à fuir sa protection pour celle du politique et astucieux Louis de France.

--Et vous êtes donc résolue à devenir l'épouse du comte de Campo Basso, de l'indigne favori de Charles?