Chapter 26
--Eh bien! monsieur, dit Rouslaer, puisque vous tenez tant à garder l'incognito, même à l'égard de nous, qui sommes des hommes de confiance, permettez-moi de vous demander tout simplement pourquoi vous porteriez la marque distinctive de votre corps, si vous vouliez rester inconnu à Liège?
--De quelle marque, de quel corps parlez-vous? s'écria Quentin. Vous avez l'air d'hommes graves, de citoyens respectables; mais, sur mon âme, vous avez perdu l'esprit, ou vous voulez me le faire perdre.
--_Sapperment_! s'écria Pavillon, ce jeune homme ferait jurer saint Lambert! Qui a jamais porté une toque avec la croix de saint André et les fleurs de lis, sinon les archers de la garde écossaise du roi Louis XI?
--Et en supposant que je sois un archer de la garde, qu'y a-t-il d'étonnant que je porte la toque de ma compagnie? dit Quentin d'un ton d'impatience.
--Il l'a avoué! il l'a avoué! s'écrièrent en même temps Rouslaer et Pavillon en se tournant vers la foule avec un air de triomphe, les bras levés, les mains étendues, et leurs larges figures rayonnant de plaisir. Il convient qu'il est archer de la garde de Louis, de Louis, le gardien des libertés de la ville de Liège!
Un tumulte universel s'ensuivit, et l'on entendit retentir les cris suivans dans la foule:--Vive Louis de France! vive la garde écossaise! vive le brave archer! Nos libertés, nos privilèges ou la mort! Plus d'impôts! Vive le vaillant Sanglier des Ardennes! À bas Charles de Bourgogne! Confusion à Bourbon et à son évêché!
Ce tumulte ne finissait pas plus tôt d'un côté qu'il recommençait de l'autre, alternant ainsi comme le murmure des vagues, et augmenté du chorus de mille voix qui partaient de toutes les rues et de toutes les places. Quentin assourdi eut à peine le temps de faire une conjecture, et de se former un plan de conduite.
Il avait oublié que, dans son combat contre le duc d'Orléans et contre Dunois, son casque ayant été fendu d'un coup de sabre par ce dernier, un de ses camarades, par ordre de lord Crawford, l'avait remplacé par une des toques doublées en acier qui faisaient partie de l'uniforme des archers de la garde écossaise. Or, un membre de ce corps, qui, comme on le savait, entourait toujours la personne de Louis XI, se montrant dans les rues d'une ville ou le mécontentement avait été attisé par les manœuvres des agens de ce monarque, sa présence était naturellement interprétée par les Liégeois comme l'annonce de la détermination qu'il avait prise d'embrasser ouvertement leur parti. La vue d'un seul de ses archers leur paraissait le gage d'un appui immédiat et efficace. Quelques-uns même y voyaient l'assurance que les forces auxiliaires de Louis arrivaient en ce moment par une des portes de la ville, quoique personne ne pût dire laquelle.
Quentin vit sur-le-champ qu'il était impossible de détruire une erreur si généralement adoptée; il sentit même qu'il ne pourrait essayer de détromper des hommes si opiniâtrement attachés à leur idée, sans courir quelques risques personnels; et il ne voyait pas la nécessité de s'y exposer en cette occasion. Il prit donc à la hâte la résolution de temporiser, et de se délivrer de cette foule empressée le mieux qu'il le pourrait. Cependant on le conduisait à la maison de ville, où les plus notables habitans se rassemblaient déjà pour apprendre les nouvelles dont ils le supposaient porteur, et pour lui offrir un banquet splendide.
En dépit de toutes ses remontrances, qu'on attribuait à sa modestie, il fut entouré par les distributeurs de la popularité, dont le flux importun se dirigeait alors vers lui. Ses deux amis les bourguemestres, qui étaient _schoppen_, ou syndics de la ville, avaient passé leurs bras sous les siens. Nickel Blok, chef de la corporation des bouchers, accouru à la hâte de sa tuerie, le précédait en brandissant son grand couteau encore teint du sang des victimes qu'il venait d'immoler avec un courage et une grâce que le brandevin seul pouvait inspirer. Derrière Quentin on voyait le patriote Claus Hammerlein, grand homme n'ayant que la peau et les os, tellement ivre qu'il pouvait à peine se soutenir, et qui était président de la société des ouvriers en fer, dont un millier, plus sales les uns que les autres, marchaient à sa suite. Enfin, des cloutiers, des tisserands, des cordiers, et des ouvriers et artisans de toute espèce, sortaient en foule de chaque rue, et venaient grossir le cortège. Chercher à échapper à une telle foule semblait une entreprise désespérée et qui ne pouvait réussir.
Dans cet embarras, Quentin eut recours à Rouslaer, qui lui tenait un bras, et à Pavillon, qui s'était accroché à l'autre, et qui tous deux le conduisaient à la tête de cette marche triomphale, qu'il avait occasionnée si inopinément. Il les informa à la hâte qu'il avait pris sans y penser la toque de la garde écossaise, par suite d'un accident arrivé au casque qu'il devait porter pendant son voyage; il regretta que cette circonstance et la sagacité avec laquelle les Liégeois avaient découvert sa qualité et le motif de son arrivée dans leur ville, y eussent donné de la publicité; car si on le conduisait à la maison de ville, il était possible qu'il se trouvât dans la nécessité de communiquer à tous les notables qui y seraient assemblés certaines choses que le roi l'avait chargé de réserver pour l'oreille privée de ses excellens compères _mein herrs_ Rouslaer et Pavillon, de Liège.
Ces derniers mots opérèrent un effet magique sur les deux citoyens, qui étaient les principaux chefs des bourgeois insurgés, et qui, comme tous les démagogues de leur espèce, désiraient se réserver, autant qu'ils le pouvaient, la haute main dans toutes les affaires. Il fut donc convenu à la hâte entre eux que Durward sortirait de la ville, quant à présent, et qu'il y reviendrait la nuit suivante pour avoir une conférence particulière avec eux dans la maison de Rouslaer, située près de la porte faisant face au château de Schonwaldt. Quentin n'hésita pas à leur dire qu'il résidait alors dans le château de l'évêque, sous prétexte de lui porter des dépêches de la cour de France, quoique le véritable but de son voyage eût rapport aux citoyens de Liège, comme ils l'avaient fort bien deviné. Cette voie indirecte de communication, le rang de celui qu'on supposait en être chargé, s'accordaient si bien avec le caractère de Louis, qu'on ne pouvait concevoir ni doute ni surprise.
Presque aussitôt après cet éclaircissement, la foule arriva à la porte de la maison de Pavillon, dans une des principales rues de la ville, mais qui communiquait à la Meuse par derrière, au moyen d'un jardinet d'une grande tannerie, car le bourgeois patriote était tanneur de profession.
Il était naturel que Pavillon désirât faire les honneurs de sa demeure à l'envoyé prétendu de Louis XI, et une halte à sa porte ne surprit aucunement la multitude, qui, au contraire, accueillit _mein_ herr Pavillon par de longs _vivat_, quand il fit entrer un hôte si distingué. Quentin se débarrassa aussitôt de sa toque trop remarquable, prit un chapeau de feutre, et cacha ses vêtemens sous un grand manteau. Pavillon lui remit alors un passeport, au moyen duquel il pourrait entrer dans Liège ou en sortir de nuit comme de jour, et il le confia aux soins de sa fille, jolie Flamande enjouée, à qui il donna les instructions nécessaires pour le faire sortir de Liège incognito. Il se rendit ensuite avec son collègue à la maison de ville, pour amuser leurs amis avec les meilleures excuses qu'ils purent inventer sur la disparition de l'envoyé de Louis. Nous ne pouvons, comme le dit le valet dans la comédie, nous rappeler précisément quel fut le mensonge que les béliers firent au troupeau; mais nulle tâche n'est plus facile que d'en imposer à la multitude dont les préjugés ont fait la moitié de la besogne avant que le menteur ait prononcé une seule parole.
À peine le digne bourgeois était-il parti, que sa grosse fille Trudchen, rougissant avec un sourire qui convenait à ravir à ses lèvres vermeilles comme des cerises, à ses yeux bleus pleins de gaieté, et à son teint d'une blancheur parfaite, conduisit le jeune étranger à travers le jardin de son père, jusqu'au bord de l'eau, et le fit entrer dans une barque que deux vigoureux Flamands en pantalons courts, en chapeaux de fourrure, en jaquettes fermées par cent boutons, firent partir aussi promptement que le leur permit leur nature flamande.
Comme la jolie Trudchen ne parlait qu'allemand, Quentin, sans faire tort à sa fidèle tendresse pour la comtesse de Croye, ne put la remercier que par un baiser sur ses lèvres vermeilles; baiser qui fut donné avec beaucoup de courtoisie et reçu avec une gratitude modeste, car des galans ayant des traits et une taille comme notre archer écossais ne se rencontraient pas tous les jours parmi la bourgeoisie de Liège.
Tandis que la barque remontait la Meuse et traversait les fortifications de la ville, Quentin eut le temps de réfléchir sur le rapport qu'il devait faire de son aventure à Liège quand il serait de retour au château de Schonwaldt. Ne voulant trahir la confiance de personne, quoiqu'on ne lui en eût accordé que par suite d'une méprise, mais désirant aussi ne pas cacher au digne prélat les dispositions à la mutinerie qui régnaient dans sa capitale, il résolut d'en parler en termes assez généraux pour mettre l'évêque sur ses gardes, sans désigner personne en particulier à sa vengeance.
Il débarqua à environ un demi-mille du château, et donna un _guilder_ à ses conducteurs, qui parurent fort satisfaits de sa générosité. Quelque peu éloigné qu'il fût de Schonwaldt, la cloche du dîner avait déjà sonné quand il arriva, et il reconnut en outre qu'il y était arrivé par un autre côté que celui de l'entrée principale, et qu'il serait encore plus en retard s'il était obligé d'en faire le tour. Il continua donc à s'avancer vers le côté dont il était le plus près, d'autant plus qu'il y vit un mur fortifié, probablement celui qui servait de clôture au jardin dont nous avons déjà parlé; une poterne était percée dans le mur; à côté de cette poterne était amarrée une petite barque qui servait sans doute à traverser le fossé, et il espéra qu'en appelant, on pourrait la lui envoyer.
Comme il s'en approchait dans cette espérance, la poterne s'ouvrit; un homme sortit du château, sauta, seul dans la petite barque, vogua vers l'autre rive, descendit à terre, et se servit d'un long aviron pour repousser l'esquif au milieu de l'eau. Quentin reconnut le Bohémien; mais celui-ci évita sa rencontre, prit un autre chemin qui conduisait également à Liège, et disparut bientôt.
C'était encore un autre sujet de réflexions. Ce païen vagabond avait-il passé tout ce temps avec les dames de Croye? Quels motifs pouvaient-elles avoir eus pour lui accorder une si longue audience? Tourmenté par cette pensée, Durward y trouva un nouveau motif pour chercher à avoir une explication avec les deux comtesses, afin de les instruire de la perfidie d'Hayraddin, et de leur annoncer en même temps l'état dangereux dans lequel se trouvait placé leur protecteur l'évêque de Liège, par suite de l'esprit d'insurrection qui régnait dans cette ville.
Il venait de prendre cette résolution quand il arriva à la grande porte du château; il y entra, et trouva à table, dans une grande salle, le clergé de l'évêque, les officiers supérieurs de sa maison, et quelques étrangers qui, n'étant pas du premier rang de la noblesse, ne pouvaient être admis à celle du prélat. On avait pourtant réservé pour le jeune Écossais une place au haut bout de la, table, à côté du chapelain de l'évêque, qui l'accueillit en lui adressant le vieux dictum de collège _sero venientibus ossa_[63]. Mais il prit soin en même temps de le servir assez abondamment pour donner un démenti à cet adage, dont on dit dans le pays de Quentin que c'est une plaisanterie qui n'en est pas une, ou du moins qu'elle est de difficile digestion.
Pour qu'on ne l'accusât point d'avoir manqué de savoir-vivre en arrivant trop tard, Quentin fit la description du tumulte qui avait eu lieu à Liège quand on avait découvert qu'il appartenait à la garde écossaise de Louis XI; et il tâcha de donner à sa narration une tournure plaisante, en disant que ce n'avait pas été sans peine qu'il avait été tiré d'embarras par un gros bourgeois de Liège et sa jolie fille.
Mais la compagnie prenait trop d'intérêt à l'histoire pour goûter la plaisanterie. Toutes les opérations de la table furent suspendues pendant que Quentin faisait son récit, et quand il l'eut terminé il régna un silence solennel que le majordome rompit enfin en disant d'un air mélancolique:--Plût au ciel que ces cent lances de Bourgogne fussent arrivées!
--Pourquoi tant regretter leur absence? demanda Quentin. Vous ne manquez pas ici de soldats dont la guerre est le métier; et vos antagonistes ne sont que la canaille d'une ville en désordre: ils prendront la fuite dès qu'ils verront déployer une bannière soutenue par de braves hommes d'armes.
--Vous ne connaissez pas les Liégeois, répondit le chapelain. On peut dire d'eux que, sans même en excepter les Gantois, ce sont des mutins les plus indomptables de toute l'Europe. Le duc de Bourgogne les a châtiés deux fois de leurs révoltes réitérées contre l'évêque; deux fois il les a mis à la raison, leur a retiré leurs privilèges, s'est emparé de leurs bannières, et s'est attribué des droits dont devait être exempte une ville libre de l'Empire. La dernière fois, il en a fait un grand carnage près de Saint-Tron, journée qui coûta près de six mille hommes à Liège, les uns tués dans le combat, les autres noyés en fuyant. Pour les mettre hors d'état de se soulever de nouveau, le duc Charles refusa d'entrer dans la ville par aucune des portes dont on lui avait apporté les clefs; mais il fît abattre quarante toises des murs, et entra dans Liège par la brèche, en conquérant, la visière baissée et la lance en arrêt, à la tête de tous ses chevaliers. Les Liégeois furent même bien convaincus que, sans l'intercession du duc Philippe-le-Bon, ce Charles, alors comte de Charolais, aurait livré leur ville au pillage; et cependant, avec le souvenir de tous ces désastres, qui ne remontent pas encore bien loin, et leurs arsenaux étant à peine regarnis, ils n'ont besoin que de voir la toque d'un archer pour songer à se livrer à de nouveaux désordres. Puisse Dieu leur inspirer de meilleurs sentimens! Mais entre une population si déterminée et un souverain si impétueux, je crains que les choses ne se terminent pas sans effusion de sang. Je voudrais que mon bon et excellent maître eût un siège qui lui procurât moins d'honneurs et plus de sûreté, car sa mitre est doublée d'épines au lieu d'hermine. Je vous parle ainsi, jeune étranger, pour vous faire sentir que, si vos affaires ne vous retiennent pas à Schonwaldt, c'est un endroit que tout homme de bon sens doit quitter le plus promptement possible. Je crois que vos dames sont du même avis, car elles ont renvoyé à la cour de France un des hommes de leur suite, avec des lettres qui annoncent sans doute leur intention de chercher un asile qui leur offre plus de sûreté.
CHAPITRE XX.
Le Billet.
«Va! va! te voilà un homme, si tu veux l'être; sinon, je te «verrai encore figurer parmi les valets, et tu ne seras pas digne «de toucher la main de la Fortune»
SHAKSPEARE. _Le soir des Rois_.
QUAND on eut quitté la table, le chapelain, qui semblait avoir pris une sorte de goût pour la société de Durward, ou qui peut-être désirait en tirer de nouveaux renseignemens sur ce qui s'était passé le matin à Liège, le conduisit dans un salon dont les fenêtres donnaient d'un côté sur le jardin; et comme il vit que les yeux de son jeune compagnon s'y tournaient sans cesse, il proposa d'y descendre pour voir les plantes curieuses et les arbustes étrangers dont les soins de l'évêque l'avaient orné.
Quentin s'en excusa, en lui racontant la manière polie dont il en avait été expulsé le matin.--Il est vrai, lui dît le chapelain en souriant, qu'un ancien règlement défend d'entrer dans le jardin particulier de l'évêque; mais il a été établi lorsque notre révérend prince était encore jeune, et n'avait qu'une trentaine d'années. Un assez grand nombre de belles dames venaient alors au château pour y chercher des consolations spirituelles, et il fallait bien, ajouta-t-il en baissant les yeux avec un sourire moitié ingénu, moitié malin, que ces belles pénitentes, qui logeaient dans les appartemens qu'occupe aujourd'hui la noble chanoinesse, eussent un endroit où elles pussent prendre l'air sans avoir à craindre les regards des profanes. Mais depuis bien du temps cette prohibition, sans avoir été formellement levée, est tombée tout-à-fait en désuétude, et n'existe plus que comme une superstition dans le cerveau d'un vieil huissier. Si vous le voulez; donc, nous y descendrons, et nous verrons si nous recevrons le même compliment.
Rien ne pouvait être plus agréable pour Quentin que la perspective de pouvoir entrer librement dans ce jardin. De là, grâce à quelque heureux hasard, comme un de ceux qui avaient déjà favorisé sa passion, il espérait avoir quelque communication avec l'objet adoré, ou du moins l'apercevoir à la fenêtre ou au balcon de quelque tourelle, comme à l'auberge des Fleurs-de-Lis, ou dans la tour du Dauphin au château du Plessis; car en quelque lieu qu'elle se trouvât, Isabelle semblait destinée à être la Dame de la Tourelle.
Lorsque Durward fut descendu dans le jardin avec son nouvel ami, celui-ci semblait être un philosophe terrestre, entièrement occupé des choses de ce monde; tandis que les yeux du jeune Écossais, s'ils ne cherchaient pas le firmament, comme ceux d'un astrologue, s'élevaient sans cesse vers les fenêtres et les balcons de toutes les tourelles qui flanquaient le vieil édifice, pour tâcher d'y découvrir sa Cynosure[64].
Pendant qu'il s'occupait ainsi, le jeune amant entendit avec une indifférence parfaite, si toutefois il l'entendit, la nomenclature des plantes, des herbes et des arbustes que son révérend conducteur désignait à son attention. Cette plante était précieuse, car elle était utile en médecine; celle-ci l'était davantage, car elle donnait une excellente saveur à un ragoût; mais cette troisième l'était encore bien plus, car elle n'avait d'autre mérite que sa rareté. Il fallait pourtant que Durward eût au moins l'air d'écouter ces détails insignifians pour lui, ce qui ne lui était pas très-facile, et il donnait au diable de tout son cœur le naturaliste officieux et tout le règne végétal. Enfin le son d'une cloche se fit entendre; et comme elle appelait le chapelain à quelque devoir religieux qu'il avait à remplir, Quentin se trouva délivré de sa présence.
Le chapelain ne le quitta pourtant qu'après lui avoir fait cent excuses fort inutiles sur la nécessité où il se trouvait de le laisser seul, et finit par lui donner l'agréable assurance qu'il pouvait se promener dans ce jardin, jusqu'à l'heure du souper, sans courir grand risque d'y être troublé.
--C'est l'endroit où je viens toujours apprendre mes homélies, lui dit-il, parce que j'y suis à l'abri des importuns. Je vais en ce moment en prononcer une dans la chapelle; s'il vous plaisait de me faire l'honneur de venir l'entendre... On veut bien m'accorder quelque talent; mais gloire en soit rendue à qui de droit.
Quentin s'en excusa sous le prétexte d'un grand mal de tête pour lequel le grand air devait être le meilleur remède; et le prêtre obligeant le laissa enfin à lui-même.
On doit bien supposer que, dans l'inspection attentive qu'il fit alors plus à loisir de toutes les fenêtres et ouvertures donnant sur le jardin, ses yeux se fixèrent surtout sur celles qui étaient dans le voisinage immédiat de la petite porte par laquelle il avait vu Marton introduire Hayraddin dans l'appartement des comtesses; à ce qu'il présumait. Mais aucune apparence ne confirma ou ne réfuta ce que lui avait dit le Bohémien; et le jour commençant à baisser, il pensa, sans savoir pourquoi, qu'une si longue promenade dans ce jardin pouvait paraître suspecte et être vue de mauvais œil.
Comme il venait de se décider à partir, et qu'il faisait, à ce qu'il croyait, un dernier tour sous les croisées qui avaient pour lui tant d'attraits, il entendit au-dessus de sa tête un léger bruit, comme de quelqu'un qui toussait avec précaution, et de manière à attirer son attention sans éveiller celle des autres. Levant les yeux avec autant de joie que de surprise, il vit une fenêtre s'entr'ouvrir. Une main de femme s'y montra un instant, et laissa échapper un papier qui tomba sur un romarin au bas du mur. La précaution qu'on avait prise pour lui faire tenir ce billet lui prescrivait la même prudence et le même mystère pour le lire. Le jardin, entouré de deux côtés, comme nous l'avons dit, par les bâtiments du palais épiscopal, était dominé nécessairement par un grand nombre de croisées de divers appartemens; mais il s'y trouvait une espèce de grotte que le chapelain avait montrée à Quentin avec beaucoup de complaisance. Ramasser le billet, le cacher dans son sein, et courir vers cette retraite, fut l'affaire d'une minute. Là il ouvrit ce précieux billet, non sans bénir la mémoire des bons moines d'Aberbrothock, dont les soins l'avaient mis en état d'en faire la lecture.
--Lisez en secret.--Telle était l'injonction que contenait la première ligne: le reste de ce billet était conçu en ces termes:
--Ce que vos yeux m'ont exprimé avec trop d'audace, les miens l'ont compris peut-être avec trop de facilité. Mais une persécution injuste enhardit celle qui en est la victime, et il vaut mieux se confier à la gratitude d'un seul homme, que de rester exposée à la poursuite de plusieurs. La fortune a placé son trône sur un roc escarpé; mais l'homme brave ne craint pas de le gravir. Si vous osez faire quelque chose pour une femme qui hasarde beaucoup, passez dans ce jardin demain à l'heure de prime, portant à votre bonnet un panache bleu et blanc. Jusque-là n'attendez pas de nouvelles communications. Les astres, dit-on, vous ont destiné aux grandeurs, et vous ont disposé à la reconnaissance.--Adieu, soyez fidèle, prompt et résolu, et ne doutez pas de la fortune.--
Ce billet contenait en outre une bague ornée d'un beau brillant, taillé en losange, sur lequel étaient gravées les armes antiques de la maison de Croye.
La première sensation de Quentin, en ce moment, fut une extase sans mélange. Sa joie et son orgueil semblaient l'élever jusqu'au ciel. Il prit la ferme résolution de mourir ou d'arriver au but de tous ses vœux: il ne songea aux obstacles qu'il pouvait rencontrer, que pour les mépriser.
Dans son enthousiasme, et ne pouvant endurer aucune interruption, quelque courte qu'elle fut, qui détournerait son esprit d'un sujet de contemplation si délicieux, il rentra à la hâte au palais, allégua, pour se dispenser de paraître au souper, le mal de tête qu'il avait déjà prétexté, alluma sa lampe, et se retira dans la chambre qui lui avait été assignée, pour lire et relire le précieux billet, et pour baiser mille fois cette bague non moins précieuse.