Quentin Durward

Chapter 24

Chapter 243,892 wordsPublic domain

Le frère, qui justement se trouvait souvent chargé des affaires extérieures du couvent, était de toute la communauté celui qui pouvait le mieux répondre aux questions que Quentin lui fit à ce sujet; mais il ajouta qu'en bonnes pèlerines, c'était un devoir pour les dames qu'il escortait de suivre la rive-droite de la Meuse, afin de payer le tribut de la dévotion devant la Croix-des-Trois-Rois, élevée à l'endroit où les saintes reliques de Gaspard, de Melchior et de Balthazar, noms que donne l'église catholique aux trois mages qui vinrent de l'Orient pour apporter leurs offrandes à Bethléem, s'étaient arrêtées lorsqu'on les transportait à Cologne, et où elles avaient fait plusieurs miracles.

Quentin lui répondit que ces pieuses dames étaient déterminées à observer avec la plus grande ponctualité toutes les saintes stations de leur pèlerinage, et qu'elles visiteraient certainement celle de la Croix-des-Trois-Rois, soit en allant à Cologne, soit en en revenant; mais qu'elles avaient entendu dire que la route sur la rive droite de la Meuse était peu sûre, attendu qu'elle était infestée par les soldats du féroce Guillaume de la Marck.

--À Dieu ne plaise, s'écria le frère François, que le Sanglier des Ardennes ait porté de nouveau sa bauge si près de nous! Au surplus, quand cela serait vrai, la Meuse est assez large pour établir une bonne barrière entre lui et nous.

--Mais elle n'établira aucune barrière entre ces dames et ce maraudeur, répondit Quentin, si nous la traversons pour prendre la route de la rive droite.

--Le ciel protégera ceux qui lui appartiennent, jeune homme, répliqua le frère. Les trois Rois de la bienheureuse ville de Cologne ne laissent pas même entrer dans l'enceinte de ses murs un juif ou un infidèle; il serait bien dur de penser qu'ils pussent commettre un assez grand oubli pour permettre que de dignes pèlerins venant leur rendre hommage devant la croix élevée en leur honneur, fussent pillés et maltraités par un chien de mécréant comme ce Sanglier des Ardennes, qui est pire que tout un camp de païens sarrasins, et les dix tribus d'Israël par-dessus le marché.

Quelque confiance que Quentin, en bon catholique, fût tenu d'accorder à la protection spéciale de Gaspard, de Melchior et de Balthazar, il ne put s'empêcher de réfléchir que les comtesses n'ayant pris le titre de pèlerines que par les conseils d'une politique mondaine, elles n'avaient pas trop le droit d'espérer que les trois mages les mettraient sous leur sauvegarde en cette occasion; et, en conséquence, il résolut de leur épargner, autant que possible, le besoin d'une intervention miraculeuse. Cependant; dans la simplicité de sa bonne foi, il fit vœu de faire lui-même, en propre personne, un pèlerinage aux trois Rois de Cologne, si ces illustres personnages, de sainte et royale mémoire, lui permettaient de conduire à bon port les dames qu'il escortait.

Afin de contracter cette obligation avec toute la solennité possible, il pria le frère François de le faire entrer dans une des chapelles latérales du couvent; et là, se mettant à genoux avec une dévotion sincère, il ratifia le vœu qu'il venait de faire intérieurement. Le son des voix des moines qui chantaient dans le chœur, l'heure solennelle à laquelle il faisait cet acte religieux, l'effet de la faible clarté qu'une seule lampe répandait dans ce petit édifice gothique, tout contribua à jeter Durward dans cet état où l'homme reconnaît le plus facilement la faiblesse humaine, et cherche cette aide et cette protection surnaturelle qu'aucune croyance ne promet qu'au repentir du passé et à une ferme résolution d'amendement pour l'avenir. Si l'objet de sa dévotion était mal placé, ce n'était pas la faute de Quentin; et ses prières étant sincères, nous aurions peine à croire qu'elles ne furent pas favorablement accueillies du seul vrai Dieu, qui regarde les intentions et non les formes, et aux yeux duquel la dévotion sincère d'un païen est plus estimable que l'hypocrisie spécieuse d'un pharisien.

S'étant recommandé, sans oublier ses malheureuses compagnes, à la protection des saints et à la garde de la Providence, Quentin alla se reposer le reste de la nuit, laissant le frère édifié de la ferveur et de la sincérité de sa dévotion.

CHAPITRE XVIII.

La Chiromancie.

«Quand joyeuses chansons et contes plus joyeux «Adoucissaient pour nous un chemin sinueux, «Nous craignions d'arriver à la fin du voyage. «Mais d'un enchantement le tout était l'ouvrage; «Ce chemin escarpé, faisant mille détours, «Au point d'où nous partions nous ramenait toujours.»

SAMUEL JOHNSON.

L'AURORE commençait à peine à paraître, quand Durward, sortant de sa petite cellule, éveilla les palefreniers endormis, et surveilla, avec un soin encore plus particulier que de coutume, tous les préparatifs du départ. Ce fut lui-même qui examina si les brides, les mors et tous les harnais des chevaux étaient en bon état; il vérifia s'ils étaient bien ferrés, afin que le hasard n'amenât pas quelques-uns de ces accidens qui, quoique peu importans en eux-mêmes, n'en retardent pas moins les voyageurs dans leur route. Il voulut aussi qu'on donnât l'avoine aux chevaux en sa présence, afin d'être sûr qu'ils seraient en état de faire une bonne journée, ou une course forcée, si le cas l'exigeait.

Retournant alors dans sa chambre, il s'arma avec un soin tout particulier, et ceignit son épée en homme qui prévoit un danger prochain, et qui a pris la ferme résolution de le braver.

Ces sentimens généreux lui donnèrent une fierté de démarche et un air de dignité que les dames de Croye n'avaient pas encore remarqués en lui, quoiqu'elles eussent vu avec plaisir et intérêt la grâce et la naïveté de ses discours et de sa conduite, ainsi que l'alliance de son intelligence naturelle avec cette simplicité qu'il devait à son pays et à son éducation. Il leur donna à entendre qu'il serait à propos qu'elles partissent de meilleure heure que de coutume, et en conséquence elles quittèrent le couvent après avoir déjeuné, non sans avoir témoigné leur reconnaissance de l'hospitalité qu'elles avaient reçue, par une offrande qu'elles firent au pied des autels, et qui convenait mieux à leur rang véritable qu'à ce qu'elles paraissaient être. Cette libéralité ne fit pourtant naître aucun soupçon: elles passaient pour Anglaises, et ces insulaires jouissaient dès ce temps-là de cette réputation de richesse qu'ils conservent encore aujourd'hui.

Le prieur leur donna sa bénédiction pendant qu'elles montaient à cheval, et félicita Quentin de l'absence de son guide païen.--Car, ajouta cet homme vénérable, il vaut mieux trébucher en chemin, que d'être soutenu par la main d'un voleur ou d'un brigand.

Durward ne partageait pas tout-à-fait cette opinion; quoiqu'il sût que le Bohémien était dangereux, il croyait pouvoir profiter de ses services, et déjouer en même temps ses projets de trahison, maintenant qu'il les connaissait. Mais ses inquiétudes à ce sujet ne durèrent pas long-temps, car à peine la petite cavalcade était-elle à trois cents pas du monastère et du village, qu'il aperçut Hayraddin monté à l'ordinaire sur son petit cheval plein de feu. Le chemin côtoyait ce même ruisseau sur les rives duquel Quentin avait entendu la conférence mystérieuse de la nuit précédente, et il n'y avait pas long-temps que le Bohémien les avait rejoints, quand ils passèrent sous le saule qui avait fourni à Durward le moyen de se cacher pour écouter, sans être aperçu, la conversation du guide perfide avec le lansquenet.

Les souvenirs que ce lieu fit naître dans l'esprit de Quentin le portèrent à adresser brusquement la parole au Bohémien, à qui il avait à peine dit un mot jusqu'alors.

--Où as-tu passé cette nuit, profane coquin? lui demanda-t-il.

--Vous pouvez aisément le deviner en regardant mes habits, répondit Hayraddin, qui lui montra du doigt ses vêtemens encore couverts de foin.

--Une meule de foin, répliqua Durward, est un lit fort convenable pour un astrologue, et beaucoup meilleur que n'en mérite un païen qui ose blasphémer contre notre sainte religion et ses ministres.

--Mon Klepper s'en est pourtant trouvé mieux que moi, dit Hayraddin en caressant le cou de son cheval, car il y a rencontré en même temps abri et nourriture. Ces vieux fous de tondus l'ont mis à la porte comme s'ils avaient peur que le cheval d'un homme d'esprit pût infecter de bon sens et de sagacité toute une congrégation d'ânes. Heureusement Klepper connaît ma manière de siffler, et il me suit comme un chien, sans quoi nous ne nous serions jamais revus; et vous auriez pu siffler à votre tour pour trouver un guide.

--Je t'ai déjà recommandé plus d'une fois, lui dit Quentin en le regardant d'un air sévère, de réprimer la licence de ta langue quand tu te trouves dans la compagnie de personnes honnêtes, ce qui, je crois, ne t'était guère arrivé jusqu'à ce jour; et je te promets que si je te croyais un guide aussi infidèle que je te crois impie et blasphémateur, mon poignard écossais ne tarderait pas à faire connaissance avec ton cœur de païen, quoique ce fût me dégrader au rang du boucher qui égorge un pourceau.

Le Bohémien, sans baisser les yeux sous le regard perçant de Quentin, et sans renoncer au ton d'indifférence caustique avec lequel il parlait toujours, répondit;--Le sanglier est proche parent du pourceau, et cependant il y a bien des gens qui trouvent honneur, plaisir et profit à le tuer.

Étonné de la confiance et de la hardiesse de cet homme, et craignant qu'il ne connût quelques points de son histoire et de ses sentimens, sur lesquels il ne se souciait pas d'entrer en conversation avec lui, Quentin rompit brusquement un entretien dans lequel il n'avait obtenu aucun avantage sur le Maugrabin, et retourna à son poste ordinaire, c'est-à-dire à côté des deux dames.

Nous avons déjà fait observer qu'il s'était établi entre elles et lui un certain degré de familiarité. La comtesse Hameline, après s'être bien assurée de la noblesse de sa naissance, le traitait en égal et en favori; et, quoique sa nièce laissât voir moins ostensiblement l'estime qu'elle avait pour lui, néanmoins, à travers sa retenue et sa timidité, Quentin croyait reconnaître que sa compagnie et sa conversation ne lui étaient nullement indifférentes.

Rien n'anime la gaieté de la jeunesse comme la certitude qu'elle plaît en s'y livrant. Aussi Quentin, pendant tout le voyage, avait-il déployé toutes ses ressources pour amuser la belle comtesse, tantôt par un entretien enjoué, tantôt en lui chantant les chansons de son pays en sa propre langue, quelquefois en lui en racontant les traditions; les efforts qu'il faisait pour les mettre en français, langue qu'il ne connaissait pas encore parfaitement, occasionnaient souvent cent petites méprises plus divertissantes que la narration même. Mais ce matin, livré à ses pensées inquiètes, il restait à côté des dames de Croye sans faire, suivant son usage, aucune tentative pour les amuser, et elles ne purent s'empêcher de trouver son silence extraordinaire.

--Notre jeune champion a vu un loup, dit la comtesse Hameline, faisant allusion à une ancienne superstition, et cette rencontre lui a fait perdre la langue.

--Dire que j'ai dépisté un renard, ce serait frapper plus près du but, pensa Quentin; mais ce fut tout bas qu'il fît cette réflexion.

--Êtes-vous indisposé, monsieur Quentin? lui demanda la comtesse Isabelle avec un ton d'intérêt dont elle ne put s'empêcher de rougir, parce qu'elle sentait que c'était s'avancer un peu plus que ne le permettait la distance qui les séparait.

--Il a passé la nuit à table avec les bons frères, dit la comtesse Hameline. Les Écossais sont comme les Allemands, qui font une telle dépense de gaieté en buvant leur vin du Rhin, qu'il n'apportent à la danse, dans la soirée, que des jambes mal assurées, et dans le boudoir des dames, le lendemain matin, que des maux de tête.

--Je ne mérite pas de tels reproches, belles dames, répondit Durward. Les bons frères ont passé à l'église presque toute la nuit; et quant à moi, j'ai à peine bu un verre de leur vin le plus commun.

--C'est peut-être la mauvaise chère qui lui a fait perdre sa gaieté, dit la comtesse Isabelle. Allons, monsieur Quentin, consolez-vous; si jamais nous allons ensemble dans mon ancien château de Braquemont, quand je devrais être moi-même votre échanson, et vous le présenter, vous aurez un verre d'excellent vin, bien au-dessus de celui que produisent les fameuses vignes de d'Hoccheim ou de Johannisberg.

--Un verre d'eau de _votre_ main, noble dame..., dit Quentin; mais la voix lui manqua, et Isabelle prit la parole comme si elle n'avait fait aucune attention à l'accent de tendresse avec lequel il avait appuyé sur le pronom possessif.

--Ce vin, dit-elle, fut placé dans les caves de Braquemont par mon bisaïeul le rhingrave Gottfried.

--Qui obtint la main de sa bisaïeule, dit la comtesse Hameline en l'interrompant, pour s'être montré le plus vaillant des enfans de la chevalerie au grand tournoi de Strasbourg, où dix chevaliers perdirent la vie dans la lice. Mais ce temps est passé. Personne aujourd'hui ne pense plus à s'exposer au péril pour acquérir de l'honneur, ou pour secourir la beauté.

Elle parlait ainsi du ton que prend une beauté moderne dont les charmes commencent à être sur le retour, quand on l'entend se plaindre du peu de politesse du siècle actuel. Quentin prit sur lui de répondre qu'on ne manquait pas encore de cet esprit de chevalerie qu'elle semblait regarder comme éteint, et que, quand il aurait disparu du reste de la terre, on le retrouverait encore dans le cœur des gentilshommes écossais.

--Écoutez-le! s'écria la comtesse Hameline; il voudrait nous faire croire que son pays froid et stérile conserve encore ce noble feu éteint en France et en Allemagne! Le pauvre jeune homme ressemble aux montagnards suisses, qui ne connaissent rien de si beau que leur affreux pays: il nous parlera bientôt des vignes et des oliviers d'Écosse.

--Non, madame, répondit Durward; tout ce que je puis dire du vin et de l'huile qu'on trouve sur nos montagnes, c'est que notre épée sait contraindre nos voisins plus riches à nous payer un tribut de ces riches productions. Mais quant à la foi sans tache, quant à l'honneur sans reproche de l'Écosse, je suis forcé de mettre à l'épreuve en ce moment la confiance que vous y accordez, quoique l'humble individu qui vous la demande ne puisse vous offrir rien de plus pour gage de votre sûreté.

--Vous parlez mystérieusement, dit la comtesse Hameline; vous connaissez donc quelque danger qui nous menace aujourd'hui.

--Je l'ai lu dans ses yeux depuis une heure! s'écria Isabelle en joignant les mains. Sainte Vierge, qu'allons-nous devenir?

--Rien que ce qu'il vous plaira, dit Durward; je l'espère du moins. Mais je suis obligé de vous le demander, nobles dames, pouvez-vous vous fier à moi?

--Nous fier à vous? répondit la comtesse Hameline, certainement. Mais pourquoi cette question? et jusqu'à quel point nous demandez-vous notre confiance?

--Quant à moi, dit Isabelle, je vous l'accorde tout entière et sans réserve; et, si vous pouvez nous tromper, Quentin, je croirai qu'il n'existe de sincérité que dans le ciel.

--Noble dame, répondit Durward au comble de ses vœux, vous ne faites que me rendre justice. Mon projet est de changer de route, et de nous rendre à Liège en suivant la rive gauche de la Meuse, au lieu de la traverser à Namur. C'est m'écarter des ordres que j'ai reçus du roi Louis, et des instructions qu'il a données à notre guide. Mais j'ai entendu dire dans le couvent d'où nous sortons, qu'on a vu des maraudeurs sur la rive droite de ce fleuve, et que le duc de Bourgogne a mis en campagne des troupes pour les réprimer. Ces deux circonstances me donnent des craintes pour votre sûreté. Ai-je votre permission pour faire ce changement à votre route?

--Ma pleine et entière permission, répondit la comtesse Isabelle.

--Je crois, comme vous, ma nièce, lui dit sa tante, que le jeune homme a de bonnes intentions; mais songez-vous que c'est contrevenir aux instructions que nous a données le roi Louis, qui nous les a si souvent répétées?

--Et pourquoi aurions-nous égard à ses instructions? dit Isabelle. Grâce au ciel, je ne suis pas sa sujette. Je m'étais confiée à sa protection, et il a abusé de la confiance qu'il m'avait engagée à lui accorder. Je ne voudrais pas faire injure à ce jeune homme en mettant un instant sa parole en balance contre les injonctions de ce tyran artificieux et égoïste.

--Que le ciel vous récompense de ce que vous venez de dire! s'écria Durward avec transport. Si je ne justifiais pas la confiance que vous daignez m'accorder, être déchiré par des chevaux indomptés en ce monde, et exposé dans l'autre à d'éternelles tortures, serait un supplice trop doux pour moi.

À ces mots, il piqua des deux, et alla rejoindre le Bohémien. Le caractère de ce digne personnage paraissait être tout-à-fait passif. Les injures et les menaces ne faisaient aucune impression sur lui, et, s'il ne les pardonnait pas, il semblait du moins les oublier. Durward entra en conversation avec lui, et son guide lui répondit avec la même tranquillité que s'il ne se fût rien passé de désagréable entre eux dans le cours de la matinée.

--Le chien, pensa le jeune Écossais, n'aboie pas en ce moment, parce qu'il a dessein de régler ses comptes avec moi tout d'un coup, en me sautant à la gorge quand il pourra le faire impunément; mais nous verrons s'il n'est pas possible de battre un traître par ses propres armes.--Eh bien! honnête Hayraddin, depuis que vous voyagez avec nous, vous ne nous avez pas encore donné un échantillon de vos talens en chiromancie; et cependant vous aimez tant à les exercer qu'il faut que vous déployiez votre science dans chaque couvent où nous faisons halte, au risque d'avoir à passer la nuit sur une meule de foin.

--Vous ne me l'avez jamais demandé, répondit l'Égyptien; vous êtes comme le reste du monde, vous vous contentez de tourner en ridicule les mystères que vous ne pouvez concevoir.

--Allons, donnez-moi une preuve de votre science, dit Quentin; et, ôtant son gantelet, il lui présenta sa main.

Hayraddin examina avec beaucoup d'attention toutes les lignes qui la traversaient, ainsi que les petites élévations qui se trouvaient à la naissance des doigts, et auxquelles on supposait alors avec le caractère, les habitudes et la fortune des individus, le même rapport qu'on attribue aujourd'hui aux protubérances du crâne.

--Voici une main, dit-il ensuite, qui parle de travaux endurés, de dangers encourus. J'y lis qu'elle a fait connaissance de bonne heure avec la garde du glaive, et que cependant elle n'a pas toujours été étrangère aux agrafes du missel.

--Tu peux avoir appris quelque chose des événemens de ma vie passée; parle-moi plutôt de l'avenir.

--Cette ligne, partant du mont de Vénus, qui n'est pas interrompue brusquement, mais qui suit et accompagne la ligne de vie, m'annonce qu'un mariage vous procurera une fortune brillante, et qu'un amour couronné par le succès vous placera parmi les grands et les riches du monde.

--Ce sont des promesses que vous prodiguez à chacun; c'est un des secrets de votre art.

--Ce que je vous prédis est aussi certain qu'il est sûr que vous serez menacé avant peu d'un grand danger; car je le lis dans cette ligne brillante, couleur de sang, qui coupe transversalement la ligne de vie, et qui annonce un coup d'épée ou quelque autre violence; et vous n'y échapperez que par l'attachement d'un ami fidèle.

--Le tien, n'est-ce pas? s'écria Durward, indigné que le chiromancien voulût en imposer à sa crédulité, et se faire une réputation en lui prédisant ainsi les conséquences de sa propre trahison.

--Mon art ne m'apprend rien de ce qui me concerne, répondit le Bohémien.

--En ce cas, reprit Quentin, les devins de mon pays sont plus savans que les vôtres, avec leur science si vantée, car ils savent prévoir les dangers qui les menacent eux-mêmes. Je n'ai pas quitté mes montagnes sans avoir participé jusqu'à un certain point au don de seconde vue, dont leurs habitans sont doués; et je vais t'en donner une preuve, en échange de ton échantillon de chiromancie. Hayraddin, le danger qui me menace existe sur la rive droite de la Meuse, et pour l'éviter je me rendrai à Liège en suivant la rive gauche.

Le Bohémien l'écouta avec un air d'apathie qui, dans les circonstances où il se trouvait, parut incompréhensible à Durward.

--Si vous exécutez ce dessein, répondit le Bohémien, en ce cas le danger passera de vous à moi.

--Il me semble que tu me disais il y a un instant, que ton art ne t'apprenait rien de ce qui pouvait te concerner?

--Pas de la même manière qu'il m'a appris ce qui vous regarde; mais il ne faut pas être grand sorcier, pour peu qu'on connaisse Louis de Valois, pour prédire qu'il fera pendre votre guide, parce que votre bon plaisir aura été de vous écarter de la route qui vous a été prescrite.

--Pourvu que nous arrivions heureusement et en sûreté au terme de notre voyage, on ne peut nous reprocher une légère déviation de la ligne qui nous a été indiquée.

--Sans doute, si vous êtes sûr que le dessein du roi soit que votre voyage se termine de la manière qu'il vous l'a dit.

--Et comment serait-il possible qu'il eût voulu qu'il se terminât différemment? Quel motif avez-vous pour supposer qu'il avait d'autres vues que celles qu'il m'a énoncées lui-même?

--Tout simplement parce que tous ceux qui connaissent un peu le roi très-chrétien, savent que le projet qu'il a le plus à cœur est toujours celui dont il parle le moins. Quand il fait partir douze ambassadeurs, je consens à abandonner mon cou à la corde un an plus tôt que cela ne m'est dû, s'il n'y en a pas onze qui ont au fond de leur encrier quelque chose de plus que ce que la plume a écrit sur leurs lettres de créance.

--Je ne m'inquiète nullement de vos soupçons honteux. Mon devoir est clair et positif; c'est de conduire ces dames en sûreté à Liège. Je crois y mieux réussir en déviant un peu de la route qui nous a été prescrite, et je prends sur moi de le faire. Nous suivrons donc la rive gauche de la Meuse. D'ailleurs c'est le chemin le plus direct pour aller à Liège: en traversant le fleuve, nous ne ferions que perdre du temps et nous exposer à des fatigues, sans aucune utilité. Pourquoi agirions-nous ainsi?

--Uniquement parce que tous les pèlerins qui vont à Cologne traversent toujours la Meuse avant d'arriver à liège, et que ces dames voulant passer pour des pèlerines, la route que vous vous proposez de prendre prouvera qu'elles ne sont pas ce qu'elles prétendent être.

--Si l'on nous fait quelque observation à cet égard, nous dirons que les alarmes que nous ont données le duc de Gueldres, Guillaume de la Marck, les écorcheurs et les lansquenets qui infestent la rive droite, nous ont déterminés à ne pas suivre la route ordinaire, et à rester sur la rive gauche.

--Comme il vous plaira; quant à moi, il m'est parfaitement égal de vous conduire par la rive gauche ou par la rive droite. Ce sera votre affaire de vous justifier auprès de votre maître.

Quentin fut assez surpris de la facilité avec laquelle Hayraddin consentait à ce changement de route, ou du moins du peu de répugnance qu'il y montrait; mais il n'en fut pas moins charmé, car il avait encore besoin de ses services comme guide, et il craignait que le Bohémien, voyant son projet de trahison déjoué, ne se portât à quelque extrémité. D'ailleurs, se séparer de lui était le plus sûr moyen d'attirer sur eux Guillaume de la Marck, avec qui il était en correspondance, au lieu qu'en le conservant en tête de la cavalcade, il croyait pouvoir le surveiller d'assez près pour l'empêcher d'avoir, à son insu, des communications avec qui que ce fût.