Quentin Durward

Chapter 13

Chapter 133,874 wordsPublic domain

Après un silence de quelques instans, Louis reprit la parole; mais quoiqu'il parlât du même ton, ce fut dans un esprit tout différent.--Mais à Dieu ne plaise, dit-il, qu'aucune autre cause qu'une nécessité absolue puisse nous engager, nous roi très-chrétien, à occasionner l'effusion du sang chrétien, si nous pouvons sans déshonneur éviter cette calamité. La sûreté de nos sujets nous touche de plus près que l'injure que peuvent faire à notre dignité les paroles grossières d'un ambassadeur mal-appris, qui a peut-être outre-passé ses pouvoirs. Qu'on admette en notre présence l'envoyé du duc de Bourgogne.

--_Beati pacifici_! dit le cardinal de La Balue.

--C'est la vérité, ajouta le roi, et Votre Éminence sait aussi que ceux qui s'humilient seront élevés.

Le cardinal prononça un _Amen_ auquel peu de personnes répondirent; car les joues pâles du duc d'Orléans même étaient devenues pourpres d'indignation, et le Balafré fut si peu maître de la sienne, qu'il laissa tomber lourdement sur le plancher le bout de sa pertuisane; mouvement d'impatience qui lui valut un reproche sévère de la part du cardinal, suivi d'une instruction sur la manière dont on devait manier les armes en présence du souverain. Le roi lui-même semblait extraordinairement embarrassé du silence qui régnait autour de lui.

--Vous êtes pensif, Dunois, dit-il; vous désapprouvez que nous cédions à cette tête chaude d'envoyé?

--Nullement, Sire, dit Dunois; je ne me mêle pas de ce qui s'élève au-dessus de ma sphère: je pensais seulement à demander une faveur à Votre Majesté.

--Une faveur, Dunois! répéta le roi; vous en demandez rarement, et vous pouvez compter sur mes bonnes grâces.

--Je voudrais donc, Sire, dit Dunois avec la franchise d'un militaire, que Votre Majesté m'envoyât à Évreux pour y maintenir la discipline parmi le clergé.

--Ce serait effectivement au-dessus de votre sphère, répliqua le roi en souriant.

--Sire, dit le comte, je suis aussi en état de maintenir la discipline parmi des prêtres, que monseigneur l'évêque d'Évreux, ou monseigneur le cardinal, s'il préfère ce dernier titre, l'est d'apprendre l'exercice aux soldats de la garde de Votre Majesté.

Le roi sourit encore; et se penchant vers l'oreille de Dunois, il lui dit à voix basse et d'un ton mystérieux:--Le moment peut venir où vous et moi nous mettrons une bonne discipline parmi les prêtres; mais quant à présent, nous souffrons celui-ci comme un bonhomme d'évêque qui s'en fait trop accroire. Ah! Dunois, c'est Rome, c'est Rome qui nous impose ce fardeau, ainsi que beaucoup d'autres; mais patience, cousin, et battons les cartes jusqu'à ce qu'il nous arrive une bonne main[39].

Le son des trompettes, qui se fit entendre dans la cour, annonça l'arrivée du seigneur bourguignon. Tous ceux qui se trouvaient dans la salle d'audience s'empressèrent de prendre leurs places, suivant l'ordre de préséance, le roi et ses filles restant seuls au centre de l'assemblée.

Le comte de Crèvecœur[40], guerrier intrépide et renommé, entra alors dans l'appartement; et, contre l'usage des envoyés des puissances amies, il se présenta armé de toutes pièces, ayant seulement la tête nue. Il portait une armure magnifique de Milan, du plus bel acier, damasquinée en or, et travaillée dans le goût fantastique qu'on appelait arabesque. Autour de son cou et sur sa cuirasse bien polie était l'ordre de son maître, celui de la Toison-d'Or, l'un des ordres de chevalerie les plus honorables que l'on connût alors dans toute la chrétienté. Un page magnifiquement vêtu le suivait chargé de son casque, et il était précédé d'un héraut qui portait ses lettres de créance, et qui les présenta au roi, un genou en terre, tandis que l'ambassadeur s'arrêta à quelques pas, comme pour donner le temps d'admirer son air noble, sa taille imposante et la fierté tranquille de ses traits et de ses manières. Le reste de son cortège se tenait dans l'antichambre ou dans la cour.

--Approchez, seigneur comte de Crèvecœur, dit Louis après avoir jeté un coup d'œil sur ses lettres de créance; nous n'avons besoin des lettres de créance de notre cousin, ni pour nous présenter un guerrier si bien connu, ni pour nous assurer du crédit dont vous jouissez à si juste titre auprès de votre maître. Nous espérons que votre belle épouse, dont le sang n'est pas tout-à-fait étranger à celui de nos ancêtres, est en bonne santé. Si vous vous étiez présenté devant nous en la tenant par la main, seigneur comte, nous aurions pensé que vous portiez votre armure, en cette occasion, et contre l'usage, pour soutenir la supériorité de ses charmes contre tous les chevaliers amoureux de France; mais sans cela, nous ne pouvons deviner le motif de cette panoplie complète.

--Sire, répondit l'envoyé, le comte de Crèvecœur doit déplorer son infortune, et vous supplier de l'excuser, s'il ne peut en cette occasion répondre à Votre Majesté avec l'humble déférence due à la courtoisie royale dont vous avez daigné l'honorer. Mais quoique ce ne soit que la voix de Philippe Crèvecœur des Cordes qui se fait entendre, les paroles qu'il prononce doivent être celles de son gracieux seigneur et souverain, le duc de Bourgogne.

--Et quelles paroles Crèvecœur a-t-il à prononcer au nom du duc de Bourgogne? demanda Louis en prenant un air de dignité convenable à la circonstance. Mais un instant! Souvenez-vous qu'en ce lieu Philippe Crèvecœur des Cordes parle à celui qu'il appelle le souverain de son souverain.

Crèvecœur salua, et reprit la parole:--Roi de France, le puissant duc de Bourgogne vous envoie encore une fois une cédule contenant le détail des griefs et des oppressions commises sur les frontières par les garnisons et les officiers de Votre Majesté; et ma première question est de savoir si l'intention de Votre Majesté est de lui faire réparation de ces injures.

Le roi, ayant jeté un léger coup d'œil sur la note que le héraut lui présentait à genoux, répondit:--Ces plaintes ont été soumises à notre conseil il y a déjà long-temps. Des faits allégués, les uns sont des représailles d'injures souffertes par mes sujets, les autres sont dénués de preuves; les garnisons et les officiers du duc se sont chargés eux-mêmes de tirer vengeance de plusieurs autres. Si pourtant il s'en trouve quelqu'un qui ne puisse se ranger sous aucune de ces trois classes, en notre qualité de prince chrétien, nous ne refusons pas de faire satisfaction pour les injures dont notre voisin pourrait avoir à se plaindre, quoique commises non-seulement sans notre autorisation, mais contre nos ordres exprès.

--Je transmettrai la réponse de Votre Majesté à mon très-gracieux maître, répondit l'ambassadeur; mais qu'il me soit permis de dire que, comme elle ne diffère en rien des réponses évasives qui ont déjà été faites à ses justes plaintes, je ne puis espérer qu'elle suffise pour rétablir la paix et l'amitié entre la France et la Bourgogne.

--Il en sera ce qu'il plaira à Dieu, dit le roi. Ce n'est point pas crainte des armes de votre maître, c'est uniquement par amour pour la paix, que je fais une réponse si modérée à ses reproches injurieux. Mais continuez à vous acquitter de votre mission.

--La seconde demande de mon maître, reprit l'ambassadeur, est que Votre Majesté cesse d'entretenir sous main des intelligences clandestines avec ses villes de Gand, de Liège et de Malines. Il requiert Votre Majesté de rappeler les agens secrets qui sèment le mécontentement parmi ses bons citoyens de Flandre, et de bannir de vos domaines; ou plutôt de livrer à leur seigneur suzerain, pour être punis comme ils le méritent, ces traîtres qui, ayant abandonné le théâtre de leurs manœuvres, n'ont trouvé que trop aisément un asile à Paris, à Orléans, à Tours, et en d'autres villes de la France.

--Dites au duc de Bourgogne, répondit le roi, que je ne connais pas les intelligences clandestines dont il m'accuse injustement; que mes sujets de France ont des relations fréquentes avec les bonnes villes de Flandre, par suite d'un commerce à l'avantage des deux pays, et qu'il serait aussi contraire aux intérêts du duc qu'aux miens de vouloir interrompre; enfin, que beaucoup de Flamands résident dans mon royaume, et jouissent de la protection de mes lois pour la même cause; mais que je n'en connais aucun qui s'y soit réfugié par suite de révolte ou de trahison contre le duc. Poursuivez. Vous avez entendu ma réponse.

--Avec autant de peine que celle de tout à l'heure, Sire, car elle n'est ni assez directe, ni assez explicite pour que le duc mon maître veuille la recevoir en réparation d'une longue suite de manœuvres secrètes, qui n'en sont pas moins certaines, quoique Votre Majesté les désavoue en ce moment. Mais je continue mon message.--Le duc de Bourgogne requiert en outre le roi de France de renvoyer sans délai dans ses domaines, sous bonne et sûre garde, les personnes d'Isabelle, comtesse de Croye, et de sa parente et tutrice, la comtesse Hameline, de la même famille, attendu que ladite comtesse Isabelle, qui est, par la loi du pays et l'inféodation de ses domaines, pupille dudit duc de Bourgogne, a pris la fuite hors de l'enceinte de sa juridiction, se dérobant à la surveillance qu'en prince attentif il devait avoir sur sa pupille: elle est ici sous la protection secrète du roi de France, qui l'encourage dans sa rébellion contre le duc, son tuteur et son seigneur naturel, au mépris des lois divines et humaines, telles qu'elles ont toujours été reconnues dans l'Europe civilisée. Je m'arrête encore une fois, Sire, pour attendre votre réponse.

--Vous avez fort bien fait, comte de Crèvecœur, dit Louis avec un ton de dédain; vous avez fort bien fait de commencer votre ambassade de bon matin; car si vous avez dessein de me demander compte de chaque vassal que les passions turbulentes de Votre maître peuvent avoir fait fuir de ses domaines, le soleil pourra se coucher avant que la liste en soit épuisée. Qui peut affirmer que ces dames sont dans mon royaume? et si elles y sont, qui ose dire que je les ai favorisés dans leur fuite, ou que je les ai prises sous ma protection?

--Sire, Votre Majesté me permettra de lui dire que j'avais un témoin dans cette affaire,--un témoin qui avait vu ces dames fugitives à l'auberge des Fleurs-de-Lis, située à peu de distance de ce château;--un témoin, dis-je, qui avait vu Votre Majesté en leur compagnie, quoique sous le déguisement, peu digne d'elle, d'un bourgeois de Tours; un témoin enfin qui a reçu d'elles, en votre royale présence, Sire, des messages et des lettres pour leurs amis de Flandre; qui a rapporté les uns et remis les autres au duc de Bourgogne.

--Produisez ce témoin, comte; faites-moi voir en face l'homme qui ose avancer des faussetés si palpables.

--Vous parlez d'un ton de triomphe, Sire, car vous savez fort bien que ce témoin n'existe plus. Quand il vivait, il se nommait Zamet Magraubin, et c'était un de ces vagabonds Bohémiens. Il a été hier, à ce que j'ai appris, exécuté par des gens de la suite de votre grand prévôt, sans doute pour empêcher qu'il ne se trouvât ici pour déposer de la vérité de ce qu'il a dit à ce sujet au duc de Bourgogne, en présence de son conseil, et de moi Philippe Crèvecœur des Cordes.

--Par Notre-Dame d'Embrun, s'écria le roi, ces accusations sont si absurdes, et je suis si loin de me reprocher rien qui puisse les motiver, que, par l'honneur d'un roi, je suis tenté d'en rire plutôt que de m'en fâcher. Ma garde prévôtale met à mort, comme c'est son devoir, les brigands et les vagabonds; ma couronne serait insultée par tout ce que ces brigands et ces vagabonds peuvent avoir dit à notre bouillant cousin duc de Bourgogne et à ses sages conseillers! Je vous prie de dire à mon beau cousin que s'il aime leur compagnie, il ferait bien de les garder dans ses domaines, car ils ne trouveront ici qu'une courte absolution et une bonne corde.

--Mon maître n'a pas besoin de pareils sujets, Sire, répondit le comte d'un ton moins respectueux que celui avec lequel il avait parlé jusqu'alors; car le noble duc n'a pas coutume d'interroger des sorcières, des Égyptiens et autres vagabonds, sur le destin de ses alliés et de ses voisins.

--Nous avons eu assez de patience, s'écria le roi en l'interrompant; et puisque ta mission ici semble n'avoir d'autre but que de nous insulter, nous enverrons quelqu'un en notre nom au duc de Bourgogne, convaincu qu'en te conduisant ainsi à notre égard, tu as outre-passé tes pouvoirs quels qu'ils puissent être.

--Au contraire, répondit Crèvecœur, je ne m'y suis pas encore entièrement conformé. Écoutez, Louis de Valois, roi de France; écoutez, nobles et gentilshommes qui pouvez être présens; écoutez, fidèles et loyaux Français de toutes conditions; et toi, Toison-d'Or, ajouta-t-il en se tournant vers le héraut, répète après moi cette proclamation:--Moi, Philippe Crèvecœur des Cordes, comte de l'Empire, et chevalier de l'honorable ordre de la Toison-d'Or, au nom de très-puissant seigneur et prince Charles, par la grâce de Dieu duc de Bourgogne et de Lorraine, de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg, et de Gueldres; comte de Flandre et d'Artois, comte palatin de Hainaut, de Hollande, de Zélande, de Namur et de Zutphen; seigneur de la Frise, de Salines et de Malines, vous fais savoir à vous, Louis, roi de France, qu'attendu que vous avez refusé réparation de tous les griefs, de toutes les injures et offenses faites et occasionnées par vous ou par votre aide, à votre suggestion et instigation, à mondit duc et à ses sujets chéris, il renonce, par ma bouche, à sa foi et hommage envers votre couronne, vous déclare faux et sans foi, et vous défie, comme prince et comme homme.--Voici mon gage, en preuve de ce que j'ai dit.

En parlant ainsi, il ôta le gantelet de sa main droite, et le jeta sur le plancher de la salle d'audience.

Jusqu'à ce dernier trait d'audace, le plus profond silence avait régné dans l'appartement; mais à peine eut-on entendu le bruit que fit le gantelet en tombant, et l'exclamation, _vive Bourgogne_! que fit entendre au même instant Toison-d'Or, le héraut bourguignon, qu'un tumulte général y succéda. Tandis que Dunois, le duc d'Orléans, le vieux lord Crawford, et un ou deux autres que leur rang autorisait à cette démarche, se disputaient à qui ramasserait le gantelet, la salle retentissait des cris:--Frappez, frappez, qu'il périsse! vient-il ici pour insulter le roi de France jusque dans son palais?

Mais le roi apaisa le tumulte en s'écriant d'une voix semblable au tonnerre, qui couvrait toutes les autres, et qui en imposa à chacun:--Silence, messieurs, que personne ne mette la main sur l'envoyé, ni un doigt sur son gage! Et vous, sire comte, de quoi est composée votre vie, et comment est-elle garantie, pour que vous la hasardiez sur un coup de dé si périlleux? Votre duc est-il fait d'un autre métal que les autres princes, pour soutenir sa prétendue querelle d'une manière aussi inusitée?

--Oui, sans doute, répondit l'intrépide comte de Crèvecœur, il est fait d'un métal tout différent, d'un métal bien plus noble que les autres princes de l'Europe; car, lorsque nul d'entre eux n'osait vous donner un asile à vous-même, roi Louis, exilé de France, poursuivi par la vengeance amère de votre père, et par toute la puissance de son royaume, vous fûtes accueilli et protégé comme un frère par mon noble maître, dont vous avez si mal récompensé la générosité. Adieu, Sire, j'ai rempli ma mission.

À ces mots, le comte sortit de l'appartement sans prendre autrement congé.

--Suivez-le! suivez-le! s'écria le roi, ramassez son gantelet, et suivez-le! Ce n'est pas à vous que je parle, Dunois, ni à vous, lord Crawford; il me semble que vous êtes un peu vieux pour une affaire aussi chaude; ni à vous, cousin d'Orléans, vous êtes trop jeune pour vous en mêler. Monsieur le cardinal, monsieur l'évêque d'Évreux, il appartient à la sainteté de vos fonctions de faire la paix entre les princes; relevez ce gantelet, et allez faire sentir au comte de Crèvecœur le péché qu'il a commis en insultant un grand monarque dans sa propre cour, et en le forçant à attirer les calamités de la guerre sur son royaume et sur celui de son voisin.

Interpellé ainsi personnellement, le cardinal de La Balue alla relever le gantelet avec autant de précaution qu'on en prendrait pour toucher une vipère, tant paraissait grande son aversion pour ce symbole de guerre, et sortit sur-le-champ de l'appartement du roi pour courir après l'envoyé.

Louis promenait ses regards en silence sur le cercle de ses courtisans, dont la plupart, à l'exception de ceux que nous avons déjà nommés, étaient des hommes de basse naissance, qui devaient le haut rang auquel le roi les avait élevés dans sa maison, non à leur courage, ni à leurs exploits, mais à des talens de tout autre genre. Ils se regardaient les uns les autres, et la pâleur de leurs visages prouvait que la scène dont ils venaient d'être témoins avait fait sur eux une impression peu agréable. Louis jeta sur eux un coup d'œil de mépris, et dit à haute voix;--Quoique le comte de Crèvecœur soit présomptueux et arrogant, il faut avouer que le duc de Bourgogne a en lui un serviteur aussi hardi qu'aucun de ceux qu'un prince ait jamais chargé d'un message. Je voudrais savoir où je pourrais en trouver un, aussi fidèle pour envoyer ma réponse.

--Vous faites injure à votre noblesse française, Sire, dit Dunois. Il n'y a pas un de nous qui ne portât un défi au duc de Bourgogne, à la pointe de son épée.

--Et vous n'êtes pas plus juste, Sire, dit le vieux Crawford, à l'égard des gentilshommes écossais qui ont l'honneur de vous servir. Ni moi, ni aucun de ceux qui servent sous mes ordres, étant de rang convenable, nous n'hésiterions à demander à cet orgueilleux envoyé compte de sa conduite. Mon bras est encore assez vigoureux pour le punir si Votre Majesté m'en accorde la permission.

--Mais Votre Majesté, ajouta Dunois, ne veut nous employer à aucun service qui puisse être honorable pour nous, pour elle et pour la France.

--Dites plutôt, Dunois, répondit le roi, que je ne veux pas céder à cette impétuosité téméraire qui, pour un vain point d'honneur de chevalier errant, vous perdrait vous-même, le trône et la France. Il n'y a pas un de vous qui ne sache combien chaque heure de paix est précieuse en ce moment pour guérir les blessures d'un pays déchiré; et cependant il n'y en a pas un qui ne fut prêt à guerroyer pour le premier conte que ferait une Bohémienne vagabonde, ou quelque demoiselle errante dont la réputation vaut à peine mieux. Mais voici La Balue, et nous espérons qu'il nous apporte des nouvelles plus pacifiques. Eh bien! monsieur le cardinal, avez-vous rendu au comte la raison et le sang-froid?

--Sire, répondit La Balue, ma tâche a été difficile. J'ai demandé à ce fier comte comment il avait osé adresser à Votre Majesté le reproche présomptueux qui a mis fin à son audience, témérité qui devait être attribuée, non à son maître, mais à sa propre insolence, et qui par conséquent le mettait à la discrétion de Votre Majesté, et l'assujettissait à tel châtiment qu'il vous plairait de lui infliger.

--Vous avez bien parlé, dit le roi; et qu'a-t-il répondu?

--Le comte, continua le cardinal, avait en ce moment le pied sur l'étrier pour monter à cheval, et en entendant ma remontrance il a tourné la tête sans changer de position. Si j'avais été à la distance de cinquante lieues, me dit-il, et que j'eusse appris que le roi de France avait fait une question humiliante pour mon prince, j'aurais à l'instant tourné la bride de mon cheval, et je serais venu décharger mon cœur en lui faisant la réponse que je viens de vous faire.

--Je vous avais dit, messieurs, dit le roi en jetant un regard autour de lui, sans montrer aucun signe de colère ni même d'émotion, que notre cousin le duc possède en Philippe de Crèvecœur un aussi digne serviteur que jamais prince ait eu à sa droite.--Mais vous l'avez déterminé à rester?

--À rester vingt-quatre heures, répondit le cardinal, et à reprendre provisoirement son gage de défi. Il est descendu à l'auberge des Fleurs-de-Lis.

--Veillez à ce qu'il soit servi et traité noblement et à nos frais, dit le roi; un tel serviteur est un joyau pour la couronne d'un prince.--Vingt-quatre heures! ajouta-t-il à voix basse en semblant se parler à lui-même et en ouvrant les yeux comme s'il eut cherché à lire dans l'avenir; vingt-quatre heures! le terme est des plus courts! Cependant vingt-quatre heures bien et habilement employées peuvent valoir l'année entière d'un agent indolent ou incapable. Allons, messieurs, en chasse! à la forêt! Cousin d'Orléans, laissez de côté cette modestie, quoiqu'elle vous aille bien, et ne vous inquiétez pas de l'air réservé de Jeanne. La Loire cessera de recevoir les eaux du Cher avant que vous cessiez de l'aimer, ajouta-t-il tandis que le malheureux prince suivait à pas lents sa fiancée. Et maintenant, messieurs, prenez vos épieux, car Allègre, mon piqueur, a reconnu un sanglier qui mettra à l'épreuve les hommes et les chiens. Dunois, prêtez-moi votre épieu et prenez le mien, car il est trop pesant pour moi; mais vous, quand vous êtes-vous plaint d'un tel défaut dans votre lance? À cheval, messieurs, à cheval! Et toute la cour partit pour la chasse.

CHAPITRE IX.

La Chasse au sanglier.

«Je cause avec l'enfance, elle est sans artifice, «Même avec la folie ouverte et sans malice; «Mais ne me parlez pas de ces gens soupçonneux, «Voulant me deviner et lire dans mes yeux.»

Shakspeare. _Le roi Richard_.

TOUTE l'expérience que le cardinal pouvait avoir du caractère de son maître ne l'empêcha pas de commettre en cette occasion une grande faute politique. Sa vanité le porta à croire qu'il avait mieux réussi, en déterminant le comte de Crèvecœur à rester à Tours, que ne l'aurait fait tout autre négociateur employé par le roi; sachant combien Louis attachait d'importance à éloigner une guerre avec le duc de Bourgogne, il ne put s'empêcher de faire voir qu'il croyait lui avoir rendu un grand et agréable service.

Il se tint plus près de la personne du roi qu'il n'avait coutume de le faire, et tâcha d'entrer en conversation avec lui sur les événemens de la matinée.

C'était manquer de tact sous plus d'un rapport: les monarques n'aiment pas à voir leurs sujets les approcher d'un air qui semble annoncer qu'ils ont bien mérité d'eux et qu'ils veulent en arracher de la reconnaissance ou des récompenses: or, Louis, le monarque le plus jaloux de son autorité qui ait jamais existé, était particulièrement impénétrable et réservé pour quiconque semblait se prévaloir d'un service qu'il lui avait rendu, ou vouloir lire dans ses secrets. Cependant le cardinal, très-content de lui-même, et s'abandonnant à l'humeur du moment, comme cela arrive quelquefois à l'homme le plus prudent, continuait à se tenir à la droite du roi, et ramenait la conversation, toutes les fois qu'il le pouvait, sur Crèvecœur et son ambassade. C'était peut-être l'objet qui, en ce moment, occupait le plus les pensées du roi, et néanmoins c'était précisément celui dont il avait le moins envie de s'entretenir. Enfin Louis, qui l'avait écouté avec attention, quoique sans lui faire aucune réponse qui pût tendre à prolonger la conversation, fit signe à Dunois, qui était à peu de distance, de se placer à la gauche de son cheval.

--Nous sommes venus ici pour prendre de l'exercice et pour nous amuser, lui dit-il; mais le révérend père que voici voudrait nous faire tenir un conseil d'État.

--J'espère que Votre Majesté me dispensera d'y assister, répondit Dunois; je suis né pour combattre pour la France; mon cœur et mon bras sont à son service, mais ma tête n'est pas faite pour les conseils.