Quelques écrivains français: Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc.
Part 5
Pour la partie la plus étendue de son ensemble de romans, M. Zola emprunte ces éléments à la vie réelle, et les reproduit tels que sa mémoire et ses sens et les ont perçus et emmagasinés. Les livres de M. Zola, comme ceux de tout grand réaliste, possèdent une vérité supérieure. Constamment construits par un minutieux détaillement de faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de spectacles réellement vus, ils tendent à donner de la vie une image adéquate, aussi complexe, aussi variée, abondante en contrastes, sans que le choix, l'_idéal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son observation et résume la vie et les âmes en des extraits fragmentaires. C'est là la véritable différence entre un roman idéaliste et un roman réaliste[7]. Les faits des récits de M. Barbey d'Aurevilly sont et peuvent être chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La différence est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'éprouve de sympathie artistique que pour un côté de l'âme humaine, et un genre de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle embrasse le monde en tous ses aspects, réfléchit, affectionne et reproduit toutes les âmes, respecte leur complexité et donne d'une société à une époque, une image qui lui équivaut.
En ce sens, que des personnes peu habituées à l'analyse trouveront subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent à représenter l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions, complètement, sans choix ou presque ainsi.
La _Fortune des Rougon_ contient à la fois une série de faits sur la lâcheté stupide de quelques bourgeois, et une fraîche et sanglante idylle d'amour. La _Conquête de Plassans_ regorge de contrastes, du dur abbé Faujas à la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans _la Faute_ entre deux ecclésiastiques opposés, une fille idiote et pubère; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_ regorge de physionomies et de caractères. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard, M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arrière-boutique, les marchandes, de Claire Méhudin, en sa grâce sommeillante, à la bilieuse Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acéré de Mlle Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de créatures toutes humaines. _Son Excellence_ et la _Curée_ renseignent sur le Paris des démolitions, contiennent des scènes et des gens d'une admirable variété, des officieux du ministre aux convives de Saccard; à travers une promenade au Bois et une séance du Corps Législatif, le baptême d'un prince, un bal de filles, une fête de bienfaisance, un Compiègne, circule une foule de personnes en chair, marquées, caractéristiques et agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui entourent ce colosse et ce gnome Eugène Rougon et Aristide Saccard. L'_Assommoir_ et _Nana_ présentent en des pages connues tout le monde des ouvriers, tout le monde des filles et des petits théâtres. _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ débitent chacun une énorme tranche de la société, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de vivre_ détaillent un point.
Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont étudiés souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugène Rougon, M. Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est détaillée des secrets de sa chair aux plis honteux de son âme. Clorinde Balbi a une nature courtisane, mystérieuse, supérieure et baroque. Nana est naturelle, tendre, grossière, écervelée, stupide. Coupeau et Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne santé morale à l'extrême abaissement. Que l'on joigne à l'image de tous ces êtres celle des lieux où ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de travail, des salles de spectacle, des échoppes, des magasins, des galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces demeures, de l'avenue de l'Opéra aux boulevards extérieurs, des ponts de la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les sèches arêtes de la Provence, les plaines blêmes du Nord, les efflorescences du Paradou, les déferlements des marées normandes, l'on aura dans une dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques reproduisant en abrégé presque toute la complexité d'un pays en un temps.
Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalité. Les personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considérable d'êtres bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent aucune des âmes supérieures et choisies, complexes, délicates et rares, que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M. Zola a constamment proposé à son analyse des caractères simples et sains, ou déséquilibrés par une maladie concrète. La facilité choisie de cette tâche permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, défaut dont la présence est confirmée par la fixité de ses caractères.
En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les mêmes du commencement à la fin, sans que leur vie, dont l'instabilité normale est scientifiquement admise[8], varie d'un linéament. Bien plus, dans quelques-uns des livres récents de M. Zola, notamment dans _Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une vue très nette des lieux où se passe son action, et d'excellentes aptitudes descriptives, a si bien simplifié le mécanisme de ses personnages, leur prête des conversations si banales et des caractères si généraux, qu'ils perdent toute individualité nette. Au milieu de décors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus ténues. Enfin, M. Zola, comme tous les écrivains peu aptes à imaginer le mécanisme intérieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers psychologues, montre les actes de ses personnages de préférence à leurs raisonnements, les effets plutôt que les causes. De sorte que, le lecteur voyant ces créatures, de visage et de caractère nettement défini, réagir aux événements sans hésitation, sans débat, sans trouble, d'une façon constamment conséquente, identique et directe, se sent parfois en présence d'êtres trop simples pour des hommes.
De même, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola ne sont pas matériellement exactes. Tout artiste choisit entre les diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette sélection porte évidemment sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont décrites autant en termes oléfiants qu'en termes colorés. Le parterre du Paradou est aussi plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connaît les senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de même le colorisme du romancier. De l'étal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le bronze, le carmin et l'argent plutôt que le fuselé des formes. Le jardin d'Albine est dépeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du cortège baptismal du prince impérial, M. Zola perçoit le blanc des dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'éclat des aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M. Zola, critique d'art, défendit les coloristes extrêmes, notamment Manet.
Ces réserves diminuent déjà dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola à reproduire exactement toute l'humanité actuelle, et marquent des bornes à l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant très grande. Il est une autre cause d'un ordre tout différent qui empêche encore M. Zola de voir et de rendre entièrement toute la nature: son individualité qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et matériels, l'a porté à en préférer une série douée d'un caractère commun, à modifier certains rapports, à dénaturer certains aspects, à donner de tout ce qu'il décrit une image notablement altérée dans le sens de ses sympathies, c'est-à-dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola n'échappent pas à la formule que lui-même a donnée justement de toute oeuvre d'art: «La nature vue à travers un tempérament.»
NOTES:
[Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a émis une théorie analogue dans son _Euphorion_.]
[Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalité_, 1885.]
II
Tous les caractères que présente l'humanité ne semblent pas à M. Zola également dignes d'affection et d'indifférence. Il en préfère certains, les montre avec faveur, et les exalte au-delà du vrai. La santé physique ou morale ou double lui paraît adorable. Les quelques personnages loués dans ses romans sont bien constitués dans leur corps et leur esprit, ont des membres sans tare et une raison sans fêlure, sont logiques, forts et humains. Le plein développement corporel même, si l'activité cérébrale est atrophiée par les fonctions végétatives et animales, est considéré par M. Zola comme magnifique. Désirée, la belle idiote de _la Faute_, accroupie dans la chaleur de son poulailler et frémissante du rut de ses bêtes, est décrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple bestial et réjoui de Marjolin et de Cadine, qui promène à travers les Halles son impudicité. Même quand cet équilibre physiologique s'allie à une âme méchante et faible, M. Zola ne dépouille point toute sympathie. Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admirés dans le _Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-être de Louise Méhudin et de sa mère. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme Grandjean son complaisamment drapés, les sottises de Pauline Letellier s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses jupes lâches.
Mais l'harmonie d'une âme noble, avec un corps bien portant, est préférée par le romancier. Sylvère et Miette, l'attachement de ces deux enfants nets, chastes et tendres, sont racontés avec amour. L'honnête et drue figure de Mme François ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre de Paris_. Gervaise raisonnable et fraîche, au début de _l'Assommoir_, est aimable; Mme Hédouin illumine de sa beauté de femme de tête l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse à bout la raison vertueuse; et l'héroïne de la _Joie de vivre_ est de même une fille sensée, forte et savante.
Que cet amour de l'équilibre physique et moral n'est qu'une part d'un amour plus général, celui de la vie, un indice le montre. Partout où la niaise pudeur des modernes s'attache à cacher les opérations procréatrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, écarte les voiles et désigne le mystère. Tout le second livre de _la Faute_ célèbre la beauté de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien pubères ne sont point dissimulés. Rien de plus noble que les pages où est montré l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le carreau, puis couchée toute pâle dans son lit, tandis que Coupeau s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et misérable d'Adèle dans sa mansarde, aboutissent à ces pages magistrales de la _Joie_ où Pauline, sainement instruite des mystères sexuels, assiste et coopère à la délivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces occasions, M. Zola touche aux spectacles prétendus honteux, en vertu de droits supérieurs, comme accomplissant une mission de grand révélateur de la vie, chargé d'en découvrir les sources charnelles.
Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux grandes manifestations masculine et féminine, la sensualité de la femme et la force de l'homme. Tous les héros qu'il exalte sont des hommes forts, se dépensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou couronnant une grande ruine. Depuis le père Rougon qui, par un sourd travail de mine, édifie la fortune des siens, jusqu'à l'abbé Faujas conquérant Plassans, d'Aristide Saccard, qui démolit une ville, et accumule des millions, à Octave Mouret qui, par l'adultère, par le mariage, par l'incessante exploitation de la femme, écrase Paris de ses magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants, actifs sans compter, acharnés en besogne, s'acquittant dans le monde de leur tâche de force vive, résumés en ce colossal Eugène Rougon qui, solide et dur des épaules à l'âme, a la sourde tension d'une machine sous vapeur.
Et si les hommes dégagent ainsi leur force musculaire et volitionelle, les femmes exhalent, au profit de l'espèce, la séduction de leur sensualité. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacité diffuse d'une troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un souffreteux jeune homme, l'impudique nudité d'une courtisane italienne achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution d'une harscheuse, femelle à tous les mâles, la femme, chez Zola, toujours tend à l'homme le piège de son sexe. Enivrant et dissolvant toute une société comme dans la _Curée_, victime passive dans les milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, défaillante et amoureuse dans _Une page_, séduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme délabré en un mariage aussitôt souillé, domptant à force de refus, dans le _Bonheur des dames_, un obstiné viveur, toutes, dépeintes en leur fonction utérine, se résument en cette _Nana_, folle et affolante de son corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons séniles.
C'est en vertu de ces deux prédilections, sous un souffle de volupté ou un afflux de force, que M. Zola dénature le réel et le grossit. La végétation épanouie et luxuriante du Paradou est suscitée par les amours qui s'y consomment, comme l'inceste de Renée embrase et assombrit la serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal où sa grêle silhouette transparaît dévêtue. L'hôtel de Nana sertit dans sa splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix où elle triomphe, et exagérées pour montrer son empire les ruines qu'elle accumule. Par contre, la séduction du magasin dans le _Bonheur_, le fouillis de ses soies, l'appétence de ses chalandes et la rouerie de ses vendeurs sont amplifiés pour venger de cette domination, la force de l'homme, portée à l'énorme dans les spéculations de Saccard et les actes de Rougon, représentée invincible dans la chasteté farouche de l'abbé Faujas et de frère Archangias.
Tous les ensembles dans lesquels les caractères de force humaine, de luxure, de puissance, d'exubérance, peuvent être reconnus par association, sont exaltés par M. Zola.
Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandières est homérique, et le repas pour la fête de Gervaise pantagruélique. L'alambic du père Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du poison qu'il élabore. Les Halles de Paris sont assurément plus grandes dans le roman que dans l'atmosphère. Un puits de mine où descendent des cages ressemble à un Moloch dévorateur d'hommes. La mer montante livre aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la série de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune énergie matérielle ou humaine sans l'exagérer démesurément.
Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement à décrire en détail l'ensemble exagéré, comme si ses sens le lui avaient présenté tel. Mais parfois son penchant à l'énorme et au complet l'entraînent à user de procédés que leur contradiction avec ses doctrines rend intéressants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithèse, le symbolisme.
Dans la _Faute de l'Abbé Mouret_, le Paradou fournit inépuisablement de décors assortis l'amour qui s'y passe. L'abbé renaît avec le printemps; c'est sous une pluie de roses pétales, qu'Albine dévoile ses chairs rosées; le fauve hérissement des plantes grasses exacerbe les désirs du couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique, pour se mêler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire Méhudin, montrant ses viviers, en est douée d'aspects fluviatiles; la Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'étalent autour d'elle, et seulement dans l'atmosphère empestée d'une fromagerie, Mlle Saget et Mme Lecoeur peuvent échanger d'âcres médisances. La serre où se répète l'inceste de Maxime et de Renée est embrasée, lascive et délictueuse. Coupeau revenant pour la première fois aviné chez Gervaise débraillée, passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le ciel au-dessus de Paris reflète patiemment l'humeur de l'héroïne, entre toutes les habitantes élues. Nana dévêtue dans un boudoir, les bonnes de _Pot-Bouille_, affenêtrée sur leur arrière-cour fétide, accomplissent dans un lieu convenable des actes appropriés. Ces scènes, ces personnages et d'autres sont situés dans le milieu qui peut les rendre plus significatifs, plus librement développés. Que ce procédé revient à déranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles coïncidences, il est inutile de le montrer.
Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume à rendre plus marqué un acte ou un type en l'accolant à son contraste. Dans _la Faute_, les deux prêtres sont antithétiques comme les deux parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_, à la force mâle de Rougon, la souple beauté de Clorinde Balbi fait contre-poids. Renée se désespère du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Hélène et du Dr Deberle. Le _Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule, Florent raconte ses faims de Cayenne. À côté de Pauline, qui représente la moitié saine de la femme, est placée Louise qui en montre le côté délicatement maladif. La Maheude, chez les Grégoire, met en contraste le travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misère des ouvriers.
Ces antithèses nécessitent déjà le grossissement des personnages opposés. Suivant ce penchant, M. Zola en vient à assigner à ses principales figures les caractères de toute une classe. L'abbé Faujas est le prêtre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les affamés et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans cesse, par une poussée instinctive qui fait sauter le lien de ses doctrines et contredit les dehors de son art, le grand poète qu'est M. Zola tend au démesuré, au typique, à l'incarnation, personnifie, en des êtres devenus tout à coup surhumains, les plus simples et les plus abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant assimilé les âmes aux éléments, le romancier prête, en retour, aux forces naturelles, de sourdes et inarticulées passions; parle de l'entêtement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine des coups qui la mutilent; assigne à une maison l'humeur rogue de ses locataires. En cette équitable transposition, qui rend égal un individu à une énergie et un ensemble matériel à un individu, apparaît l'instinct fondamental de M. Zola, pour qui tout être se réduit en force, et pour qui toute force est similaire.
Ayant ainsi délaissé le réel pour l'idéal, M. Zola devint nécessairement pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et complètes créations de son esprit aux êtres que ses sens lui montrent, apercevant le moment vital qu'il adore, la santé, la raison, la vertu, éparses, restreintes et mêlées en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un dégoût pitoyable ou ironique pour l'humanité. Il s'attache à présenter de cruels contrastes où les personnages dignes de bonheur sombrent dans un incident grotesque. Florent, arrêté et envoyé à Cayenne pour s'être épouvanté sur le cadavre d'une fille tuée par la troupe, passe, à son départ, près d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le peloton de gendarmes venu pour réprimer la grève des mineurs protège les croûtes de vol-au-vent destinées au dîner du directeur. Le romancier prend plaisir à ne point faire reconnaître la bonté de ses personnages sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes médisances; Pauline, grugée, est haïe de Mme Chanteau. De lugubres incidents, propres à faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par son père, l'arrestation de Martineau mourant, sont racontés avec complaisance. Parmi les filles qui passent par l'église de l'abbé Mouret, pas une n'est décente; des pêcheurs de Bonneville, pas un honnête; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule les catastrophes, les insuccès, les défaillances et les tares. Dans le _Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souillés du sang des justes. Si la _Curée, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se terminent pas par un deuil digne d'être plaint, c'est que leurs personnages sont tous détestables. Et si les plaintes sur l'inutilité, la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idéaliste à demi, persiste à l'adorer, même en ses manifestations imparfaites, mais actuelles et existantes.
Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, à la vue magnifiée des hommes et des choses dont il découle; de celle-ci à l'amour de la vie, de la force, de la sensualité, de la raison et de la santé, ses causes; que l'on se rappelle le réalisme de procédés et de vision que ces idéaux résument, l'on aura, je pense, les gros linéaments de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie morale commencent à affleurer.
III
Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possédons en lui un artiste composite chez lequel se mêlent en un rare assemblage, les dons du réaliste et certains de ceux de l'idéaliste, sans se nuire, sans que les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La coopération des facultés exactes et de celles qui portent le romancier à altérer la réalité est facile et fructueuse en des oeuvres homogènes dans lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association intime de tendances diverses porte à leur attribuer une cause commune, et peut-être une seule hypothèse sur le mécanisme intellectuel de M. Zola, suffira à rendre compte des procédés et des émotions apparemment contraires que nous avons séparées dans son oeuvre.