Quelques dames du XVIe siècle et leurs peintres

Part 4

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Elle était le portrait de sa mère Catherine avec les yeux des Valois, ce qui les a fait confondre par les meilleurs juges, entre autres M. Niel[27]. Elle avait à ses vingt ans le nez fort, la bouche sensuelle et rouge, un bel ovale de visage, mais je ne sais quoi de vulgaire et de gros dont nous ne saurions faire la beauté suprême. Méfions-nous toujours des opinions anciennes: nous ne voyons plus de même; ce qui reste acquis, c’est que l’avis de Brantôme n’est pas isolé. Don Juan d’Autriche, qui la connaissait, assurait, dans son langage espagnol, que cette charmeuse, plus divine qu’humaine, était mieux faite pour damner les hommes que pour sauver leur âme. Les ambassadeurs turcs, amoureux des formes opulentes, restèrent stupéfaits en sa présence; elle les étonna surtout de son air royal et de sa démarche; ils convinrent que le Grand Seigneur se rendant à la mosquée en superbe équipage ne la dépassait pas. Sur ces propos colportés dans les cours de l’Europe, on vit un Napolitain l’attendre deux mois pour l’apercevoir dans un défilé, et quand il l’eut entrevue, il la compara à cette princesse de Salerne qui attirait à Naples les voyageurs de toutes les parties du monde.

Encore que tous les artistes de la cour, peintres, miniaturistes, crayonneurs, se fussent disputé les poses de la princesse, aucun n’a su mieux analyser cette physionomie complexe, un peu massive et charnelle, que le grand dessinateur dont l’œuvre est ci-jointe. Marguerite est fiancée au fils de Jeanne d’Albret, à Henri de Navarre, provincial naïf un peu gauche que les hasards politiques lui destinaient, à défaut d’entraînement réciproque. C’était l’union d’un gentilhomme fermier avec une grande mondaine; le Béarnais faisait mine penaude dans le luxe extrême de la cour de France. J’ai rencontré, certain jour, la figure du prince égarée dans les recueils de la Bibliothèque, et je crois devoir le rapprocher de sa femme. Marguerite n’aimait pas ce huguenot bon apôtre, mais sa volonté n’allait pas jusqu’à refuser son alliance; elle s’en accommoda de son mieux, et lui jura sa foi.

Ce qui peina le plus la nouvelle reine de Navarre, c’était d’aller s’enfermer à Nérac, comme une dame de mince origine. Quand elle s’en fut passer à Cognac afin de rejoindre son mari, elle se costuma le plus richement qu’elle put, pour la dernière fois. Elle avait hâte d’user ses robes qui seraient démodées si jamais elle revenait à Paris. Catherine de Médicis consolait ce désespoir comique par de bonnes paroles: «C’est vous, lui disait-elle, qui produisez et inventez les belles façons de s’habiller; en quelque part que vous alliez, la cour les prendra de vous, et non vous de la cour.»

Les dissentiments entre les nouveaux mariés vinrent surtout de leur manière différente d’envisager les choses. Henri de Navarre n’était point luxueux, Marguerite n’aimait que la représentation et les fêtes. Elle tenait la dragée haute aux parpaillots de par delà et raillait leurs pourpoints noirs et râpés comme des frocs. Ses cheveux bruns ne lui plaisaient pas; après les avoir portés à la mode de sa sœur Élisabeth d’Espagne, elle les teignit en roux, en blond doré. Elle eut des pages que l’on frisait et dont on coupait la toison pour ajouter à la sienne. A son retour à la cour de France, vers le milieu de 1573, elle exagéra encore ses modes voyantes; elle porta des toques extraordinaires, des corsages étrangement décolletés, des fraises énormes. Les ambassadeurs polonais venus pour saluer Henri III, nommé roi de leur pays, la contemplèrent dans ses grandes toilettes et en gardèrent une impression irrésistible: «Elle s’estoit vestue, raconte Brantôme, d’une robe de velours incarnat d’Espagne, fort chargée de clinquant, et d’un bonnet de mesme velours tant bien dressé de plumes et pierreries que rien plus. Elle parut si belle ainsi, comme lui fut dit aussy que depuis elle le reporta souvent et s’y fit peindre[28], de sorte qu’entre toutes ses diverses peintures, celle-là l’emporte sur toutes les autres, ainsi que l’on peut voir encore la peinture, car il s’en trouve assez de belles, et sur icelles en juger.»

Dans l’embrasure d’une fenêtre, Brantôme prit à part Ronsard, le poète son ami, qui assistait aussi à la réception. Ils comparèrent la reine à l’aurore aux doigts de rose, et c’est sur ce thème que Ronsard broda un sonnet qui fit florès à la cour.

Les apparences sont trompeuses; cette femme si belle, cette déesse majestueuse et si désirable, cette femme dont on a tant médit, cette amoureuse qui recueillait la tête sanglante de La Mole son _serviteur_, qui brodait des écharpes à Martigues, qui aima Bussy et tant d’autres, demeura stérile comme une païenne qu’elle était. Son ami Brantôme, à qui elle dédia ses mémoires, qu’elle traite en confident véritable, laisse faire à ce sujet mille suppositions. Elle se vantait d’avoir aimé le roi de Navarre, mais comment concilier avec l’amour l’indifférence au moins singulière qu’elle manifesta quand il se pourvut de maîtresses avouées à la cour même, les entretint sous son toit et la força pour ainsi dire à en prendre soin? Il y avait, d’ailleurs, entre eux un élément de discussion, c’était Louis de Bérenger du Guast, mignon du duc d’Anjou depuis Henri III, qui la poursuivait d’une haine atroce et ne perdait aucune occasion de lui nuire. Courtisan rompu aux intrigues, amoureux évincé, rival de Bussy d’Amboise, ami de Brantôme[29] et de Ronsard qu’il recevait à sa table, perdu de réputation, vendu au diable, croyait-on, du Guast restera le type parfait du condottiere arrivé par les cabales, les perfidies de tout genre aux plus hautes situations. Le poison et l’assassinat étaient ses armes ordinaires; il avait résolu de se défaire de Bussy en le chargeant certain jour qu’il le savait blessé et peu capable de se défendre, et avait piteusement échoué. Marguerite lui en gardait un ressentiment effroyable; tant et si bien qu’un jour un autre méchant drôle du nom de du Prat baron de Vitteaux planta à du Guast un poignard dans le cœur pour se venger et venger les autres du même coup. Peut-être s’en fût-il tiré, mais, assure Marguerite, «c’estoit un corps gasté de toutes sortes de vilainies, qui fut rendu à la pourriture qui dès longtemps le possédoit et son âme aux démons à qui il en avoit fait hommage». Par une fortune curieuse, le même peintre qui avait autrefois dessiné la jeune reine sa victime, nous a gardé de lui la plus exquise portraiture qui se puisse voir, et c’est ce pur chef-d’œuvre que nous joignons aux autres, comme la plus haute expression de l’art du crayonneur au XVIe siècle.

Quand Marguerite fut reléguée dans le château d’Usson en Auvergne elle sentit la misère, les tristesses des recluses, les horreurs de l’abandon. Ce fut Élisabeth d’Autriche, sa belle-sœur, qui lui vint en aide en partageant son douaire avec elle. Ses admirateurs ne l’eussent pas reconnue. C’est, à la quarantaine, une dame vieillie, fardée, qui cherche à se tromper elle-même. Plus rien ne lui est demeuré de ce qui avait fait sa gloire. Elle a perdu ses frères, son mari est sur le trône de France, une femme plus jeune la remplace près de lui. Elle meurt à soixante-trois ans, au milieu de ses remords et de ses regrets, ayant gardé un cœur trop jeune, une âme encore tendre qui s’épand en plaintes rythmées; elle comprend à peine qu’elle n’est plus la belle Marguerite, mais une triste divorcée, sans enfants pour la venger ou la tirer de peine[30].

LES DAMES.

Marie Touchet.—Isabeau de Limeuil.—La duchesse de Retz.—Madame de Carnavalet.—La belle Fosseuse.—Madame d’Estrées et sa fille Gabrielle, maîtresse de Henri IV.—Madame de Guercheville.

Marie Touchet de Belleville, sans avoir acquis la grande célébrité d’Agnès Sorel, de Diane de Poitiers ou de Gabrielle d’Estrées, est connue de tout le monde; on lui a fait une réputation de bonne fille, on l’a montrée comme une petite bourgeoise étonnée de sa fortune, attachée au prince qui l’avait choisie entre tant d’autres; on l’a dite excellente et fidèle. Brantôme, assez mal renseigné suivant son habitude, prétend qu’elle était de très petit monde, fille d’un apothicaire d’Orléans, mais supérieurement jolie et gracieuse. La vérité c’est qu’elle descendait d’une famille de marchands établis à Patay au XVe siècle, les Touchet, dont un des petits-fils, père de Marie, acheta la charge de lieutenant particulier au bailliage d’Orléans, et se maria à Marie Mathis, originaire des Flandres.

Les hasards, voulus ou non, placèrent la jeune fille sur la route de Charles IX allant de Blois à Paris, et il fut frappé de ce frais minois qui le changeait des personnes très mûres et très émaillées de son entourage. Catherine de Médicis avait une pratique supérieure dans le maniement des filles jolies et peu scrupuleuses; elle laissa courir l’histoire, préférant celle-là aux duchesses plus ou moins ambitieuses capables de jouer les Diane de Poitiers. Dûment stylée et prévenue, Mlle de Belleville accepta la situation qu’on lui voulut bien faire; elle s’enferma, disparut du monde, vivant pour son jeune seigneur et pour lui seul. Mais elle n’abdiquait point ses prétentions d’autant, et quand elle apprit le mariage du prince avec Élisabeth d’Autriche, elle voulut que lui-même lui en montrât un portrait pour en juger. Après l’avoir vu, elle le rendit avec une moue joyeuse: l’Allemande ne lui faisait pas peur!

Elle eut peur cependant parce que le roi l’abandonna un long temps pour les fêtes de ses noces; il lui paraissait plus épris que de raison de son Autrichienne. Mais fine et madrée comme elle l’était, tenue au courant des choses par des complaisants officiels qui n’eussent point aimé un roi amoureux de la reine, Marie attendit patiemment. Charles IX lui revint pour changer d’air, pour oublier sa majesté; elle l’amusait de ses saillies bourgeoises et par son entrain dédaigneux de l’étiquette. Peut-être même l’aimait-elle un peu, parce qu’il était le roi de France, qu’il était sombre et malheureux.

Elle eut un fils en 1563, dont elle accoucha au château de Fayet en Dauphiné, et qui devait être Charles duc d’Angoulême. Ses espérances grandirent de ce fait que la reine n’eut qu’une fille. Mais quand Charles IX tomba malade à Vitry et s’alita au château de Saint-Germain, Marie Touchet perdit la tête. Tandis que la reine Élisabeth devenait une bourgeoise dans son discret amour, qu’elle agissait en femme simple et aimante, la maîtresse jouait l’insouciance. Elle sentait la partie perdue et ne voulait pas engager l’avenir. On a dit que Charles IX l’avait mariée, de son vivant, à François de Balzac d’Entragues, gouverneur d’Orléans; c’est une erreur: quand elle épousa ce grand seigneur peu scrupuleux, le roi était mort depuis plus de six ans, et elle l’avait assez oublié pour ne lui point sacrifier son existence. On était en 1580, Marie Touchet approchait de la trentaine, mais elle gardait cette fleur de jeunesse que nous retrouvons dans le seul portrait conservé d’elle à cette époque de sa vie.[31] Elle eut une fille qui devait être Henriette d’Entragues, marquise de Verneuil, maîtresse de Henri IV. Il y a des familles ainsi prédestinées. Son autre fille s’attacha à Bassompierre, en eut un fils depuis évêque de Saintes, mais ne sut se faire épouser. Si bien que la bonne dame, fort avisée pourtant et prudente, reçut le suprême affront de garder pour elle deux personnes décriées et méprisées incapables de faire une fin honorable. Ces grands soucis ne paraissent point l’avoir autrement torturée; elle mourut en 1638, âgée de quatre-vingt-neuf ans, hautaine et sévère comme une reine douairière, et fut enterrée par les soins de son fils, bâtard d’Angoulême, dans le caveau des Valois aux Minimes. Une inscription portait cette mention:

CY GIST

LE CORPS DE HAUTE ET PUISSANTE DAME

MADAME MARIE TOUCHET

DE BELLEVILLE, AU JOUR DE SON DÉCÈS

VEUVE DE FEU HAUT ET PUISSANT SEIGNEUR

MESSIRE FRANÇOIS DE BALZAC

SIEUR D’ENTRAGUES

CHEVALIER DES ORDRES DU ROI

ET GOUVERNEUR D’ORLÉANS

LAQUELLE DÉCÉDA LE 28 MARS 1628

AGÉE DE 89 ANS.

Celle-là fut donc une habile et le tempérament ne joua pas un grand rôle dans sa vie; mais dans le bataillon volant des filles que la reine Catherine, «cette bonne vesse», lançait à propos sur un huguenot récalcitrant ou frondeur, ou sur un guisard tapageur, toutes n’eurent pas cette finesse de touche, ce doigté délicat et supérieur dont Marie Touchet fit preuve. Il y eut dans le tas cette malheureuse Limeuil, «une grande toquée» portant le nom prédestiné d’Isabeau, nièce de Catherine par son père, Gilles de Latour-Turenne, sieur de Limeuil, apparentée aux grandes familles, qui se piquait d’être la seule à rabrouer le connétable Anne de Montmorency, à maltraiter les princes du sang, à dire leur fait aux plus grands et aux plus grandes, et qui tomba misérablement de degré en degré jusqu’à l’alliance roturière d’un financier italien, le pire drôle qui se pût voir de par le monde. C’était environ le temps où Catherine avait décoché à Antoine de Bourbon, roi de Navarre, Louise de la Béraudière du Rouet, capable de mater un régiment entier de rois et de princes. Louis de Bourbon, prince de Condé, qui s’agitait extraordinairement au fond des provinces et menaçait la cour, rencontra comme par hasard la belle Isabeau, cette brocardeuse endiablée, sèche et dure comme une selle d’Espagne, mais emportée par un entraînement irrésistible vers les aventures. Le rôle qu’on la priait de jouer ne lui déplut pas. Elle se piqua de réduire à la raison ce Bourbon bossu et chétif redouté de tout un chacun; elle mit une certaine rondeur dans ses attaques, glosa beaucoup, ne marchanda point sa peine, et sans oublier tout à fait Florimond Robertet, sieur de Fresne, une ancienne passion, elle s’accointa officiellement avec le prince. Catherine demandait deux choses: la première de tenir tranquille son ennemi par ce moyen, la seconde que nul scandale ne se produisît, à peine de désaveu. Malheureusement l’amour se mit de la partie; Isabeau, pour bonne langue qu’elle fût, se laissa prendre aux beaux discours de son nouveau maître. La première femme de celui-ci, Éléonore de Roye, était condamnée par les médecins. Quels horizons pour la demoiselle!

On en était là quand la cour partit pour Lyon, en juin 1564. Isabeau dut abandonner le prince pour suivre la reine. Le roi s’était arrêté quelques jours à Dijon, des fêtes furent données pendant lesquelles Isabeau dansa la pavane, balla et sauta à journée faite, jusqu’à étonner ses compagnes. Hélas! le corset sanglé, les robes très amples cachaient une «maladresse» pour tout dire, et cette maladresse se révéla certain jour en plein bal, sous la forme d’un petit enfant né avant terme qui mit en un instant toute la troupe royale sens dessus dessous. On pense la colère de Catherine! Sans prendre l’heure d’admonester la malheureuse fille ni de lui donner les premiers soins, on fit un paquet de la mère et de l’enfant et on les conduisit dans un couvent d’Auxonne. Alors les jalousies de se faire jour, les langues de courir, les méchancetés de naître. Tel prétendait que le père vrai était ce Florimond Robertet dont la belle n’avait point abandonné l’accointance. Tel autre assurait, pour se venger d’un coup de dent ou d’un refus, que la pécore voulait empoisonner la reine. On écouta tous les bruits d’où qu’ils vinssent, on les grossit et, pour colorer l’aventure, Catherine fit appréhender la pauvre fille et la fit conduire à Tournon sous bonne escorte, en vue d’un procès criminel à lui intenter. C’est dans cette misérable occurrence que la malheureuse Isabeau écrivit à Condé une lettre charmante, où elle l’appelait son cœur, et où elle réclamait son appui. Il la fit enlever.

Alors ce furent les huguenots qui se récrièrent; l’histoire s’était ébruitée; on savait aujourd’hui que la reine Catherine avait employé Isabeau à servir sa cause. Des vers latins coururent en manière de pamphlet qui disaient: «La reine s’est courroucée, comme si elle eût ignoré le cas. Elle donne des gardes à la fille, l’enferme dans un couvent pour lui rafraîchir les pensers. Cela ne valait pas tant de rudesse; il fallait excuser le temps, la personne et le lieu: tant d’autres font pis qu’on laisse en paix!

«Un message est venu dire que l’enfant était mort, c’est un grand malheur! Aujourd’hui la petite créature est au ciel priant Dieu pour ses deux pères, et le suppliant d’être plus indulgent pour le prince de Condé.» Mis en demeure d’abandonner sa maîtresse ou d’être abandonné par les protestants, Louis de Condé prit le premier parti. Ceci lui fut d’autant plus facile qu’il s’embarquait dans une nouvelle intrigue avec une riche veuve, Marguerite de Lustrac, maréchale de Saint-André, laquelle le couvrait d’or et de présents. Isabeau de Limeuil, désabusée, aigrie, fit sa soumission à la reine; elle n’eut point de peine à démontrer le mal fondé des accusations portées contre elle; on lui pardonna surtout parce que le prince l’avait oubliée, et qu’elle n’était ni utile ni à craindre. Elle rentra en grâce, mais les prétendants sérieux avaient fui. Elle eut même à subir une dernière honte. Sur le point d’épouser Françoise d’Orléans, le prince de Condé lui envoya, comme autrefois François Ier à Mme de Chateaubriand, un messager chargé de lui réclamer les bijoux naguère donnés et un miroir où était enchâssé son portrait. Le rouge lui monta à la figure; elle se rappela qu’autrefois elle traitait assez mal les princes, elle revint à cette ancienne manière. D’abord elle ajouta au portrait à renvoyer une gigantesque paire de cornes, et s’emportant contre Françoise d’Orléans qui avait exigé la restitution: «Dittes à cette belle princesse, cria-t-elle au messager, qui l’a tant sollicité à me demander ce qu’il m’a donné, que si un seigneur de par le monde,—le nommant par son nom,—en eust faist de mesme à sa mère et luy eust répété et osté ce qu’il luy avoit donné... qu’elle serait aussy pauvre d’affiquets et pierreries que damoiselle de la cour. Or qu’elle en fasse des chevilles ou des pastés je les luy quitte!» (BRANTÔME.)

Et tout de suite, de dépit et de fureur, elle accepta l’alliance de Scipion Sardini, banquier lucquois, factotum de Catherine, un de ces Italiens minables, enrichis en France, sur lequel on avait fait ce distique féroce:

_Qui modo Sardini, jam nunc sunt grandia cete Sic alit italicos Gallia pisciculos!_

«Hier sardines, aujourd’hui baleines énormes; c’est ainsi que la France engraisse les poissonnets italiens!» Sardini lui apportait la richesse, plusieurs châteaux, un hôtel magnifique au quartier Saint-Marcel, et l’oubli complet des vieilles histoires. Isabeau devint une grande dame, très entourée, très recherchée pour ses biens. Parfois les deux conjoints se jetaient de cruelles vérités au visage; Mme de Sardini reprochait à son mari son extraction douteuse; il ripostait durement: «J’ay plus faict pour vous que vous pour moy, car je me suis deshonoré pour vous remettre vostre honneur.»

Elle ne revit qu’une fois le prince de Condé, en 1566. Elle suivait la route de Paris à son château de Chaumont-sur-Loire, où elle allait rejoindre son mari; son escorte se heurta aux combattants de Montcontour. Un corps défiguré était étendu sur une civière et personne ne le pouvait reconnaître. Quand Henri III, alors duc d’Anjou, sut que Mme de Sardini se trouvait là, il la pria de visiter le mort, ce qu’elle fit aussitôt. Elle se pencha sur la civière et se releva toute blême; elle ne dit que ce mot: «Enfin!» Le mort était le prince de Condé son ancien amant.

Je ne connais que deux portraits de cette femme célèbre. L’un d’eux assez ordinaire, nous la donne dans son costume de deuil au moment de ses malheurs; c’est celui que voici, il est dans la collection Clairambault à la Bibliothèque nationale[32]. L’autre, au contraire, dessiné par Foulon en 1592, lors du passage de ce peintre à Tours[33], représente Mme de Sardini à soixante-cinq ans environ; il est au Louvre. Ni l’un ni l’autre ne décèlent une grande beauté. Elle était maigre, si maigre même que dans une des scènes dont elle avait le privilège, et tandis qu’elle reprochait au prince de Condé de courtiser une femme brune, elle s’attira une réponse pointue. «Vous venez de voler la corneille», disait-elle; à quoi l’autre piqué répondit: «Et quand je suis avec vous, pour qui volé-je?—Pour un phénix.—Dittes plus tost pour l’oiseau de paradis, là où il y a plus de plumes que de chair![34]» (BRANTÔME.)

Ce fut aussi la femme d’un Italien que la duchesse de Retz, cette cousine de Brantôme, point jolie mais bien pire, aussi docte qu’un sorbonniste, aussi éloquente qu’un évêque, mariée â deux maréchaux, mêlée à toutes les intrigues des Valois, réputée pour sa sagesse à la fois et ses mœurs faciles, vraie grande dame du XVIe siècle sans préjugés, chantée par les poètes et crayonnée par le plus grand artiste de son temps. Fille de Claude de Clermont Dampierre et de Jeanne de Vivonne, elle avait épousé de bonne heure Jean d’Annebaut, baron de Retz, maréchal de France, tué à Dreux en 1562. Marguerite de Valois rapporte dans ses _Mémoires_, qu’elle reçut à Amboise, où elle était venue après le colloque de Poissy, la nouvelle «de la grâce que la fortune lui avait faite de la délivrer d’un fascheux, son premier mary, M. d’Annebaut, qui était indigne de posséder un sujet si divin et si parfait». Le fait est qu’elle prit assez allégrement la chose, d’autant que le défunt la laissait héritière de cette immense baronnie de Retz, patrie de Barbe-Bleue, qui valait tous les duchés-pairies du royaume. La reine Catherine la maria à Albert de Gondi, autre transalpin de marque, le 4 septembre 1565, l’année même où Isabeau de Limeuil convolait avec Sardini; elle n’interrogea point trop scrupuleusement les généalogies étranges invoquées par son nouveau seigneur; ce qu’elle lui demandait, en retour de la fortune, c’était la liberté d’agir à sa guise. Moyennant cela, elle obtint, en 1581, l’érection de sa baronnie en duché, et continua sa vie indépendante au nombre des femmes de la reine Catherine.

François Clouet l’a surprise à la trentième année, dans son riche costume; il a minutieusement fouillé cette physionomie si française, si spirituelle, un peu vulgaire pourtant, où la malice se loge au coin des lèvres, dans les yeux clairs. C’est bien là la personne intelligente et habile qui a été chargée de répondre en latin aux ambassadeurs polonais[35], qui emplit le chambre de la reine de ses saillies. Elle vaut cette autre Clermont, depuis duchesse d’Uzès, qui passait pour la langue la plus affinée de la troupe, et qui s’était moquée même du roi François, même du pape à Avignon. Ronsard disait d’elle en jouant sur les mots:

D’un barbier la femme tu es Tu ne tonds seulement, tu _rés_.

Elle surpasse toutes les autres, même Mme de Villeroy, une brune délicieuse, même Mme de Sauves, même cette rouée de Vitry qui eût fait battre les murailles, même Mlle de Lavernay. Ses scrupules sont minces; si nous la voyons attifée à merveille dans la portraiture, épinglée comme une madone, elle n’hésite pas, le cas échéant, à se dévêtir pour plaire à la reine. La chronique scandaleuse rapporte qu’elle fit à Chenonceaux le service de la table royale dans un accoutrement de nymphe surprise au bain[36] avec ses cheveux épars comme une épousée de roture.