Quelques dames du XVIe siècle et leurs peintres

Part 3

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Jamais princesse n’eut plus d’adorateurs, de prétendants, et, partant, nulle ne fut davantage portraiturée. C’est, après Charles IX, don Carlos qui la convoite parce que les Flandres lui sont un «passage pour aller en Écosse». C’est aussi Philippe II, son père, ce sont des principicules allemands. Et puis les modestes, les amoureux sans espoir: le grand prieur de France, oncle de Marie, qui s’est pris de passion en la déchaussant pendant une tempête à son retour de France; Damville, de la maison de Montmorency, qui l’adore en cachette, et sur qui elle laisse tomber ses yeux. Qui sais-je encore? Ronsard le poète qui la pleure. Que devenir, s’écrie-t-il,

Quand cest yvoire blanc qui enfle vostre sein, Quand vostre longue, gresle et délicate main, Quand vostre belle taille et vostre beau corsage, Qui ressemble au portraict d’une céleste image, Quand vos sages proupos, quand vostre douce voix, Qui pourroit esmouvoir les roches et les bois, Las! ne sont plus icy!..

Même aussi Brantôme, le pseudo-sceptique, le vieux garçon ami des belles femmes, qu’il n’ose entreprendre. Avant son départ de France, un peintre a représenté la reine dans ses voiles blancs de veuve. Elle est apparue mille fois plus belle et séduisante; la nacre de son teint efface la blancheur des mousselines qui l’enveloppent: Brantôme, qui l’a vue le jour de ses noces, la trouve plus majestueuse, plus désirable encore dans son deuil.

Mais les joies sont passées pour la reine d’Écosse; à son arrivée dans son royaume les difficultés politiques commencent. Adieu les fêtes, les bals de Saint-Germain ou de Fontainebleau, les douces paroles françaises, les peintres ingénieux et spirituels de la cour! Des artistes maladroits voudront la peindre par delà, mais plus rien ne reste des flatteries savantes d’un Clouet. Marie est devenue une Écossaise engoncée dans ses atours de mauvais goût, une dame quelconque, que ses amoureux d’autrefois ne voudraient plus reconnaître[20].

Une princesse allemande devait lui succéder sur le trône de France, candide figure que l’histoire nomme à peine, Élisabeth d’Autriche, fille de Maximilien II. La raison d’État jeta la pauvre enfant timide et craintive dans cette cour dépravée des Valois où les femmes ne comptaient que par leur impudence ou leurs vices. Elle vint, croyant trouver en Charles IX le mari tranquille que sa douce nature d’Allemande lui faisait désirer; elle se heurta à un caractère impressionnable, à un être irrésolu et mal équilibré qu’elle se mit à aimer de tout son cœur. Il sut mentir et dissimuler assez longtemps pour surprendre cette affection; mais une passion le possédait qui ne lui laissait aucun répit, c’était la belle Marie Touchet, fille d’un magistrat d’Orléans, personne astucieuse et maligne qui se flattait de ne point le perdre de sitôt. «L’Allemande ne me fait pas peur!» avait-elle dit en examinant dans ses moindres détails le portrait de la reine. Et de fait, autant Marie Touchet montrait de gaîté et d’entrain, autant Élisabeth demeurait sérieuse et retenue, fraîche pourtant et gentiment colorée, mais faisant une moue de ses grosses lèvres bourguignonnes, découvrant une expression résignée peu capable de séduire.

Aussitôt arrivée on lui fit quitter ses ajustements espagnols, sa résille, sa grosse robe en cloche, et on la vêtit à la française; elle laissa faire, mais quand, pour la hausser un peu et lui donner une taille majestueuse, on voulut la chausser de patins, elle refusa tout net; elle refusa de même le masque de velours noir et en général les coquetteries auxquelles on ne l’avait point habituée. Si l’on en croit Brantôme, elle avait une carnation magnifique, mais elle disparaissait au milieu des princesses ses belles-sœurs, surtout auprès de Marguerite.

Elle donna séance au peintre de la cour, dans le costume délicieux qu’on lui avait imposé: coiffure en arcelets, chargée d’un escoffion, ornée de perles et de joyaux, fraise délicate au col, corsage à gros bouillons de soie cachant la poitrine, manches à épaulières surélevées. C’est l’œuvre officielle, celle qui sera mille fois copiée pour porter dans toute la France les traits de la nouvelle reine. L’original en peinture est aujourd’hui conservé au Louvre; il est donné à Clouet par tous les catalogues, ce qui doit être une tradition, mais il avait appartenu à Roger de Gaignières au XVIIe siècle, et celui-ci ne faisait aucune attribution. Avant que de passer à l’exécution définitive, l’artiste s’était servi du crayon, et cette esquisse sur nature, ce premier jet appartient aujourd’hui à la Bibliothèque nationale[21].

Mais la princesse honorée, fêtée et encore joyeuse n’est pas celle qui nous intéresse le plus; d’ailleurs ce portrait charmant, l’honneur de notre École française du XVIe siècle, est trop connu pour que nous le reproduisions ici. Un temps vint bien vite où la souveraine oublia les fêtes de son sacre, les triomphes de son entrée à Paris, la joie d’être reine de France. Le roi, son seul ami, la délaisse pour d’autres, elle le sait, mais elle refoule sa douleur profonde au dedans d’elle-même sans en laisser rien paraître. D’instant à autre, Charles fait une courte visite et s’enfuit. Il a les traits fatigués, la démarche lourde, il est sombre et préoccupé. Au matin de la Saint-Barthélemy, un courtisan raconta à Élisabeth la partie qui se jouait, et qu’elle ignorait complètement. «—Grand Dieu! s’écria-t-elle, mon mari le sait-il!—Oui, madame, c’est lui-même qui le fait faire.—O mon Dieu! qu’est cecy? Quels conseillers sont ceux-là qui lui ont donné de tels avis? Mon Dieu, je te supplie et requière lui vouloir pardonner, car si tu n’en as pitié j’ai grand peur que cette offense ne lui soit mal pardonnable!» (Brantôme.)

Tels sont les contrastes! Ainsi parlait dans cette triste journée la propre belle-fille de Catherine de Médicis. Celle-ci ne l’aimait pas, mais elle se contentait de la tenir à l’écart, de la laisser deviser en son baragouin moitié allemand moitié espagnol avec une ou deux vieilles dames, sans plus de souci. Un jour la reine eut une lueur d’espérance: elle devint enceinte. Malheureusement ce fut une fille qui naquit, une pauvre enfant vouée à l’étiquette dès la première heure de sa vie et qu’on emporta tantôt à Amboise pour lui faire sa nourriture, tandis que la maîtresse, Marie Touchet, conservait dans sa maison le petit Charles d’Angoulême, le bâtard, pouvait le cajoler tout à son aise, et laisser paraître ses ambitions.

Quand le roi fut à ses derniers instants, suffoqué par la phtisie et le mal étrange qui le minaient depuis l’année terrible, Élisabeth accourait à toute heure, fort empêchée par l’étiquette des cours. Brantôme lui-même se découvre devant cette note de jeunesse et de simplicité qui le changeait un peu des autres. Il raconte qu’elle s’asseyait au pied du lit du roi «un peu à l’escart et en sa perspective où estant, sans parler guières à luy selon sa coustume, aussy luy à elle, tant qu’elle demeuroit là jettoit ses yeux sur luy si fixement que sans les retirer aucunement de dessus, vous eussiez dit qu’elle le couvoit dans son cœur de l’amour qu’elle lui portoit».

Après son veuvage elle se revêt d’une robe simple, d’un béguin de deuil, se pare d’une fraise blanche. Elle dit adieu au monde, ses yeux sont rougis par les larmes. Le peintre qui a pu la surprendre ainsi n’a pas obtenu de séance. Comme Valentine de Milan elle eût inscrit sur les murailles de son château la phrase de femme inconsolée: «Plus ne m’est rien, rien ne m’est plus.» Elle se cache aux yeux, elle évite même ses proches. Les dames la considèrent avec étonnement. Quel amour était donc celui-là pour tourmenter à ce point? Les sceptiques qui rient de tout se taisent. Parfois une de ses femmes s’échappe à lui murmurer quelques mots de consolation. Elle est jeune, pourquoi garder en soi un deuil immortel? Un prince, fût-il son propre beau-frère Henri, ne tarderait pas à la faire reine une seconde fois. Élisabeth se contenta de regarder sévèrement son interlocutrice et protesta ne vouloir «violer par un second mariage les cendres honorables du feu roy, son mary».

Et c’est dans ses voiles de veuve que les graveurs populariseront son image, comme si elle eût personnifié l’amour conjugal, la fidélité de l’épouse, si près de disparaître en France. Thomas de Leu interprète au burin l’esquisse que nous reproduisons ici; il nous montre le ravage des larmes, les traits fatigués et meurtris. Pour une fois les vers de louange mis au bas de l’effigie ne mentent point effrontément:

Reynes si quelques foys vous penchez les prunelles Sur ceste reyne icy l’honneur des loyautez N’admirez seulement ses mortelles beautez Ainçois de ses vertus les beautez immortelles.

Elle quitta la France vers la fin de 1575, obligée de laisser sa fille à Catherine de Médicis; elle se retira à Vienne dans le couvent de Sainte-Claire qu’elle avait fondé. Elle y mourut à trente-huit ans à peine.

Quand l’Impératrice, sa mère, eût appris la triste nouvelle, elle s’écria devant M. de Lansac, qui le répéta: Le meilleur d’entre nous est mort: «El meyor de nosotros es muerto!» Avec la petite reine de France, on avait perdu l’amour sincère, la religion vraie, la charité; il n’en restait plus guère au monde[22].

On a dit que les chroniques d’alors ne respectaient personne, qu’elles passaient au même crible preudes femmes ou meschines. Élisabeth d’Autriche est sortie toute blanche de l’épreuve, les plus malveillants ont à peine osé lui reprocher de s’être montrée trop tendre, au temps où la santé du roi ne lui permettait plus d’être bon mari. Par contre, Marie Stuart, lancée dans les mêlées religieuses, récolta bon nombre de calomnies, bon nombre de vérités, car s’il y eut grosse fumée autour d’elle, le feu n’y manquait pas. Il en fut de même pour Élisabeth de Valois, la première des filles de Catherine qui fut mariée, et qui avait épousé en 1559 Philippe II d’Espagne, aspirant évincé par la reine d’Écosse. Brantôme, qui prétendait lui porter une affection sincère, et louait ses vertus quand il la nommait, ne manquait pas de lui décocher quelque médisance bien pointue sous le voile de l’anonyme, en l’appelant simplement «une grande reine». C’était le procédé ordinaire du bavard incorrigible, de l’infatigable cancanier qu’il se faut garder de croire sans réserve. Sur ces histoires graves, et qui sentent leur Phèdre d’une lieue, Schiller a brodé un drame lugubre, une fiction terrible. Son génie a su donner un corps aux bruits de cour, et sans avoir faussé l’histoire au même degré que Victor Hugo dans le _Roi s’amuse_, il a longuement décrit l’adultère incestueux de la princesse française avec son propre beau-fils don Carlos. Suivant la commune loi, le roman, la convention ont popularisé les caractères; on a mieux retenu la fabulation imaginée que l’histoire vraie, et don Carlos demeure pour les moins prévenus la victime d’un tyran cruel et jaloux, d’un père outragé mais impitoyable.

Suivant Brantôme, la reine avait «quelque poussière en sa fleute», de graves choses à se reprocher; ses filles ressemblaient à tout le monde, fors au roi, leur père putatif. En sa qualité de Gascon et de courtisan, il avait su rhabiller l’histoire. Au fond, le brave homme mentait impudemment. Il était passé en Espagne dans le courant de l’année 1564, c’est la reine Catherine de Médicis qui nous l’apprend dans ses lettres[23], il rapporte des nouvelles toutes fraîches de par delà; mais Élisabeth attendait encore son premier enfant. Elle n’accoucha que deux ans plus tard, dans l’année 1566, et comme elle mourut en 1568, il n’y a guère apparence que Brantôme ait pu discuter la ressemblance d’une fillette de deux ans dans l’intervalle. Vanteries françaises, rodomontades méridionales que tout cela! Et quand il nous montre la princesse assistant à un tournoi où don Carlos maniait avec grâce un genet d’Espagne, quand il la fait s’écrier, en cachant les noms: «Mon Dieu! qu’un tel pique bien!» à quoi Philippe II aurait répondu: «Ouy, mais il pique trop haut!» il invente ou bien il arrange une anecdote à sa fantaisie. Peut-être finit-il par croire ce qu’il écrit, lorsqu’il nous assure ensuite «que ce très grand prince de par le monde» fit assassiner le cavalier en question au sortir d’un palais, et puis la dame.

Ces ramassis de propos niais ont de tout point tourné la vérité. Il nous reste involontairement je ne sais quelle secrète idée du sacrifice de la jeune fille à un vieux prince débauché et féroce. Née en 1545, elle avait été mariée le 22 juin 1559, à quatorze ans à peine, après avoir failli épouser le fils de son mari. Car il faut bien le dire, dans les incertitudes de la politique, la petite Élisabeth avait été promise un peu à tout le monde; les princes comptaient comme parti avant de pouvoir se tenir debout, et ils comptaient encore quand ils ne pouvaient plus marcher. Mais, contrairement à ce qu’on croit généralement, Philippe II n’était pas à beaucoup près dans la seconde catégorie, non plus que Carlos dans la première. Il avait trente-deux ans, un peu plus du double d’âge de sa femme, et il conservait tout le feu de sa jeunesse. Bien au contraire, don Carlos, du même âge environ que sa future belle-mère, ne tenait en rien des héros. Maigre, affligé d’une coxalgie, la figure lourde et presque bestiale par sa bouche exagérée aux lèvres pendantes, pouvait-il espérer séduire la Française accorte, spirituelle, joyeuse, qui venait du Nord? Il la reçut à Tolède à son arrivée, il fit des folies sur un cheval, pour l’étonner, comme un enfant qu’il était, mais le sentiment ne paraît pas s’être déclaré dès cette première entrevue. D’ailleurs, il ne quittait pas les fièvres, on le disait perpétuellement retenu dans son palais par la maladie. Quant à Élisabeth, elle était à peine installée qu’elle tomba malade. «Les grosses bestes de médecins espaignolz» assuraient bien que le malaise serait de neuf mois juste; ils se trompaient. Elle n’en resta pas moins très longtemps fatiguée et incapable de courir le royaume.

Un crayon de Castle Howard, en Angleterre, nous a conservé ses traits à l’époque même de son mariage. C’est alors une fillette à la figure ronde, au nez retroussé, aux yeux gris. Brantôme nous apprend qu’elle était brune comme ses deux sœurs, Claude et Marguerite, mais la mode voulait qu’on fût blonde, et les teintures ou les perruques suppléaient au mauvais goût de la nature. On la disait jolie, si jolie même que les Espagnols assuraient dans leur langage excessif, que Dieu le Père l’avait créée avant toutes choses en vue du roi Philippe II. «J’ay ouy dire, explique Brantôme, que les seigneurs ne l’osoient regarder de peur d’en estre espris et d’en causer jalousie au roy son mari, et par conséquent eux courir fortune de vie.»

A l’origine, le prince se montra plein d’affection pour elle; ses lettres intimes à sa mère Catherine témoignent de cet amour respectueux. Philippe II assurait à l’ambassadeur de France, le sieur de l’Aubespine, qu’elle était «ung digne et propre instrument pour nourrir l’amytié d’entre les deux majestés». Peut-être s’ennuyait-elle au milieu de ces courtisans solennels et automatiques, qui ne devaient pas rire en sa présence, qui l’abandonnaient le plus souvent à de vieilles dames. Pour comble, les deux Françaises qui lui étaient restées ne s’entendaient pas entre elles, et journellement se livraient à de regrettables excès de langage. Si elle aima don Carlos, sa patience se trouvait mise à de rudes épreuves, il ne se passait pas de semaine que la reine Catherine ne l’engageât à favoriser le mariage du prince avec Marguerite de Valois, sa jeune sœur.

Dans les intervalles de sa fièvre quarte, don Carlos visite sa belle-mère, qui s’acquitte scrupuleusement de la commission. Elle lui fait admirer le portrait de Marguerite qu’elle vient de recevoir avec plusieurs autres. Il est si peu épris ou dissimule si bien son jeu, qu’il demeure en extase des heures entières, et toujours il revient à Marguerite. Il s’écrie: «Mas hermosa es la pequeña!» C’est la petite qui est la plus belle! Mme de Clermont lui ayant dit: «Monseigneur, c’est votre future femme», il se prit à sourire, et ne répondit rien.

Chaque jour amenait une nouvelle offre de mariage pour lui. Tantôt c’est Marie Stuart, tantôt Élisabeth d’Autriche, tantôt la fille de la reine de Bohême. Catherine déjouait toutes ces tentatives par l’entremise de sa fille; elle craignait surtout Marie Stuart, et alla jusqu’à lui promettre l’alliance française si elle se désistait en faveur de Marguerite.

Mais don Carlos ne guérissait pas; le 10 mai 1562, on n’attendait plus rien de lui. Élisabeth en informe sa mère qui déplore son état de reine sans héritier. Enfin il se remet, il reprend des forces, mais il ne sort plus. Quatre ans plus tard la reine accouchait d’une fille, de cette enfant que Brantôme affirmait ressembler à Philippe II en laissant entendre le contraire. Élisabeth revint en France pour quelque temps.

C’est de cette fugue que date le portrait reproduit ici. Élisabeth est une Valois; elle a les yeux bons, une grande franchise d’expression, la physionomie douce, mais légèrement railleuse. Elle porte la coiffure en petits arceaux, le délicieux escoffion à résille brodé de perles et orné de joyaux. La collerette montante encadre le col. C’est l’œuvre parfaite et sévère du peintre qui nous a laissé Marie Stuart, sans doute Clouet. Pas une note de trop dans cette esquisse spirituelle et hardie. C’est la vie surprise dans sa grâce exquise, dans sa fleur charmante. Élisabeth est en femme ce qu’elle était enfant; elle tient de Henri II comme ses frères François II et Charles IX. Les autres sont des Médicis.

Quand Élisabeth rentre en Espagne elle reprend sa vie monotone et triste. Son mari la délaisse un peu, mais il est bon pour elle, elle le répète dans ses lettres. Elle est grosse une seconde fois.

Alors on apprend que don Carlos, empêché par sa jambe mauvaise, a fait une chute à Alcala. Élisabeth est très émue, elle écrit des billets laconiques: «Dieu veuille qu’il passe cette nuit, et si cela est j’espère qu’il guérira.» Mais il mourut tout aussitôt.

Le 3 octobre, Élisabeth accoucha d’une fille et succomba à son tour, on a dit empoisonnée «par quelque parfum ou autrement par la bouche». A la fin du drame de Schiller, après une scène d’amour entre don Carlos et elle, le prince s’écriait:

«Adieu, ma mère, je vais agir franchement avec le roi. Quel mystère entre nous! L’œil du monde ne nous effraie pas. C’est mon dernier mensonge!»

Le roi qui apparaît: «Le dernier mensonge!»

Carlos s’élance vers Élisabeth qui tombe inanimée dans ses bras: «Elle est morte, ô cieux, ô terre!»

Le roi, en s’adressant à l’inquisiteur: «Cardinal, j’ai fait mon devoir, faites le vôtre[24]!»

Il y a à l’Escurial un tombeau magnifique sur lequel sont agenouillés cinq personnages dans l’attitude de la prière. Comme le dit très bien Cardereira[25], ce groupe étrange paraît ne pas parler que parce qu’il prie. Ce sont Philippe II, ses trois femmes Anne, Marie, Élisabeth et son fils don Carlos. Les statues sont de Léoni, elles sont en bronze doré et émaillé.

Par une singulière ironie, la petite reine française est auprès de don Carlos. Elle est de «nariz algo saliente y de jovial mirada». C’est très exactement le portrait que nous donnons ici. Elle sourit doucement comme dédaigneuse des drames sombres, des intrigues de cour, des haines passées. Si elle fut coupable, elle expia durement ses fautes; mais qui peut savoir jamais[26]?

Qui oserait aujourd’hui affirmer d’une manière absolue la vérité des griefs contre Marguerite de Valois par exemple, cette belle et bonne Margot, un peu chaude de cœur, vive de sentiment, mais si douce au fond en dépit de ses exubérances? Elle était la tard venue dans la famille des Valois, étant née le 14 mai 1553; mais dès l’âge de six ans on la jugeait une beauté, avec sa petite mine éveillée, ses yeux noirs perçants, son nez aux ailes relevées. De très bonne heure elle devint la fille de cour à marier, la princesse à jeter au premier monarque dont on rechercherait l’alliance. Nous avons vu don Carlos s’éprendre d’elle sur des portraits de la dixième année, et de fait la petite fille délurée, au masque ardent et rieur que nous montrent les crayons, méritait ces enthousiasmes juvéniles; déjà coquette, elle a ses modes spéciales, ses coiffures à elle; elle salue avec une intention marquée les ambassadeurs des puissances. Les pamphlets nous la disent pervertie dès cet âge au contact de ses frères aînés; mais craignons les pamphlets politiques ou religieux, les pires choses du monde.

Son plus grand admirateur, son historien, on peut même dire son amoureux,—il avait aimé toutes les princesses,—c’est Brantôme. Quand il parle d’elle à découvert c’est la merveille du monde, l’astre éclatant de la cour de France, la femme idéale, une déesse, Vénus, que sais-je encore? Mais s’il joue à l’ambiguïté en laissant les noms de côté, il s’avance un peu, non pas à la proclamer cruelle ou méchante, elle ne le fut pas, mais à la mêler aux aventures les plus galantes, jusqu’à passer la mesure.

Dans ses propres mémoires elle cherchera à pallier ce que les méchantes langues ont colporté sur elle dans le public, mais à son tour elle exagère en sens contraire. Elle raconte le plus sérieusement qu’après son mariage, sa mère ayant voulu la faire divorcer d’avec Henri IV lui demanda si son mari était bien un homme; elle répondit en baissant les yeux qu’elle ne savait pas ce que cela voulait dire. Elle dut bien rire en écrivant cette phrase délicieuse.

Elle fut la grande coquette de la cour, la beauté à la mode; tout un monde de courtisans, de petits seigneurs musqués se pressaient sur son passage, guettant une faveur, une écharpe ou un sourire. Elle, bonne fille comme toujours, parlait un peu légèrement à ces mignons infatués, à quelque Bussy d’Amboise trafiquant de ses charmes ou de son épée, et elle devait se compromettre pour peu de chose. Au fond, ce qui la préoccupait c’était de tenir le pas sur tout le monde pour le choix des étoffes, la délicatesse des ajustements, l’invention des affiquets. Brune, elle décolorait ses cheveux en blond, les moutonnait, les crépelait, c’est Ronsard qui le dit:

Son chef divin miracle de nature Estoit couvert de cheveux ondelez, Nouez retors, recrespez, annelez, Un peu plus noirs que de blonde teinture.

Sur ce chapitre des atours et de la majesté, Brantôme ne tarit pas: «Je croy, s’écrie-t-il, que toutes celles qui sont, qui seront et jamais ont esté, près de sa beauté sont laides.» Rien n’y manque en un mot. Elle a le visage, la taille, le maintien, la démarche, tout ce qui fait l’honneur et la grandeur des rois. Et c’est ce que tout le monde peut voir, mais le reste! Il n’en parle que par induction, le mécréant, mais non sans grâce: «Celles qui sont secrettes et cachées sous un linge blanc et riches parures et accoustremens, on ne les peut dépeindre ni juger sinon que très belles et singulières aussi, mais c’est pour foy créance et présomption, car la vue en est interdite. Grande rigueur pourtant que de ne voir une belle peinture faite par un divin ouvrier, qu’à la moitié de sa perfection, mais la modestie est louable, vérécondie l’ordonne ainsy qui se loge plus volontiers parmy les grands, princesses et dames que parmy le vulgaire.» En d’autres lieux le bavard écrira précisément le contraire, mais il le dira si drôlement que nul n’y trouverait à redire, Marguerite même ne l’eût su faire.