Quelques dames du XVIe siècle et leurs peintres

Part 2

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En ce qui concerne les artistes on est allé plus loin encore. Toutes les peintures du XVIe siècle représentant des personnages des règnes de François Ier, de Henri II, de Charles IX, de Henri III, et même de Henri IV sont attribuées à Clouet dans les inventaires. A lui seul ce prodigieux travailleur, cet infatigable portraicturier eût mis la France entière sur toile ou sur panneau, en quatre-vingts ans de labeur soutenu. Les dates ne font rien à la chose, et on ne cherche pas à comprendre comment un artiste, autrefois occupé à peindre les héros de Pavie, Tournon, Bonnivet ou la Trémoille, dans le premier quart du siècle, eût conservé assez de souplesse pour nous montrer le Béarnais dans son âge mûr. C’est un peu ce qui arriverait si l’on donnait à Isabey ou à Prudhon les portraits exécutés par Bonnat ou par Cabanel.

La vérité c’est qu’il y eut deux Clouet, le père et le fils, comme il y eut deux Foulon, trois Quesnel et quatre Dumonstier. Voilà déjà bon nombre d’aides qu’on ne connaît pas assez et qui eurent aussi leur réputation et leur gloire. En y ajoutant Corneille de la Haye, les Duval, Jean de Court, Caron, et ceux que nous nommions avec eux tout à l’heure, on peut s’expliquer sans peine les innombrables œuvres si différentes d’aspect, de main, d’époque et de mérite que renferment nos musées. Jean Clouet, le père, travailla surtout à la cour de François Ier et mourut avant ce roi[9]. Son fils, François, hérita de sa charge et du sobriquet familier de Janet que lui donnaient les grands. Quand il mourut, en 1572[10] Henri III n’était pas encore arrivé au trône; c’est donc une erreur que de lui faire honneur des panneaux représentant les mignons du roi, la reine Louise de Lorraine, les ligueurs ou les contemporains de Henri IV. Sous Henri III, c’est Jean de Court qui tient la place; après lui, ce sera Antoine Caron, les Dumonstier, les Quesnel et Benjamin Foulon. Et si grand qu’ait été François Clouet, si connu qu’il soit, je n’oserais lui attribuer une seule portraiture sans réserve; il y a des présomptions, des probabilités sérieuses en sa faveur, mais pas de preuve indiscutable.

J’avais lu qu’un album de crayons, annoté par Brantôme, avait passé sous les yeux du collectionneur Mariette, vers le milieu du dernier siècle. Brantôme écrivant ses impressions sur des portraitures! Je m’étais imaginé que si cette pièce rarissime réapparaissait jamais, elle nous apporterait les révélations les plus piquantes, peut-être même des renseignements inédits. Brantôme avait une démangeaison d’écrire; il n’eût point manqué de noter chaque personnage, de fournir quelque anecdote sur lui, de le décrire. Comme le recueil avait disparu en Angleterre, je m’étais demandé si les crayons de Castle Howard, avec leur écriture particulière, longue et hâtive, n’étaient point cause d’une méprise de Mariette, et s’il n’avait point voulu parler d’eux dans la note citée à ce sujet. Depuis, le cahier a été heureusement retrouvé, et les appréciations de Mariette sont sur la première page. «Ce recueil... a appartenu sans doute à Brantôme; ce qui me le fait préjuger, c’est que plusieurs des inscriptions sont écrites de sa main; je m’en suis assuré par la confrontation que j’en ay faite avec un manuscrit authentique tout corrigé de la main de ce célèbre écrivain.» Malheureusement le conteur, ordinairement si prolixe, s’en serait tenu à la sèche énumération des noms, ce qui me fait croire à une erreur de Mariette. Et puis, si je n’ai point vu le cahier aujourd’hui conservé à Liverpool[11], je puis bien dire qu’on y rencontre surtout des gens inconnus à Brantôme, même des seigneurs du XVe siècle tels que Montaigu exécuté à Montfaucon et le maréchal Pierre de Rohan. François Ier, Claude de France, Louise de Savoie, Bonnivet, tué à Pavie, Mme de Canaples, sont pour lui des ancêtres. A peine Diane de Poitiers représente-t-elle ses contemporains immédiats. Il y a, toutefois, une preuve plus forte contre l’attribution, c’est qu’on voit, dans le nombre, des femmes du règne de Louis XIII; Brantôme était mort depuis longtemps.

Laissons donc une bonne fois cette question du cahier de portraitures possédé et annoté par Pierre de Bourdeille, qui a tourmenté nombre d’écrivains spéciaux depuis trente ans en çà. Mariette, amateur de gravures, n’était point un déchiffreur impeccable d’écritures. Contentons-nous de chercher ailleurs les gracieuses figures des femmes de Brantôme. Il y en a, et de telles, que le brave seigneur n’en eût su posséder de meilleures, ni de plus authentiques.

II.

De quelques «belles et honnestes» princesses, grandes dames et damoiselles, de leur vie et de leurs portraits.

DIANE DE POITIERS.

C’est une physionomie toute de convention dans l’histoire de France que celle de la maîtresse de Henri II. Les légendes se sont formées sur elle de son vivant même, se sont grossies et sont venues jusqu’à nous, augmentées de jour en jour par mille fantaisies singulières. Un sculpteur de son temps, Jean Goujon, nous la montre dans la splendeur idéale d’une déesse antique; Brantôme, qui l’avait connue, la proclame une beauté merveilleuse, et, avec la passion qu’il mettait dans ses descriptions, il laisse entendre que cette charmeuse avait su tirer son père du plus mauvais pas qui soit, de l’échafaud où l’avaient entraîné ses accointances avec le connétable de Bourbon. De nos jours, Victor Hugo, enchérissant sur cette donnée, la prostituait toute jeune encore,—et jeune fille, s’entend—à François Ier; il cherchait par une habile transposition à rendre sympathique le Saint-Vallier hâbleur, poltron et traître de l’histoire au détriment du roi.

Ce sont là jeux de poètes dont on a fait depuis longtemps justice[12]. Au temps où Jean de Poitiers, sieur de Saint-Vallier, embrassait la cause de Charles de Bourbon, Diane était mariée depuis neuf ans au grand sénéchal de Normandie, Louis de Brézé, petit-fils de Charles VII et d’Agnès Sorel par sa mère Charlotte, bâtarde de France. Quand elle épousa le grand sénéchal, elle n’avait pas quinze ans, étant née en décembre 1499, et François Ier n’était pas encore monté sur le trône. A supposer que la belle Diane eût cherché, dix ans plus tard, à sauver son père de la peine capitale par les moyens spéciaux dont parle Brantôme, elle agissait à bon escient et non contrainte ni forcée par les circonstances. Malheureusement la lettre de rémission royale en faveur du condamné portait le nom du mari de Diane lui-même; c’est à la prière de Louis de Brézé que Saint-Vallier dut sa grâce.

Toutes les histoires racontées à ce propos tombent d’elles-mêmes devant le fait. Qui ment sur un point peut aussi bien fausser le vrai sur un autre, et nous rejetterons comme apocryphe la prétendue exclamation de Saint-Vallier apprenant sa commutation de peine, que Brantôme nous a conservée dans sa forme gauloise. Le bon homme avait eu trop peur pour faire de l’esprit en pareille occurrence; il se contenta de baiser l’échafaud par trois fois, comme fou de joie, et rentra dans sa prison.

Jean Goujon a joint son mensonge artistique à ces légendes bizarres, pour nous égarer sur les traits de Diane de Poitiers, comme d’autres nous trompaient sur ses mœurs de jeunesse. Le type de Diane chasseresse a été tenu pour authentique; les peintres, les graveurs l’ont copié à l’envi depuis trois siècles; aujourd’hui même encore, cette femme nue au corps svelte, au visage invraisemblablement régulier, est reprise à chaque instant par les sculpteurs en quête de reconstitutions, c’est le thème officiel. Et pourtant, jamais effigie ne trahit la vérité avec plus de sans-gêne. Ceux qui prétendent que le corps fut moulé directement sur celui de la sénéchale nous la baillent bonne! Diane de Poitiers, c’est le triomphe de la chair, la Française du XVe siècle, un peu Flamande de carnation, robuste d’aspect, assez vulgaire de physionomie, un type de paysanne madrée et plantureuse. En lieu de ce profil droit inventé par l’artiste, des lignes moins correctes, un front large, un nez légèrement retroussé, une bouche sensuelle et franche. Ses cheveux sont blonds:

Cheveulx dorez, rayans sur le soleil Si très luysans qu’ils font esblouir l’œil Qui les regarde et les voit coulourez Non pas d’or fin, mais encor mieulx dorez De je ne sçais quelle couleur divine Qui luyt en eux et qui les illumine[13].

Deux ans après la misérable odyssée de son père, Diane de Poitiers a été portraite dans le célèbre album de Mme de Boisy. Elle a vingt-cinq ans, elle est toute rayonnante de jeunesse, mais elle n’est point encore célèbre. Coiffée du chaperon à templette, qui allait devenir l’ajustement ordinaire des coquettes pendant près de vingt ans, décolletée au carré et laissant paraître sa gorge arrondie, la grand’sénéchale est une bourgeoise qui ne rit pas; rien ne peut faire prévoir la future dame d’Anet, la duchesse de Valentinois, la maîtresse redoutée du roi Henri. Au bas du dessin, l’auteur des devises écrit cette phrase ambiguë:

Belle à la voir, Honneste à la hanter.

Honneste à la hanter ne signifie malheureusement pas grand’chose dans la langue de Brantôme.

Tant que son mari vécut, elle fit peu parler d’elle. Le sénéchal de Normandie n’était point homme à porter facilement l’infamie; on prétend d’ailleurs que Diane aimait son mari et qu’elle lui sacrifiait ses ambitions. Mais elle tenait à la cour un rang prépondérant; elle avait cette grâce suprême des femmes à la mode, une langue suffisamment affilée pour paraître spirituelle. Les poètes aimaient à jouer sur le nom de Diane, cher aux amis de l’antiquité. A trente ans, l’âge terrible, elle perdit Louis de Brézé et mena un deuil bruyant, éleva des mausolées dignes d’Artémise, sema ses tapisseries et ses livres de devises où l’on voyait un arbrisseau sortir d’une tombe avec la légende «sola vivit in illo», _Elle vit en lui seul_. Et puis l’apaisement se fit; elle reprit des charges à la cour, rentra dans la vie, plus libre, recherchée de tout le monde, assaillie d’amoureux trop médiocres pour qu’elle songeât de leur sacrifier la mémoire du sénéchal.

Et tout à coup, vers les trente-six ou trente-sept ans, au moment précis où fut dessinée, par Jean Clouet peut-être, la figure ici reproduite, on la donna comme compagne au jeune Dauphin Henri, qui était demeuré un enfant triste et doux, sans volonté et sans initiative. Son rôle devait être de le dégourdir, ou comme on disait alors, de «moyenner» son éducation mondaine. Qu’y avait-il à craindre d’une dame dont les deux filles, à peu près du même âge que le prince, cherchaient des épouseurs depuis une ou deux années? Les relations commencèrent en tout bien tout honneur; le prince se laissa doucement caresser par cette opulente matrone qui avait le mot gai et la phrase leste, peu ou point de scrupules, et que les ambitions de l’âge mûr mordaient cruellement. Elle eût pu être sa mère, elle devint sa confidente, sa conseillère intime, et s’abandonna certain jour au jouvenceau, en pesant les conséquences probables de sa chute.

C’est l’automne de sa vie, mais un automne plein de soleil et de fleurs; Marot le lui dit en vers charmants pour les étrennes de l’année 1538:

Que voulez-vous, Diane bonne, Que vous donne? Vous n’eustes, comme j’entends, Jamais tant d’heür au printemps Qu’en automne!

Elle est encore fraîche et agréable, mais elle a recours aux artifices italiens pour conserver son teint rose et ses joues rondes. Brantôme prétend qu’elle buvait des bouillons d’or pur; d’autres soutiennent qu’elle avait des philtres spéciaux, des herbes magiques. Le poète Vulteius, inféodé à son ennemie terrible, la duchesse d’Étampes, maîtresse de François Ier, l’appelle «la Poitiers, vieille femme de la cour» et lui décoche en latin cette épigramme sanglante: «Tu es folle de te peindre le visage, de te mettre de fausses dents, de cacher la neige de ton poil sous un cheveu rapporté dans l’espoir de tromper la jeunesse.» Quant à Mme d’Étampes, elle dit négligemment: «Je suis née l’année où Mme la grand’sénéchale s’est mariée», ce qui était d’ailleurs absolument faux.

Mais si conservée et agréable qu’elle fût, quand même son hiver, suivant Brantôme, eût valu «plus certes que les printemps, estez et automnes des autres», elle donnait mal l’idée de la Diane fine, distinguée, sortie du ciseau de Jean Goujon. Quand Henri II fut monté sur le trône, et qu’il l’eut faite duchesse de Valentinois, on frappa une médaille en son honneur. Quelle désillusion! Une commère grasse, replète, lourde, une figure banale et flasque, une duègne en un mot, qui ne saurait plus tromper personne. Les moins prévenus cherchent à comprendre quelle faiblesse tient le roi pour lui faire préférer cette femme de quarante-neuf ans, cette vieille coquette, cette grand’mère, à la reine Catherine de Médicis si désirable et si bien en point. On la croit maîtresse d’un charme, d’un talisman, et de Thou se fera plus tard l’écho de cette niaiserie. Quant à la reine, en bonne Italienne, elle suppose que Satan se mêle à l’histoire, qu’il est le serviteur très humble de la duchesse. Et elle sait à quoi s’en tenir sur l’amour du roi. Un jour, raconte Brantôme, la cour étant à Saint-Germain et la grand’sénéchale ayant son appartement au-dessous de celui de Catherine[14], celle-ci fit un trou au plancher pour assister aux ébats de Henri II et de sa maîtresse. La pauvre délaissée en vit apparemment plus qu’elle n’eût voulu, car elle se releva les larmes aux yeux, et se prit à sangloter et à maudire cette créature si heureuse au prix d’elle!

Arrivée au faîte de la puissance, la grand’sénéchale eut ses artistes spéciaux, ses peintres attitrés qui prodiguèrent ses effigies. Par une singulière anomalie, ses portraitures sont toutes antérieures à sa période d’influence, ou postérieures à elle. J’ai cité la plus ancienne, celle du recueil d’Aix; celle que nous donnons ici vient après, comme aussi celles de la collection Lallemand de Betz à la Bibliothèque nationale, celle de la Bibliothèque des arts et métiers (Me 3, vol. I, fol. 6), celle de Castle Howard, en Angleterre, publiée par lord Ronald Gower (_French portraits_, I, fol. 76). Tous les autres nous montrent Diane dans le costume de veuve qu’elle adopta à la mort de Henri II, avec le béguin sur le front, et ce corsage noir «en soye tousjours, assurait Brantôme, affin qu’elle peust mieux adombrer et cacher son jeu. Et y paroissoit plus de mondanité que de refformation de veufve, et surtout monstroit tousjours sa belle gorge». Un crayon de Castle Howard la représente ainsi[15] (_French portraits_, I, 39), mais elle n’a rien gardé de ses fleurs printanières, son front s’est ridé, ses yeux se sont plissés, de longs sillons creusent les joues; c’est une vieille belle qui n’a plus guère conservé que ses épaules et se raccroche à cette branche suprême de la splendeur passée.

Elle mourut en 1566, «aussi belle, aussi fraîche et aussi aimable comme en l’âge de trente ans». Mais Brantôme qui donne, par politesse pour les filles, cette entorse énorme à la vérité, ne l’avait guère vue que préparée, émaillée, poudrée et gauderonnée comme une enseigne de coiffeur. Les ennuis avaient laissé leur trace ineffaçable. A la mort de Henri II, elle s’était enfuie, chassée de la cour, en grand danger de malheur pour elle. Tavannes voulait qu’on lui coupât le nez, ce qui était excessif, d’autres qu’on l’emprisonnât, ce qui ne l’était pas moins. Mme la grand’sénéchale, dame d’Anet, duchesse de Valentinois, pseudo-reine de France, ne valait plus l’honneur de ces rigueurs outrées; seule, délaissée, punie de rides et de couperoses, méprisée de ses anciens amis, elle s’éteignit dans son palais d’Anet où un mausolée fut élevé qui racontait ses vertus. Une statue agenouillée,—son dernier portrait,—la montrait dans ses atours de duchesse, combien changée hélas! ou mieux, combien différente de la déesse nue idéalisée par Jean Goujon dans un moment d’enthousiasme! Ainsi passent les gloires, les rêves des poètes, les hautaines conceptions des artistes, qu’il se faut bien garder de prendre à la lettre quand on veut prudemment écrire...

LES REINES.

Marie Stuart.—Élisabeth d’Autriche, reine de France.—Élisabeth de Valois, reine d’Espagne.—Marguerite de Valois, reine de Navarre.

Marie Stuart partage avec Jeanne d’Arc,—révérence gardée,—une auréole de martyre qui lui a fait une popularité énorme chez les peintres. Depuis trois cents ans les grands et les moindres exploitent à leur profit cette lamentable histoire de la reine d’Écosse; l’imagerie s’est emparée d’elle à son tour, indice certain d’une faveur marquée. Les historiens, les romanciers, les poètes l’ont discutée, dramatisée, idéalisée de mille manières, et, hâtons-nous de le dire, ni les artistes, ni les écrivains ne nous ont donné la note juste. Cette nature complexe, irrésolue, n’a point été comprise; on a confondu la reine de France et la reine d’Écosse, l’enfant et la femme; on a mêlé les époques avec une désinvolture singulière. A l’heure présente je ne pourrais citer ni un tableau moderne ni un livre qui mette à son plan définitif «la petite sauvage d’Écosse», la contemporaine de François Clouet, de Brantôme et de Ronsard.

Pour se convaincre de ce fait il suffirait de jeter les yeux sur la collection des portraits peints ou gravés de la petite reine, et de lire les centaines de brochures ou de livres publiés sur elle. Effigies, romans ou histoires diffèrent sur le détail et, ce qui est plus grave, sur les points principaux. L’art a fait d’elle une physionomie de convention, je ne sais quelle dame affublée de collerettes, de voiles, de béguins dont l’idée première se retrouve dans quelques médiocres gravures du XVIIe siècle. Les livres nous la présentent au gré de leurs caprices et de leurs opinions comme une sainte ou comme un démon. Tous se trompent. Même dans la recherche des œuvres immédiatement contemporaines, dans le groupement des portraitures ou des chroniques qui la concernent, la plus élémentaire critique fait défaut. Les Anglais et les Russes ont surtout accumulé les erreurs sur ce point, en donnant le nom de Marie Stuart aux figures les plus opposées[16]. On la voit tour à tour petite ou grande, brune ou rousse, grasse ou maigre, costumée à la mode de 1530 et à celle de 1600: c’est le chaos complet.

Fille de Jacques V et de Marie de Lorraine-Guise, Marie Stuart était née le 15 novembre 1542. Son père mourut presque aussitôt, laissant aux mains du comte d’Arran son royaume exposé aux tentatives des Anglais, aux intrigues presbytériennes. A peine âgée de six ans, la princesse devint le point de mire des princes ambitieux et entreprenants; mais, grâce à la politique de ses oncles de Guise, son mariage fut décidé avec le jeune dauphin François de Valois, fils de Henri II, de quelques mois plus jeune. Les lords écossais résolurent donc de l’envoyer en France pour lui faire donner une éducation plus conforme aux exigences de son état futur. En juillet 1548, une flotte commandée par Villegaignon cingla vers le nord, reçut la petite reine à Dumbarton et revint aborder à Roscoff, sur les côtes de Bretagne. De là elle fut dirigée en grande pompe sur Saint-Germain-en-Laye, où les enfants royaux faisaient leur demeure. Elle se mêla à leurs jeux, et, laissant là ses conseillers intimes, les officiers de sa maison, elle oublia vite son royaume pour une poupée.

Quatre ans après elle s’est dépouillée de son _barbarisme_ grossier, suivant l’expression de Brantôme, elle est devenue une petite fille de neuf ans, très sérieuse, très hautaine, légèrement dédaigneuse envers les enfants chétifs dont elle est la compagne. Elle porte coquettement l’escoffion brodé des grandes dames, elle a un buste de fer qui moule sa taille, des bijoux épandus partout. La reine Catherine, qui voyage en France dans le milieu de l’année 1552, et qui a confié la nichée royale à Mme de Humières, veut revoir tout ce petit monde au moins en effigie. Elle est à Châlons le 1er juin; elle mande qu’on lui envoie les portraits des enfants, «tant fils que filles avec la royne d’Écosse, ainsy qu’ils sont, sans rien oblier de leurs visages; mais il suffist que ce soit un créon pour avoir plus tost faict». Peu importe le peintre d’ailleurs[17].

Je crois avoir retrouvé la plupart d’entre eux dans les dessins aujourd’hui conservés à Castle Howard en Angleterre. On voit dans cette collection célèbre le petit dauphin François, fait en juillet 1552; Charles-Maximilien, depuis Charles IX, également daté du même temps, et enfin «Marie royne d’Escosse en l’eage de neuf ans et six mois, l’an 1552 au mois de juillet[18]». C’est la première fois que ces rapprochements sont faits, ils fixent un point curieux de l’iconographie de Marie Stuart, mais l’œuvre hâtive du peintre ne permet point d’y attacher une importance énorme. L’enfant est tranquillement posée; elle a son maintien raisonnable de personne importante; son costume est très riche, un peu vieillot pour elle. Le nez est fort, les yeux vifs et noirs. Par une bizarrerie inconcevable, ce portrait, en passant chez Alexandre Lenoir, avait été baptisé Marie de Guise, mère de Marie Stuart, et c’est sous ce nom d’emprunt que Prieur l’avait lithographié, au commencement de notre siècle[19].

Quand les maigreurs de l’extrême jeunesse auront disparu, vers la quinzième année, Marie s’affinera. Son visage, assez froid et sérieux, prendra une charmante expression de grâce pudique et décente. L’ovale en est allongé, les contours adoucis; la bouche sourit à peine, les yeux noirs et veloutés sont un peu vagues. Mais la volonté se devine dans les traits; le nez et le front sont presque sur la même ligne droite: Marie est très jeune fille, mais reine avant tout. Elle sait à quoi l’oblige son alliance, elle garde la majesté royale.

C’est à cette époque précise, vers le temps des fêtes de son mariage, que notre portrait a été pris. Cette fois l’artiste a mis tout son esprit et toute sa conscience dans son travail. Il n’est point un homme de mestier ordinaire, car la petite reine a posé devant lui, s’est arrêtée pour lui, a daigné condescendre à ses conseils. Elle regarde devant elle, au loin, comme absorbée dans ses pensées. Le crayon ainsi obtenu n’est pas une besogne de pratique; le peintre s’est complu à ne rien omettre, à tout indiquer en vue d’une peinture définitive. Pourquoi cet anonyme ne serait-il pas François Clouet? Lui seul avait l’autorité et l’importance nécessaire pour immobiliser une reine durant quelques heures.

Une miniature représente Marie Stuart dans la pose même de notre crayon; le corps y est terminé, elle joue avec une bague. Mais le regard, l’expression restent semblables. Ce bijou, provenant de Charles Ier, appartient à la reine d’Angleterre et fait partie des collections de Windsor.

J’imagine que Charles IX vit le crayon, et que d’après cette douce et poétique ressemblance il devint amoureux fou de sa belle-sœur. Elle était retournée en Écosse, mais lui, à en croire Brantôme, «ne regardoit jamais son portrait qu’il n’y tint l’œil tellement fixé et ravi qu’il ne l’en pouvoit oster et rassasier, et dire souvent que c’estoit la plus belle princesse qui naquit jamais au monde». Malheureusement la reine Catherine ne goûtait pas ce second mariage; outre que les âges étaient différents, la reine d’Écosse était trop sous la domination des Guises. Et puis elle avait eu la langue un peu longue, un peu dure pour sa belle-mère, qu’elle nommait la _Marchande de Florence_; Catherine l’abandonna et la fit reconduire à ses «sauvages».