Quelques créatures de ce temps
Part 7
A peine guéri de mademoiselle V..., Hippolyte eut une rechute, et se remit à soupirer pour une baronne, douée des cheveux d'une comtesse d'Amaégui, et du teint d'un drame moderne.--Ici, je crois le moment bon pour vous prévenir que le pauvre poëte avait pris au sérieux la poésie des autres. Par toutes les oeuvres des chanteurs d'alors ce n'étaient qu'Espagne et qu'Italie, que galantes folies des siècles romanesques, qu'amours d'escalade, et que rendez-vous au clair de la lune; le poëte s'était mis à ne pas vivre la vie, mais à la lire. Il croyait aux romans comme à une expérience. Et voilà que dans cette cervelle de bonne foi ainsi retournée par les livres et le théâtre du temps, l'amour prit un chemin étrange et insolite: le chemin des toits. Encore tout chaud d'_Antony_, Hippolyte veut prendre sa maîtresse d'assaut.--Si elle me reçoit, c'est qu'elle m'aime, je l'épouse; si elle ne m'aime pas...»--Hippolyte ne poussait jamais plus loin le dilemme. Sa résolution prise, Hippolyte songea à l'exécution; et il arriva--ceci est historique--qu'en l'une des prosaïques années du dernier règne, ce romantique consciencieux demanda à un de ses amis une lanterne sourde et une échelle de corde. De cette demande sérieuse, les romanciers devaient faire plus tard des charges charmantes,--et l'ami n'eut pas pitié. Il n'éclata pas de rire. Il joua avec cette folie burlesque.--«Comment! tu n'as pas une lanterne sourde et une échelle de corde... à ton âge?... Cela n'est pas possible!... Mais tout le monde a une lanterne sourde et une échelle de corde!»
Hippolyte dînait à cette époque à une table d'hôte du boulevard des Poissonniers. Il y rencontra Cinthie Fiocardo. Lui et elle, ils dînèrent, ils se virent, ils se plurent, la baronne fut oubliée, et Cinthie devint Philis sous la plume de l'amant:
O bien-aimée! Étoile de ma vie, adorable clarté! Du soir où je te vis mon coeur fut habité, Et sa porte sur toi, ma Philis, s'est fermée!
Cinthie Fiocardo avait été chanteuse au théâtre de Pau. Il lui restait de sa voix--une guitare.
Allons! prends ta guitare,
lui disait Hippolyte dans la langue des dieux,
Et redis-moi ce chant Que la nuit j'aime tant En fumant mon cigare!
Cinthie prenait sa guitare, et elle apprenait à Hippolyte la romance:
Fleur des champs, Brune moissonneuse!
Hippolyte n'était pas encore de la force de Figaro sur la guitare quand il s'aperçut, comme par une révélation subite, que Cynthie Fiocardo avait cinquante ans,--et de plus qu'elle était maigre. Hippolyte chassa Cinthie, et fit le rondeau:
Je sais fort bien qu'en ce fatal mystère, La faute en est à monsieur votre père, Et j'ai honte à vous dire bas: Vous êtes maigre!
Pour vengeance, Cinthie mit en lettres incendiaires tous les romans de madame Sand, menaçant en post-scriptum l'ingrat de poignard et de vitriol; ce qui coûta maintes fois quatre sous au poëte,--et des insomnies.
Ce fut à partir de ce, qu'Hippolyte fit contre la maigreur un serment d'Annibal. Il arbora l'enthousiasme de la graisse. Un poëte--qui est maintenant un académicien--venait de chanter «_la femme de lit_». La glorification régnait des robustes appas; l'on recommençait les épigrammes du vieux Maynard:
Catherine ne me plaît point; Elle est sèche comme cannelle, On ne saurait trouver sur elle Pour quatre deniers d'embonpoint.
Toutes les plumes jeunes chantaient la Vénus dodue. Un souffle de paganisme flamand semblait descendu chaud et lourd sur la Poésie. Les plus timides essayaient un compromis entre le Toucher et l'Idéal. Un de ceux-là qui voulaient greffer Jordaëns sur Memmeling,--un jeune homme d'alors,--M. Marc Fournier, écrivait: «Chez les disciples du dogme nouveau, la femme est chrétienne, même un peu mystique jusqu'à la ceinture, mais païenne de là jusqu'au talon... Je te salue, Vénus pleine de grâce!»--Mais ceux-là étaient traités de vieillards. Les enfants terribles chantaient de plus belle:
Des seins fermes et lourds, au moins c'est positif!
Et Hippolyte faisait chorus. Il s'était sacré le Juvénal de l'étisie. Écoutez plutôt:
Au nombre des fléaux que sur notre hémisphère Dieu fit pleuvoir dans un jour de colère, Il en est encore un qu'on leur doit ajouter: En Égypte, aussi bien qu'à Saint-Germain en Laye Comme à Paris, partout où la chair peut tenter, --A mon avis, si je sais bien compter, La _femme maigre_ est la huitième plaie.
Ainsi chantant, il advint qu'Hippolyte aperçut aux vitres d'un magasin de la rue de Richelieu son idéal--un idéal de beaucoup de kilos, vous imaginez bien. La forte jeune personne était magnifiquement en chair. L'ayant vue, Hippolyte se prit à rabâcher à tous ses amis les charmes de l'intérieur qu'il rêvait: «De joufflus enfants barbouillés enfournant de longues tartines..., au nez deux belles chandelles..., la mère une camisole ouverte, les plis mal rangés, écrasant un de ses seins robustes sur la face du dernier né..., les langes souillés qui sèchent au feu, un air tiède là-dedans, une atmosphère de poêle..., l'avant-dernier marmot qu'on nettoie dans le fond..., tout ce que Rabelais et Ostade mettent de prose et d'humanité autour des joies maritales!»--L'avenir entrevu de cette grasse façon, Hippolyte, qui demeurait au faubourg Saint-Germain, se mit à passer rue de Richelieu, pour aller au ministère de l'agriculture.
Quelques mots sur l'écrivain.
Dans cette grande poussée de 1830, entre toutes ces jeunesses et ces fougues qui se cherchaient une originalité, Hippolyte avait la sienne propre. Parfois bien, sa muse n'était qu'une spirituelle à la suite, une suivante du _Mardoche_. Elle chantait:
Je suis las de toujours voir la lune qui cogne Son nez à la lucarne; on dirait un blanc d'oeuf Collé sur du drap bleu: tableau d'épicier veuf, Ami de la campagne et du bois de Boulogne!
Parfois bien c'était les désespérances à la mode, et dans lesquelles les plus gras et les plus gais garçons d'alors se drapaient à l'Hamlet:
......... Et plus rien ne me luit Qu'un repos lourd, inerte, où mon corps par avance Est comme un soliveau pur de toute souffrance. Matériel et sec, comme lui gros et rond, Et couché sur le dos, n'ayant plus rien de l'homme Qu'une masse quelconque, une chose qu'on nomme Soit dans l'arbre ou le corps du même nom: le _tronc_.
Il ne s'était pas garé mieux qu'un autre des ballades à la Lune, qu'il appelait _dame Luna_, et à qui il dédiait force madrigaux intitulés: _La lune qui va au bal_.
Ce qui le faisait original, ce n'était pas cette admiration du Maître poussée jusqu'au culte:
Hugo! maître divin, resplendissant génie, Qu'à l'égal de Dieu même en mon coeur je chéris!
cette idolâtrie courait alors les rues.
Ce n'était pas une petite brochure portant pour titre: _Espérance_, et dirigée contre le suicide, qu'il appelait «le fléau de l'humanité».
Ce n'était pas non plus nombre de vers emportés de couleur; et cet assez baroque portrait de l'hiver:
... Des rameaux crochus les turbulents squelettes Qui dansent par les airs en se cassant les doigts, Simulent un combat de portiers en goguettes S'éreintant à coups de balais!
Chaque jour de ce temps apportait de ces images frénétiques et nouvelles.
Ce qui faisait l'originalité d'Hippolyte, c'était l'amour et le respect des grands poëtes du XVIe siècle et ce certains du XVIIe. Ses goûts de bibliophile étaient passés dans ses goûts d'homme de lettres. Il trouvait à tout écrivain français un ancêtre, en ce vrai grand siècle. Il donnait à cette passion de retrouver ces gloires anciennes sous les gloires plus modernes tout le charme d'un paradoxe vraisemblable. Le sel et l'agrément de cette langue toute riche l'avaient pris et le tenaient. Toutes ces célébrités, tombées en jachère, lui faisaient sa compagnie d'esprit; et «il vivait, et il couchait, s'il se peut dire, avec elles dans toute la religion d'un cher et pur silence.» Dans les sublimes beautés des _Tragiques_, beautés que Corneille n'égala pas, il retrouvait un accent du _Roi s'amuse_. Il révérait les oubliés des anciens siècles comme les pères du nôtre. Là, il avait un arsenal pour la polémique parlée; et il en savait par coeur toutes les armes. En son exclusivisme, aux Boileau il vous répondait par les Régnier; aux Piron par les Scarron et les Saint-Amand; aux Jean-Baptiste Rousseau par les Théophile; aux Delille par les Vauquelin de la Fresnaye; aux Parny, aux Bertin par les Marot, les Saint-Gelais, les Desportes; aux Malherbe par les Ronsard; aux Ducis, aux Chénier par les Alexandre Hardy, les Mairet, les Robert Garnier; aux Voltaire, aux Crébillon par les Cyrano de Bergerac, les du Ryer, les Tristan; aux Racine même il répondait par les Nérée et les Pradon, et aux Corneille par les Rotrou.--Ne s'avisa-t-il pas de rimer toutes ces opinions biscornues en vers libres, de les faire imprimer en façon de _canard_!
De par saint George et sainte Thècle, Ce fut un grand passé que le seizième siècle,
et le _canard_, imprimé chez Beaudoin, rue des Boucheries-Saint-Germain, n'eut-il pas l'idée de vouloir le jeter lui-même et en personne du haut du paradis de l'Odéon!--Au Jean Journet littéraire on eut grand'peine à faire entendre raison. Il ne se rendit que sur cette observation amicale «que cela pourrait mettre le feu au lustre».
Lorsque Hippolyte envoya son volume de vers, _les Amours_, à ses confrères, les confrères lui répondirent, ceux-ci: «Vous avez du génie», et ceux-là: «Ce n'est pas moi qui suis poëte, c'est vous.» Hippolyte eut la naïveté de ne pas prendre cela pour de l'eau bénite de littérature.
Hippolyte était très-simple.--Longtemps Henry Monnier se donna auprès de lui comme un homme sans relations, désirant se produire; et c'était une comédie charmante, qu'Hippolyte lui proposant de le présenter à deux ou trois pauvres petites célébrités à lui connues.
Deux de ses amis firent d'Hippolyte, l'un le portrait, l'autre la charge en plâtre. Hippolyte dans sa charge n'avait pas un nez. Il avait une trompe. La mère d'Hippolyte mit le portrait d'Hippolyte je ne sais où; et la charge d'Hippolyte sur la cheminée de sa chambre, disant que «c'était mieux son portrait que l'autre».--C'est cette charge qu'un jour, où toute une joyeuse société s'était abattue chez Hippolyte, le diabolique Ourliac fit respirer devant Hippolyte, à une femme évanouie, qui aspirait de confiance.
Hippolyte ne s'habillait comme personne. Il s'habillait comme lui-même pour ainsi parler.--A un bal de noces, on la vit en habit noir, avec un gilet à carreaux rouges, et des gants couleur de chair.--Sur l'observation qu'on lui fit de l'étrangeté d'un pareil gilet en pareille circonstance, Hippolyte boutonna son habit; et ainsi, son gilet passant entre le noir de l'habit et le noir du pantalon, il semblait porter une ceinture de flanelle rose.
Hippolyte avait si fort chanté--de Paris--_les purs baumes de l'air_, _des oiseaux le chant clair_, l'_herbe qui s'emplit de fleurs_ et les _jeunes moissons qui recouvrent du vallon la gorge en__core frileuse_; il avait, dis-je, si bien chanté, qu'il lui prit envie d'aller vérifier la nature. Il partit pour Fontainebleau. A Fontainebleau, il alla dans un grand chemin de la forêt. Rien que des arbres de chaque côté. Peur lui vint. Il retourna à la ville, entra dans un cabinet de lecture, et s'attabla à un roman si intéressant qu'il passa trois jours à le lire, et regagna Paris au bout des trois jours, fort édifié, et de plus belle épris des «parfums du ciel» et des «chansons de l'arbre».
Tellement quellement, ainsi que je viens de vous narrer, doué et pourvu, le poëte se maria,--avec la permission de M. le maire cette fois. La loi et l'église firent de la demoiselle de boutique de la rue Richelieu sa moitié légitime. A sa noce, Hippolyte eut un témoin ventriloque; le lendemain, il trouva sa femme à balayer toute sa correspondance amoureuse, et cette collection de mèches de cheveux qui lui étaient si chères! Il prit un logement pour s'établir en ménage. La chambre tirait le jour par des fenêtres au ras du plancher qui vous éclairaient par-dessous comme une rampe de théâtre. Un enfant lui vint. Il déménagea en un autre logement. Celui-ci était tellement en pente que le berceau de l'enfant placé le soir près du lit, se trouvait le matin contre la porte. Il déménagea encore. Il se trouva logé place Saint-Jacques--juste en face la guillotine. Une fois là, Hippolyte se mit à être malade, et à se laisser mourir--crainte d'un coup de bistouri.
Hippolyte mort,--ne croyez pas que la fée Guignolant lâche encore sa proie.--Les amis réunis à l'église attendent une heure, deux heures... Rien ne vient. On va fumer une cigarette au Luxembourg. De joyeux croque-morts passent. On les aborde. On leur demande, croyant plaisanter, s'ils cherchent quelqu'un. On était tombé juste. Les joyeux croque-morts cherchaient Hippolyte. L'adresse avait été mal donnée. Ils étaient allés rue Saint-Jacques au lieu d'aller faubourg Saint-Jacques.--Enfin les joyeux croque-morts mettent la main sur M. Hippolyte... Bon! la bière est trop petite.--On retourne, on cherche, on trouve; ah! celle-ci va au corps.--On charge, on fouette, on arrive à l'église, on décharge, on pose sur les tréteaux.--Tous les amis étaient partis.--On chante, on bourdonne, on asperge, on recharge, on remporte, on refouette;--et derrière le corbillard marche tout seul l'enfant d'Hippolyte, mordant une belle pomme verte.
LE PASSEUR DE MAGUELONNE
Le Lez est une jolie rivière avec ses iris jaunes. Suivez-le une heure en sortant de Montpellier, et vous entrerez en un pays étrange. Passé les saules du hameau de Lattes, il n'y a plus d'arbres, il n'y a plus d'ombre. Ici finit la terre de France. Il se déroule devant vous une lande sans borne toute coupée de flaques d'eau. Ce ne sont plus, jusqu'à la Méditerranée, que des étangs envahis d'herbes et de steppes marécageuses où le ciel, en se reflétant, laisse tomber de loin en loin un morceau de lapis. Les joncs, les tamaris, les ronces, jettent leur manteau vert sur les eaux qui fermentent. Les touffes de soude et de varech tachent de longues langues de sable. En ce désert lézardé par la mer envahissante, semé d'îlots de terre brûlée, et propice au mirage comme le Sahara, quelques cavales blanches filent à l'horizon comme des flèches d'argent. Pour un passant qui passe, des troupes de taureaux s'effarent. Dans les canaux encaissés qui traversent le marais, de lourds bateaux à dragues dorment, leurs roues à godets immobiles. Plus les chants, plus les cris, plus les joyeux appels de la Provence! Il fait silence. Le sol vermineux pullule de scorpions. L'air charrie des nuées de moustiques et de moucherons. Par le paysage d'or pâle volent des milliers d'oiseaux aquatiques; et même parfois les flamants navigateurs, rangés en file, frôlent les plus hauts roseaux, déployant au soleil leurs ailes flamboyantes, joyeux de cette Égypte retrouvée.
Auprès d'une hutte conique en joncs, wigham de Huron trempant dans la boue, s'évase une mare où gît, sombrée, la carcasse d'un vieux bateau. Au bord de la mare, pieds nus, jupe rouge et jupe bleue, deux petites filles, l'une accroupie, l'autre à genoux, font de grands jeux dans l'eau. Leurs petits cheveux blonds leur courent gentiment sur la tête; leurs petites jupes carrées et tombant droit des brassières à la moitié de leurs petites jambes brunies, reluisent au clair soleil qui s'amuse à jeter sur les plis de la vieille cotonnade des pointes de bel outre-mer et de beau vermillon. Le soleil remonte tout le long et mord aux petites filles un bout de cou hâlé, et ces petits cheveux follets, qui marquent sur la nuque des enfants de la campagne comme une petite ligne blanche. La lumière les inonde toutes deux, met à ce groupe la couleur tapageuse d'une aquarelle de Lessore. Les deux enfants se penchent vers la mare, allongeant les bras, sans grand souci de se mouiller les poignets. Elles lancent à l'eau un petit poisson mort, et le petit poisson se retourne et se met sur le flanc à la surface. Elles le rattrapent, elles le rejettent pour voir s'il nagera mieux; et ce sont grandes joies et félicités d'enfants, à ces petites, de souffler l'eau morte pour faire un peu aller le cadavre d'argent, et de le pousser du doigt, la plus petite se mouillant encore plus que la plus grande.
Derrière les enfants, à l'ombre de la hutte, sur une chaise recouverte d'une vieille tapisserie, est assise une jeune femme en costume de mariée, une couronne de fleurs blanches sur la tête, un bouquet au côté. La jeune mariée regarde insouciamment la ruine de Maguelonne qui se dresse dans la mer en face d'elle.
Maguelonne! le long passé! Maguelonne! la croisade prêchée par Urbain II! Maguelonne! Alexandre III sur la haquenée blanche, encombrant de son cortège pontifical le pont d'une lieue! Maguelonne! la chanoinerie de doulce beuverye! Maguelonne! le _convivium generale_, et le bon vin clairet, et les crespets à l'hypocras! le _convivium generale_ avec la sauce au poivre de la Saint-Michel à Pâques et la sauce au verjus de Pâques jusques à la Saint-Michel! Maguelonne! le manuscrit d'Apicius _in re coquinaria_, retrouvé sous les cuisines du monastère! Maguelonne! la ville! Maguelonne! la forteresse! Maguelonne! l'évêché! Maguelonne! la cathédrale! Maguelonne! la déserte! Maguelonne! une ferme! Maguelonne! les goëlands sur la plage! Maguelonne! les sabots des chevaux sur les tombes épiscopales!
Le soleil tourne la hutte; la tête de la jeune femme est encore blottie dans l'ombre; mais le soleil va la gagner. Un homme à barbe noire, à membres robustes, sort prendre un vieux morceau de voile, il le jette au-dessus de la tête de la mariée, sur des pieux qui servent à sécher les filets.
Pauvre femme, pauvre homme et pauvres enfants!
Dans un faubourg d'Arles,--c'était un soir de noce. La gaieté disait: noce de petites gens; le heurt des verres disait: noce de braves gens; les chansons disaient: noces de jeunes gens.--Ils étaient en beaux habits; elle était en belle robe. On porta des santés de la soupe au dessert; il avait vingt ans, elle en avait seize. Le marié regardait la mariée; la mariée regardait le marié: ils se souriaient en l'avenir.--Une chanson, le marié! Une chanson à la mariée!
Et lui se leva; elle rougit. Il chanta:
La belle coumé lou printemps Nous rebiscoule et nous counsolou, N'a qu'a paraisse, et tout d'un temps Dé plési lou cor nous trémolou!
--Dé plési lou cor nous trémoulou! reprirent-ils en choeur, et de fait la belle Rosalie valait bien tout le patois du monde. Le riant sourire et les blanches dents, les noirs cheveux et les noirs yeux, les longs cils et le joli nez droit, le front bombé et la peau dorée, la grande taille et les petits pieds; la jolie mariée et le beau marbre grec! Au dernier lundi de Pâques, sur la promenade, les filles d'Arles, en leurs plus riches atours, en leur plus bel orgueil, ont couronné Rosalie reine de la beauté. Un Marseillais, qui avait un grand café sur la Cannebière, lui a proposé mariage pour la mettre dans son comptoir; un riche confiseur de Lyon a suivi le cafetier marseillais. De Nîmes, de Toulouse, sont venus des cafetiers, des confiseurs, des pâtissiers, des saucissotiers; elle les a refusés tous comme ceux d'Arles. Des jeunes gens lui ont fait des bouquets et ont glissé des lettres dedans. Rosalie a donné les bouquets à ses amies, et a jeté les lettres au feu. Un grand jeune homme, renommé trompeur, menant bonne guerre aux jolies filles, a tourné autour d'elle longtemps; elle lui a fait les cornes; et l'autre est revenu à ses amis la lèvre pincée et l'oreille basse comme un homme qui pense à quelque chose de mal.
Son amoureux n'a guère grand'chose: un petit clos et une maisonnette. Mais quoi! c'est son amoureux.
Les lumières de la table dansaient sur les haies du petit clos, et la maisonnette, de la cave au grenier, chantait l'amour.--La mariée était montée à sa chambre; elle était déjà couchée: en bas elle entendait les derniers refrains et les paroles d'adieu. Voilà que la fenêtre s'ouvrit, et elle regarda... La peur la prit; elle poussa un cri. Son mari, qui venait d'entrer, la trouva évanouie, et vit comme un homme qui sautait par-dessus la haie de l'enclos. La mariée eut le transport toute la nuit.--Le lendemain on trouva dans le jardin une tête de mort et un drap de lit.--Le mari comprit; il devina qui s'était vengé.
La malade fut trois jours entre la vie et la mort; quand elle se reprit à vivre,--Rosalie était idiote. Le mari songea à l'abandonnée créature, s'il venait à mourir, lui; il ne dit mot à l'assassin; mais, comme il le rencontrait tous les jours, de peur d'un malheur, il se décida à quitter la ville. Et puis il y a des gens méchants qui prennent plaisir à rire des pauvres affolés, les montrant au doigt et éclatant en moqueries peu chrétiennes. Sa maison vendue, un fusil sur l'épaule, quelques écus de cent sous dans sa bourse de cuir, le mari vint droit à ce désert, bâtit sa hutte lui-même, acheta un bateau avec lequel il passe les étrangers qui vont visiter Maguelonne. Il chasse la macreuse; il pêche le poisson que la tempête jette en ces bourbeuses lagunes; il ramasse sur le sable les insectes, portant ses curieuses trouvailles aux entomologistes d'alentour, et faisant souvent affaires avec M. Crespon.
Cet argent qu'il gagne ainsi, ce sont les fleurs blanches, c'est la robe blanche, c'est le voile blanc, c'est le costume de mariée que, dans sa douce folie, Rosalie n'a pas voulu quitter et veut porter tous les jours. Toute l'ambition du passeur est que ce costume soit toujours renouvelé, toujours blanc, toujours frais comme au matin de leur union; et la femme passe ainsi ses journées entières dans sa robe blanche, à regarder la mer bleue.
Tout misérable qu'il est, le passeur a tout tenté pour la guérir; la médecine a été impuissante. Elle lui a fait espérer un moment que la naissance d'un enfant pourrait amener une crise; Rosalie a eu deux enfants, et la crise n'est pas venue.
Une fois il l'a prise dans sa barque, et comme il a trouvé une lueur de plaisir dans ses yeux, souvent il l'emmène en mer; et les pêcheurs, à voir passer cette femme vêtue de blanc, assise, immobile, une main traînante dans l'eau, saluent comme un présage cette madone de la Méditerranée, et se disent: Bonne mer et bonne pêche!
PETERS
HENRI.
Dis donc, Albert, si nous allions passer l'été aux environs de la France?
ALBERT.
Trouve-moi un trou où il y ait du caporal et où il n'y ait pas de sites à aller voir,--je suis ton homme.
HENRI.
Je chercherai.--Si nous allions à Londres?
ALBERT.
Merci. Un pays où il y a presque autant d'Anglais qu'à Naples! Ils ont tout mis en deuil, ces diables d'Anglais! même le vin: leur vin, c'est du _porter_.
THOMAS.
Allez en Suisse.
ALBERT.
Une république d'aubergistes!
THOMAS.
Allez à Constantinople.
ALBERT.
Allez au diable.
ADOLPHE.
Ah çà, toi, Albert, est-ce que tu ne reviens pas de quelque part?
ALBERT.
Je crois que oui, d'Allemagne... Des paysans qui fument des pipes de porcelaine; beaucoup de diplomates: une bouteille de bière sur un volume de Schiller; et un soleil que le bon Dieu mouche bien trois fois par an..... C'est la patrie des conseillers auliques, des redingotes à brandebourgs et des lits non bordés... Voilà mes impressions de voyage.
CHARLES.
Tu étais l'année dernière à Saint-Pétersbourg?
ALBERT.
Et il y a deux ans au Caire.--Croirais-tu que _Bonino Crétin_, c'est écrit sur la petite pyramide?
THOMAS.
Pourquoi diable voyagez-vous?
ALBERT.
Je ne me le suis jamais demandé.--Parbleu! pour être revenu!
CHARLES.
Sais-tu, Albert, que tu ferais un gros livre de tes voyages?
ALBERT.
Oui,--si je n'avais pas lu d'Alembert: _Les voyageurs sont les livres des convalescents: ils bercent doucement le lecteur._
THOMAS.