Quelques aspects du vertige mondial
Chapter 8
Passons maintenant à celles que j'appelais tout à l'heure les petites orchidées. Oh! combien déroutantes, diverses et imprévues, ces très jeunes!
De même que les terrains vierges, soumis à une culture intensive, font éclore en hâte des fleurs agrandies ou étranges, de même ces jeunes têtes, issues d'une longue série de cerveaux que personne ne fatigua jamais, s'assimilent presque trop aisément toutes les connaissances humaines, sciences, philosophies, littératures ou musiques. Il en résulte, en général, des petites créatures savantes qui, sans cesser d'être prime-sautières et délicieuses, rendraient des points à nos agrégées. Par exception, il en résulte aussi quelques déséquilibrées, capables de tout chavirer et de devenir les plus violentes suffragettes. Je connais même un cas où l'éducation, opérant à rebours de tous les présages, a donné une petite réactionnaire farouche, qui se voile plus impénétrablement, refuse de parler aucune langue des infidèles et n'admet que la littérature turque, arabe ou persane. Et ce qu'elles sont gentilles, éveillées, pleines de surprises, toutes ces petites nouvelles venues, plutôt trop instruites à mon gré! Ce qu'elles sont élégantes aussi, et fines dans leurs robes parisiennes, ou même sous leur sombre «tcharchaf» pour la rue! Un de leur grand charme, sans doute, c'est qu'en y regardant de près, on retrouve en elles sous ce prodigieux vernis de modernisme, des Orientales quand même, qui lisent Hafiz et Sâadi, et qui le soir disent leur prière en arabe, avant de s'endormir sous un verset du Coran accroché au mur comme un tableau.
Si tant de connaissances subversives ont cependant un peu ébranlé la foi dans leurs âmes de transition, elles leur ont laissé, comme à leurs aînées, l'ardent amour de la patrie; pendant la guerre balkanique, toutes les femmes turques, jeunes ou vieilles, ont eu des exaltations sublimes et des dévouements sans bornes, donnant tout, leur argent, leurs bijoux, leurs fourrures, soignant les blessés et poussant les hommes aux résistances suprêmes.
Du reste, l'horrible tuerie a eu pour résultat d'émanciper beaucoup d'entre elles, de leur ouvrir quantité de carrières où elles peuvent gagner leur pain sans le secours des hommes tombés en massé sur les champs de bataille; elles étaient déjà professeurs dans les lycées: les voici infirmières dans les hôpitaux, directrices dans les ouvroirs. Il paraît même que, depuis mon dernier séjour en Turquie, elles viennent d'être admises, horreur!... _dans les téléphones_, ce qui m'a d'abord semblé la fin de tout! A bien réfléchir, cependant, c'était tout indiqué pour elles, ces emplois d'invisibles ne travaillant qu'au bout d'un fil tendu; mais non, je n'arrive pas encore à me représenter ces petites fonctionnaires qui, leur service fini, quittent le bureau sous la forme de fantômes noirs sans visage.
* * * * *
Ce sont les femmes surtout, on le sait, qui, pour essayer de s'affranchir, ont fait la grande révolution de Turquie. Or, voici à quoi se résumaient à peu près les justes revendications de ces insurgées, de celles du moins qui ont assez de bon sens et de goût pour ne pas désirer quitter le voile. D'abord le droit de voyager, de venir en Occident, et là elles ont déjà gain de cause. Ensuite le droit de recevoir des hommes dans leur salon et de converser avec eux; ce deuxième point est à peu près accordé, bien que tacitement. Et enfin le droit de choisir elles-mêmes leur époux; cela, elles l'obtiendront bientôt, sans doute, et alors se déclareront pour un temps satisfaites.
* * * * *
Il y a une quinzaine d'années à peu près, le sultan Abdul-Hamid, qui semblait cependant la figure ressuscitée d'un khalife des temps passés, avait déjà lui-même donné l'exemple de cette tolérance en autorisant sa fille chérie à prendre le mari qu'elle choisirait. Ce fut, du reste, un sinistre mariage, qui finit en tragédie. Je vais dire les détails de cette histoire peu connue, tels qu'ils m'ont été contés et affirmés par des officiers de la Cour. On sait qu'Abdul-Hamid avait détrôné son frère, le sultan Mourad, et le tenait enfermé dans le merveilleux palais de marbre de Tcheragan, où il mourut après vingt-huit ans de captivité. Mourad avait une fille, Khadidjé-Sultane, du même âge que celle du souverain régnant, et les deux jeunes cousines étaient devenues inséparables.--Je me souviens d'avoir une fois vu passer, dans sa voiture aux glaces fermées, cette Khadidjé-Sultane, fille de l'impérial captif, et son voile transparent m'avait révélé sa beauté, qui fut célèbre dans les harems; le temps d'un éclair, j'avais entrevu ses grands yeux noirs, un peu terribles, des yeux d'aigle comme en ont la plupart des princes de la dynastie d'Osman, et sa blonde chevelure de Circassienne, tout en or.--Pour les dames de la cour d'Abdul-Hamid, l'étiquette voulait qu'elles fussent toujours en tenue de gala, robes décolletées, de chez nos plus grands faiseurs; des nuances claires, des bleus, des roses, et beaucoup de fleurs au corsage. Mais Khadidjé-Sultane, la fille du prisonnier, sous prétexte de faire valoir ses blonds cheveux, s'obstinait à ne se vêtir que de noir, sans un ornement sur sa toilette à longue traîne; si j'avais été le souverain, peut-être me serais-je ému de cette étrangeté funéraire...
Le jour même où Abdul-Hamid maria sa fille préférée avec le fiancé qu'il lui avait permis de choisir, il voulut marier aussi sa nièce, la jeune sultane en deuil, et lui désigna un époux qui, paraît-il, avait tout pour plaire, même la beauté.
En Turquie, un prince du sang n'a le droit d'épouser qu'une princesse ou une esclave. Mais une princesse peut se marier avec un homme de haute condition quelconque, tout en conservant ses titres et ses droits d'Altesse impériale; c'est ainsi qu'en ce moment même, Enver pacha épouse une nièce de Sa Majesté Mahomed V.
Pour les deux nouveaux couples, unis le même jour, Abdul-Hamid avait fait bâtir des palais pareils, qui sont restés là, frais et charmants, au bord du Bosphore. Entre cousins germains, autant qu'entre frères, on a le droit de se voir, et, comme les jardins communiquaient, ces jeunes ménages vivaient presque ensemble.
Alors, la belle sultane en vêtements noirs qui, depuis l'enfance, ne rêvait qu'au moyen de venger son père en frappant son oncle, résolut d'atteindre ce dernier au cœur, en lui enlevant l'enfant qu'il adorait. Elle joua donc de sa beauté pour affoler d'amour le mari de sa cousine, et, dès qu'elle lui vit la tête assez perdue, elle vint lui dire: «C'est bien simple; empoisonnez votre femme, j'empoisonnerai mon mari, et je promets de vous épouser. Mais commencez, n'est-ce pas. Voici un poison à donner chaque jour par goutte; il est lent et sûr et ne laisse pas de trace». La jeune sultane condamnée ne tarda pas à dépérir, malgré le désespoir du souverain, qui réunissait autour d'elle les plus éminents docteurs,--jusqu'au moment où une lettre de la meurtrière à son complice fut saisie par des espions, et portée au palais d'Yeldiz.
Abdul-Hamid fit aussitôt appeler sa nièce. Elle _comprit_. Être appelé à Yeldiz avait en ce temps-là une signification infiniment redoutable. Elle fit ses adieux à ceux qu'elle aimait, revêtit ses plus beaux atours sombres, commanda d'atteler sa plus belle voiture et partit escortée de laquais et d'eunuques. C'est ainsi, hautaine et magnifiquement parée, qu'elle franchit les portes terribles, et, comme tant d'autres, mandés là avant elle, on ne la vit sortir jamais.
Justice avait été faite, dans le mystère et le silence, à la mode effarante d'Yeldiz, et personne, bien entendu, n'osa s'enquérir, personne même n'osa plus prononcer son nom, qui parut s'être effacé soudain de toutes les mémoires.
J'ai rapporté cette histoire parce qu'elle m'a paru typique. Il en allait ainsi sous le règne de ce sultan, qu'on appelait le Sultan rouge, mais qui fut quand même une grande figure, et que j'ai des raisons personnelles de défendre, presque d'affectionner, si monstrueux que cela puisse paraître aux non-initiés qui m'entendent.
Je ne conteste pas, il va sans dire, qu'une oppression émanait de son seul voisinage; on ne prononçait son nom que tout bas et en tremblant. Dans une zone de quelques centaines de mètres, le long de son immense enclos gardé par des milliers de soldats en armes, il fallait faire silence dès la tombée de la nuit; pas de musiques, pas de chants, pas de réunions du soir, pas trop de lumières non plus; sur ces entours trop immédiats, on sentait planer de la mort...
Quand même, je ne puis me rappeler sans sourire comment les petites frondeuses d'alors, au courant du coup d'État projeté, le désignaient entre elles, tout en baissant la voix; c'était un diminutif de son nom, dans la manière de vos apaches parisiens qui disent, paraît-il, Gugusse ou Totor. Il fallait entendre avec quelle haine elles prononçaient cela, et en même temps avec quelle ironie, cependant terrifiée, et c'était d'une drôlerie stupéfiante, dans ces bouches d'Orientales, à travers le voile austère: elles l'appelaient Dudul!
C'était hier ce drame des deux sultanes, et on dirait presque un conte d'autrefois, tant la Turquie a marché vite depuis sa révolution.
Autour du palais actuel, plus de farouches murailles, plus de soldats: des plates-bandes de fleurs. Les portes sont ouvertes, accueillantes, et le nouveau sultan maître du logis vous rassure dès l'abord par son regard de bienveillance et de bonté.
* * * * *
Mesdames, je vous demande votre sympathie pour la femme turque de nos jours, qui s'éveille trop vite, qui s'éveille douloureusement, après des siècles d'un presque heureux sommeil. Accordez-la, votre sympathie, votre sympathie dévouée et agissante, à celles qui, derrière les grilles encore fermées des harems, se sentent prises tout à coup de révolte et de vertige, à celles qui sont comme les échelons angoissés et presque torturés entre les musulmanes d'autrefois et les musulmanes de demain. Allez un peu vers elles--Constantinople n'est plus, hélas! qu'à deux jours de Paris--correspondez avec elles, recevez-les lorsqu'elles viennent chez nous; aidez-les de votre acquis, et conseillez-leur de ne pas courir trop vite dans les routes inconnues qui mènent à l'avenir. Ce sont vraiment vos sœurs, je vous assure, car, malgré les tendances allemandes de leur gouvernement, malgré l'odieuse campagne menée contre leur pays en détresse par certains de nos journaux plus ou moins vendus au petit Néron de Bulgarie, malgré tant de basses injures qui auraient dû les détacher de nous à jamais, c'est toujours vers la France qu'elles tournent les yeux, toutes ces écolières ou bachelières des nouvelles couches. Ces jeunes femmes encore voilées sont les vraies et les _seules_ Françaises de l'Orient. Il suffit d'ailleurs, pour s'en convaincre, de les écouter parler notre langue si purement, avec des intonations un peu musicales qui la rendent plus jolie. Oh! oui, elles sont essentiellement vos sœurs, par l'esprit et par la culture de leur esprit. Leurs lettres du reste le prouvent assez, ces pauvres lettres de captives que j'ai intercalées--sans y changer même une virgule, je le jure--dans un de mes derniers livres, et dont vous venez d'entendre lire un si authentique, hélas! et si inoubliable passage...[10]
Pour finir, je suis bien obligé, malgré mon dédain pour le _progrès_, de reconnaître, avec tout le monde, que c'est un mal incurable, et que la marche en arrière n'est plus possible. Alors, puisque la situation des femmes en Turquie est devenue presque un supplice avec l'éducation nouvelle, je me rallie par force à ceux de mes amis turcs qui sont d'avis de briser mille choses du grand passé. Et je dis avec eux, mais non sans inquiétude: oui, ouvrez toutes les cages, ouvrez tous les harems... Cependant ne les ouvrez pas trop vite, de peur que les jeunes oiseaux prisonniers ne prennent un vol éperdu, avant de bien savoir encore où les conduiront leurs ailes inexpérimentées et fragiles.
SIMPLE GENTILLESSE
ENTRE VOISINS
Octobre 1916.
Quelque part dans notre France, tout près de la terrible frontière qui brûle, s'élève cette gentille cime, que recouvrent des bouquets de pins, des pelouses, des mousses, et qui paraît tout innocente; une petite cime modeste, qui n'a l'air de rien comparée aux vraies montagnes du voisinage, mais où l'on respire déjà quand, même le bon air pur des altitudes, et d'où l'on domine des lointains profonds: en regardant vers l'Est, le côté qui nous préocupe, c'est une large, une immense vallée, avec des champs, des ruisseaux, des villages, et puis, fermant la vue, une chaîne de hauts sommets tapissés de forêts. De ce côté-là, qui paraît si tranquille, quelque chose de tragique se passera bientôt, à l'heure sans doute précise qui nous a été confidentiellement annoncée, et nous attendons. Il fait un temps tout à fait rare, en cette région où l'automne, d'habitude, est précoce et sombre; le ciel, sans un nuage, est d'une étonnante limpidité bleue, et le soleil--un peu mélancolique cependant, sans que l'on puisse expliquer pourquoi--rayonne et chauffe comme si l'été ne venait pas de finir.
Pour un peu, on serait tenté de s'allonger sur l'herbe à peine froide, où quelques tardives scabieuses fleurissent encore.
Dans un groupe de jeunes pins bien verts, se dissimule un de ces petits villages, comme nos soldats ont appris à en construire un peu partout le long du front; à moitié souterraines, les maisonnettes ont cependant devant leurs portes des jardinets de poupée, bien soignés, bien entretenus, jusqu'aux gelées de demain qui vont les anéantir. Et une cinquantaine de canonniers vivent là, loin de tout, en Robinsons, mais contents et de belle mine. Dans ce même bosquet, il y a aussi des canons de 75, mais qui n'ont pas l'air méchant; à demi cachés sous de frais branchages, bien «camouflés», bien peinturlurés, tout zébrés de vert, de brun ou d'ocre, ils ressemblent plutôt, comme pelage, à de gros lézards qui sommeilleraient dans les broussailles. Bien entendu, il suffirait de deux secondes pour les débarrasser de leur verdure et les dresser presque debout, pointés vers les nuages,--car c'est toujours en l'air qu'ils _travaillent_, ceux-là, étant destinés et exercés à décrocher du ciel les avions boches.
Il en vient souvent par ici, de ces oiseaux de mort, et constamment des hommes de guet se relèvent, scrutant toutes les régions du ciel qui, aujourd'hui par grande exception, est si magnifiquement bleu. Dès qu'un avion apparaît, en un point quelconque de l'espace, un coup de sifflet spécial met tout le monde en éveil. Et combien ils sont habitués et habiles, ces guetteurs, à distinguer les unes des autres les différentes espèces de ces oiseaux de fer! A leur envergure, à leur couleur, à des riens insaisissables pour les non-initiés, ils les reconnaissent tout de suite, même dans l'extrême lointain. Depuis que nous sommes là, à attendre, plusieurs fois le coup de sifflet annonciateur a rompu le silence et tout le monde s'est redressé, prêt à courir aux pièces de canon. Mais aussitôt les veilleurs ont crié: «Non, ne bougez pas, c'est un français, c'est un Nieuport, ou c'est un Farman...» Alors chacun a repris sa rêverie tranquille.
Il est du reste étonnant qu'aucun oiseau boche n'ait encore paru, et, si cela continuait, j'aurais perdu ma journée, moi qui avais été envoyé ici pour examiner comment ces canonniers se débrouillent pour les viser et les descendre. Mais il en viendra sûrement ce soir, quand le drame commencera.
Au premier abord, c'est invraisemblable que des choses tragiques puissent se passer tout à l'heure dans l'immense, et si verte, et si paisible vallée qui se déploie sous nos pieds. En regardant bien pourtant, on s'aperçoit que tout n'est pas normal dans le profond paysage et que cette paix n'y est sans doute que momentanée. Il y a d'abord des éraflures singulières sur ces montagnes, si magnifiquement boisées de sapins, qui là-bas vers l'Est bornent le champ de la vue comme une haute muraille; dans les forêts qui les recouvrent, apparaissent çà et là des plaques dénudées, un peu comme si le somptueux manteau de velours vert avait été touché par des mites, et, à la longue-vue, on distingue qu'il n'y a plus, en ces endroits-là, que des squelettes d'arbres, tout déplumés et déchiquetés: ce sont des points stratégiques contre lesquels se sont acharnés les canons... Et, à la longue-vue également, les maisons, les églises de certains villages se révèlent en grand désarroi, fortement criblées par les obus.--Mais cependant, combien tout est calme, aujourd'hui, et confiant, sous cette belle lumière, déjà dorée par l'approche du soir! Non, impossible d'imaginer que, dans quelques minutes, la Mort va revenir ici déchaîner ses bacchanales...
Sur une charmante petite pelouse en gradins, pailletée de scabieuses et de quelques derniers boutons d'or, nous nous sommes installés--un peu trop en vue des Boches peut-être,--mais si bien, et comme dans une sorte d'avant-scène, d'où nous ne perdrons rien du grand spectacle. A l'œil nu on peut aisément suivre, dans la plaine en contre-bas, les lignes des tranchées ennemies et des nôtres, qui ressemblent à de larges sillons de labour, et qui sont étonnantes d'être si voisines; deux cents mètres à peine les séparent, et cependant rien ne bouge... Depuis longtemps, paraît-il, on vivait ainsi, par une sorte d'accord tacite, à se regarder sans se faire mal, comme il arrive en certains points du front. Mais voici une huitaine de jours que les autres sont devenus agressifs, tirant sur tout rassemblement qui se forme, sur toute tête casquée de bleu qui sort d'un trou; c'est pourquoi on leur a préparé la très gentille surprise de ce soir.
Cependant, l'heure est passée, le soleil décline, et le silence persiste... Alors, à mots couverts, je fais téléphoner à une de nos batteries, qui est dans la plaine, dissimulée parmi des saules, pour demander si par hasard il y a contre-ordre, car, dans ce cas-là, je m'en irais, moi, visiter un autre poste de tir, avant que la nuit tombe. (Des fils électriques courent maintenant partout, invisibles, à demi enterrés, reliant ensemble tous nos ouvrages; mais il est prudent de n'y parler que par sous-entendus, à cause des oreilles boches, sans cesse aux écoutes.) On me répond quelque chose comme ceci: «Ne vous en allez pas».--Ah! compris! Donc, attendons encore.
Tiens! Voici maintenant une musique militaire qui nous arrive, alerte et joyeuse, du fond de la vallée; c'est celle d'un de nos régiments qui est cantonné par là, au repos, dans un village; elle avait pris l'habitude de se faire entendre chaque soir pour égayer les soldats, et, si elle se taisait cette fois, cela pourrait donner à penser, dans les tranchées d'en face. Mais c'est drôle, cet air d'opérette servant d'ouverture à la formidable symphonie qui va éclater de toutes parts.
Toujours rien, pas même un avion dans le ciel sur quoi tirer, et il est quatre heures. Comme s'il n'y avait aucune menace prochaine, un berger passe près de nous, ramenant des vaches débonnaires, qui cheminent avec un bruit de clochettes. Le soleil est déjà assez bas pour que des teintes de cuivre rouge commencent d'apparaître; un froid soudain monte de la terre, et il semble que le calme se fasse plus profond à mesure que baisse le jour. Certes, ils ne se doutent de rien, eux là-bas; à la longue-vue on ne voit personne dans leurs tranchées. Et nous-mêmes, ici, causant d'autre chose, nous finissons presque par oublier, distraits par la longueur de l'attente...
Mais tout à coup la terre tremble. Un orchestre géant, composé sans doute de mille contrebasses, attaque un morceau terrible, attaque _subito_, _fortissimo_ et _furioso_, comme conduit par le bâton de quelque chef d'orchestre halluciné. Les parois des montagnes vibrent de tous côtés, tous les échos répètent et amplifient. On dirait que, çà et là, des volcans viennent de s'ouvrir, n'importe où, aussi bien dans les plaines que sur les plus hauts sommets; leurs cratères, qu'on n'aurait jamais soupçonnés, vomissent tous ensemble de lourdes fumées sombres, avec un bruit caverneux, un fracas de cataclysme. Ce sont nos batteries françaises de tout calibre, les proches et les lointaines, qui étaient dissimulées un peu partout et qui, à l'appel des fils électriques, ont fait éclater l'orage avec un stupéfiant ensemble. Dans le concert, l'oreille exercée distingue les différents sons de la tuerie, les basses-tailles de l'artillerie lourde, l'espèce de tambourinement goguenard des crapouillots, le bruit sec et déchirant des 75. Et tout cela converge sur les tranchées boches; de près, ou de quinze ou vingt kilomètres de distance, tout cela leur tombe dessus en avalanche, et les voici bientôt ensevelies sous un épais nuage blanchâtre, de mauvais aspect, que nos canons leur envoient et qui est une fumée d'invention nouvelle, capable à elle seule de donner la mort.--(C'est _eux_, on le sait, qui les avaient infernalement imaginés, ces obus asphyxiants: longtemps nous avions répugné à en faire usage, mais à la fin il a bien fallu nous décider à les en arroser un peu, par représailles).
En même temps qu'éclataient ces bacchanales de Madame la Mort, un vol d'avions français s'est élevé très vite, comme par magie, et maintenant ils tournoient tous, juste au-dessus de nos têtes, insouciants et presque ironiques au milieu de petites houppes de fumée brune, que l'ennemi leur lance et qui sont des éclatements d'obus.
Ah! enfin, nous allons donc pouvoir faire notre chasse aérienne, car voici des avions boches qui se décident à arriver! Il est vrai, deux ou trois seulement, quand les nôtres sont une dizaine; mais c'est égal, le sifflet de nos veilleurs a retenti aussitôt, perceptible malgré le vacarme, et, en quelques secondes, nos 75, là, à deux pas derrière nous, se dressent debout vers le ciel, et crachent en l'air sur les nouveaux arrivants, crachent nos obus, dont les houppes de fumée, au lieu d'être brunes, sont très blanches sur le beau bleu d'en haut. Et ils tirent, ils tirent à coups précipités; leur voix si proche, dure et brisante, domine pour nous le fracas sourd qui emplit les lointains; on pourrait presque dire que c'est eux qui _font le chant_, _la partie haute_, et que tous ces cratères, en éruption dans les alentours, ne représentent plus pour nous que l'_accompagnement_... Devant cet accueil, ils se sauvent à tire d'aile, les trois oiseaux boches, poursuivis du reste par les nôtres, et bientôt ils disparaissent, même pour les yeux clairs de nos guetteurs.
Et la comédie est jouée, et le rideau pourrait tomber. Soudainement, partout à la fois, le silence revient, comme si la baguette du chef d'orchestre s'était tout à coup rompue, et on est étonné de ne plus entendre de bruit. A peine a-t-elle duré 12 minutes, la grande symphonie, mais c'est tant qu'il en fallait pour le résultat à obtenir.--Et nous nous sentons presque confus, nous, d'être restés là sur le tapis de mousse et d'avoir, cette fois, joui tout à fait en amateurs de cette féerie de bataille, alors que peut-être, en ce moment même, sur d'autres points de la frontière, tant de soldats de France sont aux prises avec l'horreur et la mort...
L'horreur et la mort, elles sont là sans doute, tout près, sous l'épais nuage de fumée grisâtre qui continue d'envelopper la tranchée boche; mais chez nous, rien de semblable assurément, car l'ennemi décontenancé n'a tiré qu'en l'air sur nos avions, et encore sans les atteindre. Et comme ils sont jolis, vus d'où nous sommes, nos vifs oiseaux de France, qui font là-haut un dernier tour, en rond, avant de rentrer au gîte! Pendant que l'ombre commence d'éteindre toutes les choses terrestres, eux, qui voient encore le soleil, sont éclairés en fête, et on dirait d'un vol de mouettes à ventre blanc sur lequel jouent des rayons qui les colorent en rose.