Quelques aspects du vertige mondial
Chapter 7
Je me rappelle mon étonnement quand la voiture qui nous menait à cette audience prit le chemin de Dolma-Bagtché. Comment! il était là maintenant, l'héritier présomptif de Turquie, à côté du sultan régnant, installé en toute liberté dans une aile du même palais! Les temps étaient donc bien changés!
A peine quelques gardes, aux portes grandes ouvertes de ce palais blanc, assis au bord de l'eau bleue sur son quai de marbre, et l'on entrait sans formalités aucunes.--Oh! jadis, ce seuil redoutable d'Yeldiz, que tant d'êtres humains avaient franchi pour n'en plus sortir!--Quelques aides de camp dans les antichambres du prince, beaucoup de livrée dans les escaliers, mais pas un visage inquiétant nulle part; une impression de confiance et de bon accueil.
Ici se place un détail qui semblera bien personnel et bien puéril, mais qui s'est gravé dans mon souvenir parce que je lui ai dû l'une de mes plus complètes illusions d'être vraiment quelqu'un de cette Turquie, que j'ai tant aimée et dont rien ne me détachera. Par suite d'un quelconque incident de voyage, j'avais égaré mon chapeau de cérémonie (il sévit même là-bas, pour les Européens, notre imbécile haut de forme), et il m'avait fallu à la dernière minute demander au prince la permission de me présenter en fez; cela me conduisit donc à faire en entrant, pour la première et sans doute la seule fois de ma vie, le grand salut de cour à la turque: s'incliner beaucoup, toucher le sol de la main droite, ensuite porter la main au cœur, et puis se toucher le front pour finir.
Le prince nous fit asseoir près de lui, dans un de ces salons aux tapis merveilleux, dont les fenêtres donnent sur la féerie du Bosphore; on apporta le café dans les petites tasses aux pieds d'or et de diamants et la conversation commença.
L'envie me prenait bien de répondre en turc, cependant je n'osai point. Ne devais-je pas d'ailleurs imiter la correction de ce prince, qui parlait sans nul doute le français mieux que je ne parlais sa langue, et qui s'abstenait pourtant, de peur de mal s'exprimer? Et ce fut tout le temps notre ami commun qui traduisit.
Le prince était un homme d'une cinquantaine d'années, de petite taille, sans élégance dans la tournure, sans beauté sur le visage, mais avec des yeux de haute et claire intelligence, dont l'expression charmait. L'air très énergique, même un peu rude, il parlait d'une voix brève, autoritaire, mais qui se tempérait tout à coup par des intonations douces et bienveillantes. A ses quelques violences soudaines, à ses explosions de volonté, on sentait l'ancien captif, le longuement emmuré du palais, qui s'éveillait dans l'impatience de vivre et d'agir. Héritier d'un empire encore immense, qui allait de l'Adriatique à la mer des Indes, frôlait le Caucase et plongeait jusqu'au Soudan, il pouvait espérer un incomparable avenir, dans une Turquie nouvelle, où tous les esprits, après avoir brisé d'un coup les servitudes séculaires, ne songeaient qu'à courir vers les mirages du «progrès»...
Nous parlâmes surtout de la France, presque uniquement de la France; ainsi du reste que la plupart de ses compatriotes, il nous considérait comme la nation d'élite, en même temps que comme la nation amie par excellence, celle dont on aime tout, les coutumes, les idées, la littérature et le langage.
* * * * *
Je passe trois années, pour en venir à la visite d'arrivée que je lui fis en 1913, quand je retournai dans son pays après la période terrible où tout faillit s'anéantir. En Europe, il ne restait plus qu'un lambeau de cette grande Turquie de jadis; mais elle était toujours vivante, toujours debout des deux côtés du Bosphore, ce qui semblait un rêve, après qu'on en avait pris le deuil,--et, parce que je l'avais défendue de toutes mes forces, j'y étais accueilli avec mille fois plus de reconnaissance que je ne le méritais, presque comme un libérateur.
On m'avait dit: le prince n'habite pour ainsi dire plus Dolma-Bagtché; il s'est choisi une retraite solitaire, haut perchée, en face, sur la côte d'Asie. Sans doute s'était-il retiré là pour mieux méditer sur les effroyables malheurs de sa patrie, méditer sur ce qui lui restait d'avenir, et aussi pour échapper à l'emprise allemande, qui se dessinait déjà intolérablement.
Il fut difficile à trouver, son ermitage, perdu sur une petite cime au milieu de la brousse. Ma voiture à la turque, louée sur la place de Scutari, monta péniblement par des sentiers de rocailles, sous ce chaud soleil d'un été d'Asie, et, quand j'arrivai, je pensai me tromper, tant la demeure s'annonçait petite et modeste. C'était cela cependant, et je pus m'inscrire, non sur un registre, car il n'y en avait pas, mais sur un bout de papier quelconque, fourni par un serviteur ahuri de me voir.
Le lendemain, le prince me reçut en bas, au bord de l'eau, rive d'Europe, dans le somptueux palais officiel, et, quand j'entrai, sa main me fut tendue avec un élan que je ne lui connaissais pas. Ce n'était plus du tout l'accueil seulement aimable, sympathique sans plus, des audiences passées, il s'y mêlait aujourd'hui quelque chose de confiant et d'affectueux; depuis la dernière fois, j'avais gagné son cœur; comme tout son peuple, il m'avait voué une reconnaissance excessive, et si touchante, de ce que j'avais été la voix à peu près unique osant s'élever en faveur de la Turquie, au milieu du concert des calomnies salariées ou simplement absurdes.
Le prince me dit sa stupeur douloureuse d'avoir vu la France, vers laquelle s'était tourné son espoir, la France alliée ou amie depuis des siècles, accabler d'injures son pays à l'instant de la suprême détresse. Dans son indignation toute fraîche contre les mensonges des Bulgares et les horreurs sans nom, pires que _à l'allemande_ qu'ils venaient de commettre, il souffrait encore cruellement d'avoir entendu chez nous de folles apologies de ce peuple et de son ignoble Cobourg.--On se souvient en effet qu'elles ne tarirent pas, les louanges délirantes, jusqu'à l'heure où le premier coup de traîtrise dudit Cobourg contre la Serbie, vint tout de même nous ouvrir un peu les yeux.
--«Ne nous accusez que d'ignorance, monseigneur, lui dis-je. Interrogez ceux d'entre nous qui ont habité votre pays, qui ont vu de près et qui savent; l'amitié de tous ceux-là, je vous assure, vous est restée.»
Et, si nous avions été en 1916 au lieu d'être en 1913, j'aurais pu ajouter: «Interrogez nos officiers et nos soldats, qui, presque tous, étaient partis pour les Dardanelles avec un cœur empoisonné de préjugés et de haine contre les Turcs. Ils sont revenus pleins d'admiration et de sympathie pour eux, pour leur courage sublime, pour leur douceur à soigner et relever nos blessés et nos prisonniers, malgré la barbarie allemande qui les harcelait par derrière.»
En effet, j'ai causé avec beaucoup de nos héros, à leur retour de là-bas, et jusqu'à présent je n'en ai pas trouvé un seul qui ne m'ait dit: «Vous aviez raison et, nous n'éprouvions plus le sentiment de nous battre contre de vrais ennemis».
* * * * *
J'en viens, pour finir, à notre entrevue d'adieu. C'était la veille de mon départ, à la fin de l'été 1913. Une erreur de transmission m'avait fixé pour quatre heures l'audience qui était en réalité pour trois, et il était déjà trois heures et demie quand j'en fus informé. J'habitais alors, au fond de Stamboul, une très vieille maison que le Comité de défense nationale turque avait arrangée pour moi, avec un goût exquis, à la mode ancienne,--et c'était très loin de Dolma-Bagtché, à deux ou trois kilomètres environ, de l'autre côté de la Corne d'Or. Mon Dieu, si le prince avait déjà quitté le palais, où peut-être il était descendu exprès pour moi, s'il était déjà reparti, comme chaque soir, pour son ermitage sur la colline d'Asie!... Toutes les excuses que je pourrais lui faire, après, par lettre, ne changeraient rien à mon regret de m'en aller ainsi sans l'avoir vu.
Et je me mis en route bride abattue, descendant, au galop de mes chevaux, des pentes où les cochers de chez nous n'auraient pas osé se risquer, même au pas et la mécanique serrée. Il est vrai, à Stamboul, on ne serre jamais le frein, non plus que l'on ne ralentit aux descentes les plus raides; mais c'est égal, cette vitesse de cheval échappé, dans les rues presque désertes, étonnait les rares passants. D'autant plus que c'était un dimanche, et, bien que ce jour de la semaine ne soit pas celui où les musulmans se reposent, il épand quand même son silence et son calme nostalgique, ici tout comme sur nos villes occidentales, Constantinople renfermant des centaines de milliers de chrétiens, qui sont d'ordinaire ses habitants les plus agités.
J'arrivai avec une heure de retard au palais blanc qui semblait accablé lui aussi par cette morne tristesse du dimanche, en même temps que par cette chaleur toujours un peu mélancolique des beaux soirs de fin septembre; il y avait même quelque chose de plus, un air d'abandon que je remarquais pour la première fois, presque du délabrement commencé, et un indéfinissable présage de mort: deux gardiens seulement à la porte, de l'herbe verte entre les dalles de la cour, trop de silence, et pas de livrée dans le grand escalier spécial du prince.
A l'intérieur cependant, la magnificence était toujours pareille, et je trouvai le prince qui avait eu la bonté de m'attendre. Avec la plus cordiale bonne grâce, il accepta mes excuses, et je pus avoir avec lui cette dernière causerie, que j'avais tant craint de manquer.
Je sentis bien en lui cette fois le «vieux Turc» qu'il avait la réputation d'être, mais il me sembla que c'était dans le sens le plus intelligent et le plus large de ce mot. Il ne lui paraissait pas que, pour assurer le bonheur de son peuple, il fût bon de lui faire renier ses traditions et sa foi, et de le jeter tête baissée dans la servile imitation de l'Occident. D'ailleurs, ami des Arabes, qui sont par excellence des conservateurs d'Islam, et aimé par eux, il devait songer à organiser leurs provinces lointaines et à trouver dans leurs vastes territoires des compensations à ce qu'il venait de perdre en Europe.
--«Ainsi c'est bien entendu, me dit-il, en me donnant congé, je vous autorise à m'écrire directement de France tant que vous voudrez, sous double enveloppe, avec votre nom et la mention _personnel_ sur la seconde. Dites-moi tout ce que vous penserez et ce que l'on pensera de nous là-bas, même et surtout quand nous serons critiqués. Et _faites-moi part de tout ce qui, à votre avis, pourrait rapprocher nos deux patries_.»
En lui serrant la main, j'eus le pressentiment très net que je ne le reverrais plus. Le lendemain matin, au moment où j'allais prendre le paquebot, un de ses aides de camp m'apporta son portrait, dans un cadre d'argent massif ciselé magnifiquement et surmonté de la couronne avec le croissant d'Islam. Et je quittai mon cher Stamboul avec le même pressentiment que j'avais eu pour le prince: la presque certitude de ne le revoir jamais.
* * * * *
J'ai usé de la permission et il a reçu plusieurs de mes lettres, dans le courant de l'automne 1913 et du printemps 1914. Il me répondait, et ses réponses, où des images orientales si jolies se mêlaient aux choses précises, indiquaient bien qu'il avait été épargné par le modernisme. La dernière fois que je lui écrivis, ce fut en même temps qu'à Enver pacha, quand je sentis venir l'heure décisive où la Turquie allait s'associer à l'agression allemande, et c'était pour l'adjurer d'employer toute son influence à retenir son pays sur cette pente de la mort. Ma lettre fut certainement interceptée; elle n'aurait rien changé, hélas! il va sans dire et je le sais bien; mais quand même, j'aurais aimé que ce suprême cri d'alarme fût arrivé jusqu'à lui.
Pauvre prince! Allah lui a fait la grâce de mourir avant de connaître la défaite, ou le déshonneur de l'asservissement. Lui qui était un traditionnel, il a été conduit à son tombeau avec l'apparat des anciens sultans, qui ne se reverra peut-être plus. Enveloppé du velours cramoisi, où des sentences du Prophète sont brodées en lettres d'or, il a traversé, suivi d'un cortège étrangement pompeux, un Stamboul encore à peu près intact et oriental. C'est dans les sonorités profondes de Sainte-Sophie encore musulmane que les prières des morts ont été chantées pour lui. Et c'est dans Stamboul même qu'il est endormi maintenant, sous quelque haut catafalque aux saintes broderies coraniques, à l'ombre de l'un de ces kiosques funéraires aux blancheurs de marbre et aux grilles d'or[9], que les prochains envahisseurs et le «progrès» respecteront peut-être encore pendant un certain nombre d'années.
Donnons-lui une pensée de regret, non seulement parce qu'il aurait pu être un grand et bienfaisant souverain, mais parce qu'il aimait notre cher pays. Un de ses rêves, si j'ai bien compris, eût été un vaste empire oriental, puissant par le loyalisme des Arabes et par l'amitié de la France. Et il lui a fallu payer de sa vie son trop clairvoyant dégoût pour l'Allemagne!
LA FEMME TURQUE
Conférence faite à _La Vie féminine_.
Mars 1914.
C'est un contresens, n'est-ce pas, cela semble une gageure, de m'avoir demandé,--à moi, qui suis tout ce qu'il y a de plus réactionnaire et même aux trois-quarts bédouin,--de m'avoir demandé, dis-je, de prendre la parole, le premier, ici, dans cette salle destinée à entendre de beaux discours sur des questions ultra-modernes, sur le féminisme, le futurisme, ou sur cette course au détraquement et à la souffrance que les naïfs appellent le progrès.
Vous imaginez donc avec quelle horreur j'avais refusé d'abord. Mais voici, j'ai cru réentendre tout à coup une voix lointaine, celle d'une jeune morte qui repose là-bas en Orient, et la voix m'implorait en ces termes--que je vais lire, pour être plus sûr de n'y rien changer:
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La lettre est datée de 1906.
Aurez-vous bien senti la tristesse de notre vie? Aurez-vous bien compris le crime d'éveiller des âmes qui dorment et puis de les briser si elles s'envolent, l'infamie de réduire des femmes à la passivité des choses?... Dites-le, vous, que nos existences sont comme enlisées dans du sable, et pareilles à de lentes agonies... Oh! dites-le! Que ma mort serve au moins à mes sœurs musulmanes! J'aurais tant voulu leur faire du bien quand je vivais!... J'avais caressé ce rêve autrefois, de tenter de les réveiller toutes... Oh! non, dormez, dormez, dormez, pauvres âmes. Ne vous avisez jamais que vous avez des ailes!... mais celles-là qui déjà ont pris leur essor, qui ont entrevu d'autres horizons que celui du harem, oh! Loti, je vous les confie; parlez d'elles et parlez pour elles. Soyez leur défenseur dans le monde où l'on pense. Et que leurs larmes à toutes, que mon angoisse de cette heure, touchent enfin les pauvres aveuglés, qui nous aiment pourtant, mais qui nous oppriment!...
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Donc, j'ai cédé à la voix de la jeune morte,--et, puisque, dans cette salle, on doit parler de la femme,--de la femme en mal d'évolution et de vertige,--je parlerai de la femme turque, dont l'évolution en ce moment bat son plein.
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Mais, avant de commencer, voudrez-vous bien, mesdames, me pardonner une petite digression, qui n'a rien à voir avec le sujet, qui ne sera pas flatteuse peut-être, mais qui m'est inspirée irrésistiblement par votre aspect d'ensemble?
Si cette réunion, là devant moi, était composée de femmes orientales, il s'en exhalerait une impression de tranquille et charmant mystère; ce serait un vrai repos pour les yeux; les costumes aux plis discrets, très enveloppants, auraient parfois, il est vrai, d'éclatantes couleurs de soleil; à côté des austères «tcharchafs», il y aurait des «mechlas», tous lamés d'or, les uns rouges, les autres bleus, les autres verts; mais chaque femme serait, des pieds à la tête, drapée dans une même étoffe, d'une même nuance, sans ces mille petits ornements bigarrés, ingénieux et drôles, qui font papilloter les yeux du plus loin que l'on vous regarde. Et puis surtout, les têtes seraient uniformément enveloppées de voiles aux plis archaïques, laissant peu voir les visages, découvrant surtout les grands yeux; tout l'ensemble aurait l'air baigné de paix et d'harmonie.
Tandis que, vue d'un peu haut, comme je suis placé, cette petite houle de têtes follement emplumées me rappelle,--oh! pardon, j'ose à peine continuer,--me rappelle, disais-je, ce que l'on m'a montré une fois dans le Far-West du Nouveau Monde: un meeting de Peaux-Rouges qui venaient de se parer pour la danse du scalp!... Mais oui, mesdames... Et encore, ces êtres primitifs, mais assez pondérés (qui étaient, je crois, des Sioux), avaient-ils arrangé leurs plumets avec un certain goût de la régularité et de la symétrie, tandis que, dans la façon dont les modistes vous obligent à placer les vôtres, ceux-ci piqués au bout d'un petit bâton, ceux-là tout de travers sur l'oreille, ou bien en saule pleureur sur la nuque,--il y a certainement un léger grain de névrose ou même de folie...
Pour finir ma digression, permettez-moi de vous dire une chose plus mélancolique: je distingue sur vos chapeaux d'innombrables aigrettes, d'innombrables touffes de Paradis, et je songe à tous ces massacres sans pitié dont vous êtes la cause, à toutes ces tueries pour vous plaire, que des chasseurs ne cessent de perpétrer, là-bas, jusqu'au fond des forêts de la Guyane ou des îles de la Sonde. Pauvres petits êtres ailés, inoffensifs et charmants qui, dans moins d'un demi-siècle, grâce à vous, n'existeront plus nulle part, et dont quelques variétés, des plus merveilleuses, ont déjà disparu sans retour!...
Quelle inquiétude, n'est-ce pas, quel sacrilège et quel crime, d'avoir ainsi rejeté au néant toute une espèce, que nul ne pourra jamais recréer sur terre! Et quel problème cela conduit à frôler, quand alors on se demande par qui et pourquoi ces ailes, ces plumes avaient été imaginées et peintes d'aussi rares couleurs!... Mesdames, je vous demande grâce pour les oiseaux; vous serez tout aussi jolies, je vous assure, et d'aspect moins cruel, quand vous n'aurez pas ces débris de leurs pauvres petits cadavres étalés sur vos têtes!...
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Je m'excuse encore et je reviens aux femmes turques,--non sans avoir constaté, avec regret, que le rêve de quelques-unes d'entre elles, déjà un peu déséquilibrées par votre exemple, serait, hélas! d'oser se coiffer comme vous.
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Commençons par les aïeules, dont quelques-unes, au fond des harems, vivent encore, vêtues des lourdes soies d'autrefois, un petit turban de mousseline posé sur leur chevelure blanche. Ce sont les tout à fait inconnaissables pour nous, celles qui n'ont jamais appris nos langues d'Occident, celles que jadis, au temps de ma prime jeunesse, il m'arrivait de rencontrer la nuit, en mystérieux groupes de fantômes, marchant à la lueur du fanal de cuivre que portait un eunuque à bâton, dans les rues du grand Stamboul, alors silencieux et sombre, oppressant d'être si fermé et si noir. Celles-là, depuis des siècles, n'avaient pas évolué; sans répondre cependant au type que l'on s'imagine encore chez nous de l'odalistique oisive et trop grasse, fumant son éternelle cigarette et mangeant ses éternelles sucreries, elles étaient de tranquilles et satisfaites recluses, jouant du luth et de la viole, disant des poésies persanes, ou bien, à travers les grilles de leurs fenêtres, contemplant le monde extérieur.--Et c'était si beau, en ce temps-là, ce qu'il leur était donné de contempler! C'était si beau avant que nos fumées et nos ferrailles eussent commencé de l'enlaidir, ce décor de l'Orient, avec les mosquées, les fontaines et le Bosphore ou la Marmara que sillonnaient les voiliers aux poupes relevées en château!--Etaient-elles malheureuses, ces Turques d'autrefois, malheureuses et tourmentées comme leurs petites-filles ou comme nos Françaises d'aujourd'hui? Je ne le pense pas. D'ailleurs, elles avaient des devoirs sacrés à remplir, on leur confiait un rôle grave, un sacerdoce dans la vie: l'éducation de leurs enfants, et elles étaient des mères admirables, d'ailleurs tellement respectées,--oh! bien plus encore que les mères de chez nous,--tellement écoutées, qu'elles laissaient sur leurs fils une empreinte qui ne s'effaçait plus. Elles préparaient ces hommes, les vrais Turcs d'autrefois,--je prie de ne pas confondre Turc avec Levantin, ni même avec Ottoman,--les vrais Turcs d'autrefois, dis-je, qui, avant les contacts trop prolongés avec nous, ne s'écartaient jamais des traditions de loyauté à toute épreuve, de noblesse, de bravoure et de courtoisie.
Le seul côté douloureux de la vie de ces aïeules était l'incessante introduction dans le ménage d'épouses nouvelles à mesure que vieillissaient les anciennes. Mais les caractères sont là-bas plus passifs et plus doux qu'en France, au dehors du moins; entre elles, toutes ces femmes d'un même maître devaient toujours se donner le nom de _sœurs_, et le plus souvent se supportaient sans trop d'amertume, quelquefois même s'aimaient fraternellement. Et puis c'était l'usage immémorial; on y était préparé. Je ne crois donc pas qu'il y eut là de trop terribles sujets de souffrance. Non, mais le plus fâcheux, c'est que cette quantité de sœurs donnait, dans les familles, à la génération suivante, un véritable encombrement de belles-mères,--car elles devenaient toutes _belles-mères_ pour les épouses des fils du maître, quels qu'ils fussent. Et je me souviens qu'un jour une dame turque déjà âgée, fille d'un pacha très vieux jeu, se plaignait à une plus jeune, en visite chez elle, d'avoir eu trente-deux belles-mères,--ni plus ni moins, si je ne me trompe,--toutes enterrées aujourd'hui à des kilomètres les unes des autres, en différents cimetières de Stamboul, ce qui la mettait dans l'obligation, tous les ans, à certaine date qui correspond à notre fête des morts, de se lever dès l'aube, pour avoir le temps dans sa journée de dire une prière sur la tombe de chacune d'elles, ainsi que l'usage le commande.
--Hélas! lui répondit en riant la jeune visiteuse, trente-deux belles-mères mortes, c'est une charge, en effet; mais qu'est-ce que je dirai donc, moi, qui n'en ai encore que sept, c'est vrai, mais toutes en vie!...
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Ensuite parurent les grand'mères et les mères de ces petites fleurs de serre chaude qui sont les dernières venues de la race des Osmanlis. Déjà un peu imbues d'idées occidentales, ces mamans qui frisent aujourd'hui la cinquantaine ou la soixantaine, ces femmes qui mirent au monde les petites orchidées d'aujourd'hui; déjà tout à fait affranchies de l'immuable costume ancien, sauf, bien entendu, pour sortir, déjà lisant nos livres, et s'essayant à parler nos langues. Je garde le portrait de l'une d'elles, daté de 1880; adorablement jolie en ce temps-là, elle avait commis cette faute d'Islam (pour l'époque) de se faire photographier, et m'avait envoyé l'image avec cette dédicace: «La première Turque qui ait lu _Aziyadé_». C'était signé d'un nom de chat, ou plutôt d'un nom de chatte: «Tékir», qui équivaut là-bas au «Moumoutte» de chez nous. Des années plus tard, en 1904, j'ai pu rencontrer la dame, si longtemps inconnue; encore belle, avec ses cheveux teints, elle était en révolte ouverte contre la séquestration des harems, contre toutes les traditions islamiques, et s'affichait volontiers libre penseuse, même athée. Plus tard encore, vers 1911, je la retrouvai agonisante après une maladie longue et cruelle; par un retour complet en arrière, elle maudissait l'Occident et cherchait à ressaisir sa foi perdue; dans sa chambre, elle voulait toujours des prêtres récitant des prières de l'Islam, et elle envoyait bénir son linge chez les derviches guérisseurs.
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