Quelques aspects du vertige mondial
Chapter 4
Oh! lorsque, plus tard, l'honneur m'échut à mon tour de les commander, je me les rappelle si magnifiques, par ces grands mauvais temps où, naguère, le sort du navire se réglait dans la mâture! Le plus souvent, comme par un fait exprès, c'était en pleine nuit qu'il fallait grimper, et se débattre là-haut, se cramponnant d'une main, travaillant de l'autre, dans le bruit trop terrible de ces rafales qui arrêtent et affolent les poumons, au milieu de ce tohu-bohu de cordages cinglants, et d'eau froide lancée par paquets, et d'immenses voiles plus dures que du cuir, qui se gonflent, se tordent, se cabrent comme par fureur, pour vous désarçonner, pour vous _désagripper_ des vergues déjà si perfidement balancées, et puis vous jeter, ainsi qu'une petite chose négligeable et perdue, au fond des grands abîmes mouvants et noirs d'en dessous... Il n'y a pas de mots pour rendre l'horreur de certaines nuits mauvaises, à la mer, pas de mots pour glorifier ces hommes et leurs luttes de colosses contre des voiles trop lourdes et trop grandes qu'il faut comprimer à tout prix. Plus d'une fois, quand ils redescendaient des hunes, après de longues heures d'épuisants efforts, trempés jusqu'à la peau, blêmes et claquant des dents, plus d'une fois il m'est arrivé de serrer avec dévotion leurs pauvres mains glacées et saignantes, aux ongles décollés ou arrachés par ces grosses toiles rugueuses que la mouillure avait rendues plus intraitables. Mais eux, ils trouvaient cela tout naturel, ce qu'ils venaient de faire: c'était le métier, voilà tout. Ils demandaient seulement d'aller se changer pour avoir moins froid, et de panser leurs doigts déchirés pour pouvoir recommencer demain...
Plus tard encore--à peine quelques années plus tard, tant notre marine avait rapidement évolué--ce ne fut plus en l'air, au milieu du désarroi des hautes voilures, que se jouèrent les parties suprêmes, mais en bas, devant les énormes feux des machines, dans l'enfer des «chambres de chauffe». Et rien que ce mot de «chambre de chauffe» en dit très long, car on le croirait emprunté à la langue des tortionnaires... On me répondra que les ouvriers de nos grandes usines sont soumis à des épreuves pareilles.--Oh! non, combien leur cas diffère de celui de nos matelots! Eux, les ouvriers, pour accomplir leur dur labeur, ils _sont dans quelque chose qui au moins ne remue pas_; leur sol est ferme, et jamais secoué de ces grands soubresauts qui vous jettent sur les brasiers; et puis ils ont la terre en dessous, au lieu des engloutissants gouffres obscurs; enfin et surtout, quand par hasard viennent à fuser ces vapeurs brûlantes qui donnent l'affreuse mort, ils peuvent presque toujours s'évader vers le dehors où l'on respire. Tandis que nos matelots!... Oh! la force et le courage qu'il leur faut pour descendre s'ensevelir dans l'étouffement de ces chaufferies, quand c'est l'un de ces jours de tourmente où l'on est obligé de refermer tout de suite les entrées après leur passage, et d'en sceller les portes sur eux, comme on scellerait, sur des cadavres, des couvercles de cercueil. Et c'est à ces moments-là, je crois, en les voyant descendre sans broncher au fond de ces brûlants sépulcres de fer, que j'ai le mieux compris la phrase gravée dans ma mémoire depuis mon enfance: «Aux heures de péril, ils méritent que l'on ploie le genou devant eux!»
* * * * *
Où sont-ils, aujourd'hui, ceux qui furent les compagnons de ma jeunesse? Blanchis, courbés, marchant avec des bâtons de vieillard, ou endormis sous les petites croix des cimetières de village, ou bien encore, tombés dans les dessous insondables de la mer, et anéantis là, transmués en ces organismes des grandes profondeurs, qu'aucun œil humain ne connaîtra jamais... Ma génération a passé, et une suivante, presque, a passé aussi, et cette fois est une des dernières sans doute où je me trouverai dans une réunion de mes camarades de la marine, et entouré de tant de grands cols bleus.
Il me semble donc que je puis emprunter déjà cette liberté de langage qui est permise dans un testament suprême. A nos chers matelots, j'ai le droit de dire, oh! sans intention cruelle, on le pense bien: prenez garde à la dégénérescence qui menace de vous atteindre! Bien entendu, je ne le dis pas pour vous qui êtes là, pour vous qui revenez de la tragédie de Belgique, et qui avez tous la belle croix sur la poitrine, et qui représentez l'élite d'une élite. Non, mais je le dis pour les matelots en général. Dégénérescence physique d'abord, due à ce fléau si avilissant de l'alcoolisme qui nous est arrivé du Nord brumeux et qui a déjà trop touché nos côtes bretonnes: regardez les petits enfants de ces villages, et comparez-les à ce que furent leurs pères! Et puis, chez les moins équilibrés, un peu de fléchissement moral peut-être, dû à des idées nouvelles, généreuses sans doute, mais qui peuvent devenir néfastes quand on se les assimile trop vite et sans mesure...
Au moment où il m'a fallu quitter mon dernier navire, je songeais avec une infinie tristesse: «Ils ont l'air de changer, nos matelots. Où donc vont-ils, vers quel modernisme qui les banalise? Quand éclatera l'inévitable guerre, pourvu que nous les retrouvions aussi solides au poste que leurs devanciers!»
Mais, Dieu merci! combien je m'exagérais le mal! Comme d'ailleurs toute notre France, merveilleuse et éternelle, ils n'étaient encore qu'effleurés. La guerre a été déchaînée, le fou sinistre là-bas, l'espèce de hyène enragée qui règne sur la Grande Barbarie d'outre-Rhin, a osé enfin tenter le forfait sans nom qui avait été le but de toute son abominable existence. A peine équipés, à peine préparés, on les a envoyés sur l'Yser,--et ils ont étonné le monde! Et nous devons comme autrefois, plus qu'autrefois même, plus que jamais, nous incliner devant eux, pour un beau salut de notre admiration affectueusement extasiée!...
Pour finir et résumer cette sorte de testament, que l'on me permette de donner à nos chers grands enfants à col bleu[5] quelques conseils, tout à fait de ma façon... Cela m'amuse de commencer par celui-ci, qui, à première vue, n'a pas l'air très sérieux et que vous garderez tout à fait entre nous, n'est-ce pas:
«Ne croyez pas nécessaire de vous moderniser en affectant des allures trop correctes. Je ne vois aucun inconvénient à vos petits tapages, qui étaient d'ailleurs devenus classiques; j'ose à peine dire que je regrette plutôt qu'ils se démodent, car cela tendrait moins à prouver un assagissement de vos âmes--au fond déjà très sages--qu'une diminution de vos vibrantes jeunesses.
«Quant à vos âmes elles-mêmes qui sont si bien comme cela, si droites et si jolies, de grâce n'y changez rien! Cela par exemple, je vous le dis de tout mon cœur et de toutes mes forces. Ah! non, n'y changez rien. Gardez la tradition saine et superbe. Gardez le respect et la confiance, sur quoi reposait votre discipline séculaire. J'aimerais même vous voir garder aussi--mais je crains qu'il soit trop tard--garder les vieux rêves, qui sont pour émerveiller et enchanter à l'heure de la mort... et garder jusqu'à votre antique Notre-Dame de la Mer, car, à travers tout, elle demeure l'un de ces bienfaisants symboles derrière lesquels se cachent la vérité et les plus essentiels espoirs.
«Oh! tâchez de rester ce que vous êtes et ce qu'étaient vos ancêtres. Oh! restez, dans toute la plénitude du sens admirable que j'attache à ce mot-là,--restez des MATELOTS!...»
MADEMOISELLE ANNA,
TRÈS HUMBLE POUPÉE
Dans mes lointains souvenirs de petit enfant, je retrouve une vieille domestique nommée Suzette, qui m'aimait jusqu'à l'idolâtrie. Elle était née dans cette île d'Oléron, d'où ma famille est originaire, et qu'on appelait chez nous l'«île» tout court, de même que jadis les Latins disaient «Urbs».
Je n'arrive pas à bien retrouver dans ma mémoire la figure de Suzette,--et cela lui ferait beaucoup de peine si jamais elle venait à l'apprendre là-haut; mais je retrouve son aspect général et surtout sa coiffe blanche qui était, bien entendu, à la mode de l'_île_, c'est-à-dire haute d'au moins deux pieds sur une carcasse en fil de laiton, et qui lui donnait beaucoup de souci les jours où soufflait le vent d'ouest.
Elle avait imaginé un jour de me confectionner une poupée, comme on les fait dans son village. C'était un petit paquet de chiffons serrés, serrés, et puis cousus dans une enveloppe en cotonnade couleur de chair; une boule bien ronde représentait la tête; quant au corps, dépourvu de jambes, il avait seulement deux bras, trop aplatis et trop courts qui donnaient à l'ensemble une ressemblance de phoque. Toujours suivant la coutume de l'île, la saillie au milieu du visage était formée par un grain de maïs, introduit sous l'enveloppe et qui simulait un drôle de petit nez tout rond. Restait à colorier le visage; là, se méfiant de son savoir, la bonne vieille était allée implorer mon père, qui, à cette époque, consacrait ses loisirs à l'aquarelle, et qui, pour ne pas lui faire de peine, avait peinturluré de bonne grâce deux larges yeux bleus, une bouche en cœur et des joues bien roses.
Après avoir habillé le tout d'une belle robe rouge et l'avoir coiffé d'une coiffe comme la sienne, Suzette, très anxieuse sans doute de ce que serait mon impression, était venue un matin à mon réveil me présenter son ouvrage; (elle appelait cela une «catin», nom que les bonnes gens de mon pays donnaient en ce temps-là aux poupées, mais qui, par extension, s'est appliqué aussi aux dames dénuées de sérieux dans le caractère).
L'impression, paraît-il, fut délirante. Pour la petite catin en chiffons, qui fut baptisée «mademoiselle Anna», je délaissai mes plus jolis joujoux, et sa faveur dura plusieurs mois, pendant lesquels je ne m'endormis jamais sans l'avoir à mes côtés.
On ne sait pas assez combien il est inutile de donner aux tout petits des jouets ingénieux ou d'un prix élevé; le moindre rien de deux sous les charme autant, pourvu qu'il soit très monté en couleurs et d'une physionomie un peu drôle.
* * * * *
Elle survécut, l'humble poupée, à la vieille Suzette qui, vers mes cinq ans et demi, s'en alla soudain au ciel tout droit. A cette époque, je commençais déjà à m'apercevoir que la pauvre «mademoiselle Anna» était bien ridicule; en tant que petit garçon, j'avais aussi quelque honte de m'en amuser encore, et puis, pour tout dire, je m'affligeais de voir que le bout de son petit nez rond noircissait de jour en jour, à force de subir les frottements les plus divers.
Cependant, comme j'avais déjà le sens des reliques--dont je devais tant m'encombrer dans la suite de ma vie--je la remisai pieusement au fond de mon armoire aux jouets, après l'avoir enveloppée d'un papier de soie.
Bonne vieille Suzette, à laquelle je repensais de temps en temps avec mélancolie, je craignais vraiment qu'elle ne fût pas très heureuse au ciel... D'abord à cause de sa coiffe qui ne pouvait manquer de l'inquiéter beaucoup, dans cette région des nuages où il devait y avoir du vent... Et puis, si intimidée sans doute, si gênée au milieu des anges et de tout le beau monde de là-haut!...
ALSACE!
Juillet 1916.
Au mois d'août prochain, il y aura une année que j'ai mis le pied pour la première fois en Alsace reconquise. C'était à la suite du président de la République, pendant une de ces tournées si rapides et si bien remplies dont il a le secret.
Ce jour-là, dans notre Alsace, il faisait par hasard un temps merveilleux, un de ces temps de fête qui illuminent la vie et rendent la joie plus joyeuse. Un chaud soleil rayonnait dans un ciel qui s'était tout tendu de beau bleu méridional, et les petites villes, les villages aux maisonnettes enguirlandées d'une folle abondance de roses, avaient l'air de resplendir, sur Les fonds magnifiquement verts des montagnes enveloppantes.--Du reste, je n'ai jamais vu qu'en Alsace une telle profusion, une telle débauche de roses, jusque dans les moindres jardinets, jusque sur les plus humbles murailles.
L'auto présidentielle filait à toute vitesse, révélée seulement par son pavillon en soie tricolore à frange dorée, que le vent de notre course agitait sans cesse comme un signal, une sorte de petit signal discret de la délivrance. On ne nous avait pas annoncés, nous apparaissions en soudaine surprise, sans le moindre cortège; mais il n'était pas possible d'empêcher des jeunes Alsaciens cyclistes de nous devancer gaiement à force de pédales dès que nous nous arrêtions quelque part, et d'aller crier de proche en proche que le président arrivait. Leur avance sur nous avait beau n'être chaque fois que de peu de minutes, nous étions sûrs de trouver le village suivant déjà moitié pavoisé et, sur notre parcours, les drapeaux continuaient de jaillir spontanément, comme par magie, des fenêtres ouvertes: drapeaux français et aussi drapeaux d'Alsace blancs et rouges, tout ce qui tombait sous les mains empressées et heureuses. Et, parmi les drapeaux tricolores, il y en avait de tout neufs, mais il y en avait aussi d'autres très vénérables, souvenirs sacrés, qui venaient de passer plus de quarante ans dans l'ombre, cachés au fond des armoires par peur de l'inquisition allemande, et qui revoyaient enfin ce soleil d'aujourd'hui, redevenu un soleil de France.
Des vivats éclataient tout le long de notre route, des vivats spontanés, largement réjouis, et on sentait si bien qu'ils partaient du fond des cœurs!
Quelques trous d'obus dans les murailles; de distance en distance quelques maisons éventrées; mais cela n'avait pas l'air vrai, tant cela cadrait mal avec cette paix heureuse d'aujourd'hui. Et, à part certains petits cimetières, hélas! çà et là improvisés, et où s'alignaient les croix en bois blanc, fraîchement plantées, de nos chers soldats, l'impression de fête ne se démentait nulle part.
Nous nous arrêtions un peu à chaque village. Le président, de son pied alerte d'ancien chasseur alpin, courait de l'ambulance à la mairie, de la mairie à l'école, et de l'école à son auto, qui repartait comme une flèche. Il serrait beaucoup de mains à la ronde, disait beaucoup de paroles qui réconfortaient, semant la confiance, remontant encore plus haut les courages, et, dans les écoles, écoutait en souriant ces petits Alsaciens qui, au lieu de la langue allemande naguère obligatoire, n'avaient commencé d'apprendre le français que depuis peu de mois, mais savaient déjà lui répondre un tas de choses et lui réciter des fragments de nos fables, avec un accent drôle. Souvent des groupes de jeunes filles habillées en Alsaciennes arrivaient en hâte pour lui offrir des bouquets, dont son auto fut vite remplie; elles avaient tiré des vieux coffres de famille ces jolis costumes désuets, jupes écarlates, corsages à dorures, et coques de rubans qui les coiffaient comme d'énormes papillons.--«Comment avez-vous fait, leur demandais-je, pour être prêtes si vite?»--«Oh! ce que nous nous sommes dépêchées!»,--répondaient-elles avec de gentils rires. Et, en effet, de s'être dépêchées tant que ça, elles étaient toutes rouges, même un peu en sueur; mais si contentes!
Dans les villages, sur les murs, au-dessus des boutiques, restaient encore quantité d'inscriptions allemandes, sans compter ces mots de chez nous, qu'ils nous ont empruntés pour les défigurer à leur manière: _restauration_, au lieu de restaurant, _friseur_, au lieu de coiffeur, et _tabak_ avec un K, comme leur délikate et inénarrable kultur. Mais on se sentait tellement en vraie France, que cela ne semblait plus qu'une plaisanterie pour amuser les passants.
Pendant les deux journées que dura notre belle course, il n'y eut pas une fausse note nulle part. Les Boches eux-mêmes, embusqués dans les montagnes voisines et dont nous nous approchions peut-être un peu trop, car le président n'a peur de rien, les Boches se tenaient tranquilles. Pourtant nous soulevions grand tapage sur notre chemin; en plus de ces acclamations à pleine voix, il y avait des fanfares, des «_Marseillaise_» jouées à grand renfort de cuivres; ils devaient bien l'entendre! Et tout ce pavoisement aux trois couleurs, avec les lunettes perçantes qu'ils tiennent toujours au guet, ils devaient bien l'apercevoir! Aussi nous nous disions: «Comment ces sauvages ne nous bombardent-ils pas?» Mais non, rien. La chance était avec nous, comme le soleil: pas une marmite, pas même un misérable obus; pas un son funèbre, pour troubler l'élan de ces populations, qui déliraient dans la première ivresse d'être enfin libérées!...
* * * * *
L'Alsace, un pays de race allemande, de cœur allemand! Allons donc! Voici quarante années, nous le savons, qu'ils essaient de le prétendre, les impudents menteurs d'outre-Rhin. Ils sont même parvenus, hélas! à force d'habiles roueries, et par une continuité obstinée de travaux d'approche, à circonvenir deux ou trois politiciens français, qui se sont rendus coupables d'admettre ce contresens et de le proclamer chez nous. Et, aujourd'hui que la question est plus que jamais brûlante, les vautours d'Allemagne soutiennent leur thèse, dans les journaux à leur solde chez les Neutres, par de lourdes divagations historiques; mais tous les textes qu'ils invoquent sont par eux impitoyablement faussés. Jules César, qu'ils citent tout d'abord, a bien déclaré que de son temps des hordes germaniques _occupaient_ une partie de la Gaule du Nord et l'Alsace, mais jamais il n'a dit autre chose; ces Germains étaient là en tant que pillards et oppresseurs, tout comme de 1870 à 1914; les invasions teutonnes, de même que les invasions aryennes, n'ont laissé en Alsace qu'un très petit nombre des leurs, dont les caractères physiques ont été immédiatement absorbés par les autochtones. Et la véritable infiltration barbare s'est bien arrêtée au Rhin, qui fut le grand fleuve protecteur.
Il est archifaux, l'argument capital invoqué par l'Allemagne comme excuse au rapt de l'Alsace, à savoir que, pendant tout le Moyen Age, les Alsaciens auraient pensé et senti comme des Allemands! Mille fois non! De César à Charlemagne, c'est-à-dire pendant dix siècles, il a toujours existé au contraire une radicale différence entre les gens de la rive droite du Rhin et ceux de la rive gauche, latinisés et civilisés infiniment plus vite. Il suffit pour conclure d'examiner l'art alsacien, qui fut roman à ses débuts comme le nôtre; d'examiner leurs goûts traditionnels, leur esprit, leur cœur, qui furent gaulois et puis français; enfin tous les éléments de leur civilisation qui s'est développée dans un sens parallèle à celui de la civilisation de France, les rapprochant de nous toujours davantage, unissant toujours plus, les unes aux autres, des populations dont les primitives origines étaient communes.
Et, après tant de preuves accumulées dans le passé, voici peut-être la plus accablante, celle que quarante années d'oppression viennent de fournir. Après de si durs et continuels efforts pour s'assimiler les Alsaciens, les Allemands qu'en ont-ils obtenu, si ce n'est la haine, le dégoût et l'ironie?
Même cette ironie, qui à première vue semble un élément secondaire, apporterait d'ailleurs, elle aussi, sa petite preuve qui s'ajoute. L'esprit des Hansi et de tant d'autres, cet esprit goguenard, malicieux et gai, est-ce de l'esprit tudesque--qu'on me le dise!--ou bien de l'esprit gaulois?
Non, la cause est entendue: les Boches ne sont pas chez eux, de ce côté-ci du Rhin, personne ne les désire, ils répugnent à tout le monde. Alors, qu'ils s'en aillent![6]
En cette fin de juillet 1916, mon service m'a ramené pour quelques jours en Alsace.
Ce n'était plus le beau temps présidentiel de l'année dernière, hélas! De gros nuages attristants s'accrochaient partout aux cimes des Vosges; ils assombrissaient les forêts de sapins et de mélèzes qui, vues d'en bas et pour les non avertis, continuaient de jouer un peu les forêts vierges, mais que depuis deux ans nos braves territoriaux ne cessent de remplir de pièges de toutes sortes, pour le cas où les barbares oseraient tenter de nous arriver par là.--Ces pièges que j'ai longuement visités là-haut, lors de précédentes missions, ces défenses invisibles mais formidables, ces tertres gentiment gazonnés d'où sortent, par des fentes sournoises, les bouches des mitrailleuses, et ces interminables réseaux de fil de fer, tendus comme des toiles d'araignée parmi les exquises fleurs roses de sous-bois, digitales et silènes,--qui donc s'en douterait en passant, comme je l'ai fait cette dernière fois, au pied de ces montagnes revêtues d'un si uniforme et tranquille manteau de verdure!...
Dans les vallées par lesquelles je m'acheminais vers les villes reconquises, les champs étaient admirablement verts, et la débauche des roses, qui sont plus tardives ici que dans ma province natale, battait encore son plein sur les murs des villages. Les femmes, les jeunes filles, avec de grands râteaux légers, s'empressaient aux fenaisons, et la bonne odeur des foins coupés était partout dans l'air. Plus d'ovations joyeuses comme l'an dernier bien entendu, ni de musiques. Le pays affectait un air de grand calme, sous ses nuages épais, et cependant, au milieu du silence, résonnait de temps à autre le canon allemand, auquel le canon français, plus proche, répondait, au tarif de deux coups pour un...
Entre leurs montagnes aux forêts si touffues, j'ai donc revu les vieilles petites villes alsaciennes, surplombées par ces amas d'arbres qui parfois, tant les pentes sont abruptes, sembleraient près de glisser pour tout ensevelir sous la verdure. J'ai reconnu les vénérables maisons, coiffées de grands toits qui débordent à cause de l'habituelle pluie, et les ruisseaux d'eau vive dans les rues, et les places ornées toujours de fontaines jaillissantes,--où maintenant nos troupiers en bleu pâle mènent boire leurs chevaux en faisant la causette avec des jeunes filles très blondes. Le canon boche y avait accompli depuis l'an dernier de triste besogne: de ces coups inutiles, lancés de loin, un jour ou l'autre, pour le plaisir de détruire, crevant çà et là une maison, un vitrail d'église, tuant quelque femme ou quelque enfant. Et cela n'empêchait pas les boutiques d'être ouvertes, les petits écoliers de s'amuser dehors comme si de rien n'était. Me promenant à pied, j'ai causé avec des passants, qui saluaient si volontiers mon uniforme français. Résignation à l'horrible voisinage pour quelque temps encore, mais confiance sereine en l'avenir, j'ai rencontré ces sentiments-là partout; ce n'était plus, comme l'été dernier, le fébrile enthousiasme auquel se mêlait encore peut-être la vague terreur d'un retour des barbares; non, c'était une certitude maintenant bien assise et donnant la patience d'attendre.
Dans des maisons qui m'avaient été désignées, on m'a montré--avec quel respect!--et fait toucher de la main les vieux drapeaux d'avant 70, reliques naguère si compromettantes, qui avaient échappé aux Boches fureteurs. Je me rappelle un vieillard, les cheveux comme une mousse blanche, qui me disait les larmes aux yeux, en me présentant son pauvre drapeau à lui, en humble cotonnade aux trois couleurs bien fanées: «Pendant quarante-quatre ans, je n'ai peut-être pas manqué une fois, chaque dimanche, de monter lui dire bonjour, sous les combles des toits où je l'avais caché».
On respire donc enfin à l'aise, dans le pays longtemps martyr. Ils sont partis, les fonctionnaires allemands. Avec eux s'en sont allés l'espionnage, les exactions, la brutalité, la terreur. Et voici que les bannis, ou les exilés volontaires, ont commencé de revenir, retrouvant les vieilles demeures familiales, et les vieux parents si changés, qu'ils aimaient, mais dont ils reconnaissaient à peine le visage.