Quelques aspects du vertige mondial
Chapter 3
Dehors, les rues sont vides; les trottoirs mouillés et luisants reflètent les quelques lumières suspendues. Il fait une chaleur lourde et humide comme à Saïgon; de temps à autre, des gouttes larges continuent de tomber du ciel épais. Je ne les avais jamais vues si désertes, ces inchangeables petites rues de mon enfance; mais on y entend une grande clameur, d'abord lointaine et qui se rapproche. Ah! on dirait un cortège qui, de l'autre bout de la ville, s'avance en chantant: des milliers d'hommes, qui vont vite, vite comme des fous, agitant des lanternes au bout de bâtons. Ce sont des matelots pour la plupart, des soldats ou de jeunes conscrits de demain, et ce qu'ils chantent, c'est le _Chant du Départ_: «Par la voix du canon d'alarme, la France appelle ses enfants».
Ils arrivent près de nous, et maintenant voici qu'ils crient, en marchant en mesure, avec une espèce de rage: «A Berlin! A Berlin!» sur le rythme vulgaire et féroce des _Lampions_. Des femmes suivent, marchent vite elles aussi, courant presque, pour ne pas se laisser distancer, mais elles sont muettes et sans joie: des mères, des sœurs, des fiancées.
A Berlin, nous n'y sommes pas encore, et ce cri est plutôt pour serrer le cœur. Comme on aimait mieux l'hymne magnifique qu'ils chantaient d'abord... Ah! voici qu'ils le reprennent: «La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière...» et pour un peu, ce soir, ces paroles feraient couler de bonnes larmes... Hélas! de tous ceux qui chantent et qui dansent sous ce ciel d'orage, de tous ces jeunes, de tous ces enfants de France, quand la guerre sera finie, dans deux mois, dans trois peut-être, quand l'effroyable carnage cessera par épuisement, combien en restera-t-il ayant encore une voix pour chanter, et des jambes pour courir?
Et songer que c'est un seul homme et un misérable dément, qui a déchaîné tout cela! Il vit à des centaines de lieues de nous, là-bas à Berlin; mais à lui est échu, et stupidement échu par héritage, ce pouvoir, dont il était mille fois indigne, de prononcer une parole à répercussion formidable; une parole qui est venue jusqu'ici soulever le tumulte de ce soir et nous troubler tous au tréfonds de l'âme! Oh! quelle condamnation sans appel de cette antique et par trop naïve erreur humaine, qui, au XXe siècle, peut donc persister encore: Confier le sort de tout un peuple, avec le droit sans contrôle de déclarer la guerre, confier cela à un seul être, et à un être aveuglément désigné par le hasard de sa naissance, fût-ce même un dégénéré et un fou comme ce Guillaume II, ou comme ce jeune produit plus morbide encore qui espère lui succéder!...
Sur le pauvre cortège de matelots et de soldats qui chantaient à tue-tête pour s'étourdir, voici tout à coup la pluie d'orage qui tombe torrentielle, dispersant les groupes, éteignant les lanternes et les voix. Et nous aussi, il faut rentrer, rentrer et essayer de dormir,--d'autant plus qu'il y aura ce départ, demain matin au petit jour...
Ce départ, c'est la pensée qui revient sans cesse, quoi que l'on fasse pour s'en détourner... Et comment dire ce qui se passe en nous-mêmes, tandis que nous rentrons sous l'ondée! Comment le définir, ce mélange d'indignation, d'horreur, d'angoisse,--et quand même, sans qu'on ose se l'avouer, de presque joyeuse impatience!
LORMONT (GEORGES)
De la classe 1912 (24 ans), sergent au 121e de ligne
Septembre 1916.
Depuis trois mois, il vivait dans la grande salle aux boiseries blanc et or qui avait été l'un des salons d'un hôtel princier, et on s'était habitué à voir là, posée sur l'oreiller du lit nº 5, sa jeune tête qui se devinait très belle, malgré les bandelettes si obstinément épinglées autour du front pour cacher les yeux. Un soir, dans cette élégante ambulance parisienne, on l'avait apporté sur une civière, amaigri, brûlant de fièvre, en loques sanglantes, et la tête tout enveloppée de linges sordides à grandes taches rouges. Mais aujourd'hui, bien pansé, bien lavé, il avait repris santé et sourire. Et, parmi les belles dames infirmières, il semblait presque dans son milieu, lui enfant de la campagne cependant, mais qu'une certaine distinction naturelle, une noblesse innée avaient toujours empêché d'être vulgaire. Il était du reste très soigné de sa personne; le matin, après la visite du barbier, il se passait la main sur les joues afin de vérifier si elles étaient bien rasées et il retroussait avec coquetterie ses longues moustaches blondes: tout cela, pour ne pas causer de répugnance à ces infirmières, qu'il n'avait encore jamais vues à cause de l'inexorable bandeau du pansement, mais qu'il se représentait charmantes. Maintenant d'ailleurs, il les reconnaissait tout de suite, même avant qu'elles eussent parlé, rien qu'au parfum discret qu'elles exhalaient, ou bien au simple contact de leurs doigts si doux, et il avait un «flirt» avec l'une d'elles,--qui se faisait appeler Madame Paule, mais qui en réalité portait un des grands noms de France; on lui avait appris le sens de ce mot flirt, nouveau pour lui, et la si innocente aventure amusait tout le monde, dans cette salle où la Directrice s'efforçait de ramener toujours un peu de saine gaieté favorable aux convalescences.
Un jour, on lui permit de se lever, de s'asseoir dans un fauteuil, et enfin d'aller jusqu'au jardin, au bras de cette infirmière préférée, qui sentait si délicatement bon et dont la voix le charmait plus que la voix de toutes les autres. Alors la vie lui parut vraiment très agréable, en attendant l'heure bénie de s'évader de là, pour recommencer à agir en plein air et en pleine lumière. Cette _permission_, à laquelle sa blessure lui donnait droit, allait tomber justement en mai ou juin, quand les jardinets de son village vendéen sont tout pleins de roses... S'il allait être défiguré, pourtant!... Mais non, l'infirmière l'avait bien tranquillisé là-dessus...
Et avec quelle ivresse il songeait à ce retour... Le premier dimanche où il irait à la grand'messe, avec sa maman en coiffe de fête... Les gens qui se retourneraient pour regarder les beaux galons d'or en biais sur sa manche, et la belle croix de guerre sur sa poitrine!...
C'était chaque après-midi maintenant qu'on lui accordait une promenade au soleil d'avril, en donnant le bras à l'amie dont il n'imaginait pas du tout la chevelure déjà très blanche et qui de plus en plus l'ensorcelait à la manière d'une bonne fée... Mais ce bandeau toujours! Quand donc pourrait-il seulement le soulever, rien qu'une seconde, pour entrevoir au moins la plus petite lueur du soleil de printemps!--«Ça, je te le défends, par exemple, disait-elle avec une intonation de grande sœur qui va se fâcher. C'est trop tôt, tu compromettrais tout. Patiente encore une quinzaine de jours. Et jure-moi bien que, d'ici là, tu n'essaieras pas, sans quoi, c'est fini, je ne reviens plus.» Elle employait avec lui ce tutoiement de guerre, qui est d'usage dans beaucoup d'ambulances, un peu puéril peut-être, mais souvent très doux au cœur des grands enfants blessés.
* * * * *
Au bout des quinze jours, avec plus de trouble que la première fois, elle demanda encore une semaine, et alors le frisson d'une angoisse inconnue traversa l'âme simple et jolie du soldat. Pourquoi se troublait-elle aujourd'hui pour répondre? Et puis, pourquoi toujours ces petites comédies pour les pansements? «C'était très difficile, disait-elle, parce qu'il fallait les faire dans l'obscurité, contrevents fermés, à tâtons, par crainte de la moindre lueur pour ses yeux encore trop faibles.» Comme s'il ne s'apercevait pas, lui, au contraire, que c'était de jour en jour plus simple, de changer ces mousselines qui n'adhéraient plus; comme s'il ne sentait pas que toute souffrance était presque passée et que les plaies se desséchaient? Alors, pourquoi tant d'histoires?
Son amie la grande dame l'avait mené aujourd'hui à un banc du jardin, lui disant de l'attendre, qu'elle allait revenir. Et là, dehors, une tiède caresse du soleil d'avril lui chauffait en plein les joues. Oh! ce soleil, il aurait tant voulu le voir!
Des oiseaux chantaient, dans les branches de cet enclos parisien comme au milieu des bois, et, depuis un instant, il restait docile à les écouter, lorsqu'une voix à peine saisissable chuchota en passant: «A quoi songe-t-elle? Il va pourtant falloir qu'elle se décide à lui dire...» Aussitôt une intuition l'avertit qu'il s'agissait de lui-même, et il trembla de la tête aux pieds. «Se décider à lui dire...» A lui dire quoi, mon Dieu?... Oh! savoir! Au risque de tout, savoir! Savoir ce qui lui restait de vue! Tant pis pour l'éblouissement, qui allait peut-être tout aggraver, tout compromettre, mais au moins il serait fixé, et il l'aurait revu, ce soleil, ne fût-ce que dans un instant de douloureuse brûlure... Alors, il se redressa, face à cette grande lumière devinée là-haut, et, d'une main brutale, arracha violemment tout ce qui lui enveloppait la tête.
L'éblouissement ne vint pas, non... Il faisait toujours nuit... «Alors, c'est qu'il y a encore quelque chose--pensa-t-il, vite comme un éclair--encore quelque chose de tout ce qu'ils m'avaient attaché sur les yeux.» Et sa main remonta, comme furieuse cette fois, pour finir d'arracher... Mais non, rien, il n'y avait plus rien...
Horreur! Il n'y avait plus rien, et il faisait toujours nuit! Ses yeux, mais on dirait qu'ils n'y étaient plus!... Sous les sourcils restés à peu près en place, ses doigts s'enfonçaient comme dans des creux qu'il ne se connaissait pas... Ses yeux, qu'en avait-on fait, de ses yeux! En une seconde, l'irréparable, le définitif lui apparut avec une évidence atroce, et un long cri, affreux à entendre, sortit de sa poitrine, en même temps qu'il se tordait les bras.
* * * * *
Ce cri de l'infinie détresse, qui avait déchiré le silence du jardin d'hôpital, elle l'avait entendu, elle; un instinct lui avait fait reconnaître la voix, et tout deviner. Quand elle arriva, tremblante autant que lui-même, pour tenter de lui apporter son inutile secours, elle le vit qui gisait sur son banc, comme écrasé là par un coup de massue, tandis que le soleil rayonnait, tranquille et doux, sur son beau visage d'aveugle, découvert pour la première fois. Et d'abord, d'un mouvement irraisonné pour essayer de le tromper comme avant, elle jeta les deux mains sur ces places vides où jadis avaient brillé de grands yeux de naïveté ardente: «Mon enfant, disait-elle... Oh! mon pauvre enfant, qu'avez-vous fait? Je vous l'aurais appris bientôt, moi, mais pas cruellement comme ça...» Maintenant elle ne le tutoyait plus; cette puérilité, bonne pour les autres, ne lui semblait plus possible entre eux,--et ce _vous_ les rapprochait au contraire davantage, en le haussant jusqu'à elle, lui ce fils de petits laboureurs de Vendée. Mais il l'avait repoussée avec brutalité, sans une réponse, sans même un reproche pour lui avoir si longtemps menti, sans même un gémissement, figé soudain dans ce farouche silence que les paysans ont l'habitude de garder aux heures tragiques de leur vie. Sans prendre plus garde, que si elle n'existait pas, à cette femme assise à ses côtés et qui pleurait, peu à peu, peu à peu, comme par degrés, il plongeait sa pensée tout au fond de l'abîme noir qui venait de s'ouvrir devant sa route; l'un après l'autre, il repassait ses espoirs de jadis, tous ses modestes rêves qui, chacun à son tour, s'écroulaient dans les inexorables ténèbres. Le retour au village, oui, il le faudrait bien, mais un retour pour n'en plus sortir, avec une figure qui peut-être ferait peur à voir, un retour d'aveugle, des promenades d'aveugle, avec un bâton, ou guidé par la main de quelque enfant... Et l'avenir, tout l'avenir jusqu'à la mort, dans l'épaisse nuit, déjà pareille à la nuit de dessous terre!... Chaque rappel d'une chose à laquelle il lui faudrait renoncer sans recours lui donnait au cœur une secousse horrible. Mais l'image qui, de plus en plus, primait toutes les autres, qui revenait sans cesse lui apporter la plus insoutenable envie de mourir, était celle d'une jeune fille à laquelle, jusqu'à ce jour, il n'avait pas cru tenir si souverainement. Donc, jamais il ne la serrerait dans ses bras, celle-là, jamais il ne l'embrasserait, jamais plus il ne la verrait, tout en la sachant vivante, et mariée à quelque autre sans doute; elle lui faisait l'effet de se reculer, se reculer dans d'inapprochables lointains; graduellement elle le fuyait, pour l'éternité...
Des minutes coulèrent, des minutes et des minutes, presque une demi-heure, sans que la dame, au voile blanc, si jolie encore sous sa chevelure grise, osât rien faire, rien dire, pour rompre ce mutisme et cette immobilité. Dans l'ambulance, on avait entendu le grand cri et tout le monde savait. Les habituels promeneurs de ce jardin enclos, les autres blessés, ceux à qui la mitraille du kaiser avait laissé un œil pour se conduire, ou bien ceux qui ne marchaient plus qu'au bras d'une infirmière, évitaient de s'approcher de leur banc; un immense respect entourait leur groupe morne et, à cause d'eux, on marchait à pas assourdis.
Cependant la violence exaspérée du début s'éteignait dans l'âme du pauvre petit soldat, une détente s'indiquait sur son visage moins contracté; alors son amie lui prit la main, qui brûlait d'une grande fièvre, mais qu'il ne retira pas. Et tout à coup, se penchant vers elle, il laissa tomber la tête sur sa gorge élégante, drapée de fine toile blanche...--Elle avait un fils dans les tranchées, elle aussi, la grande dame, et un fils qui justement ressemblait à ce garçon des champs, en moins beau peut-être, en moins vigoureux, mais qui lui ressemblait beaucoup. C'est pourquoi, à ce jeune front sans yeux qui s'abandonnait, elle fit un maternel accueil; de son mieux elle l'installa sur l'oreiller tiède et un peu palpitant qu'il s'était choisi, et, sans rien dire, lui permit de pleurer là aussi longtemps qu'il eut des larmes.
Tout à fait finie, sa grande révolte; il était redevenu doux comme un petit enfant, sans résistance, sans volonté, livré absolument à cette sollicitude de mère. Il se laissa ramener dans la belle salle dorée, il se laissa coucher, et consentit à boire une tisane où son amie, sans le lui dire, avait versé une substance endormeuse.
* * * * *
La nuit à présent était tombée sur l'ambulance, et on y voyait à peine dans la salle où des veilleuses s'allumaient. Pour sa première nuit d'aveugle, il dormait d'un profond sommeil artificiel, lui, Lormont, Georges, ex-sergent au 121e de ligne, aujourd'hui épave humaine qui n'avait même pas pu mourir, et son amie, assise à son chevet, n'osait pas lui retirer la main qu'il tenait dans les siennes. Alors une petite infirmière toute blanche et toute svelte s'avança vers cette autre forme aussi blanche qui veillait dans la chaise près du lit nº 5: «Cela vous a brisée, madame la duchesse, dit-elle à voix basse. Allez-vous reposer à présent, de grâce, puisqu'il dort... Regardez comme il dort bien.»
Et la duchesse répondit: «Me coucher, non... Voyez-vous, il y aura l'horreur de son premier réveil, quand, pour la première fois, il se rappellera... Je ne peux pas le laisser seul à un pareil moment, puisque ma présence le console... Allez dire, ma chère enfant, qu'on m'apporte un des grands fauteuils, vous savez,--et c'est ici que je dormirai».
Une lourde angoisse pesait sur cette salle, d'apparence si calme et si jolie, éclairée discrètement par des veilleuses roses. De temps à autre, un trop long soupir, ou une plainte, même un cri s'échappait d'une poitrine. C'était la salle consacrée à ceux qui n'avaient plus d'yeux. De par le crime du Monstre de Berlin, les soldats étendus sur ces lits bien blancs venaient d'être, en pleine jeunesse, jetés dans la nuit éternelle; quelques-uns le savaient, d'autres, que l'on trompait encore, vivaient dans la terreur de l'apprendre. Tous ces humbles dormeurs avaient des réveils en soubresaut, accompagnés inexorablement par des rappels de souffrance et d'effroi...[4].
NOS MATELOTS
(Allocution prononcée à la Comédie-Française, en juin 1916, au début de la représentation de gala donnée pour nos matelots.)
Je ne voulais jamais plus à aucun prix,--j'en avais même fait le serment,--reparaître en public, et pourtant me voici! C'est que notre cher ministre de la Marine a bien voulu me prier lui-même. «Venez, m'a-t-il dit, parlez encore une fois de nos matelots, et parlez-en avec tout votre cœur.» Alors, comment refuser, surtout quand la cause est si belle!...
...Parler de nos matelots, mais je l'ai fait toute ma vie. Je leur dois ce que je suis, je leur dois tout, car, dans mon œuvre, la seule partie qui vaille peut-être, est celle qu'ils m'ont inspirée. Pendant près d'un demi-siècle j'ai vécu avec eux, je les ai suivis d'un regard fraternel, aussi bien dans leurs naïfs égarements et les violences de leurs courtes joies, que dans leurs austérités coutumières, dans leurs inlassables résignations et leurs renoncements sublimes. Je me suis penché même sur les plus humbles d'entre eux et les plus primitifs,--et, malgré les apparentes distances, que leur tact naturel sait toujours respecter, ils ont été mes compagnons les plus fidèles, les plus affectueux, et je puis presque dire les plus chers.
Pour moi, cette appellation de «matelot» s'applique surtout, bien entendu, à ceux qui le sont de père en fils, ceux qui le sont de race pure, germes au vent de la mer, éclos dans les villages de nos côtes, et, dès l'enfance, petits mousses dans nos barques de pêche, jusqu'à l'heure où le recrutement maritime nous les amène sur nos navires de guerre. Ce sont ceux-là, les vrais, et ils forment dans notre nation comme une caste à part, j'oserai presque dire une élite; il semble que des hérédités de lutte, de souffrance, de continuelle abnégation, et aussi des hérédités de rêve et de candeur, les aient d'avance trempés autrement que les autres hommes. Ensuite, c'est la mer qui est là, leur grande éducatrice terrible et splendide, qui les prend, et qui commence tout de suite de les ennoblir; pour chasser de leurs jeunes âmes la mesquinerie et la crainte, elle les enveloppe de sa magnificence et de son horreur; à l'école du danger, ils apprennent le dévouement mutuel et la vraie fraternité. Et un peu plus tard enfin, à leur arrivée dans la marine militaire, la saine discipline--qui chez nous n'est ni aveugle ni brutale comme chez les barbares d'Allemagne--la saine discipline tempérée de sympathie, les accueille pour en faire ces hommes, pour la plupart incomparables, dont le courage silencieux et simple ne bronche plus devant la mort.
J'ai dit que, par ce nom de «matelot», j'entendais en première ligne ceux que de longs atavismes ont préparés à le porter, avec la noblesse,--et aussi la désinvolture spéciale qui lui conviennent. Mais je serais injuste en me montrant trop exclusif. En effet, il semble qu'il y ait une sorte de belle contagion du sacrifice et de l'héroïsme à laquelle n'échappent jamais tout à fait ces autres jeunes garçons venus de nos provinces de l'intérieur et que les hasards de leur destinée nous amènent; on dirait parfois qu'il suffise du grand col bleu jeté sur leurs épaules pour remonter peu à peu leur âme à l'unisson de celle des enfants de la mer. Et, parmi ces braves intrus, qui plus que jamais nous envahissent, j'en ai rencontré qui savaient se former à l'image des matelots de race, acquérir même leur tournure d'esprit, et, devant le danger, devenir aussi des êtres simplement admirables. Mais cela n'empêche pas que ce soit toujours eux, les vrais, ceux des côtes, à qui nous sommes débiteurs du miracle de ces transformations.
* * * * *
Nos matelots!... Un demi-siècle, disais-je, a passé, hélas! depuis le jour de ma première apparition au milieu d'eux. J'y semblais si peu préparé, par mon enfance trop adulée, que de vieux capitaines de vaisseau d'alors--de vieux héros de la marine à voile, déjà surannés en ce temps-là et qui seraient comme des préhistoriques aujourd'hui--s'en étaient inquiétés beaucoup. «Mon petit enfant, m'avaient-ils dit, on ne t'a guère donné la trempe qu'il faudrait pour jouer ce rôle; défie-toi de te laisser déconcerter par la rudesse de nos matelots. Et plus tard, si tu as l'honneur de les commander, n'oublie jamais ce qu'ils valent, rappelle-toi surtout qu'aux heures de péril ils mériteraient souvent que l'on ployât le genou devant eux.» Et, ce disant, ces vieux chefs retraités, qui avaient connu Trafalgar, Aboukir, la _Sémillante_, la _Méduse_, les temps épiques de l'ancienne marine, ces vieillards dont le visage paraissait si dur, étaient capables d'avoir les yeux humides de larmes, au souvenir de leurs équipages d'autrefois.
En ce qui me concerne cependant, ils se trompaient; avec nos matelots, mon entente au contraire fut si facile! Sous les manières rudes, je distinguai vite des délicatesses exquises et, entre nous, la sympathie s'établit tout de suite, peut-être à cause de nos contrastes mêmes, mais surtout grâce à des points communs de rêve et d'enfantillage, qu'en ce temps-là j'avais encore avec eux. A l'époque où j'ai fait mon entrée sur nos navires, tout jeune et bien moins préparé en effet que la plupart de mes camarades, nous, les aspirants-officiers, nous vivions beaucoup plus qu'il n'est d'usage aujourd'hui en contact avec les grands cols bleus. D'abord il y avait, là-haut en l'air, ces hunes, si fort balancées par la houle, qui étaient notre domaine officiel comme le leur et où nous apprenions à les connaître. Et puis, dans les traversées plus longues que de nos jours, il était admis que, par les beaux soirs tranquilles du large, nous allions parfois, tous les midships ensemble, nous asseoir en leur compagnie, dans cette partie du navire qui leur était réservée, à l'extrême-avant, près de la poupe bondissante et saupoudrée d'embruns salés. Là, nous nous amusions à écouter les histoires prodigieuses de leurs conteurs attitrés, ou bien les mille couplets de leurs vieilles chansons reprises en chœur à pleine voix. Nous aimions jusqu'à leurs reparties prime-sautières, toujours imprévues, leur genre de bonne gaieté et les plaisanteries naïves qui les faisaient tant rire.
Ce que je constatai tout d'abord, non sans surprise, c'est qu'ils étaient essentiellement _des sages_... Oui, des sages, si paradoxal que cela puisse paraître aux terriens, qui, dans certaines rues de nos ports de guerre, ont pu les rencontrer le soir, lors de leurs promenades, un peu bruyantes, j'en conviens. Mais ces tapages nocturnes, qu'ils exécutaient naguère encore avec une si incontestable maëstria, ne représentent que de très courts intermèdes au milieu de leurs quasi-éternités d'abstinence et d'ascétisme. Non, c'est à bord qu'il faut les voir, tranquilles et doux, acceptant sans murmures, en philosophes, les jours comme ils viennent; sans cesse ponctuels, dispos, alertes. Et avec cela si ménagers de leurs petites affaires, pour en prolonger la durée, prenant de leurs modestes costumes des soins dont on sourirait si l'on n'en était touché, les raccommodant, les lavant, et toujours trouvant le moyen d'être si propres, avec le minimum possible de leur savon grossier. Sur toutes choses ils économisent, pour pouvoir arrondir cette «délègue» qui représente l'une de leurs plus chères préoccupations. (La «délègue», c'est la somme que l'on envoie de loin, quelquefois de l'autre bout du monde, à quelque vieille maman, ou bien à une épouse que l'on ne voit pour ainsi dire jamais, à des petits enfants que l'on connaît à peine ou même pas du tout.)
En dehors de ces petits côtés de leur vie monacale, détails si singuliers, que j'observai dès l'abord avec un amusement un peu attendri, je commençai bientôt à profondément les admirer, pour la grandeur presque surhumaine de leur courage.