Quatrevingt-Treize

Chapter 7

Chapter 734,054 wordsPublic domain

Mais après un peu de rêverie, Gros-Alain s'approcha énergiquement et lui donna un coup de pied.

Ce fut fini. L'appétit de la destruction existe. René-Jean donna son coup de pied, Georgette donna son coup de pied, ce qui la fit tomber par terre, mais assise; elle en profita pour se jeter sur Saint-Barthélemy; tout prestige disparut; René-Jean se précipita, Gros-Alain se rua, et joyeux, éperdus, triomphants, impitoyables, déchirant les estampes, balafrant les feuillets, arrachant les signets, égratignant la reliure, décollant le cuir doré, déclouant les clous des coins d'argent, cassant le parchemin, déchiquetant le texte auguste, travaillant des pieds, des mains, des ongles, des dents, roses, riants, féroces, les trois anges de proie s'abattirent sur l'évangéliste sans défense.

Ils anéantirent l'Arménie, la Judée, le Bénévent où sont les reliques du saint, Nathanaël, qui est peut-être le même que Barthélemy, le pape Gélase, qui déclara apocryphe l'évangile Barthélemy-Nathanaël, toutes les figures, toutes les cartes, et l'exécution inexorable du vieux livre les absorba tellement qu'une souris passa sans qu'ils y prissent garde.

Ce fut une extermination.

Tailler en pièces l'histoire, la légende, la science, les miracles vrais ou faux, le latin d'église, les superstitions, les fanatismes, les mystères, déchirer toute une religion du haut en bas, c'est un travail pour trois géants, et même pour trois enfants; les heures s'écoulèrent dans ce labeur, mais ils en vinrent à bout; rien ne resta de Saint-Barthélemy.

Quand ce fut fini, quand la dernière page fut détachée, quand la dernière estampe fut par terre, quand il ne resta plus du livre que des tronçons de texte et d'images dans un squelette de reliure, René-Jean se dressa debout, regarda le plancher jonché de toutes ces feuilles éparses, et battit des mains.

Gros-Alain battit des mains.

Georgette prit à terre une de ces feuilles, se leva, s'appuya contre la fenêtre qui lui venait au menton et se mit à déchiqueter par la croisée la grande page en petits morceaux.

Ce que voyant, René-Jean et Gros-Alain en firent autant. Ils ramassèrent et déchirèrent, ramassèrent encore et déchirèrent encore, par la croisée comme Georgette; et, page à page, émietté par ces petits doigts acharnés, presque tout l'antique livre s'envola dans le vent. Georgette, pensive, regarda ces essaims de petits papiers blancs se disperser à tous les souffles de l'air, et dit:

--Papillons.

Et le massacre se termina par un évanouissement dans l'azur.

vii.

Telle fut la deuxième mise à mort de saint Barthélemy qui avait été déjà une première fois martyr l'an 49 de Jésus-Christ.

Cependant le soir venait, la chaleur augmentait, la sieste était dans l'air, les yeux de Georgette devenaient vagues, René-Jean alla à son berceau, en tira le sac de paille qui lui tenait lieu de matelas, le traîna jusqu'à la fenêtre, s'allongea dessus et dit:--Couchons-nous.

Gros-Alain mit sa tête sur René-Jean, Georgette mit sa tête sur Gros-Alain, et les trois malfaiteurs s'endormirent.

Les souffles tièdes entraient par les fenêtres ouvertes; des parfums de fleurs sauvages, envolés des ravins et des collines, erraient mêlés aux haleines du soir; l'espace était calme et miséricordieux, tout rayonnait, tout s'apaisait, tout aimait tout; le soleil donnait à la création cette caresse, la lumière; on percevait par tous les pores l'harmonie qui se dégage de la douceur colossale des choses; il y avait de la maternité dans l'infini; la création est un prodige en plein épanouissement, elle complète son énormité par sa bonté; il semblait que l'on sentît quelqu'un d'invisible prendre ces mystérieuses précautions qui dans le redoutable conflit des êtres protègent les chétifs contre les forts; en même temps, c'était beau; la splendeur égalait la mansuétude. Le paysage, ineffablement assoupi, avait cette moire magnifique que font sur les prairies et sur les rivières les déplacements de l'ombre et de la clarté; les fumées montaient vers les nuages, comme des rêveries vers des visions; des vols d'oiseaux tourbillonnaient au-dessus de la Tourgue; les hirondelles regardaient par les croisées, et avaient l'air de venir voir si les enfants dormaient bien. Ils étaient gracieusement groupés l'un sur l'autre, immobiles, demi-nus dans des poses d'amours; ils étaient adorables et purs, à eux trois ils n'avaient pas neuf ans, ils faisaient des songes de paradis qui se reflétaient sur leurs bouches en vagues sourires, Dieu leur parlait peut-être à l'oreille, ils étaient ceux que toutes les langues humaines appellent les faibles et les bénis, ils étaient les innocents vénérables; tout faisait silence comme si le souffle de leurs douces poitrines était l'affaire de l'univers et était écouté de la création entière, les feuilles ne bruissaient pas, les herbes ne frissonnaient pas; il semblait que le vaste monde étoilé retînt sa respiration pour ne point troubler ces trois humbles dormeurs angéliques, et rien n'était sublime comme l'immense respect de la nature autour de cette petitesse.

Le soleil allait se coucher et touchait presque à l'horizon. Tout à coup, dans cette paix profonde, éclata un éclair qui sortit de la forêt, puis un bruit farouche. On venait de tirer un coup de canon. Les échos s'emparèrent de ce bruit et en firent un fracas. Le grondement prolongé de colline en colline fut monstrueux. Il réveilla Georgette.

Elle souleva un peu sa tête, dressa son petit doigt, écouta et dit:

--Poum!

Le bruit cessa, tout rentra dans le silence, Georgette remit sa tête sur Gros-Alain, et se rendormit.

LIVRE QUATRIÈME

LA MÈRE

I. LA MORT PASSE

Ce soir-là, la mère, qu'on a vue cheminant presque au hasard, avait marché toute la journée. C'était, du reste, son histoire de tous les jours; aller devant elle et ne jamais s'arrêter. Car ses sommeils d'accablement dans le premier coin venu n'étaient pas plus du repos que ce qu'elle mangeait çà et là, comme les oiseaux picorent, n'était de la nourriture. Elle mangeait et dormait juste autant qu'il fallait pour ne pas tomber morte.

C'était dans une grange abandonnée qu'elle avait passé la nuit précédente; les guerres civiles font de ces masures-là; elle avait trouvé dans un champ désert quatre murs, une porte ouverte, un peu de paille sous un reste de toit, et elle s'était couchée sur cette paille et sous ce toit, sentant à travers la paille le glissement des rats et voyant à travers le toit le lever des astres. Elle avait dormi quelques heures; puis s'était réveillée au milieu de la nuit, et remise en route afin de faire le plus de chemin possible avant la grande chaleur du jour. Pour qui voyage à pied l'été, minuit est plus clément que midi.

Elle suivait de son mieux l'itinéraire sommaire que lui avait indiqué le paysan de Vantortes; elle allait le plus possible au couchant. Qui eût été près d'elle l'eût entendue dire sans cesse à demi-voix:--La Tourgue.--Avec les noms de ses trois enfants, elle ne savait plus guère que ce mot-là.

Tout en marchant, elle songeait. Elle pensait aux aventures qu'elle avait traversées; elle pensait à tout ce qu'elle avait souffert, à tout ce qu'elle avait accepté; aux rencontres, aux indignités, aux conditions faites, aux marchés proposés et subis, tantôt pour un asile, tantôt pour un morceau de pain, tantôt simplement pour obtenir qu'on lui montrât sa route. Une femme misérable est plus malheureuse qu'un homme misérable, parce qu'elle est instrument de plaisir. Affreuse marche errante! Du reste tout lui était bien égal pourvu qu'elle retrouvât ses enfants.

Sa première rencontre, ce jour-là, avait été un village sur la route; l'aube paraissait à peine; tout était encore baigné du sombre de la nuit; pourtant quelques portes étaient déjà entre-bâillées dans la grande rue du village, et des têtes curieuses sortaient des fenêtres. Les habitants avaient l'agitation d'une ruche inquiétée. Cela tenait à un bruit de roues et de ferrailles qu'on avait entendu.

Sur la place, devant l'église, un groupe ahuri, les yeux en l'air, regardait quelque chose descendre par la route vers le village du haut d'une colline. C'était un chariot à quatre roues traîné par cinq chevaux attelés de chaînes. Sur le chariot on distinguait un entassement qui ressemblait à un monceau de longues solives au milieu desquelles il y avait on ne sait quoi d'informe; c'était recouvert d'une grande bâche, qui avait l'air d'un linceul. Dix hommes à cheval marchaient en avant du chariot et dix autres en arrière. Ces hommes avaient des chapeaux à trois cornes et l'on voyait se dresser au-dessus de leurs épaules des pointes qui paraissaient être des sabres nus. Tout ce cortège, avançant lentement, se découpait en vive noirceur sur l'horizon. Le chariot semblait noir, l'attelage semblait noir, les cavaliers semblaient noirs. Le matin blêmissait derrière.

Cela entra dans le village et se dirigea vers la place.

Il s'était fait un peu de jour pendant la descente de ce chariot et l'on put voir distinctement le cortège, qui paraissait une marche d'ombres, car il n'en sortait pas une parole.

Les cavaliers étaient des gendarmes. Ils avaient en effet le sabre nu. La bâche était noire.

La misérable mère errante entra de son côté dans le village et s'approcha de l'attroupement des paysans au moment où arrivaient sur la place cette voiture et ces gendarmes. Dans l'attroupement, des voix chuchotaient des questions et des réponses.

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--C'est la guillotine qui passe.

--D'où vient-elle?

--De Fougères.

--Où va-t-elle?

--Je ne sais pas. On dit qu'elle va à un château du côté de Parigné.

--A Parigné!

--Qu'elle aille où elle voudra, pourvu qu'elle ne s'arrête pas ici!

Cette grande charrette avec son chargement voilé d'une sorte de suaire, cet attelage, ces gendarmes, le bruit de ces chaînes, le silence de ces hommes, l'heure crépusculaire, tout cet ensemble était spectral.

Ce groupe traversa la place et sortit du village; le village était dans un fond entre une montée et une descente; au bout d'un quart d'heure, les paysans, restés là comme pétrifiés, virent reparaître la lugubre procession au sommet de la colline qui était à l'occident. Les ornières cahotaient les grosses roues, les chaînes de l'attelage grelottaient au vent du matin, les sabres brillaient; le soleil se levait, la route tourna, tout disparut.

C'était le moment même où Georgette, dans la salle de la bibliothèque, se réveillait à côté de ses frères encore endormis, et disait bonjour à ses pieds roses.

II. LA MORT PARLE

La mère avait regardé cette chose obscure passer, mais n'avait pas compris ni cherché à comprendre, ayant devant les yeux une autre vision, ses enfants perdus dans les ténèbres.

Elle sortit du village, elle aussi, peu après le cortège qui venait de défiler, et suivit la même route, à quelque distance en arrière de la deuxième escouade de gendarmes. Subitement le mot «guillotine» lui revint; «guillotine», pensa-t-elle; cette sauvage, Michelle Fléchard, ne savait pas ce que c'était; mais l'instinct avertit; elle eut, sans pouvoir dire pourquoi, un frémissement, il lui sembla horrible de marcher derrière cela, et elle prit à gauche, quitta la route, et s'engagea sous des arbres qui étaient la forêt de Fougères.

Après avoir rôdé quelque temps, elle aperçut un clocher et des toits, c'était un des villages de la lisière du bois, elle y alla. Elle avait faim.

Ce village était un de ceux où les républicains avaient établi des postes militaires.

Elle pénétra jusqu'à la place de la mairie.

Dans ce village-là aussi il y avait émoi et anxiété. Un rassemblement se pressait devant un perron de quelques marches qui était l'entrée de la mairie. Sur ce perron on apercevait un homme escorté de soldats qui tenait à la main un grand placard déployé. Cet homme avait à sa droite un tambour et à sa gauche un afficheur portant un pot à colle et un pinceau.

Sur le balcon au-dessus de la porte le maire était debout, ayant son écharpe tricolore mêlée à ses habits de paysan.

L'homme au placard était un crieur public.

Il avait son baudrier de tournée auquel était suspendue une petite sacoche, ce qui indiquait qu'il allait de village en village, et qu'il avait quelque chose à crier dans tout le pays.

Au moment où Michelle Fléchard approcha, il venait de déployer le placard, et il en commençait la lecture. Il dit d'une voix haute:

--«République française. Une et indivisible.»

Le tambour fit un roulement. Il y eut dans le rassemblement une sorte d'ondulation. Quelques-uns ôtèrent leurs bonnets; d'autres renfoncèrent leurs chapeaux. Dans ce temps-là et dans ce pays-là, on pouvait presque reconnaître l'opinion à la coiffure; les chapeaux étaient royalistes, les bonnets étaient républicains. Les murmures de voix confuses cessèrent, on écouta, le crieur lut:

--«... En vertu des ordres à nous donnés et des pouvoirs à nous délégués par le comité de salut public...»

Il y eut un deuxième roulement de tambour. Le crieur poursuivit:

--«... Et en exécution du décret de la Convention nationale qui met hors la loi les rebelles pris les armes à la main, et qui frappe de la peine capitale quiconque leur donnera asile ou les fera évader...»

Un paysan demanda bas à son voisin:

--Qu'est-ce que c'est que ça, la peine capitale?

Le voisin répondit:

--Je ne sais pas.

Le crieur agita le placard:

--«... Vu l'article 17 de la loi du 30 avril qui donne tout pouvoir aux délégués et aux subdélégués contre les rebelles.

«Sont mis hors la loi...»

Il fit une pause et reprit:

--«... Les individus désignés sous les noms et surnoms qui suivent...»

Tout l'attroupement prêta l'oreille.

La voix du crieur devint tonnante. Il dit:

--«... Lantenac, brigand.»

--C'est monseigneur, murmura un paysan.

Et l'on entendit dans la foule ce chuchotement: C'est monseigneur.

Le crieur reprit:

--«... Lantenac, ci-devant marquis, brigand.--L'Imânus, brigand...»

Deux paysans se regardèrent de côté.

--C'est Gouge-le-Bruant.

--Oui, c'est Brise-Bleu.

Le crieur continuait de lire la liste:

--«... Grand-Francoeur, brigand...»

Le rassemblement murmura:

--C'est un prêtre.

--Oui, monsieur l'abbé Turmeau.

--Oui, quelque part, du côté du bois de la Chapelle, il est curé.

--Et brigand, dit un homme à bonnet.

Le crieur lut:

--«... Boisnouveau, brigand.--Les deux frères Pique-en-bois, brigands. --Houzard, brigand...»

--C'est monsieur de Quélen, dit un paysan.

--«Panier, brigand...»

--C'est monsieur Sepher.

--«... Place-nette, brigand...»

--C'est monsieur Jamois.

Le crieur poursuivait sa lecture sans s'occuper de ces commentaires.

--«... Guinoiseau, brigand.--Chatenay, dit Robi, brigand...»

Un paysan chuchota:

--Guinoiseau est le même que le Blond, Chatenay est de Saint-Ouen.

--«... Hoisnard, brigand», reprit le crieur.

Et l'on entendit dans la foule:

--Il est de Ruillé.

--Oui, c'est Branche-d'Or.

--Il a eu son frère tué à l'attaque de Pontorson.

--Oui, Hoisnard-Malonnière.

--Un beau jeune homme de dix-neuf ans.

--Attention, dit le crieur. Voici la fin de la liste:--«... Belle-Vigne, brigand.--La Musette, brigand.--Sabre-tout, brigand.--Brin-d'Amour, brigand...»

Un garçon poussa le coude d'une fille. La fille sourit.

Le crieur continua:

--«... Chante-en-hiver, brigand.--Le Chat, brigand...»

Un paysan dit:

--C'est Moulard.

--«... Tabouze, brigand...»

Un paysan dit:

--C'est Gauffre.

--Ils sont deux, les Gauffre, ajouta une femme.

--Tous des bons, grommela un gars.

Le crieur secoua l'affiche et le tambour battit un ban.

Le crieur reprit sa lecture:

--«... Les susnommés, en quelque lieu qu'ils soient saisis, et après l'identité constatée, seront immédiatement mis à mort.»

Il y eut un mouvement.

Le crieur poursuivit:

--«... Quiconque leur donnera asile ou aidera à leur évasion sera traduit en cour martiale, et mis à mort. Signé...»

Le silence devint profond.

--«... Signé: le délégué du Comité de salut public, CIMOURDAIN.»

--Un prêtre, dit un paysan.

--L'ancien curé de Parigné, dit un autre.

Un bourgeois ajouta:

--Turmeau et Cimourdain. Un prêtre blanc et un prêtre bleu.

--Tous deux noirs, dit un autre bourgeois.

Le maire, qui était sur le balcon, souleva son chapeau, et cria:

--Vive la république!

Un roulement de tambour annonça que le crieur n'avait pas fini. En effet il fit un signe de la main.

--Attention, dit-il. Voici les quatre dernières lignes de l'affiche du gouvernement. Elles sont signées du chef de la colonne d'expédition des Côtes-du-Nord, qui est le commandant Gauvain.

--Ecoutez! dirent les voix de la foule.

Et le crieur lut:

--«Sous peine de mort...»

Tous se turent.

--«... Défense est faite, en exécution de l'ordre ci-dessus, de porter aide et secours aux dix-neuf rebelles susnommés qui sont à cette heure investis et cernés dans la Tourgue.»

--Hein? dit une voix.

C'était une voix de femme. C'était la voix de la mère.

III. BOURDONNEMENT DE PAYSANS

Michelle Fléchard était mêlée à la foule. Elle n'avait rien écouté, mais ce qu'on n'écoute pas, on l'entend. Elle avait entendu ce mot, la Tourgue. Elle dressait la tête.

--Hein? répéta-t-elle, la Tourgue?

On la regarda. Elle avait l'air égaré. Elle était en haillons. Des voix murmurèrent:--Ça a l'air d'une brigande.

Une paysanne qui portait des galettes de sarrasin dans un panier s'approcha et lui dit tout bas:

--Taisez-vous.

Michelle Fléchard considéra cette femme avec stupeur. De nouveau, elle ne comprenait plus. Ce nom, la Tourgue, avait passé comme un éclair, et la nuit se refaisait. Est-ce qu'elle n'avait pas le droit de s'informer? Qu'est-ce qu'on avait donc à la regarder ainsi?

Cependant le tambour avait battu un dernier ban, l'afficheur avait collé l'affiche, le maire était rentré dans la mairie, le crieur était parti pour quelque autre village, et l'attroupement se dispersait.

Un groupe était resté devant l'affiche. Michelle Fléchard alla à ce groupe.

On commentait les noms des hommes mis hors la loi.

Il y avait là des paysans et des bourgeois; c'est-à-dire des blancs et des bleus.

Un paysan disait:

--C'est égal, ils ne tiennent pas tout le monde. Dix-neuf, ça n'est que dix-neuf. Ils ne tiennent pas Priou, ils ne tiennent pas Benjamin Moulins, ils ne tiennent pas Goupil, de la paroisse d'Andouillé.

--Ni Lorieul, de Monjean, dit un autre.

D'autres ajoutèrent:

--Ni Brice-Denys.

--Ni François Dudouet.

--Oui, celui de Laval.

--Ni Huet, de Launey-Villiers.

--Ni Grégis.

--Ni Pilon.

--Ni Filleul.

--Ni Ménicent.

--Ni Guéharrée.

--Ni les trois frères Logerais.

--Ni monsieur Lechandelier de Pierreville.

--Imbéciles! dit un vieux sévère à cheveux blancs. Ils ont tout, s'ils ont Lantenac.

--Ils ne l'ont pas encore, murmura un des jeunes.

Le vieillard répliqua:

--Lantenac pris, l'âme est prise. Lantenac mort, la Vendée est tuée.

--Qu'est-ce que c'est donc que ce Lantenac? demanda un bourgeois.

Un bourgeois répondit:

--C'est un ci-devant.

Et un autre reprit:

--C'est un de ceux qui fusillent les femmes.

Michelle Fléchard entendit, et dit:

--C'est vrai.

On se retourna.

Et elle ajouta:

--Puisqu'on m'a fusillée.

Le mot était singulier; il fit l'effet d'une vivante qui se dit morte. On se mit à l'examiner, un peu de travers.

Elle était inquiétante à voir en effet; tressaillant de tout, effarée, frissonnante, ayant une anxiété fauve, et si effrayée qu'elle était effrayante. Il y a dans le désespoir de la femme on ne sait quoi de faible qui est terrible. On croit voir un être suspendu à l'extrémité du sort. Mais les paysans prennent la chose plus en gros. L'un d'eux grommela:

--Ça pourrait bien être une espionne.

--Taisez-vous donc, et allez-vous-en, lui dit tout bas la bonne femme qui lui avait déjà parlé.

Michelle Fléchard répondit:

--Je ne fais pas de mal. Je cherche mes enfants.

La bonne femme regarda ceux qui regardaient Michelle Fléchard, se toucha le front du doigt en clignant de l'œil, et dit:

--C'est une innocente.

Puis elle la prit à part, et lui donna une galette de sarrasin.

Michelle Fléchard, sans remercier, mordit avidement dans la galette.

--Oui, dirent les paysans, elle mange comme une bête, c'est une innocente.

Et le reste du rassemblement se dissipa. Tous s'en allèrent l'un après l'autre.

Quand Michelle Fléchard eut mangé, elle dit à la paysanne:

--C'est bon, j'ai mangé. Maintenant, la Tourgue?

--Voilà que ça la reprend! s'écria la paysanne.

--Il faut que j'aille à la Tourgue. Dites-moi le chemin de la Tourgue.

--Jamais! dit la paysanne. Pour vous faire tuer, n'est-ce pas? D'ailleurs, je ne sais pas. Ah ça, vous êtes donc vraiment folle? Ecoutez, pauvre femme, vous avez l'air fatiguée. Voulez-vous vous reposer chez moi?

--Je ne me repose pas, dit la mère.

--Elle a les pieds tout écorchés, murmura la paysanne.

Michelle Fléchard reprit:

--Puisque je vous dis qu'on m'a volé mes enfants. Une petite fille et deux petits garçons. Je viens du carnichot qui est dans la forêt. On peut parler de moi à Tellmarch-le-Caimand. Et puis à l'homme que j'ai rencontré dans le champ là-bas. C'est le caimand qui m'a guérie. Il paraît que j'avais quelque chose de cassé. Tout cela, ce sont des choses qui sont arrivées. Il y a encore le sergent Radoub. On peut lui parler. Il dira. Puisque c'est lui qui nous a rencontrés dans un bois. Trois. Je vous dis trois enfants. Même que l'aîné s'appelle René-Jean. Je puis prouver tout cela. L'autre s'appelle Gros-Alain, et l'autre s'appelle Georgette. Mon mari est mort. On l'a tué. Il était métayer à Siscoignard. Vous avez l'air d'une bonne femme. Enseignez-moi mon chemin. Je ne suis pas une folle, je suis une mère. J'ai perdu mes enfants. Je les cherche. Voilà tout. Je ne sais pas au juste d'où je viens. J'ai dormi cette nuit-ci sur de la paille dans une grange. La Tourgue, voilà où je vais. Je ne suis pas une voleuse. Vous voyez bien que je dis la vérité. On devrait m'aider à retrouver mes enfants. Je ne suis pas du pays. J'ai été fusillée, mais je ne sais pas où.

La paysanne hocha la tête et dit:

--Ecoutez, la passante. Dans des temps de révolution, il ne faut pas dire des choses qu'on ne comprend pas. Ça peut vous faire arrêter.

--Mais la Tourgue! cria la mère. Madame, pour l'amour de l'enfant Jésus et de la sainte bonne Vierge du paradis, je vous en prie, madame, je vous en supplie, je vous en conjure, dites-moi par où l'on va pour aller à la Tourgue!

La paysanne se mit en colère.

--Je ne le sais pas! et je le saurais que je ne le dirais pas! Ce sont là de mauvais endroits. On ne va pas là.

--J'y vais pourtant, dit la mère.

Et elle se remit en route.

La paysanne la regarda s'éloigner et grommela:

--Il faut cependant qu'elle mange.

Elle courut après Michelle Fléchard et lui mit une galette de blé noir dans la main.

--Voilà pour votre souper.

Michelle Fléchard prit le pain de sarrasin, ne répondit pas, ne tourna pas la tête, et continua de marcher.

Elle sortit du village. Comme elle atteignait les dernières maisons, elle rencontra trois petits enfants déguenillés et pieds nus, qui passaient. Elle s'approcha d'eux et dit:

--Ceux-ci, c'est deux filles et un garçon.

Et voyant qu'ils regardaient son pain, elle le leur donna.

Les enfants prirent le pain et eurent peur.

Elle s'enfonça dans la forêt.

IV. UNE MEPRISE

Cependant, ce jour-là même, avant que l'aube parût, dans l'obscurité indistincte de la forêt, il s'était passé, sur le tronçon de chemin qui va de Javené à Lécousse, ceci:

Tout est chemin creux dans le Bocage, et, entre toute, la route de Javené à Parigné par Lécousse est très encaissée. De plus, tortueuse. C'est plutôt un ravin qu'un chemin. Cette route vient de Vitré et a eu l'honneur de cahoter le carrosse de madame de Sévigné. Elle est comme murée à droite et à gauche par les haies. Pas de lieu meilleur pour une embuscade.

Ce matin-là, une heure avant que Michelle Fléchard, sur un autre point de la forêt, arrivât dans ce premier village où elle avait eu la sépulcrale apparition de la charrette escortée de gendarmes, il y avait dans les halliers que la route de Javené traverse au sortir du pont sur le Couesnon, un pêle-mêle d'hommes invisibles. Les branches cachaient tout. Ces hommes étaient des paysans, tous vêtus du grigo, sayon de poil que portaient les rois de Bretagne au sixième siècle et les paysans au dix-huitième. Ces hommes étaient armés, les uns de fusils, les autres de cognées. Ceux qui avaient des cognées venaient de préparer dans une clairière une sorte de bûcher de fagots secs et de rondins auquel on n'avait plus qu'à mettre le feu. Ceux qui avaient des fusils étaient groupés des deux côtés du chemin dans une posture d'attente. Qui eût pu voir à travers les feuilles eût aperçu partout des doigts sur des détentes et des canons de carabine braqués dans les embrasures que font les entrecroisements des branchages. Ces gens étaient à l'affût. Tous les fusils convergeaient sur la route, que le point du jour blanchissait.

Dans ce crépuscule des voix basses dialoguaient.

--Es-tu sûr de ça?

--Dame, on le dit.

--Elle va passer?

--On dit qu'elle est dans le pays.

--Il ne faut pas qu'elle en sorte.

--Il faut la brûler.

--Nous sommes trois villages venus pour cela.

--Oui, mais l'escorte?

--On tuera l'escorte.

--Mais est-ce que c'est par cette route-ci qu'elle passe?

--On le dit.

--C'est donc alors qu'elle viendrait de Vitré?

--Pourquoi pas?

--Mais c'est qu'on disait qu'elle venait de Fougères.

--Qu'elle vienne de Fougères ou de Vitré, elle vient du diable.

--Oui.

--Et il faut qu'elle y retourne.

--Oui.

--C'est donc à Parigné qu'elle irait?

--Il paraît.

--Elle n'ira pas.

--Non.

--Non, non, non!

--Attention.

Il devenait utile de se taire en effet, car il commençait à faire un peu jour.

Tout à coup les hommes embusqués retinrent leur respiration; on entendit un bruit de roues et de chevaux. Ils regardèrent à travers les branches et distinguèrent confusément dans le chemin creux une longue charrette, une escorte à cheval, quelque chose sur la charrette; cela venait à eux.

--La voilà! dit celui qui paraissait le chef.

--Oui, dit un des guetteurs, avec l'escorte.

--Combien d'hommes d'escorte?

--Douze.

--On disait qu'ils étaient vingt.

--Douze ou vingt, tuons tout.

--Attendons qu'ils soient en pleine portée.

Peu après, à un tournant du chemin, la charrette et l'escorte apparurent.

--Vive le roi! cria le chef paysan.

Cent coups de fusil partirent à la fois.

Quand la fumée se dissipa, l'escorte aussi était dissipée. Sept cavaliers étaient tombés, cinq s'étaient enfuis. Les paysans coururent à la charrette.

--Tiens, s'écria le chef, ce n'est pas la guillotine. C'est une échelle.

La charrette avait en effet pour tout chargement une longue échelle.

Les deux chevaux s'étaient abattus, blessés; le charretier avait été tué, mais pas exprès.

--C'est égal, dit le chef, une échelle escortée est suspecte. Cela allait du côté de Parigné. C'était pour l'escalade de la Tourgue, bien sûr.

--Brûlons l'échelle, crièrent les paysans.

Et ils brûlèrent l'échelle.

Quant à la funèbre charrette qu'ils attendaient, elle suivait une autre route, et elle était déjà à deux lieues plus loin, dans ce village où Michelle Fléchard la vit passer au soleil levant.

V. VOX IN DESERTO

Michelle Fléchard, en quittant les trois enfants auxquels elle avait donné son pain, s'était mise à marcher au hasard à travers le bois.

Puisqu'on ne voulait pas lui montrer son chemin, il fallait bien qu'elle le trouvât toute seule. Par instants elle s'asseyait, et elle se relevait, et elle s'asseyait encore. Elle avait cette fatigue lugubre qu'on a d'abord dans les muscles, puis qui passe dans les os; fatigue d'esclave. Elle était esclave en effet. Esclave de ses enfants perdus. Il fallait les retrouver; chaque minute écoulée pouvait être leur perte; qui a un tel devoir n'a plus de droit; reprendre haleine lui était interdit. Mais elle était bien lasse. A ce degré d'épuisement, un pas de plus est une question. Le pourra-t-on faire? Elle marchait depuis le matin; elle n'avait plus rencontré de village, ni même de maison. Elle prit d'abord le sentier qu'il fallait, puis celui qu'il ne fallait pas, et elle finit par se perdre au milieu des branches pareilles les unes aux autres. Approchait-elle du but? Touchait-elle au terme de sa passion? Elle était dans la voie douloureuse, et elle sentait l'accablement de la dernière station. Allait-elle tomber sur la route et expirer là? À un certain moment, avancer encore lui sembla impossible, le soleil déclinait, la forêt était obscure, les sentiers s'étaient effacés sous l'herbe, et elle ne sut plus que devenir. Elle n'avait plus que Dieu. Elle se mit à appeler, personne ne répondit.

Elle regarda autour d'elle, elle vit une claire-voie dans les branches, elle se dirigea de ce côté-là, et brusquement se trouva hors du bois.

Elle avait devant elle un vallon étroit comme une tranchée, au fond duquel coulait dans les pierres un clair filet d'eau. Elle s'aperçut alors qu'elle avait une soif ardente. Elle alla à cette eau, s'agenouilla, et but.

Elle profita de ce qu'elle était à genoux pour faire sa prière.

En se relevant, elle chercha à s'orienter.

Elle enjamba le ruisseau.

Au delà du petit vallon se prolongeait à perte de vue un vaste plateau couvert de broussailles courtes, qui, à partir du ruisseau, montait en plan incliné et emplissait tout l'horizon. La forêt était une solitude, ce plateau était un désert. Dans la forêt, derrière chaque buisson on pouvait rencontrer quelqu'un; sur le plateau, aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on ne voyait rien. Quelques oiseaux qui avaient l'air de fuir volaient dans les bruyères.

Alors, en présence de cet abandon immense, sentant fléchir ses genoux, et comme devenue insensée, la mère éperdue jeta à la solitude ce cri étrange:

--Y a-t-il quelqu'un ici?

Et elle attendit la réponse.

On répondit.

Une voix sourde et profonde éclata, cette voix venait du fond de l'horizon, elle se répercuta d'écho en écho; cela ressemblait à un coup de tonnerre à moins que ce ne fût un coup de canon; et il semblait que cette voix répliquait à la question de la mère et qu'elle disait: Oui.

Puis le silence se fit.

La mère se dressa, ranimée; il y avait quelqu'un. Il lui paraissait qu'elle avait maintenant à qui parler; elle venait de boire et de prier; les forces lui revenaient, elle se mit à gravir le plateau du côté où elle avait entendu l'énorme voix lointaine.

Tout à coup elle vit sortir de l'extrême horizon une haute tour. Cette tour était seule dans ce sauvage paysage; un rayon du soleil couchant l'empourprait. Elle était à plus d'une lieue de distance. Derrière cette tour se perdait dans la brume une grande verdure diffuse qui était la forêt de Fougères.

Cette tour lui apparaissait sur le même point de l'horizon d'où était venu ce grondement qui lui avait semblé un appel. Etait-ce cette tour qui avait fait ce bruit?

Michelle Fléchard était arrivée sur le sommet du plateau; elle n'avait plus devant elle que de la plaine.

Elle marcha vers la tour.

VI. SITUATION

Le moment était venu.

L'inexorable tenait l'impitoyable.

Cimourdain avait Lantenac dans sa main.

Le vieux royaliste rebelle était pris au gîte; évidemment il ne pouvait échapper; et Cimourdain entendait que le marquis fût décapité chez lui, sur place, sur ses terres, et en quelque sorte dans sa maison, afin que la demeure féodale vît tomber la tête de l'homme féodal, et que l'exemple fût mémorable.

C'est pourquoi il avait envoyé chercher à Fougères la guillotine. On vient de la voir en route.

Tuer Lantenac, c'était tuer la Vendée; tuer la Vendée, c'était sauver la France. Cimourdain n'hésitait pas. Cet homme était à l'aise dans la férocité du devoir.

Le marquis semblait perdu; de ce côté Cimourdain était tranquille, mais il était inquiet d'un autre côté. La lutte serait certainement affreuse; Gauvain la dirigerait, et voudrait s'y mêler peut-être; il y avait du soldat dans ce jeune chef; il était homme à se jeter dans ce pugilat; pourvu qu'il n'y fût pas tué? Gauvain! son enfant! l'unique affection qu'il eût sur la terre! Gauvain avait eu du bonheur jusque-là, mais le bonheur se lasse. Cimourdain tremblait. Sa destinée avait cela d'étrange qu'il était entre deux Gauvain, l'un dont il voulait la mort, l'autre dont il voulait la vie.

Le coup de canon qui avait secoué Georgette dans son berceau et appelé la mère du fond des solitudes n'avait pas fait que cela. Soit hasard, soit intention du pointeur, le boulet, qui n'était pourtant qu'un boulet d'avertissement, avait frappé, crevé et arraché à demi l'armature de barreaux de fer qui masquait et fermait la grande meurtrière du premier étage de la tour. Les assiégés n'avaient pas eu le temps de réparer cette avarie.

Les assiégés s'étaient vantés. Ils avaient très peu de munitions. Leur situation, insistons-y, était plus critique encore que les assiégeants ne le supposaient. S'ils avaient eu assez de poudre, ils auraient fait sauter la Tourgue, eux et l'ennemi dedans; c'était leur rêve; mais toutes leurs réserves étaient épuisées. A peine avaient-ils trente coups à tirer par homme. Ils avaient beaucoup de fusils, d'espingoles et de pistolets, et peu de cartouches. Ils avaient chargé toutes les armes afin de pouvoir faire un feu continu; mais combien de temps durerait ce feu? Il fallait à la fois le nourrir et le ménager. Là était la difficulté. Heureusement--bonheur sinistre--la lutte serait surtout d'homme à homme, et à l'arme blanche; au sabre et au poignard. On se colleterait plus qu'on ne se fusillerait. On se hacherait; c'était là leur espérance.

L'intérieur de la tour semblait inexpugnable. Dans la salle basse où aboutissait le trou de brèche, était la retirade, cette barricade savamment construite par Lantenac, qui obstruait l'entrée. En arrière de la retirade, une longue table était couverte d'armes chargées, tromblons, carabines et mousquetons, et de sabres, de haches et de poignards. N'ayant pu utiliser pour faire sauter la tour le cachot-crypte des oubliettes qui communiquait avec la salle basse, le marquis avait fait fermer la porte de ce caveau. Au-dessus de la salle basse était la chambre ronde du premier étage à laquelle on n'arrivait que par une vis-de-Saint-Gilles très étroite; cette chambre, meublée, comme la salle basse,d'une table couverte d'armes toutes prêtes et sur lesquelles on n'avait qu'à mettre la main, était éclairée par la grande meurtrière dont un boulet venait de défoncer le grillage; au-dessus de cette chambre, l'escalier en spirale menait à la chambre ronde du second étage où était la porte de fer donnant sur le pont-châtelet. Cette chambre du second s'appelait indistinctement _la chambre de la porte de fer_ ou _la chambre des miroirs_, à cause de beaucoup de petits miroirs, accrochés à cru sur la pierre nue à de vieux clous rouillés, bizarre recherche mêlée à la sauvagerie. Les chambres d'en haut ne pouvant être utilement défendues, cette chambre des miroirs était ce que Mannesson-Mallet, le législateur des places fortes, appelle «le dernier poste où les assiégés font une capitulation». Il s'agissait, nous l'avons dit déjà, d'empêcher les assiégeants d'arriver là.

Cette chambre ronde du second étage était éclairée par des meurtrières; pourtant une torche y brûlait. Cette torche, plantée dans une torchère de fer pareille à celle de la salle basse, avait été allumée par l'Imânus, qui avait placé tout à côté l'extrémité de la mèche soufrée. Soins horribles.

Au fond de la salle basse, sur un long tréteau, il y avait à manger, comme dans une caverne homérique; de grands plats de riz, du fur, qui est une bouillie de blé noir, de la godnivelle, qui est un hachis de veau, des rondeaux de houichepote, pâte de farine et de fruits cuits à l'eau, de la badrée, des pots de cidre. Buvait et mangeait qui voulait.

Le coup de canon les mit tous en arrêt. On n'avait plus qu'une demi-heure devant soi.

L'Imânus, du haut de la tour, surveillait l'approche des assiégeants. Lantenac avait commandé de ne pas tirer et de les laisser arriver. Il avait dit:

--Ils sont quatre mille cinq cents. Tuer dehors est inutile. Ne tuez que dedans. Dedans, l'égalité se refait.

Et il avait ajouté en riant:--Egalité, Fraternité.

Il était convenu que lorsque l'ennemi commencerait son mouvement, l'Imânus, avec sa trompe, avertirait.

Tous, en silence, postés derrière la retirade, ou sur les marches des escaliers, attendaient, une main sur leur mousquet, l'autre sur leur rosaire.

La situation se précisait, et était ceci:

Pour les assaillants, une brèche à gravir, une barricade à forcer, trois salles superposées à prendre de haute lutte l'une après l'autre, deux escaliers tournants à emporter marche par marche, sous une nuée de mitraille; pour les assiégés, mourir.

VII. PRÉLIMINAIRES

Gauvain de son côté mettait en ordre l'attaque. Il donnait ses dernières instructions à Cimourdain, qui, on s'en souvient, devait, sans prendre part à l'action, garder le plateau, et à Guéchamp qui devait rester en observation avec le gros de l'armée dans le camp de la forêt. Il était entendu que ni la batterie basse du bois ni la batterie haute du plateau ne tireraient, à moins qu'il n'y eût sortie ou tentative d'évasion. Gauvain se réservait le commandement de la colonne de brèche. C'est là ce qui troublait Cimourdain.

Le soleil venait de se coucher.

Une tour en rase campagne ressemble à un navire en pleine mer. Elle doit être attaquée de la même façon. C'est plutôt un abordage qu'un assaut. Pas de canon. Rien d'inutile. A quoi bon canonner des murs de quinze pieds d'épaisseur? Un trou dans le sabord, les uns qui le forcent, les autres qui le barrent, des haches, des couteaux, des pistolets, les poings et les dents. Telle est l'aventure.

Gauvain sentait qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'enlever la Tourgue. Une attaque où l'on se voit le blanc des yeux, rien de plus meurtrier. Il connaissait le redoutable intérieur de la tour, y ayant été enfant.

Il songeait profondément.

Cependant, à quelques pas de lui, son lieutenant, Guéchamp, une longue-vue à la main, examinait l'horizon du côté de Parigné. Tout à coup Guéchamp s'écria:

--Ah! enfin!

Cette exclamation tira Gauvain de sa rêverie.

--Qu'y a-t-il, Guéchamp?

--Mon commandant, il y a que voici l'échelle.

--L'échelle de sauvetage?

--Oui.

--Comment? nous ne l'avions pas encore?

--Non, commandant. Et j'étais inquiet. L'exprès que j'avais envoyé à Javené était revenu.

--Je le sais.

--Il avait annoncé qu'il avait trouvé à la charpenterie de Javené l'échelle de la dimension voulue, qu'il l'avait réquisitionnée, qu'il avait fait mettre l'échelle sur une charrette, qu'il avait requis une escorte de douze cavaliers, et qu'il avait vu partir pour Parigné la charrette, l'escorte et l'échelle. Sur quoi, il était revenu à franc étrier.

--Et nous avait fait ce rapport. Et il avait ajouté que la charrette, étant bien attelée et partie vers deux heures du matin, serait ici avant le coucher du soleil. Je sais tout cela. Eh bien?

--Eh bien, mon commandant, le soleil vient de se coucher et la charrette qui apporte l'échelle n'est pas encore arrivée.

--Est-ce possible? Mais il faut pourtant que nous attaquions. L'heure est venue. Si nous tardions, les assiégés croiraient que nous reculons.

--Mon commandant, on peut attaquer.

--Mais l'échelle de sauvetage est nécessaire.

--Sans doute.

--Mais nous ne l'avons pas.

--Nous l'avons.

--Comment?

--C'est ce qui m'a fait dire: Ah! enfin! La charrette n'arrivait pas; j'ai pris ma longue-vue, et j'ai examiné la route de Parigné à la Tourgue, et, mon commandant, je suis content. La charrette est là-bas avec l'escorte. Elle descend une côte. Vous pouvez la voir.

Gauvain prit la longue-vue et regarda.

--En effet. La voici. Il ne fait plus assez de jour pour tout distinguer. Mais on voit l'escorte, c'est bien cela. Seulement l'escorte me paraît plus nombreuse que vous ne le disiez, Guéchamp.

--Et à moi aussi.

--Ils sont à environ un quart de lieue.

--Mon commandant, l'échelle de sauvetage sera ici dans un quart d'heure.

--On peut attaquer.

C'était bien une charrette en effet qui arrivait, mais ce n'était pas celle qu'ils croyaient.

Gauvain, en se retournant, vit derrière lui le sergent Radoub, droit, les yeux baissés, dans l'attitude du salut militaire.

--Qu'est-ce, sergent Radoub?

--Citoyen commandant, nous, les hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, nous avons une grâce à vous demander.

--Laquelle?

--De nous faire tuer.

--Ah! dit Gauvain.

--Voulez-vous avoir cette bonté?

--Mais ... c'est selon, dit Gauvain.

--Voici, commandant. Depuis l'affaire de Dol, vous nous ménagez. Nous sommes encore douze.

--Eh bien?

--Ça nous humilie.

--Vous êtes la réserve.

--Nous aimons mieux être l'avant-garde.

--Mais j'ai besoin de vous pour décider le succès à la fin d'une action. Je vous conserve.

--Trop.

--C'est égal. Vous êtes dans la colonne. Vous marchez.

--Derrière. C'est le droit de Paris de marcher devant.

--J'y penserai, sergent Radoub.

--Pensez-y aujourd'hui, mon commandant. Voici une occasion. Il va y avoir un rude croc-en-jambe à donner ou à recevoir. Ce sera dru. La Tourgue brûlera les doigts de ceux qui y toucheront. Nous demandons la faveur d'en être.

Le sergent s'interrompit, se tordit la moustache, et reprit d'une voix Altérée:

--Et puis, voyez-vous, mon commandant, dans cette tour, il y a nos mômes. Nous avons là nos enfants, les enfants du bataillon, nos trois enfants. Cette affreuse face de Gribouille-mon-cul-te-baise, le nommé Brise-Bleu, le nommé Imânus, ce Gouge-le-Bruant, ce Bouge-le-Gruand, ce Fouge-le-Truand, ce tonnerre de Dieu d'homme du diable, menace nos enfants. Nos enfants, nos mioches, mon commandant! Quand tous les tremblements s'en mêleraient, nous ne voulons pas qu'il leur arrive malheur. Entendez-vous ça, autorité? Nous ne le voulons pas. Tantôt, j'ai profité de ce qu'on ne se battait pas, et je suis monté sur le plateau, et je les ai regardés par une fenêtre, oui, ils sont vraiment là, on peut les voir du bord du ravin, et je les ai vus, et je leur ai fait peur, à ces amours. Mon commandant, s'il tombe un seul cheveu de leurs petites caboches de chérubins, je le jure, mille noms de noms de tout ce qu'il y a de sacré, moi le sergent Radoub, je m'en prends à la carcasse du Père Eternel. Et voici ce que dit le bataillon: nous voulons que les mômes soient sauvés, ou être tous tués. C'est notre droit, ventraboumine! oui, tous tués. Et maintenant, salut et respect.

Gauvain tendit la main à Radoub, et dit:

--Vous êtes des braves. Vous serez de la colonne d'attaque. Je vous partage en deux. Je mets six de vous à l'avant-garde, afin qu'on avance, et j'en mets six à l'arrière-garde, afin qu'on ne recule pas.

--Est-ce toujours moi qui commande les douze?

--Certes.

--Alors, mon commandant, merci. Car je suis de l'avant-garde.

Radoub refit le salut militaire et regagna le rang.

Gauvain tira sa montre, dit quelques mots à l'oreille de Guéchamp, et la colonne d'attaque commença à se former.

VIII. LE VERBE ET LE RUGISSEMENT

Cependant Cimourdain, qui n'avait pas encore gagné son poste du plateau, et qui était à côté de Gauvain, s'approcha d'un clairon.

--Sonne à la trompe, lui dit-il.

Le clairon sonna, la trompe répondit.

Un son de clairon et un son de trompe s'échangèrent encore.

--Qu'est-ce que c'est? demanda Gauvain à Guéchamp. Que veut Cimourdain?

Cimourdain s'était avancé vers la tour, un mouchoir blanc à la main.

Il éleva la voix.

--Hommes qui êtes dans la tour, me connaissez-vous?

Une voix, la voix de l'Imânus, répliqua du haut de la tour:

--Oui.

Les deux voix alors se parlèrent et se répondirent et l'on entendit ceci:

--Je suis l'envoyé de la république.

--Tu es l'ancien curé de Parigné.

--Je suis le délégué du comité du salut public.

--Tu es un prêtre.

--Je suis le représentant de la loi.

--Tu es un renégat.

--Je suis le commissaire de la révolution.

--Tu es un apostat.

--Je suis Cimourdain.

--Tu es le démon.

--Vous me connaissez?

--Nous t'exécrons.

--Seriez-vous contents de me tenir en votre pouvoir?

--Nous sommes ici dix-huit qui donnerions nos têtes pour avoir la tienne.

--Eh bien, je viens me livrer à vous.

On entendit au haut de la tour un éclat de rire sauvage et ce cri:

--Viens!

Il y avait dans le camp un profond silence d'attente.

Cimourdain reprit:

--A une condition.

--Laquelle?

--Ecoutez.

--Parle.

--Vous me haïssez?

--Oui.

--Moi, je vous aime. Je suis votre frère.

La voix du haut de la tour répondit:

--Oui, Caïn.

Cimourdain repartit avec une inflexion singulière, qui était à la fois haute et douce:

--Insultez, mais écoutez. Je viens ici en parlementaire. Oui, vous êtes mes frères. Vous êtes de pauvres hommes égarés. Je suis votre ami. Je suis la lumière et je parle à l'ignorance. La lumière contient toujours de la fraternité. D'ailleurs, est-ce que nous n'avons pas tous la même mère, la patrie? Eh bien, écoutez-moi. Vous saurez plus tard, ou vos enfants sauront, ou les enfants de vos enfants sauront que tout ce qui se fait en ce moment se fait par l'accomplissement des lois d'en haut, et que ce qu'il y a dans la révolution, c'est Dieu. En attendant le moment où toutes les consciences, même les vôtres, comprendront, et où tous les fanatismes, même les nôtres, s'évanouiront, en attendant que cette grande clarté soit faite, personne n'aura-t-il pitié de vos ténèbres? Je viens à vous, je vous offre ma tête; je fais plus, je vous tends la main. Je vous demande la grâce de me perdre pour vous sauver. J'ai pleins pouvoirs, et ce que je dis, je le puis. C'est un instant suprême; je fais un dernier effort. Oui, celui qui vous parle est un citoyen, et dans ce citoyen, oui, il y a un prêtre. Le citoyen vous combat, mais le prêtre vous supplie. Ecoutez-moi. Beaucoup d'entre vous ont des femmes et des enfants. Je prends la défense de vos enfants et de vos femmes. Je prends leur défense contre vous. O mes frères...

--Va, prêche! ricana l'Imânus.

Cimourdain continua:

--Mes frères, ne laissez pas sonner l'heure exécrable. On va ici s'entr'égorger. Beaucoup d'entre nous qui sommes ici devant vous ne verront pas le soleil de demain; oui, beaucoup d'entre nous périront, et vous, vous tous, vous allez mourir. Faites-vous grâce à vous-mêmes. Pourquoi verser tout ce sang quand c'est inutile? Pourquoi tuer tant d'hommes quand deux suffisent?

--Deux? dit l'Imânus.

--Oui. Deux.

--Qui?

--Lantenac et moi.

Et Cimourdain éleva la voix:

--Deux hommes sont de trop, Lantenac pour nous, moi pour vous. Voici ce que je vous offre, et vous aurez tous la vie sauve: donnez-nous Lantenac, et prenez-moi. Lantenac sera guillotiné, et vous ferez de moi ce que vous voudrez.

--Prêtre, hurla l'Imânus, si nous t'avions, nous te brûlerions à petit feu.

--J'y consens, dit Cimourdain.

Et il reprit:

--Vous, les condamnés qui êtes dans cette tour, vous pouvez tous dans une heure être vivants et libres. Je vous apporte le salut. Acceptez-vous?

L'Imânus éclata.

--Tu n'es pas seulement scélérat, tu es fou. Ah çà, pourquoi viens-tu nous déranger? Qui est-ce qui te prie de venir nous parler? Nous, livrer monseigneur! Qu'est-ce que tu veux?

--Sa tête. Et je vous offre...

--Ta peau. Car nous t'écorcherions comme un chien, curé Cimourdain. Eh bien, non, ta peau ne vaut pas sa tête. Va-t'en.

--Cela va être horrible. Une dernière fois, réfléchissez.

La nuit venait pendant ces paroles sombres qu'on entendait au dedans de la tour comme au dehors. Le marquis de Lantenac se taisait et laissait faire. Les chefs ont de ces sinistres égoïsmes. C'est un des droits de la responsabilité.

L'Imânus jeta sa voix par-dessus Cimourdain, et cria:

--Hommes qui nous attaquez, nous vous avons dit nos propositions, elles sont faites, et nous n'avons rien à y changer. Acceptez-les, sinon, malheur! Consentez-vous? Nous vous rendrons les trois enfants qui sont là, et vous nous donnerez la sortie libre et la vie sauve, à tous.

--A tous, oui, répondit Cimourdain, excepté un.

--Lequel?

--Lantenac.

--Monseigneur! Livrer monseigneur! Jamais.

--Il nous faut Lantenac.

--Jamais.

--Nous ne pouvons traiter qu'à cette condition.

--Alors commencez.

Le silence se fit.

L'Imânus, après avoir sonné avec sa trompe le coup de signal, redescendit; le marquis mit l'épée à la main; les dix-neuf assiégés se groupèrent en silence dans la salle basse, en arrière de la retirade, et se mirent à genoux; ils entendaient le pas mesuré de la colonne d'attaque qui avançait vers la tour dans l'obscurité; ce bruit se rapprochait; tout à coup ils le sentirent tout près d'eux, à la bouche même de la brèche. Alors tous, agenouillés, épaulèrent à travers les fentes de la retirade leurs fusils et leurs espingoles, et l'un d'eux, Grand-Francoeur, qui était le prêtre Turmeau, se leva, et, un sabre nu dans la main droite, un crucifix dans la main gauche, dit d'une voix grave:

--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!

Tous firent feu à la fois, et la lutte s'engagea.

IX. TITANS CONTRE GÉANTS

Cela fut en effet épouvantable.

Ce corps à corps dépassa tout ce qu'on avait pu rêver.

Pour trouver quelque chose de pareil, il faudrait remonter aux grands duels d'Eschyle ou aux antiques tueries féodales; à ces «_attaques à armes courtes_» qui ont duré jusqu'au dix-septième siècle, quand on pénétrait dans les places fortes par les fausses brayes; assauts tragiques, où, dit le vieux sergent de la province d'Alentejo, «les fourneaux ayant fait leur effet, les assiégeants s'avanceront portant des planches couvertes de lames de fer-blanc, armés de rondaches et de mantelets, et fournis de quantité de grenades, faisant abandonner les retranchements ou retirades à ceux de la place, et s'en rendront maîtres, poussant vigoureusement les assiégés».

Le lieu d'attaque était horrible; c'était une de ces brèches qu'on appelle en langue du métier _brèches sans voûte_, c'est-à-dire, on se le rappelle, une crevasse traversant le mur de part en part et non une fracture évasée à ciel ouvert. La poudre avait agi comme une vrille. L'effet de la mine avait été si violent que la tour avait été fendue par l'explosion à plus de quarante pieds au-dessus du fourneau, mais ce n'était qu'une lézarde, et la déchirure praticable qui servait de brèche et donnait entrée dans la salle basse ressemblait plutôt au coup de lance qui perce qu'au coup de hache qui entaille.

C'était une ponction au flanc de la tour, une longue fracture pénétrante, quelque chose comme un puits couché à terre, un couloir serpentant et montant comme un intestin à travers une muraille de quinze pieds d'épaisseur, on ne sait quel informe cylindre encombré d'obstacles, de pièges, d'explosions, où l'on se heurtait le front aux granits, les pieds aux gravats, les yeux aux ténèbres.

Les assaillants avaient devant eux ce porche noir, bouche de gouffre ayant pour mâchoires, en bas et en haut, toutes les pierres de la muraille déchiquetée; une gueule de requin n'a pas plus de dents que cet arrachement effroyable. Il fallait entrer dans ce trou, et en sortir.

Dedans éclatait la mitraille, dehors se dressait la retirade. Dehors, c'est-à-dire dans la salle basse du rez-de-chaussée.

Les rencontres de sapeurs dans les galeries couvertes quand la contre-mine vient couper la mine, les boucheries à la hache sous les entre-ponts des vaisseaux qui s'abordent dans les batailles navales, ont seules cette férocité. Se battre au fond d'une fosse, c'est le dernier degré de l'horreur. Il est affreux de s'entre-tuer avec un plafond sur la tête. Au moment où le premier flot des assiégeants entra, toute la retirade se couvrit d'éclairs, et ce fut quelque chose comme la foudre éclatant sous terre. Le tonnerre assaillant répliqua au tonnerre embusqué. Les détonations se ripostèrent; le cri de Gauvain s'éleva: Fonçons! Puis le cri de Lantenac: Faites ferme contre l'ennemi! Puis le cri de l'Imânus: A moi les Mainiaux! Puis des cliquetis, sabres contre sabres, et, coup sur coup, d'effroyables décharges tuant tout. La torche accrochée au mur éclairait vaguement toute cette épouvante. Impossible de rien distinguer; on était dans une noirceur rougeâtre; qui entrait là était subitement sourd et aveugle, sourd du bruit, aveugle de la fumée. Les hommes mis hors de combat gisaient parmi les décombres, on marchait sur des cadavres, on écrasait des plaies, on broyait des membres cassés d'où sortaient des hurlements, on avait les pieds mordus par des mourants. Par instants, il y avait des silences plus hideux que le bruit. On se colletait, on entendait l'effrayant souffle des bouches, puis des grincements, des râles, des imprécations, et le tonnerre recommençait. Un ruisseau de sang sortait de la tour par la brèche, et se répandait dans l'ombre. Cette flaque sombre fumait dehors dans l'herbe.

On eût dit que c'était la tour elle-même qui saignait et que la géante était blessée.

Chose surprenante, cela ne faisait presque pas de bruit dehors. La nuit était très noire, et dans la plaine et dans la forêt il y avait autour de la forteresse attaquée une sorte de paix funèbre. Dedans c'était l'enfer, dehors c'était le sépulcre. Ce choc d'hommes s'exterminant dans les ténèbres, ces mousqueteries, ces clameurs, ces rages, tout ce tumulte expirait sous la masse des murs et des voûtes, l'air manquait au bruit, et au carnage s'ajoutait l'étouffement. Hors de la tour, cela s'entendait à peine. Les petits enfants dormaient pendant ce temps-là.

L'acharnement augmentait. La retirade tenait bon. Rien de plus malaisé à forcer que ce genre de barricade en chevron rentrant. Si les assiégés avaient contre eux le nombre, ils avaient pour eux la position. La colonne d'attaque perdait beaucoup de monde. Alignée et allongée dehors au pied de la tour, elle s'enfonçait lentement dans l'ouverture de la brèche, et se raccourcissait, comme une couleuvre qui entre dans son trou.

Gauvain, qui avait des imprudences de jeune chef, était dans la salle basse au plus fort de la mêlée, avec toute la mitraille autour de lui. Ajoutons qu'il avait la confiance de l'homme qui n'a jamais été blessé.

Comme il se retournait pour donner un ordre, une lueur de mousqueterie éclaira un visage tout près de lui.

--Cimourdain! s'écria-t-il, qu'est-ce que vous venez faire ici?

C'était Cimourdain en effet. Cimourdain répondit:

--Je viens être près de toi.

--Mais vous allez vous faire tuer!

--Hé bien, toi, qu'est-ce que tu fais donc?

--Mais je suis nécessaire ici. Vous pas.

--Puisque tu y es, il faut que j'y sois.

--Non, mon maître.

--Si, mon enfant!

Et Cimourdain resta près de Gauvain.

Les morts s'entassaient sur les pavés de la salle basse.

Bien que la retirade ne fût pas forcée encore, le nombre évidemment devait finir par vaincre. Les assaillants étaient à l'abri; dix assiégeants tombaient contre un assiégé, mais les assiégeants se renouvelaient. Les assiégeants croissaient et les assiégés décroissaient.

Les dix-neuf assiégés étaient tous derrière la retirade, l'attaque étant là. Ils avaient des morts et des blessés. Quinze tout au plus combattaient encore. Un des plus farouches, Chante-en-hiver, avait été affreusement mutilé. C'était un breton trapu et crépu, de l'espèce petite et vivace. Il avait un oeil crevé et la mâchoire brisée. Il pouvait encore marcher. Il se traîna dans l'escalier en spirale, et monta dans la chambre du premier étage, espérant pouvoir là prier et mourir.

Il s'était adossé au mur près de la meurtrière pour tâcher de respirer un peu.

En bas la boucherie devant la retirade était de plus en plus horrible. Dans une intermittence, entre deux décharges, Cimourdain éleva la voix:

--Assiégés! cria-t-il. Pourquoi faire couler le sang plus longtemps? Vous êtes pris. Rendez-vous. Songez que nous sommes quatre mille cinq cents contre dix-neuf, c'est-à-dire plus de deux cents contre un. Rendez-vous.

--Cessons ce marivaudage, répondit le marquis de Lantenac.

Et vingt balles ripostèrent à Cimourdain.

La retirade ne montait pas jusqu'à la voûte; cela permettait aux assiégés de tirer par-dessus, mais cela permettait aux assiégeants de l'escalader.

--L'assaut à la retirade! cria Gauvain. Y a-t-il quelqu'un de bonne volonté pour escalader la retirade?

--Moi, dit le sergent Radoub.

X. RADOUB

Ici les assaillants eurent une stupeur. Radoub était entré par le trou de brèche, à la tête de la colonne d'attaque, lui sixième, et sur ces six hommes du bataillon parisien, quatre étaient déjà tombés. Après qu'il eut jeté ce cri: Moi! on le vit, non avancer, mais reculer, et, baissé, courbé, rampant presque entre les jambes des combattants, regagner l'ouverture de la brèche, et sortir. Etait-ce une fuite? Un tel homme fuir? Qu'est-ce que cela voulait dire?

Arrivé hors de la brèche, Radoub, encore aveuglé par la fumée, se frotta les yeux comme pour en ôter l'horreur et la nuit, et, à la lueur des étoiles, regarda la muraille de la tour. Il fit ce signe de tête satisfait qui veut dire: Je ne m'étais pas trompé.

Radoub avait remarqué que la lézarde profonde de l'explosion de la mine montait au-dessus de la brèche jusqu'à cette meurtrière du premier étage dont un boulet avait défoncé et disloqué l'armature de fer. Le réseau des barreaux rompus pendait à demi arraché, et un homme pouvait passer.

Un homme pouvait passer, mais un homme pouvait-il monter? Par la lézarde, oui, à la condition d'être un chat.

C'est ce qu'était Radoub. Il était de cette race que Pindare appelle «les athlètes agiles». On peut être vieux soldat et homme jeune; Radoub, qui avait été garde-française, n'avait pas quarante ans. C'était un Hercule leste.

Radoub posa à terre son mousqueton, ôta sa buffleterie, quitta son habit et sa veste, et ne garda que ses deux pistolets qu'il mit dans la ceinture de son pantalon et son sabre nu qu'il prit entre ses dents. La crosse des deux pistolets passait au-dessus de sa ceinture.

Ainsi allégé de l'inutile, et suivi des yeux dans l'obscurité par tous ceux de la colonne d'attaque qui n'étaient pas encore entrés dans la brèche, il se mit à gravir les pierres de la lézarde du mur comme les marches d'un escalier. N'avoir pas de souliers lui fut utile; rien ne grimpe comme un pied nu; il crispait ses orteils dans les trous des pierres. Il se hissait avec ses poings et s'affermissait avec ses genoux. La montée était rude. C'était quelque chose comme une ascension le long des dents d'une scie. --Heureusement, pensait-il, qu'il n'y a personne dans la chambre du premier étage, car on ne me laisserait pas escalader ainsi.

Il n'avait pas moins de quarante pieds à gravir de cette façon. A mesure qu'il montait, un peu gêné par les pommeaux saillants de ses pistolets, la lézarde allait se rétrécissant, et l'ascension devenait de plus en plus difficile. Le risque de la chute augmentait en même temps que la profondeur du précipice.

Enfin il parvint au rebord de la meurtrière; il écarta le grillage tordu et descellé, il avait largement de quoi passer; il se souleva d'un effort puissant, appuya son genou sur la corniche du rebord, saisit d'une main un tronçon de barreau à droite, de l'autre main un tronçon à gauche, et se dressa jusqu'à mi-corps devant l'embrasure de la meurtrière, le sabre aux dents, suspendu par ses deux poings sur l'abîme.

Il n'avait plus qu'une enjambée à faire pour sauter dans la salle du premier étage.

Mais une face apparut dans la meurtrière.

Radoub vit brusquement devant lui dans l'ombre quelque chose d'effroyable; un oeil crevé, une mâchoire fracassée, un masque sanglant.

Ce masque, qui n'avait plus qu'une prunelle, le regardait.

Ce masque avait deux mains; ces deux mains sortirent de l'ombre et s'avancèrent vers Radoub; l'une, d'une seule poignée, lui prit ses deux pistolets dans sa ceinture, l'autre lui ôta son sabre des dents.

Radoub était désarmé. Son genou glissait sur le plan incliné de la corniche, ses deux poings crispés aux tronçons du grillage suffisaient à peine à le soutenir, et il avait derrière lui quarante pieds de précipice.

Ce masque et ces mains, c'était Chante-en-hiver.

Chante-en-hiver, suffoqué par la fumée qui montait d'en bas, avait réussi à entrer dans l'embrasure de la meurtrière, là l'air extérieur l'avait ranimé, la fraîcheur de la nuit avait figé son sang, et il avait repris un peu de force; tout à coup il avait vu surgir au dehors devant l'ouverture le torse de Radoub; alors, Radoub ayant les mains cramponnées aux barreaux et n'ayant que le choix de se laisser tomber ou de se laisser désarmer, Chante-en-hiver, épouvantable et tranquille, lui avait cueilli ses pistolets à sa ceinture et son sabre entre les dents.

Un duel inouï commença. Le duel du désarmé et du blessé.

Evidemment, le vainqueur c'était le mourant. Une balle suffisait pour jeter Radoub dans le gouffre béant sous ses pieds.

Par bonheur pour Radoub, Chante-en-hiver, ayant les deux pistolets dans une seule main, ne put en tirer un et fut forcé de se servir du sabre. Il porta un coup de pointe à l'épaule de Radoub. Ce coup de sabre blessa Radoub et le sauva.

Radoub, sans armes, mais ayant toute sa force, dédaigna sa blessure qui d'ailleurs n'avait pas entamé l'os, fit un soubresaut en avant, lâcha les barreaux et bondit dans l'embrasure.

Là il se trouva face à face avec Chante-en-hiver, qui avait jeté le sabre derrière lui et qui tenait les deux pistolets dans ses deux poings.

Chante-en-hiver, dressé sur ses genoux, ajusta Radoub presque à bout portant, mais son bras affaibli tremblait, et il ne tira pas tout de suite.

Radoub profita de ce répit pour éclater de rire.

--Dis donc, cria-t-il, Vilain-à-voir! est-ce que tu crois me faire peur avec ta gueule en boeuf à la mode? Sapristi, comme on t'a délabré le minois!

Chante-en-hiver le visait.

Radoub continua:

--Ce n'est pas pour dire, mais tu as eu la gargoine joliment chiffonnée par la mitraille. Mon pauvre garçon, Bellone t'a fracassé la physionomie. Allons, allons, crache ton petit coup de pistolet, mon bonhomme.

Le coup partit et passa si près de la tête qu'il arracha à Radoub la moitié de l'oreille. Chante-en-hiver éleva l'autre bras armé du second pistolet, mais Radoub ne lui laissa pas le temps de viser.

--J'ai assez d'une oreille de moins, cria-t-il. Tu m'as blessé deux fois. A moi la belle!

Et il se rua sur Chante-en-hiver, lui rejeta le bras en l'air, fit partir le coup qui alla n'importe où, et lui saisit et lui mania sa mâchoire disloquée.

Chante-en-hiver poussa un rugissement et s'évanouit.

Radoub l'enjamba et le laissa dans l'embrasure.

--Maintenant que je t'ai fait savoir mon ultimatum, dit-il, ne bouge plus. Reste là, méchant traîne-à-terre. Tu penses bien que je ne vais pas à présent m'amuser à te massacrer. Rampe à ton aise sur le sol, concitoyen de mes savates. Meurs, c'est toujours ça de fait. C'est tout à l'heure que tu vas savoir que ton curé ne te disait que des bêtises. Va-t'en dans le grand mystère, paysan.

Et il sauta dans la salle du premier étage.

--On n'y voit goutte, grommela-t-il.

Chante-en-hiver s'agitait convulsivement et hurlait à travers l'agonie. Radoub se retourna.

--Silence! fais-moi le plaisir de te taire, citoyen sans le savoir. Je ne me mêle plus de ton affaire. Je méprise de t'achever. Fiche-moi la paix.

Et, inquiet, il fourra son poing dans ses cheveux, tout en considérant Chante-en-hiver.

--Ah çà, qu'est-ce que je vais faire? C'est bon tout ça, mais me voilà désarmé. J'avais deux coups à tirer. Tu me les as gaspillés, animal! Et avec ça une fumée qui vous fait aux yeux un mal de chien!

Et rencontrant son oreille déchirée:

--Aïe! dit-il.

Et il reprit:

--Te voilà bien avancé de m'avoir confisqué une oreille! Au fait, j'aime mieux avoir ça de moins qu'autre chose, ça n'est guère qu'un ornement. Tu m'as aussi égratigné à l'épaule, mais ce n'est rien. Expire, villageois, je te pardonne.

Il écouta. Le bruit dans la salle basse était effrayant. Le combat était plus forcené que jamais.

--Ça va bien en bas. C'est égal, ils gueulent vive le roi. Ils crèvent noblement.

Ses pieds cognèrent son sabre à terre. Il le ramassa, et il dit à Chante-en-hiver qui ne bougeait plus et qui était peut-être mort:

--Vois-tu, homme des bois, pour ce que je voulais faire, mon sabre ou zut, c'est la même chose. Je le reprends par amitié. Mais il me fallait mes pistolets. Que le diable t'emporte, sauvage! Ah çà, qu'est-ce que je vais faire? Je ne suis bon à rien ici.

Il avança dans la salle tâchant de voir et de s'orienter. Tout à coup dans la pénombre, derrière le pilier du milieu, il aperçut une longue table, et sur cette table quelque chose qui brillait vaguement. Il tâta. C'étaient des tromblons, des pistolets, des carabines, une rangée d'armes à feu disposées en ordre et semblant n'attendre que des mains pour les saisir; c'était la réserve de combat préparée par les assiégés pour la deuxième phase de l'assaut; tout un arsenal.

--Un buffet! s'écria Radoub.

Et il se jeta dessus, ébloui.

Alors il devint formidable.

La porte de l'escalier communiquant aux étages d'en haut et d'en bas était visible, toute grande ouverte, à côté de la table chargée d'armes. Radoub laissa tomber son sabre, prit dans ses deux mains deux pistolets à deux coups et les déchargea à la fois au hasard sous la porte dans la spirale de l'escalier, puis il saisit une espingole et la déchargea, puis il empoigna un tromblon gorgé de chevrotines et le déchargea. Le tromblon, vomissant quinze balles, sembla un coup de mitraille. Alors Radoub, reprenant haleine, cria d'une voix tonnante dans l'escalier: Vive Paris!

Et s'emparant d'un deuxième tromblon plus gros que le premier, il le braqua sous la voûte tortueuse de la vis-de-Saint-Gilles, et attendit.

Le désarroi dans la salle basse fut indescriptible. Ces étonnements imprévus désagrègent la résistance.

Deux des balles de la triple décharge de Radoub avaient porté; l'une avait tué Houzard, qui était M. de Quélen.

--Ils sont en haut! cria le marquis.

Ce cri détermina l'abandon de la retirade, une volée d'oiseaux n'est pas plus vite en déroute, et ce fut à qui se précipiterait dans l'escalier. Le marquis encourageait cette fuite.

--Faites vite, disait-il. Le courage est d'échapper. Montons tous au deuxième étage! Là nous recommencerons.

Il quitta la retirade le dernier.

Cette bravoure le sauva.

Radoub, embusqué au haut du premier étage de l'escalier, le doigt sur la détente du tromblon, guettait la déroute. Les premiers qui apparurent au tournant de la spirale reçurent la décharge en pleine face, et tombèrent foudroyés. Si le marquis en eût été, il était mort. Avant que Radoub eût eu le temps de saisir une nouvelle arme, les autres passèrent, le marquis après tous, et plus lent que les autres. Ils croyaient la chambre du premier pleine d'assiégeants, ils ne s'y arrêtèrent pas, et gagnèrent la salle du second étage, la chambre des miroirs. C'est là qu'était la porte de fer, c'est là qu'était la mèche soufrée, c'est là qu'il fallait capituler ou mourir.

Gauvain, aussi surpris qu'eux-mêmes des détonations de l'escalier et ne s'expliquant pas le secours qui lui arrivait, en avait profité sans chercher à comprendre, avait sauté, lui et les siens, par-dessus la retirade, et avait poussé les assiégés l'épée aux reins jusqu'au premier étage.

Là il trouva Radoub.

Radoub commença par le salut militaire et dit:

--Une minute, mon commandant. C'est moi qui ai fait ça. Je me suis souvenu de Dol. J'ai fait comme vous. J'ai pris l'ennemi entre deux feux.

--Bon élève, dit Gauvain en souriant.

Quand on est un certain temps dans l'obscurité, les yeux finissent par se faire à l'ombre comme ceux des oiseaux de nuit; Gauvain s'aperçut que Radoub était tout en sang.

--Mais tu es blessé, camarade!

--Ne faites pas attention, mon commandant. Qu'est-ce que c'est que ça, une oreille de plus ou de moins? J'ai aussi un coup de sabre, je m'en fiche. Quand on casse un carreau, on s'y coupe toujours un peu. D'ailleurs il n'y a pas que de mon sang.

On fit une sorte de halte dans la salle du premier étage, conquise par Radoub. On apporta une lanterne. Cimourdain rejoignit Gauvain. Ils délibérèrent. Il y avait lieu à réfléchir en effet. Les assiégeants n'étaient pas dans le secret des assiégés; ils ignoraient leur pénurie de munitions; ils ne savaient pas que les défenseurs de la place étaient à court de poudre; le deuxième étage était le dernier poste de résistance; les assiégeants pouvaient croire l'escalier miné.

Ce qui était certain, c'est que l'ennemi ne pouvait échapper. Ceux qui n'étaient pas morts étaient là comme sous clef. Lantenac était dans la souricière.

Avec cette certitude, on pouvait se donner un peu le temps de chercher le meilleur dénoûment possible. On avait déjà bien des morts. Il fallait tâcher de ne pas perdre trop de monde dans ce dernier assaut.

Le risque de cette suprême attaque serait grand. Il y aurait probablement un rude premier feu à essuyer.

Le combat était interrompu. Les assiégeants, maîtres du rez-de-chaussée et du premier étage, attendaient, pour continuer, le commandement du chef. Gauvain et Cimourdain tenaient conseil. Radoub assistait en silence à leur délibération.

Il hasarda un nouveau salut militaire, timide.

--Mon commandant?

--Qu'est-ce, Radoub?

--Ai-je droit à une petite récompense?

--Certes. Demande ce que tu voudras.

--Je demande à monter le premier.

On ne pouvait le lui refuser. D'ailleurs il l'eût fait sans permission.

XI. LES DÉSESPÉRÉS

Pendant qu'on délibérait au premier étage, on se barricadait au second. Le succès est une fureur, la défaite est une rage. Les deux étages allaient se heurter éperdument. Toucher à la victoire, c'est une ivresse. En bas il y avait l'espérance, qui serait la plus grande des forces humaines si le désespoir n'existait pas.

Le désespoir était en haut.

Un désespoir calme, froid, sinistre.

En arrivant à cette salle de refuge, au delà de laquelle il n'y avait rien pour eux, le premier soin des assiégés fut de barrer l'entrée. Fermer la porte était inutile, encombrer l'escalier valait mieux. En pareil cas, un obstacle à travers lequel on peut voir et combattre vaut mieux qu'une porte fermée.

La torche plantée dans la torchère du mur par l'Imânus près de la mèche soufrée les éclairait.

Il y avait dans cette salle du second un de ces gros et lourds coffres de chêne où l'on serrait les vêtements et le linge avant l'invention des meubles à tiroirs.

Ils traînèrent ce coffre et le dressèrent debout sous la porte de l'escalier. Il s'y emboîtait solidement et bouchait l'entrée. Il ne laissait d'ouvert, près de la voûte, qu'un espace étroit, pouvant laisser passer un homme, excellent pour tuer les assaillants un à un. Il était douteux qu'on s'y risquât.

L'entrée obstruée leur donnait un répit.

Ils se comptèrent.

Les dix-neuf n'étaient plus que sept, dont l'Imânus. Excepté l'Imânus et le marquis, tous étaient blessés.

Les cinq qui étaient blessés, mais très vivants, car, dans la chaleur du combat, toute blessure qui n'est pas mortelle vous laisse aller et venir, étaient Chatenay, dit Robi, Guinoiseau, Hoisnard Branche-d'Or, Brin-d'Amour et Grand-Francœur. Tout le reste était mort.

Ils n'avaient plus de munitions. Les gibernes étaient épuisées. Ils comptèrent les cartouches. Combien, à eux sept, avaient-ils de coups à tirer? Quatre.

On était arrivé à ce moment où il n'y a plus qu'à tomber. On était acculé à l'escarpement, béant et terrible. Il était difficile d'être plus près du bord.

Cependant l'attaque venait de recommencer; mais lente et d'autant plus sûre. On entendait les coups de crosse des assiégeants sondant l'escalier marche à marche.

Nul moyen de fuir. Par la bibliothèque? Il y avait là sur le plateau six canons braqués, mèche allumée. Par les chambres d'en haut? A quoi bon? elles aboutissaient à la plate-forme. Là on trouvait la ressource de se jeter du haut en bas de la tour.

Les sept survivants de cette bande épique se voyaient inexorablement enfermés et saisis par cette épaisse muraille qui les protégeait et qui les livrait. Ils n'étaient pas encore pris; mais ils étaient déjà prisonniers.

Le marquis éleva la voix:

--Mes amis, tout est fini.

Et après un silence, il ajouta:

--Grand-Francoeur redevient l'abbé Turmeau.

Tous s'agenouillèrent, le rosaire à la main. Les coups de crosse des assaillants se rapprochaient.

Grand-Francoeur, tout sanglant d'une balle qui lui avait effleuré le crâne et arraché le cuir chevelu, dressa de la main droite son crucifix. Le marquis, sceptique au fond, mit un genou en terre.

--Que chacun, dit Grand-Francoeur, confesse ses fautes à haute voix. Monseigneur, parlez.

Le marquis répondit:

--J'ai tué.

--J'ai tué, dit Hoisnard.

--J'ai tué, dit Guinoiseau.

--J'ai tué, dit Brin-d'Amour.

--J'ai tué, dit Châtenay.

--J'ai tué, dit l'Imânus.

Et Grand-Francoeur reprit:

--Au nom de la très sainte Trinité, je vous absous. Que vos âmes aillent en paix.

--Ainsi soit-il, répondirent toutes les voix.

Le marquis se releva.

--Maintenant, dit-il, mourons.

--Et tuons, dit l'Imânus.

Les coups de crosse commençaient à ébranler le coffre qui barrait la porte.

--Pensez à Dieu, dit le prêtre. La terre n'existe plus pour vous.

--Oui, reprit le marquis, nous sommes dans la tombe.

Tous courbèrent le front et se frappèrent la poitrine. Le marquis seul et le prêtre étaient debout. Les yeux étaient fixés à terre, le prêtre priait, les paysans priaient, le marquis songeait. Le coffre, battu comme par des marteaux, sonnait lugubrement.

En ce moment une voix vive et forte, éclatant brusquement derrière eux, cria:

--Je vous l'avais bien dit, monseigneur!

Toutes les têtes se retournèrent, stupéfaites.

Un trou venait de s'ouvrir dans le mur.

Une pierre, parfaitement rejointoyée avec les autres, mais non cimentée, et ayant un piton en haut et un piton en bas, venait de pivoter sur elle-même à la façon des tourniquets, et en tournant avait ouvert la muraille. La pierre ayant évolué sur son axe, l'ouverture était double et offrait deux passages, l'un à droite, l'autre à gauche, étroits, mais suffisants Pour laisser passer un homme. Au delà de cette porte inattendue on apercevait les premières marches d'un escalier en spirale. Une face d'homme apparaissait à l'ouverture.

Le marquis reconnut Halmalo.

XII. SAUVEUR

--C'est toi, Halmalo?

--Moi, monseigneur. Vous voyez bien que les pierres qui tournent, cela existe, et qu'on peut sortir d'ici. J'arrive à temps, mais faites vite. Dans dix minutes, vous serez en pleine forêt.

--Dieu est grand, dit le prêtre.

--Sauvez-vous, monseigneur, crièrent toutes les voix.

--Vous tous d'abord, dit le marquis.

--Vous le premier, monseigneur, dit l'abbé Turmeau.

--Moi le dernier.

Et le marquis reprit d'une voix sévère:

--Pas de combat de générosité. Nous n'avons pas le temps d'être magnanimes. Vous êtes blessés. Je vous ordonne de vivre et de fuir. Vite! et profitez de cette issue. Merci, Halmalo.

--Monsieur le marquis, dit l'abbé Turmeau, nous allons nous séparer?

--En bas, sans doute. On ne s'échappe jamais qu'un à un.

--Monseigneur nous assigne-t-il un rendez-vous?

--Oui. Une clairière dans la forêt. La Pierre-Gauvaine. Connaissez-vous l'endroit?

--Nous le connaissons tous.

--J'y serai demain, à midi. Que tous ceux qui pourront marcher s'y trouvent.

--On y sera.

--Et nous recommencerons la guerre, dit le marquis.

Cependant Halmalo, en pesant sur la pierre tournante, venait de s'apercevoir qu'elle ne bougeait plus. L'ouverture ne pouvait plus se clore.

--Monseigneur, dit-il, dépêchons-nous, la pierre résiste à présent. J'ai pu ouvrir le passage, mais je ne pourrai le fermer.

La pierre, en effet, après une longue désuétude, était comme ankylosée dans sa charnière. Impossible désormais de lui imprimer un mouvement.

--Monseigneur, reprit Halmalo, j'espérais refermer le passage, et que les bleus, quand ils entreraient, ne trouveraient plus personne, et n'y comprendraient rien, et vous croiraient en allés en fumée. Mais voilà la pierre qui ne veut pas. L'ennemi verra la sortie ouverte et pourra poursuivre. Au moins ne perdons pas une minute. Vite, tous dans l'escalier.

L'Imânus posa la main sur l'épaule de Halmalo:

--Camarade, combien de temps faut-il pour qu'on sorte par cette passe et qu'on soit en sûreté dans la forêt?

--Personne n'est blessé grièvement? demanda Halmalo.

Ils répondirent:--Personne.

--En ce cas, un quart d'heure suffit.

--Ainsi, repartit l'Imânus, si l'ennemi n'entrait ici que dans un quart d'heure?

--Il pourrait nous poursuivre, il ne nous atteindrait pas.

--Mais, dit le marquis, ils seront ici dans cinq minutes, ce vieux coffre n'est pas pour les gêner longtemps. Quelques coups de crosse en viendront à bout. Un quart d'heure! Qui est-ce qui les arrêtera un quart d'heure?

--Moi, dit l'Imânus.

--Toi, Gouge-le-Bruant?

--Moi, monseigneur. Ecoutez. Sur six, vous êtes cinq blessés. Moi je n'ai pas une égratignure.

--Ni moi, dit le marquis.

--Vous êtes le chef, monseigneur. Je suis le soldat. Le chef et le soldat, c'est deux.

--Je le sais, nous avons chacun un devoir différent.

--Non, monseigneur, nous avons, vous et moi, le même devoir, qui est de vous sauver.

L'Imânus se tourna vers ses camarades.

--Camarades, il s'agit de tenir en échec l'ennemi et de retarder la poursuite le plus possible. Ecoutez. J'ai toute ma force, je n'ai pas perdu une goutte de sang; n'étant pas blessé, je durerai plus longtemps qu'un autre. Partez tous. Laissez-moi vos armes. J'en ferai bon usage. Je me charge d'arrêter l'ennemi une bonne demi-heure. Combien y a-t-il de pistolets chargés?

--Quatre.

--Mettez-les à terre.

On fit ce qu'il voulait.

--C'est bien. Je reste. Ils trouveront à qui parler. Maintenant, vite, allez-vous-en.

Les situations à pic suppriment les remerciements. A peine prit-on le temps de lui serrer la main.

--A bientôt, lui dit le marquis.

--Non, monseigneur. J'espère que non. Pas à bientôt; car je vais mourir.

Tous s'engagèrent l'un après l'autre dans l'étroit escalier, les blessés d'abord. Pendant qu'ils descendaient, le marquis prit le crayon de son carnet de poche, et écrivit quelques mots sur la pierre qui ne pouvait plus tourner et qui laissait le passage béant.

--Venez, monseigneur, il n'y a plus que vous, dit Halmalo.

Et Halmalo commença à descendre.

Le marquis le suivit.

L'Imânus resta seul.

XIII. BOURREAU

Les quatre pistolets avaient été posés sur les dalles, car cette salle n'avait pas de plancher. L'Imânus en prit deux, un dans chaque main.

Il s'avança obliquement vers l'entrée de l'escalier que le coffre obstruait et masquait.

Les assaillants craignaient évidemment quelque surprise, une de ces explosions finales qui sont la catastrophe du vainqueur en même temps que celle du vaincu. Autant la première attaque avait été impétueuse, autant la dernière était lente et prudente. Ils n'avaient pas pu, ils n'avaient pas voulu peut-être, enfoncer violemment le coffre; ils en avaient démoli le fond à coups de crosse, et troué le couvercle à coups de bayonnette, et par ces trous ils tâchaient de voir dans la salle avant de se risquer à y pénétrer.

La lueur des lanternes dont ils éclairaient l'escalier passait à travers ces trous.

L'Imânus aperçut à un de ces trous une de ces prunelles qui regardaient. Il ajusta brusquement à ce trou le canon d'un de ses pistolets et pressa la détente. Le coup partit, et l'Imânus, joyeux, entendit un cri horrible. La balle avait crevé l'oeil et traversé la tête, et le soldat qui regardait venait de tomber dans l'escalier à la renverse.

Les assaillants avaient entamé assez largement le bas du couvercle en deux endroits, et y avaient pratiqué deux espèces de meurtrières, l'Imânus profita de l'une de ces entailles, y passa le bras, et lâcha au hasard dans le tas des assiégeants son deuxième coup de pistolet. La balle ricocha probablement, car on entendit plusieurs cris, comme si trois ou quatre étaient tués ou blessés, et il se fit dans l'escalier un grand tumulte d'hommes qui lâchent pied et qui reculent.

L'Imânus jeta les deux pistolets qu'il venait de décharger, et prit les deux qui restaient, puis, les deux pistolets à ses deux poings, il regarda par les trous du coffre.

Il constata le premier effet produit.

Les assaillants avaient redescendu l'escalier. Des mourants se tordaient sur les marches; le tournant de la spirale ne laissait voir que trois ou quatre degrés.

L'Imânus attendit.

--C'est du temps de gagné, pensait-il.

Cependant il vit un homme, à plat ventre, monter en rampant les marches de l'escalier, et en même temps, plus bas, une tête de soldat apparut derrière le pilier central de la spirale. L'Imânus visa cette tête et tira. Il y eut un cri, le soldat tomba, et l'Imânus fit passer de sa main gauche dans sa main droite le dernier pistolet chargé qui lui restait.

En ce moment-là il sentit une affreuse douleur, et ce fut lui qui, à son tour, jeta un hurlement. Un sabre lui fouillait les entrailles. Un poing, le poing de l'homme qui rampait, venait de passer à travers la deuxième meurtrière du bas du coffre, et ce poing avait plongé un sabre dans le ventre de l'Imânus.

La blessure était effroyable. Le ventre était fendu de part en part.

L'Imânus ne tomba pas. Il grinça des dents, et dit: C'est bon!

Puis chancelant et se traînant, il recula jusqu'à la torche qui brûlait à côté de la porte de fer, il posa son pistolet à terre et empoigna la torche, et, soutenant de la main gauche ses intestins qui sortaient, de la main droite il abaissa la torche et mit le feu à la mèche soufrée.

Le feu prit, la mèche flamba. L'Imânus lâcha la torche, qui continua de brûler à terre, ressaisit son pistolet, et, tombé sur la dalle, mais se soulevant encore, attisa la mèche du peu de souffle qui lui restait.

La flamme courut, passa sous la porte de fer et gagna le pont-châtelet.

Alors, voyant cette exécrable réussite, plus satisfait peut-être de son crime que de sa vertu, cet homme qui venait d'être un héros et qui n'était plus qu'un assassin, et qui allait mourir, sourit.

--Ils se souviendront de moi, murmura-t-il. Je venge, sur leurs petits, notre petit à nous, le roi qui est au Temple.

XIV. L'IMANUS AUSSI S'EVADE

En cet instant-là, un grand bruit se fit, le coffre violemment poussé s'effondra, et livra passage à un homme qui se rua dans la salle, le sabre à la main.

--C'est moi, Radoub. Qui en veut? Ça m'ennuie d'attendre. Je me risque. C'est égal, je viens toujours d'en éventrer un. Maintenant je vous attaque tous. Qu'on me suive ou qu'on ne me suive pas, me voilà. Combien êtes-vous?

C'était Radoub, en effet, et il était seul. Après le massacre que l'Imânus venait de faire dans l'escalier, Gauvain, redoutant quelque fougasse masquée, avait fait replier ses hommes et se concertait avec Cimourdain.

Radoub, le sabre à la main sur le seuil, dans cette obscurité où la torche presque éteinte jetait à peine une lueur, répéta sa question:

--Je suis un. Combien êtes-vous?

N'entendant rien, il avança. Un de ces jets de clarté qu'exhalent par instants les foyers agonisants et qu'on pourrait appeler des sanglots de lumière, jaillit de la torche et illumina toute la salle.

Radoub avisa un des petits miroirs accrochés au mur, s'en approcha, regarda sa face ensanglantée et son oreille pendante, et dit:

--Démantibulage hideux.

Puis il se retourna, stupéfait de voir la salle vide.

--Il n'y a personne! s'écria-t-il. Zéro d'effectif.

Il aperçut la pierre qui avait tourné, l'ouverture et l'escalier.

--Ah! je comprends. Clef des champs. Venez donc tous! camarades, venez! ils s'en sont allés. Ils ont filé, fusé, fouiné, fichu le camp. Cette cruche de vieille tour était fêlée. Voici le trou par où ils ont passé, canailles! Comment veut-on qu'on vienne à bout de Pitt et Cobourg avec des farces comme ça! C'est le bon Dieu du diable qui est venu à leur secours! Il n'y a plus personne! Un coup de pistolet partit, une balle lui effleura le coude et s'aplatit contre le mur.

--Mais si! il y a quelqu'un. Qui est-ce qui a la bonté de me faire cette politesse?

--Moi, dit une voix.

Radoub avança la tête et distingua dans le clair-obscur quelque chose qui était l'Imânus.

--Ah! cria-t-il. J'en tiens un. Les autres se sont échappés, mais toi, tu n'échapperas pas.

--Crois-tu? répondit l'Imânus.

Radoub fit un pas et s'arrêta.

--Hé, l'homme qui es par terre, qui es-tu?

--Je suis celui qui est par terre et qui se moque de ceux qui sont debout.

--Qu'est-ce que tu as dans ta main droite?

--Un pistolet.

--Et dans ta main gauche?

--Mes boyaux.

--Je te fais prisonnier.

--Je t'en défie.

Et l'Imânus, se penchant sur la mèche en combustion, soufflant son dernier soupir sur l'incendie, expira.

Quelques instants après, Gauvain et Cimourdain, et tous, étaient dans la salle. Tous virent l'ouverture. On fouilla les recoins, on sonda l'escalier; il aboutissait à une sortie dans le ravin. On constata l'évasion. On secoua l'Imânus, il était mort. Gauvain, une lanterne à la main, examina la pierre qui avait donné issue aux assiégés; il avait entendu parler de cette pierre tournante, mais lui aussi tenait cette légende pour une fable. Tout en considérant la pierre, il aperçut quelque chose qui était écrit au crayon; il approcha la lanterne et lut ceci:

--_Au revoir, monsieur le vicomte._--

LANTENAC.

Guéchamp avait rejoint Gauvain. La poursuite était évidemment inutile, la fuite était consommée et complète, les évadés avaient pour eux tout le pays, le buisson, le ravin, le taillis, l'habitant; ils étaient sans doute déjà bien loin; nul moyen de les retrouver; et la forêt de Fougères tout entière était une immense cachette. Que faire? Tout était à recommencer. Gauvain et Guéchamp échangeaient leurs désappointements et leurs conjectures.

Cimourdain écoutait, grave, sans dire une parole.

--A propos, Guéchamp, dit Gauvain, et l'échelle?

--Commandant, elle n'est pas arrivée.

--Mais pourtant nous avons vu venir une voiture escortée par des gendarmes.

Guéchamp répondit:

--Elle n'apportait pas l'échelle.

--Qu'est-ce donc qu'elle apportait?

--La guillotine, dit Cimourdain.

XV. NE PAS METTRE DANS LA MÊME POCHE UNE MONTRE ET UNE CLEF

Le marquis de Lantenac n'était pas si loin qu'ils le croyaient.

Il n'en était pas moins entièrement en sûreté et hors de leur atteinte.

Il avait suivi Halmalo.

L'escalier par où Halmalo et lui étaient descendus, à la suite des autres fugitifs, se terminait tout près du ravin et des arches du pont par un étroit couloir voûté. Ce couloir s'ouvrait sur une profonde fissure naturelle du sol qui d'un côté aboutissait au ravin, et de l'autre à la forêt. Cette fissure, absolument dérobée aux regards, serpentait sous des végétations impénétrables. Impossible de reprendre là un homme. Un évadé, une fois parvenu dans cette fissure, n'avait plus qu'à faire une fuite de couleuvre, et était introuvable. L'entrée du couloir secret de l'escalier était tellement obstruée de ronces que les constructeurs du passage souterrain avaient considéré comme inutile de la fermer autrement.

Le marquis n'avait plus maintenant qu'à s'en aller. Il n'avait pas à s'inquiéter d'un déguisement. Depuis son arrivée en Bretagne, il n'avait pas quitté ses habits de paysan, se jugeant plus grand seigneur ainsi.

Il s'était borné à ôter son épée, dont il avait débouclé et jeté le ceinturon.

Quand Halmalo et le marquis débouchèrent du couloir dans la fissure, les cinq autres, Guinoiseau, Hoisnard Branche-d'Or, Brin-d'Amour, Chatenay et l'abbé Turmeau, n'y étaient déjà plus.

--Ils n'ont pas été longtemps à prendre leur volée, dit Halmalo.

--Fais comme eux, dit le marquis.

--Monseigneur veut que je le quitte?

--Sans doute. Je te l'ai dit déjà. On ne s'évade bien que seul. Où un passe, deux ne passent pas. Ensemble nous appellerions l'attention. Tu me ferais prendre et je te ferais prendre.

--Monseigneur connaît le pays?

--Oui.

--Monseigneur maintient le rendez-vous à la Pierre-Gauvaine?

--Demain. A midi.

--J'y serai. Nous y serons.

Halmalo s'interrompit.

--Ah! monseigneur, quand je pense que nous avons été en pleine mer, que nous étions seuls, que je voulais vous tuer, que vous étiez mon seigneur, que vous pouviez me le dire, et que vous ne me l'avez pas dit! Quel homme vous êtes!

Le marquis reprit:

--L'Angleterre. Il n'y a plus d'autre ressource. Il faut que dans quinze jours les Anglais soient en France.

--J'aurai bien des comptes à rendre à monseigneur. J'ai fait ses commissions.

--Nous parlerons de tout cela demain.

--A demain, monseigneur.

--A propos, as-tu faim?

--Peut-être, monseigneur. J'étais si pressé d'arriver que je ne sais pas si j'ai mangé aujourd'hui.

Le marquis tira de sa poche une tablette de chocolat, la cassa en deux, en donna une moitié à Halmalo et se mit à manger l'autre.

--Monseigneur, dit Halmalo, à votre droite, c'est le ravin; à votre gauche, c'est la forêt.

--C'est bien. Laisse-moi. Va de ton côté.

Halmalo obéit. Il s'enfonça dans l'obscurité. On entendit un bruit de broussailles froissées, puis plus rien. Au bout de quelques secondes il eût été impossible de ressaisir sa trace. Cette terre du Bocage, hérissée et inextricable, était l'auxiliaire du fugitif. On ne disparaissait pas, on s'évanouissait. C'est cette facilité des dispersions rapides qui faisait hésiter nos armées devant cette Vendée toujours reculante, et devant ses combattants si formidablement fuyards.

Le marquis demeura immobile. Il était de ces hommes qui s'efforcent de ne rien éprouver; mais il ne put se soustraire à l'émotion de respirer l'air libre après avoir respiré tant de sang et de carnage. Se sentir complètement sauvé après avoir été complètement perdu; après la tombe, vue de si près, prendre possession de la pleine sécurité; sortir de la mort et rentrer dans la vie, c'était là, même pour un homme comme Lantenac, une secousse; et, bien qu'il en eût déjà traversé de pareilles, il ne put soustraire son âme imperturbable à un ébranlement de quelques instants. Il s'avoua à lui-même qu'il était content. Il dompta vite ce mouvement qui ressemblait presque à de la joie.

Il tira sa montre, et la fit sonner. Quelle heure était-il?

A son grand étonnement, il n'était que dix heures. Quand on vient de subir une de ces péripéties de la vie humaine où tout a été mis en question, on est toujours stupéfait que des minutes si pleines ne soient pas plus longues que les autres. Le coup de canon d'avertissement avait été tiré un peu avant le coucher du soleil, et la Tourgue avait été abordée par la colonne d'attaque une demi-heure après, entre sept et huit heures, à la nuit tombante. Ainsi, ce colossal combat, commencé à huit heures, était fini à dix. Toute cette épopée avait duré cent vingt minutes. Quelquefois une rapidité d'éclair est mêlée aux catastrophes. Les événements ont de ces raccourcis surprenants.

En y réfléchissant, c'est le contraire qui eût pu étonner; une résistance de deux heures d'un si petit nombre contre un si grand nombre était extraordinaire, et certes elle n'avait pas été courte, ni tout de suite finie, cette bataille de dix-neuf contre quatre mille.

Cependant il était temps de s'en aller, Halmalo devait être loin, et le marquis jugea qu'il n'était pas nécessaire de rester là plus longtemps. Il remit sa montre dans sa veste, non dans la même poche, car il venait de remarquer qu'elle y était en contact avec la clef de la porte de fer que lui avait rapportée l'Imânus, et que le verre de sa montre pouvait se briser contre cette clef; et il se disposa à gagner à son tour la forêt.

Comme il allait prendre à gauche, il lui sembla qu'une sorte de rayon vague pénétrait jusqu'à lui.

Il se retourna, et, à travers les broussailles nettement découpées sur un fond rouge et devenues tout à coup visibles dans leurs moindres détails, il aperçut une grande lueur dans le ravin. Il y marcha, puis se ravisa, trouvant inutile de s'exposer à cette clarté; quelle qu'elle fût, ce n'était pas son affaire après tout; il reprit la direction que lui avait montrée Halmalo et fit quelques pas vers la forêt.

Tout à coup, profondément enfoui et caché sous les ronces, il entendit sur sa tête un cri terrible; ce cri semblait partir du rebord même du plateau au-dessus du ravin. Le marquis leva les yeux, et s'arrêta.

LIVRE CINQUIEME

IN DAEMONE DEUS

I. TROUVÉS, MAIS PERDUS

Au moment où Michelle Fléchard avait aperçu la tour rougie par le soleil couchant, elle en était à plus d'une lieue. Elle qui pouvait à peine faire un pas, elle n'avait point hésité devant cette lieue à faire. Les femmes sont faibles, mais les mères sont fortes. Elle avait marché.

Le soleil s'était couché; le crépuscule était venu, puis l'obscurité profonde; elle avait entendu, marchant toujours, sonner au loin, à un clocher qu'on ne voyait pas, huit heures, puis neuf heures. Ce clocher était probablement celui de Parigné. De temps en temps elle s'arrêtait pour écouter des espèces de coups sourds, qui étaient peut-être un des fracas vagues de la nuit.

Elle avançait droit devant elle, cassant les ajoncs et les landes aiguës sous ses pieds sanglants. Elle était guidée par une faible clarté qui se dégageait du donjon lointain, le faisait saillir, et donnait dans l'ombre à cette tour un rayonnement mystérieux. Cette clarté devenait plus vive quand Les coups devenaient plus distincts, puis elle s'effaçait.

Le vaste plateau où cheminait Michelle Fléchard n'était qu'herbe et bruyère, sans une maison ni un arbre; il s'élevait insensiblement, et, à perte de vue, appuyait sa longue ligne droite et dure sur le sombre horizon étoilé. Ce qui la soutint dans cette montée, c'est qu'elle avait toujours la tour sous les yeux.

Elle la voyait grandir lentement. Les détonations étouffées et les lueurs pâles qui sortaient de la tour avaient, nous venons de le dire, des intermittences; elles s'interrompaient, puis reprenaient, proposant on ne sait quelle poignante énigme à la misérable mère en détresse.

Brusquement elles cessèrent; tout s'éteignit, bruit et clarté; il y eut un moment de plein silence, une sorte de paix lugubre se fit.

C'est en cet instant-là que Michelle Fléchard arriva au bord du plateau.

Elle aperçut à ses pieds un ravin dont le fond se perdait dans une blême épaisseur de nuit; à quelque distance, sur le haut du plateau, un enchevêtrement de roues, de talus et d'embrasures qui était une batterie de canons, et devant elle, confusément éclairé par les mèches allumées de la batterie, un énorme édifice qui semblait bâti avec des ténèbres plus noires que toutes les autres ténèbres qui l'entouraient.

Cet édifice se composait d'un pont dont les arches plongeaient dans le ravin, et d'une sorte de château qui s'élevait sur le pont, et le château et le pont s'appuyaient à une haute rondeur obscure, qui était la tour vers laquelle cette mère avait marché de si loin.

On voyait des clartés aller et venir aux lucarnes de la tour, et, à une rumeur qui en sortait, on la devinait pleine d'une foule d'hommes dont quelques silhouettes débordaient en haut jusque sur la plate-forme.

Il y avait près de la batterie un campement dont Michelle Fléchard distinguait les vedettes, mais, dans l'obscurité et dans les broussailles, elle n'en avait pas été aperçue.

Elle était parvenue au bord du plateau, si près du pont qu'il lui semblait presque qu'elle y pouvait toucher avec la main. La profondeur du ravin l'en séparait. Elle distinguait dans l'ombre les trois étages du château du pont.

Elle resta un temps quelconque, car les mesures du temps s'effaçaient dans son esprit, absorbée et muette devant ce ravin béant et cette bâtisse ténébreuse. Qu'était-ce que cela? Que se passait-il là? Etait-ce la Tourgue? Elle avait le vertige d'on ne sait quelle attente qui ressemblait à l'arrivée et au départ. Elle se demandait pourquoi elle était là.

Elle regardait, elle écoutait.

Subitement elle ne vit plus rien.

Un voile de fumée venait de monter entre elle et ce qu'elle regardait. Une âcre cuisson lui fit fermer les yeux. A peine avait-elle clos les paupières qu'elles s'empourprèrent et devinrent lumineuses. Elle les rouvrit.

Ce n'était plus la nuit qu'elle avait devant elle, c'était le jour; mais une espèce de jour funeste, le jour qui sort du feu. Elle avait sous les yeux un commencement d'incendie.

La fumée de noire était devenue écarlate, et une grande flamme était dedans; cette flamme apparaissait, puis disparaissait, avec ces torsions farouches qu'ont les éclairs et les serpents.

Cette flamme sortait comme une langue de quelque chose qui ressemblait à une gueule et qui était une fenêtre pleine de feu. Cette fenêtre, grillée de barreaux de fer déjà rouges, était une des croisées de l'étage inférieur du château construit sur le pont. De tout l'édifice on n'apercevait que cette fenêtre. La fumée couvrait tout, même le plateau, et l'on ne distinguait que le bord du ravin, noir sur la flamme vermeille.

Michelle Fléchard, étonnée, regardait. La fumée est nuage, le nuage est rêve; elle ne savait plus ce qu'elle voyait. Devait-elle fuir? Devait-elle rester? Elle se sentait presque hors du réel.

Un souffle de vent passa et fendit le rideau de fumée, et dans la déchirure la tragique bastille, soudainement démasquée, se dressa visible tout entière, donjon, pont, châtelet, éblouissante, horrible, avec la magnifique dorure de l'incendie, réverbéré sur elle de haut en bas. Michelle Fléchard put tout voir dans la netteté sinistre du feu.

L'étage inférieur du château bâti sur le pont brûlait.

Au-dessus on distinguait les deux autres étages encore intacts, mais comme portés par une corbeille de flammes. Du rebord du plateau, où était Michelle Fléchard, on en voyait vaguement l'intérieur à travers des interpositions de feu et de fumée. Toutes les fenêtres étaient ouvertes.

Par les fenêtres du second étage qui étaient très grandes, Michelle Fléchard apercevait, le long des murs, des armoires qui lui semblaient pleines de livres, et, devant une des croisées, à terre, dans la pénombre, un petit groupe confus, quelque chose qui avait l'aspect indistinct et amoncelé d'un nid ou d'une couvée, et qui lui faisait l'effet de remuer par moments.

Elle regardait cela.

Qu'était-ce que ce petit groupe d'ombre?

A de certains instants, il lui venait à l'esprit que cela ressemblait à des formes vivantes, elle avait la fièvre, elle n'avait pas mangé depuis le matin, elle avait marché sans relâche, elle était exténuée, elle se sentait dans une sorte d'hallucination dont elle se défiait instinctivement; pourtant ses yeux de plus en plus fixes ne pouvaient se détacher de cet obscur entassement d'objets quelconques, inanimés probablement, et en apparence inertes, qui gisait là sur le parquet de cette salle superposée à l'incendie.

Tout à coup le feu, comme s'il avait une volonté, allongea d'en bas un de ses jets vers le grand lierre mort qui couvrait précisément cette façade que Michelle Fléchard regardait. On eût dit que la flamme venait de découvrir ce réseau de branches sèches; une étincelle s'en empara avidement, et se mit à monter le long des sarments avec l'agilité affreuse des traînées de poudre. En un clin d'oeil, la flamme atteignit le second étage. Alors, d'en haut, elle éclaira l'intérieur du premier. Une vive lueur mit subitement en relief trois petits êtres endormis.

C'était un petit tas charmant, bras et jambes mêlés, paupières fermées, blondes têtes souriantes.

La mère reconnut ses enfants.

Elle jeta un cri effrayant.

Ce cri de l'inexprimable angoisse n'est donné qu'aux mères. Rien n'est plus farouche et rien n'est plus touchant. Quand une femme le jette, on croit entendre une louve; quand une louve le pousse, on croit entendre une femme.

Ce cri de Michelle Fléchard fut un hurlement. Hécube aboya, dit Homère.

C'était ce cri que le marquis de Lantenac venait d'entendre.

On a vu qu'il s'était arrêté.

Le marquis était entre l'issue du passage par où Halmalo l'avait fait échapper, et le ravin. A travers les broussailles entre-croisées sur lui, il vit le pont en flammes, la Tourgue rouge de la réverbération, et, par l'écartement de deux branches, il aperçut au-dessus de sa tête, de l'autre côté, sur le rebord du plateau, vis-à-vis du château brûlant et dans le plein jour de l'incendie, une figure hagarde et lamentable, une femme penchée sur le ravin.

C'était de cette femme qu'était venu ce cri.

Cette figure, ce n'était plus Michelle Fléchard, c'était Gorgone. Les misérables sont les formidables. La paysanne s'était transfigurée en Euménide. Cette villageoise quelconque, vulgaire, ignorante, inconsciente, venait de prendre brusquement les proportions épiques du désespoir. Les grandes douleurs sont une dilatation gigantesque de l'âme; cette mère, c'était la maternité; tout ce qui résume l'humanité est surhumain; elle se dressait là, au bord de ce ravin, devant cet embrasement, devant ce crime, comme une puissance sépulcrale; elle avait le cri de la bête et le geste de la déesse; sa face, d'où tombaient des imprécations, semblait un masque de flamboiement. Rien de souverain comme l'éclair de ses yeux noyés de larmes; son regard foudroyait l'incendie.

Le marquis écoutait. Cela tombait sur sa tête; il entendait on ne sait quoi d'inarticulé et de déchirant, plutôt des sanglots que des paroles.

--Ah! mon Dieu! mes enfants! Ce sont mes enfants! Au secours! au feu! au feu! au feu! Mais vous êtes donc des bandits! Est-ce qu'il n'y a personne là? Mais mes enfants vont brûler! Ah! voilà une chose! Georgette! mes enfants! Gros-Alain, René-Jean! Mais qu'est-ce que cela veut dire? Qui donc a mis mes enfants là? Ils dorment. Je suis folle! C'est une chose impossible. Au secours!

Cependant un grand mouvement se faisait dans la Tourgue et sur le plateau. Tout le camp accourait autour du feu qui venait d'éclater. Les assiégeants, après avoir eu affaire à la mitraille, avaient affaire à l'incendie. Gauvain, Cimourdain, Guéchamp donnaient des ordres. Que faire? Il y avait à peine quelques seaux d'eau à puiser dans le maigre ruisseau du ravin. L'angoisse allait croissant. Tout le rebord du plateau était couvert de visages effarés qui regardaient.

Ce qu'on voyait était effroyable.

On regardait, et l'on n'y pouvait rien.

La flamme, par le lierre qui avait pris feu, avait gagné l'étage d'en haut. Là elle avait trouvé le grenier plein de paille et elle s'y était précipitée. Tout le grenier brûlait maintenant. La flamme dansait; la joie de la flamme, chose lugubre. Il semblait qu'un souffle scélérat attisait ce bûcher. On eût dit que l'épouvantable Imânus tout entier était là changé en tourbillon d'étincelles, vivant de la vie meurtrière du feu, et que cette âme monstre s'était faite incendie.

L'étage de la bibliothèque n'était pas encore atteint, la hauteur de son plafond et l'épaisseur de ses murs retardaient l'instant où il prendrait feu, mais cette minute fatale approchait; il était léché par l'incendie du premier étage et caressé par celui du troisième. L'affreux baiser de la mort l'effleurait. En bas une cave de lave, en haut une voûte de braise; qu'un trou se fît au plancher, c'était l'écroulement dans la cendre rouge; qu'un trou se fît au plafond, c'était l'ensevelissement sous les charbons ardents. René-Jean, Gros-Alain et Georgette ne s'étaient pas encore réveillés, ils dormaient du sommeil profond et simple de l'enfance, et, à travers les plis de flamme et de fumée qui tour à tour couvraient et découvraient les fenêtres, on les apercevait dans cette grotte de feu, au fond d'une lueur de météore, paisibles, gracieux, immobiles, comme trois enfants-Jésus confiants endormis dans un enfer; et un tigre eût pleuré de voir ces roses dans cette fournaise et ces berceaux dans ce tombeau.

Cependant la mère se tordait les bras:

--Au feu! je crie au feu! on est donc des sourds qu'on ne vient pas! on me brûle mes enfants! arrivez donc, vous les hommes qui êtes là. Voilà des jours et des jours que je marche, et c'est comme ça que je les retrouve! Au feu! Au secours! des anges! dire que ce sont des anges! Qu'est-ce qu'ils ont fait, ces innocents-là! moi on m'a fusillée, eux on les brûle! Qui est-ce donc qui fait ces choses-là! Au secours! sauvez mes enfants! est-ce que vous ne m'entendez pas? Une chienne, on aurait pitié d'une chienne! Mes enfants! Mes enfants! ils dorment! Ah! Georgette! je vois son petit ventre à cet amour! René-Jean! Gros-Alain! c'est comme cela qu'ils s'appellent. Vous voyez bien que je suis leur mère. Ce qui se passe dans ce temps-ci est abominable. J'ai marché des jours et des nuits. Même que j'ai parlé ce matin à une femme. Au secours! au secours! au feu! On est donc des monstres! C'est une horreur! l'aîné n'a pas cinq ans, la petite n'a pas deux ans. Je vois leurs petites jambes nues. Ils dorment, bonne sainte Vierge! la main du ciel me les rend et la main de l'enfer me les reprend. Dire que j'ai tant marché! Mes enfants que j'ai nourris de mon lait! moi qui me croyais malheureuse de ne pas les retrouver! Ayez pitié de moi! Je veux mes enfants, il me faut mes enfants! C'est pourtant vrai qu'ils sont là dans le feu! Voyez mes pauvres pieds comme ils sont tout en sang. Au secours! Ce n'est pas possible qu'il y ait des hommes sur la terre et qu'on laisse ces pauvres petits mourir comme cela! au secours! à l'assassin! Des choses comme on n'en voit pas de pareilles. Ah! les brigands! Qu'est-ce que c'est que cette affreuse maison-là? On me les a volés pour me les tuer! Jésus misère! Je veux mes enfants. Oh! je ne sais pas ce que je ferais! Je ne veux pas qu'ils meurent! au secours! au secours! au secours! Oh! s'ils devaient mourir comme cela, je tuerais Dieu!

En même temps que la supplication terrible de la mère, des voix s'élevaient sur le plateau et dans le ravin:

--Une échelle!

--On n'a pas d'échelle!

--De l'eau!

--On n'a pas d'eau!

--Là-haut, dans la tour, au second étage, il y a une porte!

--Elle est en fer.

--Enfoncez-la!

--On ne peut pas.

Et la mère redoublait ses appels désespérés:

--Au feu! au secours! Mais dépêchez-vous donc! Alors, tuez-moi! Mes enfants! mes enfants! Ah! l'horrible feu! qu'on les en ôte, ou qu'on m'y jette!

Dans les intervalles de ces clameurs on entendait le pétillement tranquille de l'incendie.

Le marquis tâta sa poche et y toucha la clef de la porte de fer. Alors, se courbant sous la voûte par laquelle il s'était évadé, il rentra dans le passage d'où il venait de sortir.

II. DE LA PORTE DE PIERRE A LA PORTE DE FER

Toute une armée éperdue autour d'un sauvetage impossible; quatre mille hommes ne pouvant secourir trois enfants; telle était la situation.

On n'avait pas d'échelle en effet; l'échelle envoyée de Javené n'était pas arrivée; l'embrasement s'élargissait comme un cratère qui s'ouvre; essayer de l'éteindre avec le ruisseau du ravin presque à sec était dérisoire; autant jeter un verre d'eau sur un volcan.

Cimourdain, Guéchamp et Radoub étaient descendus dans le ravin; Gauvain était remonté dans la salle du deuxième étage de la Tourgue où étaient la pierre tournante, l'issue secrète et la porte de fer de la bibliothèque.

C'est là qu'avait été la mèche soufrée allumée par l'Imânus; c'était de là que l'incendie était parti.

Gauvain avait amené avec lui vingt sapeurs. Enfoncer la porte de fer, il n'y avait plus que cette ressource. Elle était effroyablement bien fermée.

On commença par des coups de hache. Les haches cassèrent. Un sapeur dit:

--L'acier est du verre sur ce fer-là.

La porte était en effet de fer battu, et faite de doubles lames boulonnées ayant chacune trois pouces d'épaisseur.

On prit des barres de fer et l'on essaya des pesées sous la porte. Les barres de fer cassèrent.

--Comme des allumettes, dit le sapeur.

Gauvain, sombre, murmura:

--Il n'y a qu'un boulet qui ouvrirait cette porte. Il faudrait pouvoir monter ici une pièce de canon.

--Et encore! dit le sapeur.

Il y eut un moment d'accablement. Tous ces bras impuissants s'arrêtèrent. Muets, vaincus, consternés, ces hommes considéraient l'horrible porte inébranlable. Une réverbération rouge passait par-dessous. Derrière, l'incendie croissait.

L'affreux cadavre de l'Imânus était là, sinistre victorieux.

Encore quelques minutes peut-être, et tout allait s'effondrer.

Que faire? Il n'y avait plus d'espérance.

Gauvain exaspéré s'écria, l'oeil fixé sur la pierre tournante du mur et sur l'issue ouverte de l'évasion:

--C'est pourtant par là que le marquis de Lantenac s'en est allé!

--Et qu'il revient, dit une voix.

Et une tête blanche se dessina dans l'encadrement de pierre de l'issue secrète.

C'était le marquis.

Depuis bien des années Gauvain ne l'avait pas vu de si près. Il recula.

Tous ceux qui étaient là restèrent dans l'attitude où ils étaient, pétrifiés.

Le marquis avait une grosse clef à la main, il refoula d'un regard altier quelques-uns des sapeurs qui étaient devant lui, marcha droit à la porte de fer, se courba sous la voûte et mit la clef dans la serrure. La serrure grinça, la porte s'ouvrit, on vit un gouffre de flamme, le marquis y entra.

Il y entra d'un pied ferme, la tête haute.

Tous le suivaient des yeux, frissonnants.

A peine le marquis eut-il fait quelques pas dans la salle incendiée que le parquet miné par le feu et ébranlé par son talon s'effondra derrière lui et mit entre lui et la porte un précipice. Le marquis ne tourna pas la tête et continua d'avancer. Il disparut dans la fumée.

On ne vit plus rien.

Avait-il pu aller plus loin? Une nouvelle fondrière de feu s'était-elle ouverte sous lui? N'avait-il réussi qu'à se perdre lui-même? On ne pouvait rien dire. On n'avait devant soi qu'une muraille de fumée et de flamme. Le marquis était au delà, mort ou vivant.

III. OU L'ON VOIT SE REVEILLER LES ENFANTS QU'ON A VUS SE RENDORMIR

Cependant les enfants avaient fini par ouvrir les yeux.

L'incendie, qui n'était pas encore entré dans la salle de la bibliothèque, jetait au plafond un reflet rose. Les enfants ne connaissaient pas cette espèce d'aurore-là. Ils la regardèrent. Georgette la contempla.

Toutes les splendeurs de l'incendie se déployaient; l'hydre noire et le dragon écarlate apparaissaient dans la fumée difforme, superbement sombre et vermeille. De longues flammèches s'envolaient au loin et rayaient l'ombre, et l'on eût dit des comètes combattantes, courant les unes après les autres. Le feu est une prodigalité; les brasiers sont pleins d'écrins qu'ils sèment au vent; ce n'est pas pour rien que le charbon est identique au diamant. Il s'était fait au mur du troisième étage des crevasses par où la braise versait dans le ravin des cascades de pierreries; les tas de paille et d'avoine qui brûlaient dans le grenier commençaient à ruisseler parles fenêtres en avalanches de poudre d'or, et les avoines devenaient des améthystes, et les brins de paille devenaient des escarboucles.

--Joli! dit Georgette.

Ils s'étaient dressés tous les trois.

--Ah! cria la mère, ils se réveillent!

René-Jean se leva, alors Gros-Alain se leva, alors Georgette se leva.

René-Jean étira ses bras, alla vers la croisée et dit:

--J'ai chaud.

--Ai chaud, répéta Georgette.

La mère les appela.

--Mes enfants! René! Alain! Georgette!

Les enfants regardaient autour d'eux. Ils cherchaient à comprendre. Où les hommes sont terrifiés, les enfants sont curieux. Qui s'étonne aisément s'effraye difficilement; l'ignorance contient de l'intrépidité. Les enfants ont si peu droit à l'enfer que, s'ils le voyaient, ils l'admireraient.

La mère répéta:

--René! Alain! Georgette!

René-Jean tourna la tête; cette voix le tira de sa distraction; les enfants ont la mémoire courte, mais ils ont le souvenir rapide; tout le passé est pour eux hier; René-Jean vit sa mère, trouva cela tout simple, et, entouré comme il l'était de choses étranges, sentant un vague besoin d'appui, il cria:

--Maman!

--Maman! dit Gros-Alain.

--M'man! dit Georgette.

Et elle tendit ses petits bras.

Et la mère hurla:--Mes enfants!

Tous les trois vinrent au bord de la fenêtre; par bonheur, l'embrasement n'était pas de ce côté-là.

--J'ai trop chaud, dit René-Jean.

Il ajouta:

--Ça brûle.

Et il chercha des yeux sa mère.

--Viens donc, maman!

--Don, m'man, répéta Georgette.

La mère échevelée, déchirée, saignante, s'était laissé rouler de broussaille en broussaille dans le ravin. Cimourdain y était avec Guéchamp, aussi impuissants en bas que Gauvain en haut. Les soldats, désespérés d'être inutiles, fourmillaient autour d'eux. La chaleur était insupportable, personne ne la sentait. On considérait l'escarpement du pont, la hauteur des arches, l'élévation des étages, les fenêtres inaccessibles, et la nécessité d'agir vite. Trois étages à franchir. Nul moyen d'arriver là. Radoub, blessé, un coup de sabre à l'épaule, une oreille arrachée, ruisselant de sueur et de sang, était accouru; il vit Michelle Fléchard.

--Tiens, dit-il, la fusillée, vous êtes donc ressuscitée!

--Mes enfants! dit la mère.

--C'est juste, répondit Radoub; nous n'avons pas le temps de nous occuper des revenants. Et il se mit à escalader le pont, essai inutile, il enfonça ses ongles dans la pierre, il grimpa quelques instants; mais les assises étaient lisses, pas une cassure, pas un relief, la muraille était aussi correctement rejointoyée qu'une muraille neuve, et Radoub retomba. L'incendie continuait, épouvantable; on apercevait, dans l'encadrement de la croisée toute rouge, les trois têtes blondes. Radoub, alors, montra le poing au ciel, comme s'il y cherchait quelqu'un du regard, et dit: C'est donc ça une conduite, bon Dieu! La mère embrassait à genoux les piles du pont en criant: Grâce!

De sourds craquements se mêlaient aux pétillements du brasier. Les vitres des armoires de la bibliothèque se fêlaient, et tombaient avec bruit. Il était évident que la charpente cédait. Aucune force humaine n'y pouvait rien. Encore un moment et tout allait s'abîmer. On n'attendait plus que la catastrophe. On entendait les petites voix répéter: Maman! maman! On était au paroxysme de l'effroi.

Tout à coup, à la fenêtre voisine de celle où étaient les enfants, sur le fond pourpre du flamboiement, une haute figure apparut.

Toutes les têtes se levèrent, tous les yeux devinrent fixes. Un homme était là-haut, un homme était dans la salle de la bibliothèque, un homme était dans la fournaise. Cette figure se découpait en noir sur la flamme, mais elle avait des cheveux blancs. On reconnut le marquis de Lantenac.

Il disparut, puis il reparut.

L'effrayant vieillard se dressa à la fenêtre maniant une énorme échelle. C'était l'échelle de sauvetage déposée dans la bibliothèque qu'il était allé chercher le long du mur et qu'il avait traînée jusqu'à la fenêtre. Il la saisit par une extrémité, et, avec l'agilité magistrale d'un athlète, il la fit glisser hors de la croisée, sur le rebord de l'appui extérieur jusqu'au fond du ravin. Radoub, en bas, éperdu, tendit les mains, reçut l'échelle, la serra dans ses bras, et cria:

--Vive la République!

Le marquis répondit:--Vive le Roi!

Et Radoub grommela:--Tu peux bien crier tout ce que tu voudras, et dire des bêtises si tu veux, tu es le bon Dieu.

L'échelle était posée; la communication était établie entre la salle incendiée et la terre; vingt hommes accoururent, Radoub en tête, et en un clin d'oeil ils s'étagèrent du haut en bas, adossés aux échelons, comme les maçons qui montent et qui descendent des pierres. Cela fit sur l'échelle de bois une échelle humaine. Radoub, au faîte de l'échelle, touchait à la fenêtre. Il était, lui, tourné vers l'incendie.

La petite armée, éparse dans les bruyères et sur les pentes, se pressait, bouleversée de toutes les émotions à la fois, sur le plateau, dans le ravin, sur la plate-forme de la tour.

Le marquis disparut encore, puis reparut, apportant un enfant.

Il y eut un immense battement de mains.

C'était le premier que le marquis avait saisi au hasard. C'était Gros-Alain.

Gros-Alain criait:--J'ai peur.

Le marquis donna Gros-Alain à Radoub, qui le passa derrière lui et au-dessous de lui à un soldat qui le passa à un autre, et, pendant que Gros-Alain, très effrayé et criant, arrivait ainsi de bras en bras jusqu'au bas de l'échelle, le marquis, un moment absent, revint à la fenêtre avec René-Jean qui résistait et pleurait, et qui battit Radoub au moment où le marquis le passa au sergent.

Le marquis rentra dans la salle pleine de flammes. Georgette était restée seule. Il alla à elle. Elle sourit. Cet homme de granit sentit quelque chose d'humide lui venir aux yeux. Il demanda:--Comment t'appelles-tu?

--Orgette, dit-elle.

Il la prit dans ses bras, elle souriait toujours, et au moment où il la remettait à Radoub, cette conscience si haute et si obscure eut l'éblouissement de l'innocence, le vieillard donna à l'enfant un baiser.

--C'est la petite môme! dirent les soldats; et Georgette, à son tour, descendit de bras en bras jusqu'à terre parmi des cris d'adoration. On battait des mains, on trépignait; les vieux grenadiers sanglotaient, et elle leur souriait.

La mère était au pied de l'échelle, haletante, insensée, ivre de tout cet inattendu, jetée sans transition de l'enfer dans le paradis. L'excès de joie meurtrit le coeur à sa façon. Elle tendait les bras, elle reçut d'abord Gros-Alain, ensuite René-Jean, ensuite Georgette, elle les couvrit pêle-mêle de baisers, puis elle éclata de rire et tomba évanouie.

Un grand cri s'éleva:

--Tous sont sauvés!

Tous étaient sauvés, en effet, excepté le vieillard.

Mais personne n'y songeait, pas même lui peut-être.

Il resta quelques instants rêveur au bord de la fenêtre, comme s'il voulait laisser au gouffre de flamme le temps de prendre un parti. Puis sans se hâter, lentement, fièrement, il enjamba l'appui de la croisée, et, sans se retourner, droit, debout, adossé aux échelons, ayant derrière lui l'incendie, faisant face au précipice, il se mit à descendre l'échelle en silence avec une majesté de fantôme. Ceux qui étaient sur l'échelle se précipitèrent en bas, tous les assistants tressaillirent, il se fit autour de cet homme qui arrivait d'en haut un recul d'horreur sacré comme autour d'une vision. Lui, cependant, s'enfonçait gravement dans l'ombre qu'il avait devant lui; pendant qu'ils reculaient, il s'approchait d'eux; sa pâleur de marbre n'avait pas un pli, son regard de spectre n'avait pas un éclair; à chaque pas qu'il faisait vers ces hommes dont les prunelles effarées se fixaient sur lui dans les ténèbres, il semblait plus grand, l'échelle tremblait et sonnait sous son pied lugubre, et l'on eût dit la statue du commandeur redescendant dans le sépulcre.

Quand le marquis fut en bas, quand il eut atteint le dernier échelon et posé son pied à terre, une main s'abattit sur son collet. Il se retourna.

--Je t'arrête, dit Cimourdain.

--Je t'approuve, dit Lantenac.

LIVRE SIXIEME

C'EST APRES LA VICTOIRE QU'A LIEU LE COMBAT

I. LANTENAC PRIS

C'était dans le sépulcre en effet que le marquis était redescendu.

On l'emmena.

La crypte-oubliette du rez-de-chaussée de la Tourgue fut immédiatement rouverte sous l'oeil sévère de Cimourdain; on y mit une lampe, une cruche d'eau et un pain de soldat, on y jeta une botte de paille, et, moins d'un quart d'heure après la minute où la main du prêtre avait saisi le marquis, la porte du cachot se refermait sur Lantenac.

Cela fait, Cimourdain alla trouver Gauvain; en ce moment-là l'église lointaine de Parigné sonnait onze heures du soir; Cimourdain dit à Gauvain:

--Je vais convoquer la cour martiale. Tu n'en seras pas. Tu es Gauvain et Lantenac est Gauvain. Tu es trop proche parent pour être juge, et je blâme Egalité d'avoir jugé Capet. La cour martiale sera composée de trois juges, un officier, le capitaine, Guéchamp, un sous-officier, le sergent Radoub, et moi, qui présiderai. Rien de tout cela ne te regarde plus. Nous nous conformerons au décret de la Convention; nous nous bornerons à constater l'identité du ci-devant marquis de Lantenac. Demain la cour martiale, après-demain la guillotine. La Vendée est morte.

Gauvain ne répliqua pas une parole, et Cimourdain, préoccupé de la chose suprême qui lui restait à faire, le quitta. Cimourdain avait des heures à désigner et des emplacements à choisir. Il avait comme Lequinio à Granville, comme Tallien à Bordeaux, comme Châlier à Lyon, comme Saint-Just à Strasbourg, l'habitude, réputée de bon exemple, d'assister de sa personne aux exécutions; le juge venant voir travailler le bourreau; usage emprunté par la Terreur de 93 aux parlements de France et à l'inquisition d'Espagne.

Gauvain aussi était préoccupé.

Un vent froid soufflait de la forêt. Gauvain, laissant Guéchamp donner les ordres nécessaires, alla à sa tente qui était dans le pré de la lisière du bois, au pied de la Tourgue, et y prit son manteau à capuchon, dont il s'enveloppa. Ce manteau était bordé de ce simple galon qui, selon la mode républicaine, sobre d'ornements, désignait le commandant en chef. Il se mit à marcher dans ce pré sanglant où l'assaut avait commencé. Il était là seul. L'incendie continuait, désormais dédaigné; Radoub était près des enfants et de la mère, presque aussi maternel qu'elle; le châtelet du pont achevait de brûler, les sapeurs faisaient la part du feu, on creusait des fosses, on enterrait les morts, on pansait les blessés, on avait démoli la retirade, on désencombrait de cadavres les chambres et les escaliers, on nettoyait le lieu du carnage, on balayait le tas d'ordures terrible de la victoire, les soldats faisaient, avec la rapidité militaire, ce qu'on pourrait appeler le ménage de la bataille finie. Gauvain ne voyait rien de tout cela.

A peine jetait-il un regard, à travers sa rêverie, au poste de la brèche doublé sur l'ordre de Cimourdain.

Cette brèche, il la distinguait dans l'obscurité, à environ deux cents pas du coin de la prairie où il s'était comme réfugié. Il voyait cette ouverture noire. C'était par là que l'attaque avait commencé, il y avait trois heures de cela; c'était par là que lui Gauvain avait pénétré dans la tour; c'était là le rez-de-chaussée où était la retirade; c'était dans ce rez-de-haussée que s'ouvrait la porte du cachot où était le marquis. Ce poste de la brèche gardait ce cachot.

En même temps que son regard apercevait vaguement cette brèche, son oreille entendait confusément revenir, comme un glas qui tinte, ces paroles: Demain la cour martiale, après-demain la guillotine.

L'incendie, qu'on avait isolé et sur lequel les sapeurs lançaient toute l'eau qu'on avait pu se procurer, ne s'éteignait pas sans résistance et jetait des flammes intermittentes; on entendait par instants craquer les plafonds et se précipiter l'un sur l'autre les étages croulants; alors des tourbillons d'étincelles s'envolaient comme d'une torche secouée, une clarté d'éclair faisait visible l'extrême horizon, et l'ombre de la Tourgue, subitement gigantesque, s'allongeait jusqu'à la forêt.

Gauvain allait et venait à pas lents dans cette ombre et devant la brèche de l'assaut. Par moments il croisait ses deux mains derrière sa tête recouverte de son capuchon de guerre. Il songeait.

II. GAUVAIN PENSIF

Sa rêverie était insondable.

Un changement à vue inouï venait de se faire.

Le marquis de Lantenac s'était transfiguré.

Gauvain avait été témoin de cette transfiguration.

Jamais il n'aurait cru que de telles choses pussent résulter d'une complication d'incidents, quels qu'ils fussent. Jamais il n'aurait, même en rêve, imaginé qu'il pût arriver rien de pareil. L'imprévu, cet on ne sait quoi de hautain qui joue avec l'homme, avait saisi Gauvain et le tenait. Gauvain avait devant lui l'impossible devenu réel, visible, palpable, inévitable, inexorable.

Que pensait-il de cela, lui, Gauvain?

Il ne s'agissait pas de tergiverser; il fallait conclure.

Une question lui était posée; il ne pouvait prendre la fuite devant elle.

Posée par qui?

Par les événements.

Et pas seulement par les événements.

Car lorsque les événements, qui sont variables, nous font une question, la justice, qui est immuable, nous somme de répondre.

Derrière le nuage, qui nous jette son ombre, il y a l'étoile, qui nous jette sa clarté.

Nous ne pouvons pas plus nous soustraire à la clarté qu'à l'ombre.

Gauvain subissait un interrogatoire.

Il comparaissait devant quelqu'un.

Devant quelqu'un de redoutable.

Sa conscience.

Gauvain sentait tout vaciller en lui. Ses résolutions les plus solides, ses promesses les plus fermement faites, ses décisions les plus irrévocables, tout cela chancelait dans les profondeurs de sa volonté.

Il y a des tremblements d'âme.

Plus il réfléchissait à ce qu'il venait de voir, plus il était bouleversé.

Gauvain, républicain, croyait être, et était, dans l'absolu. Un absolu supérieur venait de se révéler.

Au-dessus de l'absolu révolutionnaire, il y a l'absolu humain.

Ce qui se passait ne pouvait être éludé; le fait était grave; Gauvain faisait partie de ce fait; il en était; il ne pouvait s'en retirer; et, bien que Cimourdain lui eût dit:--«Cela ne te regarde plus,»--il sentait en lui quelque chose comme ce qu'éprouve l'arbre au moment où on l'arrache de sa racine.

Tout homme a une base; un ébranlement à cette base cause un trouble profond; Gauvain sentait ce trouble.

Il pressait sa tête dans ses deux mains, comme pour en faire jaillir la vérité. Préciser une telle situation n'était pas facile; simplifier le complexe, rien de plus malaisé; il avait devant lui de redoutables chiffres dont il fallait faire le total; faire l'addition de la destinée, quel vertige! Il l'essayait; il tâchait de se rendre compte; il s'efforçait de rassembler ses idées, de discipliner les résistances qu'il sentait en lui, et de récapituler les faits.

Il se les exposait à lui-même.

A qui n'est-il pas arrivé de se faire un rapport, et de s'interroger, dans une circonstance suprême, sur l'itinéraire à suivre, soit pour avancer, soit pour reculer?

Gauvain venait d'assister à un prodige.

En même temps que le combat terrestre, il y avait eu un combat céleste.

Le combat du bien contre le mal.

Un coeur effrayant venait d'être vaincu.

Etant donné l'homme avec tout ce qui est mauvais en lui, la violence, l'erreur, l'aveuglement, l'opiniâtreté malsaine, l'orgueil, l'égoïsme, Gauvain venait de voir un miracle.

La victoire de l'humanité sur l'homme.

L'humanité avait vaincu l'inhumain.

Et par quel moyen? de quelle façon? comment avait-elle terrassé un colosse de colère et de haine? quelles armes avait-elle employées? quelle machine de guerre? Le berceau.

Un éblouissement venait de passer sur Gauvain. En pleine guerre sociale, en pleine conflagration de toutes les inimitiés et de toutes les vengeances, au moment le plus obscur et le plus furieux du tumulte, à l'heure où le crime donnait toute sa flamme et la haine toutes ses ténèbres, à cet instant des luttes où tout devient projectile, où la mêlée est si funèbre qu'on ne sait plus où est le juste, où est l'honnête, où est le vrai; brusquement, l'Inconnu, l'avertisseur mystérieux des âmes, venait de faire resplendir, au-dessus des clartés et des noirceurs humaines, la grande lueur éternelle.

Au-dessus du sombre duel entre le faux et le relatif, dans les profondeurs, la face de la vérité avait tout à coup apparu.

Subitement la force des faibles était intervenue.

On avait vu trois pauvres êtres, à peine nés, inconscients, abandonnés, souriants, ayant contre eux la guerre civile, le talion, l'affreuse logique des représailles, le meurtre, le carnage, le fratricide, la rage, la rancune, toutes les gorgones, triompher; on avait vu l'avortement et la défaite d'un infâme incendie, chargé de commettre un crime; on avait vu les préméditations atroces déconcertées et déjouées; on avait vu l'antique férocité féodale, le vieux dédain inexorable, la prétendue expérience des nécessités de la guerre, la raison d'état, tous les arrogants partis-pris de la vieillesse farouche, s'évanouir devant le bleu regard de ceux qui n'ont pas vécu; et c'est tout simple, car celui qui n'a pas vécu encore n'a pas fait le mal, il est la justice, il est la vérité, il est la blancheur, et les immenses anges du ciel sont dans les petits enfants.

Spectacle utile; conseil; leçon; les combattants frénétiques de la guerre sans merci avaient soudainement vu, en face de tous les forfaits, de tous les attentats, de tous les fanatismes, de l'assassinat, de la vengeance attisant les bûchers, de la mort arrivant une torche à la main, au-dessus de l'énorme légion des crimes, se dresser cette toute-puissance, l'innocence.

Et l'innocence avait vaincu.

Et l'on pouvait dire: Non, la guerre civile n'existe pas, la barbarie n'existe pas, la haine n'existe pas, le crime n'existe pas, les ténèbres n'existent pas; pour dissiper ces spectres, il suffit de cette aurore, l'enfance.

Jamais, dans aucun combat, Satan n'avait été plus visible, ni Dieu.

Ce combat avait eu pour arène une conscience.

La conscience de Lantenac.

Maintenant il recommençait, plus acharné et plus décisif encore peut-être, dans une autre conscience.

La conscience de Gauvain.

Quel champ de bataille que l'homme!

Nous sommes livrés à ces dieux, à ces monstres, à ces géants, nos pensées.

Souvent ces belligérants terribles foulent aux pieds notre âme.

Gauvain méditait.

Le marquis de Lantenac, cerné, bloqué, condamné, mis hors la loi, serré, comme la bête dans le cirque, comme le clou dans la tenaille, enfermé dans son gîte devenu sa prison, étreint de toutes parts par une muraille de fer et de feu, était parvenu à se dérober. Il avait fait ce miracle d'échapper. Il avait réussi ce chef-d'oeuvre, le plus difficile de tous dans une telle guerre, la fuite. Il avait repris possession de la forêt pour s'y retrancher, du pays pour y combattre, de l'ombre pour y disparaître. Il était redevenu le redoutable allant et venant, l'errant sinistre, le capitaine des invisibles, le chef des hommes souterrains, le maître des bois. Gauvain avait la victoire, mais Lantenac avait la liberté. Lantenac désormais avait la sécurité, la course illimitée devant lui, le choix inépuisable des asiles. Il était insaisissable, introuvable, inaccessible. Le lion avait été pris au piège, et il en était sorti.

Eh bien, il y était rentré.

Le marquis de Lantenac avait volontairement, spontanément de sa pleine préférence, quitté la forêt, l'ombre, la sécurité, la liberté, pour rentrer dans le plus effroyable péril, intrépidement, une première fois, Gauvain l'avait vu, en se précipitant dans l'incendie au risque de s'y engouffrer, une deuxième fois, en descendant cette échelle qui le rendait à ses ennemis, et qui, échelle de sauvetage pour les autres, était pour lui échelle de perdition.

Et pourquoi avait-il fait cela?

Pour sauver trois enfants.

Et maintenant qu'allait-on en faire de cet homme?

Le guillotiner.

Ainsi, cet homme, pour trois enfants, les siens? non; de sa famille? non; de sa caste? non; pour trois petits pauvres, les premiers venus, des enfants trouvés, des inconnus, des déguenillés, des va-nu-pieds, ce gentilhomme, ce prince, ce vieillard, sauvé, délivré, vainqueur, car l'évasion est un triomphe, avait tout risqué, tout compromis, tout remis en question, et, hautainement, en même temps qu'il rendait les enfants, il avait apporté sa tête, et cette tête, jusqu'alors terrible, maintenant auguste, il l'avait offerte.

Et qu'allait-on faire?

L'accepter.

Le marquis de Lantenac avait eu le choix entre la vie d'autrui et la sienne; dans cette option superbe, il avait choisi sa mort.

Et on allait la lui accorder.

On allait le tuer.

Quel salaire de l'héroïsme!

Répondre à un acte généreux par un acte sauvage!

Donner ce dessous à la révolution!

Quel rapetissement pour la république!

Tandis que l'homme des préjugés et des servitudes, subitement transformé, rentrait dans l'humanité, eux, les hommes de la délivrance et de l'affranchissement, ils resteraient dans la guerre civile, dans la routine du sang, dans le fratricide!

Et la haute loi divine de pardon, d'abnégation, de rédemption, de sacrifice, existerait pour les combattants de l'erreur, et n'existerait pas pour les soldats de la vérité!

Quoi! ne pas lutter de magnanimité! se résigner à cette défaite, étant les plus forts, d'être les plus faibles, étant les victorieux, d'être les meurtriers, et de faire dire qu'il y a, du côté de la monarchie, ceux qui sauvent les enfants, et du côté de la république, ceux qui tuent les vieillards!

On verrait ce grand soldat, cet octogénaire puissant, ce combattant désarmé, volé plutôt que pris, saisi en pleine bonne action, garrotté avec sa permission, ayant encore au front la sueur d'un dévouement grandiose, monter les marches de l'échafaud comme on monte les degrés d'une apothéose! Et l'on mettrait sous le couperet cette tête, autour de laquelle voleraient suppliantes les trois âmes des petits anges sauvés! et, devant ce supplice infamant pour les bourreaux, on verrait le sourire sur la face de cet homme, et sur la face de la république la rougeur!

Et cela s'accomplirait en présence de Gauvain, chef! Et pouvant l'empêcher, il s'abstiendrait! Et il se contenterait de ce congé altier,--_cela ne te regarde plus!_--Et il ne se dirait point qu'en pareil cas, abdication, c'est complicité! Et il ne s'apercevrait pas que, dans une action si énorme, entre celui qui fait et celui qui laisse faire, celui qui laisse faire est le pire, étant le lâche!

Mais cette mort, ne l'avait-il pas promise? lui, Gauvain, l'homme clément, n'avait-il pas déclaré que Lantenac faisait exception à la clémence, et qu'il livrerait Lantenac à Cimourdain?

Cette tête, il la devait. Eh bien, il la payait. Voilà tout.

Mais était-ce bien la même tête?

Jusqu'ici Gauvain n'avait vu dans Lantenac que le combattant barbare, le fanatique de royauté et de féodalité, le massacreur de prisonniers, l'assassin déchaîné par la guerre, l'homme sanglant. Cet homme-là, il ne le craignait pas; ce proscripteur, il le proscrirait; cet implacable le trouverait implacable. Rien de plus simple, le chemin était tracé et lugubrement facile à suivre, tout était prévu, on tuera celui qui tue, on était dans la ligne droite de l'horreur. Inopinément, cette ligne droite s'était rompue, un tournant imprévu révélait un horizon nouveau, une métamorphose avait eu lieu. Un Lantenac inattendu entrait en scène. Un héros sortait du monstre; plus qu'un héros, un homme. Plus qu'une âme, un coeur. Ce n'était plus un tueur que Gauvain avait devant lui, mais un sauveur. Gauvain était terrassé par un flot de clarté céleste. Lantenac venait de le frapper d'un coup de foudre de bonté.

Et Lantenac transfiguré ne transfigurerait pas Gauvain! Quoi! ce coup de lumière serait sans contre-coup! L'homme du passé irait en avant, et l'homme de l'avenir en arrière! L'homme des barbaries et des superstitions ouvrirait des ailes subites, et planerait, et regarderait ramper sous lui, dans de la fange et dans de la nuit, l'homme de l'idéal! Gauvain resterait à plat ventre dans la vieille ornière féroce, tandis que Lantenac irait dans le sublime courir les aventures!

Autre chose encore.

Et la famille!

Ce sang qu'il allait répandre,--car le laisser verser, c'est le verser soi-même,--est-ce que ce n'était pas son sang, à lui Gauvain? Son grand-père était mort, mais son grand-oncle vivait; et ce grand-oncle, c'était le marquis de Lantenac. Est-ce que celui des deux frères qui était dans le tombeau ne se dresserait pas pour empêcher l'autre d'y entrer? Est-ce qu'il n'ordonnerait pas à son petit-fils de respecter désormais cette couronne de cheveux blancs, soeur de sa propre auréole? Est-ce qu'il n'y avait pas là, entre Gauvain et Lantenac, le regard indigné d'un spectre?

Est-ce donc que la révolution avait pour but de dénaturer l'homme? Est-ce pour briser la famille, est-ce pour étouffer l'humanité, qu'elle était faite? Loin de là. C'est pour affirmer ces réalités suprêmes, et non pour les nier, que 89 avait surgi. Renverser les bastilles, c'est délivrer l'humanité; abolir la féodalité, c'est fonder la famille. L'auteur étant le point de départ de l'autorité, et l'autorité étant incluse dans l'auteur, il n'y a point d'autre autorité que la paternité; de là la légitimité de la reine-abeille qui crée son peuple, et qui, étant mère, est reine; de là l'absurdité du roi-homme, qui, n'étant pas le père, ne peut être le maître; de là la suppression du roi; de là la république. Qu'est-ce que tout cela? C'est la famille, c'est l'humanité, c'est la révolution. La révolution, c'est l'avènement des peuples; et, au fond, le Peuple, c'est l'Homme.

Il s'agissait de savoir si, quand Lantenac venait de rentrer dans l'humanité, Gauvain, allait, lui, rentrer dans la famille.

Il s'agissait de savoir si l'oncle et le neveu allaient se rejoindre dans la lumière supérieure, ou bien si à un progrès de l'oncle répondrait un recul du neveu.

La question, dans ce débat pathétique de Gauvain avec sa conscience, arrivait à se poser ainsi, et la solution semblait se dégager d'elle-même: sauver Lantenac.

Oui, mais la France?

Ici le vertigineux problème changeait de face brusquement.

Quoi! la France était aux abois! la France était livrée, ouverte, démantelée! elle n'avait plus de fossé, l'Allemagne passait le Rhin; elle n'avait plus de muraille, l'Italie enjambait les Alpes et l'Espagne les Pyrénées. Il lui restait le grand abîme, l'Océan. Elle avait pour elle le gouffre. Elle pouvait s'y adosser, et, géante, appuyée à toute la mer, combattre toute la terre. Situation, après tout, inexpugnable. Eh bien non, cette situation allait lui manquer. Cet Océan n'était plus à elle. Dans cet Océan, il y avait l'Angleterre. L'Angleterre, il est vrai, ne savait comment passer. Eh bien, un homme allait lui jeter le pont, un homme allait lui tendre la main, un homme allait dire à Pitt, à Craig, à Cornwallis, à Dundas, aux pirates: venez! un homme allait crier: Angleterre, prends la France! Et cet homme était le marquis de Lantenac.

Cet homme, on le tenait. Après trois mois de chasse, de poursuite, d'acharnement, on l'avait enfin saisi. La main de la révolution venait de s'abattre sur le maudit; le poing crispé de 93 avait pris le meurtrier royaliste au collet; par un de ces effets de la préméditation mystérieuse qui se mêle d'en haut aux choses humaines, c'était dans son propre cachot de famille que ce parricide attendait maintenant son châtiment; l'homme féodal était dans l'oubliette féodale; les pierres de son château se dressaient contre lui et se fermaient sur lui, et celui qui voulait livrer son pays était livré par sa maison. Dieu avait visiblement édifié tout cela; l'heure juste avait sonné; la révolution avait fait prisonnier cet ennemi public; il ne pouvait plus combattre, il ne pouvait plus lutter, il ne pouvait plus nuire; dans cette Vendée où il y avait tant de bras, il était le seul cerveau; lui fini, la guerre civile était finie; on l'avait; dénouement tragique et heureux; après tant de massacres et de carnages, il était là, l'homme qui avait tué, et c'était son tour de mourir.

Et il se trouverait quelqu'un pour le sauver!

Cimourdain, c'est-à-dire 93, tenait Lantenac, c'est-à-dire la monarchie, et il se trouverait quelqu'un pour ôter de cette serre de bronze cette proie! Lantenac, l'homme en qui se concentrait cette gerbe de fléaux qu'on nomme le passé, le marquis de Lantenac était dans la tombe, la lourde porte éternelle s'était refermée sur lui, et quelqu'un viendrait, du dehors, tirer le verrou! ce malfaiteur social était mort, et avec lui la révolte, la lutte fratricide, la guerre bestiale, et quelqu'un le ressusciterait!

Oh! comme cette tête de mort rirait!

Comme ce spectre dirait: c'est bon, me voilà vivant, imbéciles!

Comme il se remettrait à son oeuvre hideuse! Comme Lantenac se replongerait, implacable et joyeux, dans le gouffre de haine et de guerre! comme on reverrait, dès le lendemain, les maisons brûlées, les prisonniers massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées!

Et après tout, cette action qui fascinait Gauvain, Gauvain ne se l'exagérait-il pas?

Trois enfants étaient perdus; Lantenac les avait sauvés.

Mais qui donc les avait perdus?

N'était-ce pas Lantenac?

Qui avait mis ces berceaux dans cet incendie?

N'était-ce pas l'Imânus?

Qu'était-ce que l'Imânus?

Le lieutenant du marquis.

Le responsable, c'est le chef.

Donc l'incendiaire et l'assassin, c'était Lantenac.

Qu'avait-il donc fait de si admirable?

Il n'avait point persisté, rien de plus.

Après avoir construit le crime, il avait reculé devant. Il s'était fait horreur à lui-même. Le cri de la mère avait réveillé en lui ce fond de vieille pitié humaine, sorte de dépôt de la vie universelle, qui est dans toutes les âmes, même les plus fatales. A ce cri, il était revenu sur ses pas.

De la nuit où il s'enfonçait, il avait rétrogradé vers le jour. Après avoir fait le crime, il l'avait défait. Tout son mérite était ceci: n'avoir pas été un monstre jusqu'au bout.

Et pour si peu, lui rendre tout! lui rendre l'espace, les champs, les plaines, l'air, le jour, lui rendre la forêt dont il userait pour le banditisme, lui rendre la liberté dont il userait pour la servitude, lui rendre la vie dont il userait pour la mort!

Quant à essayer de s'entendre avec lui, quant à vouloir traiter avec cette âme altière, quant à lui proposer sa délivrance sous condition, quant à lui demander s'il consentirait, moyennant la vie sauve, à s'abstenir désormais de toute hostilité et de toute révolte; quelle faute ce serait qu'une telle offre, quel avantage on lui donnerait, à quel dédain on se heurterait, comme il souffletterait la question par la réponse! comme il dirait: Gardez les hontes pour vous. Tuez-moi!

Rien à faire en effet avec cet homme, que le tuer ou le délivrer. Cet homme était à pic: il était toujours prêt à s'envoler ou à se sacrifier; il était à lui-même son aigle et son précipice. Ame étrange.

Le tuer? quelle anxiété! le délivrer? quelle responsabilité!

Lantenac sauvé, tout serait à recommencer avec la Vendée comme avec l'hydre tant que la tête n'est pas coupée. En un clin d'oeil, et avec une course de météore, toute la flamme, éteinte par la disparition de cet homme, se rallumerait. Lantenac ne se reposerait pas tant qu'il n'aurait point réalisé ce plan exécrable, poser, comme un couvercle de tombe, la monarchie sur la république et l'Angleterre sur la France. Sauver Lantenac, c'était sacrifier la France; la vie de Lantenac, c'était la mort d'une foule d'êtres innocents, hommes, femmes, enfants, repris par la guerre domestique; c'était le débarquement des Anglais, le recul de la révolution, les villes saccagées, le peuple déchiré, la Bretagne sanglante, la proie rendue à la griffe. Et Gauvain, au milieu de toutes sortes de lueurs incertaines et de clartés en sens contraires, voyait vaguement s'ébaucher dans sa rêverie et se poser devant lui ce problème: la mise en liberté du tigre.

Et puis, la question reparaissait sous son premier aspect; la pierre de Sisyphe, qui n'est pas autre chose que la querelle de l'homme avec lui-même, retombait: Lantenac, était-ce donc le tigre?

Peut-être l'avait-il été; mais l'était-il encore? Gauvain subissait ces spirales vertigineuses de l'esprit revenant sur lui-même, qui font la pensée pareille à la couleuvre. Décidément, même après examen, pouvait-on nier le dévouement de Lantenac, son abnégation stoïque, son désintéressement superbe? Quoi! en présence de toutes les gueules de la guerre civile ouvertes, attester l'humanité! quoi! dans le conflit des vérités inférieures, apporter la vérité supérieure! quoi! Prouver qu'au-dessus des royautés, au-dessus des révolutions, au-dessus des questions terrestres, il y a l'immense attendrissement de l'âme humaine, la protection due aux faibles par les forts, le salut dû à ceux qui sont perdus par ceux qui sont sauvés, la paternité due à tous les enfants par tous les vieillards! Prouver ces choses magnifiques, et les prouver par le don de sa tête! Quoi! être un général et renoncer à la stratégie, à la bataille, à la revanche! Quoi! être un royaliste, prendre une balance, mettre dans un plateau le roi de France, une monarchie de quinze siècles, les vieilles lois à rétablir, l'antique société à restaurer, et dans l'autre, trois petits paysans quelconques, et trouver le roi, le trône, le sceptre et les quinze siècles de monarchie légers, pesés à ce poids de trois innocences! quoi! tout cela ne serait rien! quoi! celui qui a fait cela resterait le tigre et devrait être traité en bête fauve! non! non! non! ce n'était pas un monstre l'homme qui venait d'illuminer de la clarté d'une action divine le précipice des guerres civiles! le porte-glaive s'était métamorphosé en porte-lumière. L'infernal Satan était redevenu le Lucifer céleste. Lantenac s'était racheté de toutes ses barbaries par un acte de sacrifice; en se perdant matériellement il s'était sauvé moralement; il s'était refait innocent; il avait signé sa propre grâce. Est-ce que le droit de se pardonner à soi-même n'existe pas? Désormais il était vénérable.

Lantenac venait d'être extraordinaire. C'était maintenant le tour de Gauvain.

Gauvain était chargé de lui donner la réplique.

La lutte des passions bonnes et des passions mauvaises faisait en ce moment sur le monde le chaos; Lantenac, dominant ce chaos, venait d'en dégager l'humanité; c'était à Gauvain maintenant d'en dégager la famille.

Qu'allait-il faire?

Gauvain allait-il tromper la confiance de Dieu?

Non. Et il balbutiait en lui-même:--Sauvons Lantenac.

Alors c'est bien. Va, fais les affaires des Anglais. Déserte. Passe à l'ennemi. Sauve Lantenac et trahis la France.

Et il frémissait.

Ta solution n'en est pas une, ô songeur!--Gauvain voyait dans l'ombre le sinistre sourire du sphinx.

Cette situation était une sorte de carrefour redoutable où les vérités combattantes venaient aboutir et se confronter, et où se regardaient fixement les trois idées suprêmes de l'homme, l'humanité, la famille, la patrie.

Chacune de ces voix prenait à son tour la parole, et chacune à son tour disait vrai. Comment choisir? chacune à son tour semblait trouver le joint de sagesse et de justice, et disait: Fais cela. Etait-ce cela qu'il fallait faire? Oui. Non. Le raisonnement disait une chose; le sentiment en disait une autre; les deux conseils étaient contraires. Le raisonnement n'est que la raison; le sentiment est souvent la conscience; l'un vient de l'homme, l'autre de plus haut.

C'est ce qui fait que le sentiment a moins de clarté et plus de puissance.

Quelle force pourtant dans la raison sévère!

Gauvain hésitait.

Perplexités farouches.

Deux abîmes s'ouvraient devant Gauvain. Perdre le marquis? ou le sauver? Il fallait se précipiter dans l'un ou dans l'autre.

Lequel de ces deux gouffres était le devoir?

III. LE CAPUCHON DU CHEF

C'est au devoir en effet qu'on avait affaire.

Le devoir se dressait; sinistre devant Cimourdain, formidable devant Gauvain.

Simple devant l'un; multiple, divers, tortueux, devant l'autre. Minuit sonna, puis une heure du matin.

Gauvain s'était, sans s'en apercevoir, insensiblement rapproché de l'entrée de la brèche.

L'incendie ne jetait plus qu'une réverbération diffuse et s'éteignait.

Le plateau, de l'autre côté de la tour, en avait le reflet, et devenait visible par instants, puis s'éclipsait, quand la fumée couvrait le feu. Cette lueur, ravivée par soubresauts et coupée d'obscurités subites, disproportionnait les objets et donnait aux sentinelles du camp des aspects de larves. Gauvain, à travers sa méditation, considérait vaguement ces effacements de la fumée par le flamboiement et du flamboiement par la fumée. Ces apparitions et ces disparitions de la clarté devant ses yeux avaient on ne sait quelle analogie avec les apparitions et les disparitions de la vérité dans son esprit.

Soudain, entre deux tourbillons de fumée une flammèche envolée du brasier décroissant éclaira vivement le sommet du plateau et y fit saillir la silhouette vermeille d'une charrette. Gauvain regarda cette charrette; elle était entourée de cavaliers qui avaient des chapeaux de gendarme. Il lui sembla que c'était la charrette que la longue-vue de Guéchamp lui avait fait voir à l'horizon, quelques heures auparavant, au moment où le soleil se couchait. Des hommes étaient sur la charrette et avaient l'air occupés à la décharger. Ce qu'ils retiraient de la charrette paraissait pesant, et rendait par moments un son de ferraille; il eût été difficile de dire ce que c'était; cela ressemblait à des charpentes; deux d'entre eux descendirent et posèrent à terre une caisse qui, à en juger par sa forme, devait contenir un objet triangulaire. La flammèche s'éteignit, tout rentra dans les ténèbres; Gauvain, l'oeil fixe, demeura pensif devant ce qu'il y avait là dans l'obscurité.

Des lanternes s'étaient allumées, on allait et venait sur le plateau, mais les formes qui se mouvaient étaient confuses, et d'ailleurs Gauvain d'en bas, et de l'autre côté du ravin, ne pouvait voir que ce qui était tout à fait sur le bord du plateau.

Des voix parlaient, mais on ne percevait pas les paroles. Çà et là, des chocs sonnaient sur du bois. On entendait aussi on ne sait quel grincement métallique pareil au bruit d'une faulx qu'on aiguise.

Deux heures sonnèrent.

Gauvain lentement, et comme quelqu'un qui ferait volontiers deux pas en avant et trois pas en arrière, se dirigea vers la brèche. A son approche, reconnaissant dans la pénombre le manteau et le capuchon galonné du commandant, la sentinelle présenta les armes. Gauvain pénétra dans la salle du rez-de-chaussée, transformée en corps de garde. Une lanterne était pendue à la voûte. Elle éclairait juste assez pour qu'on pût traverser la salle sans marcher sur les hommes du poste, gisant à terre sur de la paille, et la plupart endormis.

Ils étaient couchés là; ils s'y étaient battus quelques heures auparavant; la mitraille, éparse sous eux en grains de fer et de plomb, et mal balayée, les gênait un peu pour dormir; mais ils étaient fatigués, et ils se reposaient. Cette salle avait été le lieu horrible; là on avait attaqué; là on avait rugi, hurlé, grincé, frappé, tué, expiré; beaucoup des leurs étaient tombés morts sur ce pavé où ils se couchaient assoupis; cette paille qui servait à leur sommeil buvait le sang de leurs camarades; maintenant c'était fini, le sang était étanché, les sabres étaient essuyés, les morts étaient morts; eux ils dormaient paisibles. Telle est la guerre. Et puis, demain, tout le monde aura le même sommeil.

A l'entrée de Gauvain, quelques-uns de ces hommes assoupis se levèrent, entre autres l'officier qui commandait le poste. Gauvain lui désigna la porte du cachot:

--Ouvrez-moi, dit-il.

Les verrous furent tirés, la porte s'ouvrit.

Gauvain entra dans le cachot.

La porte se referma derrière lui.

LIVRE SEPTIÈME

FÉODALITÉ ET RÉVOLUTION

I. L'ANCÊTRE

Une lampe était posée sur la dalle de la crypte, à côté du soupirail carré de l'oubliette.

On apercevait aussi sur la dalle la cruche pleine d'eau, le pain de munition et la botte de paille. La crypte étant taillée dans le roc, le prisonnier qui eût eu la fantaisie de mettre le feu à la paille eût perdu sa peine; aucun risque d'incendie pour la prison, certitude d'asphyxie pour le prisonnier.

A l'instant où la porte tourna sur ses gonds, le marquis marchait dans son cachot; va-et-vient machinal propre à tous les fauves mis en cage.

Au bruit que fit la porte en s'ouvrant puis en se refermant, il leva la tête, et la lampe qui était à terre entre Gauvain et le marquis éclaira ces deux hommes en plein visage.

Ils se regardèrent, et ce regard était tel qu'il les fit tous deux immobiles.

Le marquis éclata de rire et s'écria:

--Bonjour, monsieur. Voilà pas mal d'années que je n'ai eu la bonne fortune de vous rencontrer. Vous me faites la grâce de venir me voir. Je vous remercie. Je ne demande pas mieux que de causer un peu. Je commençais à m'ennuyer. Vos amis perdent le temps, des constatations d'identité, des cours martiales, c'est long toutes ces manières-là. J'irais plus vite en besogne. Je suis ici chez moi. Donnez-vous la peine d'entrer. Eh bien, qu'est-ce que vous dites de tout ce qui se passe? C'est original, n'est-ce pas? Il y avait une fois un roi et une reine; le roi, c'était le roi; la reine, c'était la France. On a tranché la tête au roi et marié la reine à Robespierre; ce monsieur et cette dame ont eu une fille qu'on nomme la guillotine, et avec laquelle il paraît que je ferai connaissance demain matin. J'en serai charmé. Comme de vous voir. Venez-vous pour cela? Avez-vous monté en grade? Seriez-vous le bourreau? Si c'est une simple visite d'amitié, j'en suis touché. Monsieur le vicomte, vous ne savez peut-être plus ce que c'est qu'un gentilhomme. Eh bien, en voilà un; c'est moi. Regardez ça. C'est curieux; ça croit en Dieu, ça croit à la tradition, ça croit à la famille, ça croit à ses aïeux, ça croit à l'exemple de son père, à la fidélité, à la loyauté, au devoir envers son prince, au respect des vieilles lois, à la vertu, à la justice; et ça vous ferait fusiller avec plaisir. Ayez, je vous prie, la bonté de vous asseoir. Sur le pavé, c'est vrai; car il n'y a pas de fauteuil dans ce salon; mais qui vit dans la boue peut s'asseoir par terre. Je ne dis pas cela pour vous offenser, car ce que nous appelons la boue, vous l'appelez la nation. Vous n'exigez sans doute pas que je crie Liberté, Egalité, Fraternité? Ceci est une ancienne chambre de ma maison; jadis les seigneurs y mettaient les manants; maintenant les manants y mettent les seigneurs. Ces niaiseries-là se nomment une révolution. Il paraît qu'on me coupera le cou d'ici à trente-six heures. Je n'y vois pas d'inconvénient. Par exemple, si l'on était poli, on m'aurait envoyé ma tabatière, qui est là-haut dans la chambre des miroirs, où vous avez joué tout enfant et où je vous ai fait sauter sur mes genoux. Monsieur, je vais vous apprendre une chose, vous vous appelez Gauvain, et, chose bizarre, vous avez du sang noble dans les veines, pardieu, le même sang que le mien, et ce sang qui fait de moi un homme d'honneur fait de vous un gueusard. Telles sont les particularités. Vous me direz que ce n'est pas votre faute. Ni la mienne. Parbleu, on est un malfaiteur sans le savoir. Cela tient à l'air qu'on respire; dans des temps comme les nôtres, on n'est pas responsable de ce qu'on fait, la révolution est coquine pour tout le monde; et tous vos grands criminels sont de grands innocents. Quelles buses! A commencer par vous. Souffrez que je vous admire. Oui, j'admire un garçon tel que vous, qui, homme de qualité, bien situé dans l'état, ayant un grand sang à répandre pour les grandes causes, vicomte de cette Tour-Gauvain, prince de Bretagne, pouvant être duc par droit et pair de France par héritage, ce qui est à peu près tout ce que peut désirer ici-bas un homme de bon sens, s'amuse, étant ce qu'il est, à être ce que vous êtes, si bien qu'il fait à ses ennemis l'effet d'un scélérat et à ses amis l'effet d'un imbécile. A propos, faites mes compliments à monsieur l'abbé Cimourdain.

Le marquis parlait à son aise, paisiblement, sans rien souligner, avec sa voix de bonne compagnie, avec son œil clair et tranquille, les deux mains dans ses goussets. Il s'interrompit, respira longuement, et reprit:

--Je ne vous cache pas que j'ai fait ce que j'ai pu pour vous tuer. Tel que vous me voyez, j'ai trois fois, moi-même, en personne, pointé un canon sur vous. Procédé discourtois, je l'avoue; mais ce serait faire fond sur une mauvaise maxime que de s'imaginer qu'en guerre l'ennemi cherche à nous être agréable. Car nous sommes en guerre, monsieur mon neveu. Tout est à feu et à sang. C'est pourtant vrai qu'on a tué le roi. Joli siècle.

Il s'arrêta encore, puis poursuivit:

--Quand on pense que rien de tout cela ne serait arrivé si l'on avait pendu Voltaire et mis Rousseau aux galères! Ah! les gens d'esprit, quel fléau! Ah çà, qu'est-ce que vous lui reprochez à cette monarchie? c'est vrai, on envoyait l'abbé Pucelle à son abbaye de Corbigny, en lui laissant le choix de la voiture et tout le temps qu'il voudrait pour faire le chemin; et quant à votre monsieur Titon, qui avait été, s'il vous plaît, un fort débauché, et qui allait chez les filles avant d'aller aux miracles du diacre Pâris, on le transférait du château de Vincennes au château de Ham en Picardie, qui est, j'en conviens, un assez vilain endroit. Voilà les griefs; je m'en souviens; j'ai crié aussi dans mon temps; j'ai été aussi bête que vous.

Le marquis tâta sa poche comme s'il y cherchait sa tabatière, et continua:

--Mais pas aussi méchant. On parlait pour parler. Il y avait aussi la mutinerie des enquêtes et des requêtes; et puis ces messieurs les philosophes sont venus, on a brûlé les écrits au lieu de brûler les auteurs, les cabales de la cour s'en sont mêlées; il y a eu tous ces benêts, Turgot, Quesnay, Malesherbes, les physiocrates, et caetera, et le grabuge a commencé. Tout est venu des écrivailleurs et des rimailleurs. L'Encyclopédie! Diderot! d'Alembert! Ah! les méchants bélîtres! Un homme bien né comme ce roi de Prusse, avoir donné là-dedans! Moi, j'eusse supprimé tous les gratteurs de papier. Ah! nous étions des justiciers, nous autres. On peut voir ici, sur le mur, la marque des roues d'écartèlement. Nous ne plaisantions pas. Non, non, point d'écrivassiers! Tant qu'il y aura des Arouet, il y aura des Marat. Tant qu'il y aura des grimauds qui griffonnent, il y aura des gredins qui assassinent; tant qu'il y aura de l'encre, il y aura de la noirceur; tant que la patte de l'homme tiendra la plume de l'oie, les sottises frivoles engendreront les sottises atroces. Les livres font les crimes. Le mot chimère a deux sens, il signifie rêve, et il signifie monstre. Comme on se paye de billevesées! Qu'est-ce que vous nous chantez avec nos droits? Droits de l'homme! droits du peuple! Cela est-il assez creux, assez stupide, assez imaginaire, assez vide de sens! Moi, quand je dis: Havoise, soeur de Conan II, apporta le comté de Bretagne à Hoël, comte de Nantes et de Cornouailles, qui laissa le trône à Alain Fergant, oncle de Berthe, qui épousa Alain le Noir, seigneur de la Roche-sur-Yon, et en eut Conan le Petit, aïeul de Guy ou Gauvain de Thouars, notre ancêtre, je dis une chose claire, et voilà un droit. Mais vos drôles, vos marauds, vos croquants, qu'appellent-ils leurs droits? Le déicide et le régicide. Si ce n'est pas hideux! Ah! les maroufles! J'en suis fâché pour vous, monsieur; mais vous êtes de ce fier sang de Bretagne; vous et moi, nous avons Gauvain de Thouars pour grand-père; nous avons encore pour aïeul ce grand duc de Montbazon qui fut pair de France et honoré du collier des ordres, qui attaqua le faubourg de Tours et fut blessé au combat d'Arques, et qui mourut grand-veneur de France en sa maison de Couzières en Touraine, âgé de quatre-vingt-six ans. Je pourrais vous parler encore du duc de Laudunois, fils de la dame de la Garnache, de Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, et de Henri de Lenoncourt, et de Françoise de Laval-Boisdauphin. Mais à quoi bon? Monsieur a l'honneur d'être un idiot, et il tient à être l'égal de mon palefrenier. Sachez ceci, j'étais déjà un vieil homme que vous étiez encore un marmot. Je vous ai mouché, morveux, et je vous moucherai encore. En grandissant, vous avez trouvé moyen de vous rapetisser. Depuis que nous ne nous sommes vus, nous sommes allés chacun de notre côté, moi du côté de l'honnêteté, vous du côté opposé. Ah! je ne sais pas comment tout cela finira; mais messieurs vos amis sont de fiers misérables. Ah! oui, c'est beau, j'en tombe d'accord, les progrès sont superbes, on a supprimé dans l'armée la peine de la chopine d'eau infligée trois jours consécutifs au soldat ivrogne; on a le maximum, la Convention, l'évêque Gobel, monsieur Chaumette et monsieur Hébert, et l'on extermine en masse tout le passé, depuis la Bastille jusqu'à l'almanach. On remplace les saints par les légumes. Soit, messieurs les citoyens, soyez les maîtres, régnez, prenez vos aises, donnez-vous-en, ne vous gênez pas. Tout cela n'empêchera point que la religion ne soit la religion, que la royauté n'emplisse quinze cents ans de notre histoire, et que la vieille seigneurie française, même décapitée, ne soit plus haute que vous. Quant à vos chicanes sur le droit historique des races royales, nous en haussons les épaules. Chilpéric, au fond, n'était qu'un moine appelé Daniel; ce fut Rainfroy qui inventa Chilpéric pour ennuyer Charles Martel; nous savons ces choses-là aussi bien que vous. Ce n'est pas la question. La question est ceci: être un grand royaume; être la vieille France, être ce pays d'arrangement magnifique, où l'on considère premièrement la personne sacrée des monarques, seigneurs absolus de l'état, puis les princes, puis les officiers de la couronne, pour les armes sur terre et sur mer, pour l'artillerie, direction et surintendance des finances. Ensuite il y a la justice souveraine et subalterne, suivie du maniement des gabelles et recettes générales, et enfin la police du royaume dans ses trois ordres. Voilà qui était beau et noblement ordonné; vous l'avez détruit. Vous avez détruit les provinces, comme de lamentables ignorants que vous êtes, sans même vous douter de ce que c'était que les provinces. Le génie de la France est composé du génie même du continent, et chacune des provinces de France représentait une vertu de l'Europe; la franchise de l'Allemagne était en Picardie, la générosité de la Suède en Champagne, l'industrie de la Hollande en Bourgogne, l'activité de la Pologne en Languedoc, la gravité de l'Espagne en Gascogne, la sagesse de l'Italie en Provence, la subtilité de la Grèce en Normandie, la fidélité de la Suisse en Dauphiné. Vous ne saviez rien de tout cela; vous avez cassé, brisé, fracassé, démoli, et vous avez été tranquillement des bêtes brutes. Ah! vous ne voulez plus avoir de nobles! Eh bien, vous n'en aurez plus. Faites-en votre deuil. Vous n'aurez plus de paladins, vous n'aurez plus de héros. Bonsoir les grandeurs anciennes. Trouvez-moi un d'Assas à présent! Vous avez tous peur pour votre peau. Vous n'aurez plus les chevaliers de Fontenoy qui saluaient avant de tuer, vous n'aurez plus les combattants en bas de soie du siège de Lérida; vous n'aurez plus de ces fières journées militaires où les panaches passaient comme des météores; vous êtes un peuple fini; vous subirez ce viol, l'invasion; si Alaric II revient, il ne trouvera plus en face de lui Clovis; si Abdérame revient, il ne trouvera plus en face de lui Charles Martel; si les Saxons reviennent, ils ne trouveront plus devant eux Pépin; vous n'aurez plus Agnadel, Rocroy, Lens, Staffarde, Nerwinde, Steinkerque, la Marsaille, Raucoux, Lawfeld, Mahon; vous n'aurez plus Marignan avec François Ier; vous n'aurez plus Bouvines avec Philippe-Auguste faisant prisonnier, d'une main, Renaud, comte de Boulogne, et de l'autre, Ferrand, comte de Flandre. Vous aurez Azincourt, mais vous n'aurez plus pour s'y faire tuer, enveloppé de son drapeau, le sieur de Bacqueville, le grand porte-oriflamme! Allez! Allez! faites! Soyez les hommes nouveaux. Devenez petits!

Le marquis fit un moment silence, et repartit:

--Mais laissez-nous grands. Tuez les rois, tuez les nobles, tuez les prêtres, abattez, ruinez, massacrez, foulez tout aux pieds, mettez les maximes antiques sous le talon de vos bottes, piétinez le trône, trépignez l'autel, écrasez Dieu, dansez dessus! c'est votre affaire. Vous êtes des traîtres et des lâches, incapables de dévouement et de sacrifice. J'ai dit. Maintenant faites-moi guillotiner, monsieur le vicomte. J'ai l'honneur d'être votre très humble.

Et il ajouta:

--Ah! je vous dis vos vérités! Qu'est-ce que cela me fait? Je suis mort.

--Vous êtes libre, dit Gauvain.

Et Gauvain s'avança vers le marquis, défit son manteau de commandant, le lui jeta sur les épaules, et lui rabattit le capuchon sur les yeux. Tous deux étaient de même taille.

--Eh bien, qu'est-ce que tu fais? dit le marquis.

Gauvain éleva la voix et cria:

--Lieutenant, ouvrez-moi.

La porte s'ouvrit.

Gauvain cria:

--Vous aurez soin de refermer la porte derrière moi.

Et il poussa dehors le marquis stupéfait.

La salle basse, transformée en corps de garde, avait, on s'en souvient, pour tout éclairage, une lanterne de corne qui faisait tout voir trouble, et donnait plus de nuit que de jour. Dans cette lueur confuse, ceux des soldats qui ne dormaient pas virent marcher au milieu d'eux, se dirigeant vers la sortie, un homme de haute stature ayant le manteau et le capuchon galonné de commandant en chef; ils firent le salut militaire, et l'homme passa.

Le marquis, lentement, traversa le corps de garde, traversa la brèche, non sans s'y heurter la tête plus d'une fois, et sortit.

La sentinelle, croyant voir Gauvain, lui présenta les armes.

Quand il fut dehors, ayant sous ses pieds l'herbe des champs, à deux cents pas de la forêt, et devant lui l'espace, la nuit, la liberté, la vie, il s'arrêta et demeura un moment immobile comme un homme qui s'est laissé faire, qui a cédé à la surprise, et qui, ayant profité d'une porte ouverte, cherche s'il a bien ou mal agi, hésite avant d'aller plus loin, et donne audience à une dernière pensée. Après quelques secondes de rêverie attentive, il leva sa main droite, fit claquer son médius contre son pouce et dit: Ma foi!

Et il s'en alla.

II. LA COUR MARTIALE

La porte du cachot s'était refermée. Gauvain était dedans.

Tout alors dans les cours martiales était à peu près discrétionnaire. Dumas, à l'Assemblée législative, avait esquissé une ébauche de législation militaire, retravaillée plus tard par Talot au conseil des Cinq-Cents, mais le code définitif des conseils de guerre n'a été rédigé que sous l'empire. C'est de l'empire que date, par parenthèse, l'obligation imposée aux tribunaux militaires de ne recueillir les votes qu'en commençant par le grade inférieur. Sous la révolution cette loi n'existait pas.

En 1793, le président d'un tribunal militaire était presque à lui seul tout le tribunal; il choisissait les membres, classait l'ordre des grades, réglait le mode du vote; il était le maître en même temps que le juge.

Cimourdain avait désigné, pour prétoire de la cour martiale, cette salle même du rez-de-chaussée où avait été la retirade et où était maintenant le corps de garde. Il tenait à tout abréger, le chemin de la prison au tribunal et le trajet du tribunal à l'échafaud.

A midi, conformément à ses ordres, la cour était en séance avec l'apparat que voici: trois chaises de paille, une table de sapin, deux chandelles allumées, un tabouret devant la table.

Les chaises étaient pour les juges et le tabouret pour l'accusé. Aux deux bouts de la table il y avait deux autres tabourets, l'un pour le commissaire-auditeur qui était un fourrier, l'autre pour le greffier qui était un caporal.

Il y avait sur la table un bâton de cire rouge, le sceau de la République en cuivre, deux écritoires, des dossiers de papier blanc, et deux affiches imprimées, étalées toutes grandes ouvertes, contenant l'une, la mise hors la loi, l'autre, le décret de la Convention.

La chaise du milieu était adossée à un faisceau de drapeaux tricolores; dans ces temps de rude simplicité, un décor était vite posé, et il fallait peu de temps pour changer un corps de garde en cour de justice.

La chaise du milieu, destinée au président, faisait face à la porte du cachot.

Pour public, les soldats.

Deux gendarmes gardaient la sellette.

Cimourdain était assis sur la chaise du milieu, ayant à sa droite le capitaine Guéchamp, premier juge, et à sa gauche le sergent Radoub, deuxième juge.

Il avait sur la tête son chapeau à panache tricolore, à son côté son sabre, dans sa ceinture ses deux pistolets. Sa balafre, qui était d'un rouge vif, ajoutait à son air farouche.

Radoub avait fini par se faire panser. Il avait autour de la tête un mouchoir sur lequel s'élargissait lentement une plaque de sang.

A midi, l'audience n'était pas encore ouverte, une estafette, dont on entendait dehors piaffer le cheval, était debout près de la table du tribunal. Cimourdain écrivait. Il écrivait ceci:

«Citoyens membres du Comité de salut public.

«Lantenac est pris. Il sera exécuté demain.»

Il data et signa, plia et cacheta la dépêche, et la remit à l'estafette, qui partit.

Cela fait, Cimourdain dit d'une voix haute:

--Ouvrez le cachot.

Les deux gendarmes tirèrent les verrous, ouvrirent le cachot, et y entrèrent.

Cimourdain leva la tête, croisa les bras, regarda la porte, et cria:

--Amenez le prisonnier.

Un homme apparut entre les deux gendarmes, sous le cintre de la porte ouverte.

C'était Gauvain.

Cimourdain eut un tressaillement.

--Gauvain! s'écria-t-il.

Et il reprit:

--Je demande le prisonnier.

--C'est moi, dit Gauvain.

--Toi?

--Moi.

--Et Lantenac?

--Il est libre.

--Libre!

--Oui.

--Evadé?

--Evadé.

Cimourdain balbutia avec un tremblement:

--En effet, ce château est à lui, il en connaît toutes les issues, l'oubliette communique peut-être à quelque sortie, j'aurais dû y songer, il aura trouvé moyen de s'enfuir, il n'aura eu besoin pour cela de l'aide de personne.

--Il a été aidé, dit Gauvain.

--A s'évader?

--A s'évader.

--Qui l'a aidé?

--Moi.

--Toi!

--Moi.

--Tu rêves!

--Je suis entré dans le cachot, j'étais seul avec le prisonnier, j'ai ôté mon manteau, je le lui ai mis sur le dos, je lui ai rabattu le capuchon sur le visage, il est sorti à ma place et je suis resté à la sienne. Me voici.

--Tu n'as pas fait cela!

--Je l'ai fait.

--C'est impossible.

--C'est réel.

--Amenez-moi Lantenac!

--Il n'est plus ici. Les soldats, lui voyant le manteau de commandant, l'ont pris pour moi et l'ont laissé passer. Il faisait encore nuit.

--Tu es fou.

--Je dis ce qui est.

Il y eut un silence. Cimourdain bégaya:

--Alors tu mérites...

--La mort, dit Gauvain.

Cimourdain était pâle comme une tête coupée. Il était immobile comme un homme sur qui vient de tomber la foudre. Il semblait ne plus respirer. Une grosse goutte de sueur perla sur son front.

Il raffermit sa voix et dit:

--Gendarmes, faites asseoir l'accusé.

Gauvain se plaça sur le tabouret.

Cimourdain reprit:

--Gendarmes, tirez vos sabres.

C'était la formule usitée quand l'accusé était sous le poids d'une sentence capitale.

Les gendarmes tirèrent leurs sabres.

La voix de Cimourdain avait repris son accent ordinaire.

--Accusé, dit-il, levez-vous.

Il ne tutoyait plus Gauvain.

III. LES VOTES

Gauvain se leva.

--Comment vous nommez-vous? demanda Cimourdain.

Gauvain répondit:

--Gauvain.

Cimourdain continua l'interrogatoire.

--Qui êtes-vous?

--Je suis commandant en chef de la colonne expéditionnaire des Côtes-du-Nord.

--Etes-vous parent ou allié de l'homme évadé?

--Je suis son petit-neveu.

--Vous connaissez le décret de la Convention?

--J'en vois l'affiche sur votre table.

--Qu'avez-vous à dire sur ce décret?

--Que je l'ai contresigné, que j'en ai ordonné l'exécution, et que c'est moi qui ai fait faire cette affiche au bas de laquelle est mon nom.

--Faites choix d'un défenseur.

--Je me défendrai moi-même.

--Vous avez la parole.

Cimourdain était redevenu impassible. Seulement son impassibilité ressemblait moins au calme d'un homme qu'à la tranquillité d'un rocher.

Gauvain demeura un moment silencieux et comme recueilli.

Cimourdain reprit:

--Qu'avez-vous à dire pour votre défense?

Gauvain leva lentement la tête, ne regarda personne, et répondit:

--Ceci: une chose m'a empêché d'en voir une autre; une bonne action, vue de trop près, m'a caché cent actions criminelles; d'un côté un vieillard, de l'autre des enfants, tout cela s'est mis entre moi et le devoir. J'ai oublié les villages incendiés, les champs ravagés, les prisonniers massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées, j'ai oublié la France livrée à l'Angleterre; j'ai mis en liberté le meurtrier de la patrie. Je suis coupable. En parlant ainsi, je semble parler contre moi; c'est une erreur. Je parle pour moi. Quand le coupable reconnaît sa faute, il sauve la seule chose qui vaille la peine d'être sauvée, l'honneur.

--Est-ce là, repartit Cimourdain, tout ce que vous avez à dire pour votre défense?

--J'ajoute qu'étant le chef, je devais l'exemple, et qu'à votre tour, étant les juges, vous le devez.

--Quel exemple demandez-vous?

--Ma mort.

--Vous la trouvez juste?

--Et nécessaire.

--Asseyez-vous.

Le fourrier, commissaire-auditeur, se leva et donna lecture, premièrement, de l'arrêté qui mettait hors la loi le ci-devant marquis de Lantenac; deuxièmement, du décret de la Convention édictant la peine capitale contre quiconque favoriserait l'évasion d'un rebelle prisonnier. Il termina par les quelques lignes imprimées au bas du décret, intimant défense «de porter aide et secours» au rebelle susnommé «sous peine de mort», et signées: _le commandant en chef de la colonne expéditionnaire_, GAUVAIN.

Ces lectures faites, le commissaire-auditeur se rassit.

Cimourdain croisa les bras et dit:

--Accusé, soyez attentif. Public, écoutez, regardez, et taisez-vous. Vous avez devant vous la loi. Il va être procédé au vote. La sentence sera rendue à la majorité simple. Chaque juge opinera à son tour, à haute voix, en présence de l'accusé, la justice n'ayant rien à cacher.

Cimourdain continua:

--La parole est au premier juge. Parlez, capitaine Guéchamp.

Le capitaine Guéchamp ne semblait voir ni Cimourdain, ni Gauvain. Ses paupières abaissées cachaient ses yeux immobiles fixés sur l'affiche du décret et la considérant comme on considérerait un gouffre.

Il dit:

--La loi est formelle. Un juge est plus et moins qu'un homme; il est moins qu'un homme, car il n'a pas de cœur; il est plus qu'un homme, car il a le glaive. L'an 414 de Rome, Manlius fit mourir son fils pour le crime d'avoir vaincu sans son ordre. La discipline violée voulait une expiation. Ici, c'est la loi qui a été violée; et la loi est plus haute encore que la discipline. Par suite d'un accès de pitié, la patrie est remise en danger. La pitié peut avoir les proportions d'un crime. Le commandant Gauvain a fait évader le rebelle Lantenac. Gauvain est coupable. Je vote la mort.

--Ecrivez, greffier, dit Cimourdain.

Le greffier écrivit: «Capitaine Guéchamp: la mort.»

Gauvain éleva la voix.

--Guéchamp, dit-il, vous avez bien voté, et je vous remercie.

Cimourdain reprit:

--La parole est au deuxième juge. Parlez, sergent Radoub.

Radoub se leva, se tourna vers Gauvain et fit à l'accusé le salut militaire. Puis il s'écria:

--Si c'est ça, alors, guillotinez-moi, car j'en donne ici ma nom de Dieu de parole d'honneur la plus sacrée, je voudrais avoir fait, d'abord ce qu'a fait le vieux, et ensuite ce qu'a fait mon commandant. Quand j'ai vu cet individu de quatre-vingts ans se jeter dans le feu pour en tirer les trois mioches, j'ai dit: Bonhomme, tu es un brave homme! Et quand j'apprends que c'est mon commandant qui a sauvé ce vieux de votre bête de guillotine, mille noms de noms, je dis: Mon commandant, vous devriez être mon général, et vous êtes un vrai homme, et moi, tonnerre! je vous donnerais la croix de Saint-Louis, s'il y avait encore des croix, s'il y avait encore des saints, et s'il y avait encore des louis! Ah çà! est-ce qu'on va être des imbéciles, à présent? Si c'est pour des choses comme ça qu'on a gagné la bataille de Jemmapes, la bataille de Valmy, la bataille de Fleurus et la bataille de Wattignies, alors il faut le dire. Comment! voilà le commandant Gauvain qui depuis quatre mois mène toutes ces bourriques de royalistes tambour battant, et qui sauve la république à coups de sabre, et qui a fait la chose de Dol où il fallait joliment de l'esprit, et, quand vous avez cet homme-là, vous tâchez de ne plus l'avoir! et, au lieu d'en faire votre général, vous voulez lui couper le cou! je dis que c'est à se jeter la tête la première par-dessus le parapet du Pont-Neuf, et que vous-même, citoyen Gauvain, mon commandant, si, au lieu d'être mon général, vous étiez mon caporal, je vous dirais que vous avez dit de fichues bêtises tout à l'heure. Le vieux a bien fait de sauver les enfants, vous avez bien fait de sauver le vieux, et si l'on guillotine les gens parce qu'ils ont fait de bonnes actions, alors va-t'en à tous les diables, je ne sais plus du tout de quoi il est question. Il n'y a plus de raison pour qu'on s'arrête. C'est pas vrai, n'est-ce pas, tout ça? Je me pince pour savoir si je suis éveillé. Je ne comprends pas. Il fallait donc que le vieux laisse brûler les mômes tout vifs, il fallait donc que mon commandant laisse couper le cou au vieux. Tenez, oui, guillotinez-moi. J'aime autant ça. Une supposition, les mioches seraient morts, le bataillon du Bonnet-Rouge était déshonoré. Est-ce que c'est ça qu'on voulait? Alors mangeons-nous les uns les autres. Je me connais en politique aussi bien que vous qui êtes là, j'étais du club de la section des Piques. Sapristi! nous nous abrutissons à la fin! Je résume ma façon de voir. Je n'aime pas les choses qui ont l'inconvénient de faire qu'on ne sait plus du tout où on en est. Pourquoi diable nous faisons-nous tuer? Pour qu'on nous tue notre chef! Pas de ça, Lisette. Je veux mon chef! Il me faut mon chef! Je l'aime encore mieux aujourd'hui qu'hier. L'envoyer à la guillotine, mais vous me faites rire! Tout ça, nous n'en voulons pas. J'ai écouté. On dira tout ce qu'on voudra. D'abord, pas possible.

Et Radoub se rassit. Sa blessure s'était rouverte. Un filet de sang qui sortait du bandeau coulait le long de son cou, de l'endroit où avait été son oreille.

Cimourdain se tourna vers Radoub.

--Vous votez pour que l'accusé soit absous?

--Je vote, dit Radoub, pour qu'on le fasse général.

--Je vous demande si vous votez pour qu'il soit acquitté.

--Je vote pour qu'on le fasse le premier de la république.

--Sergent Radoub, votez-vous pour que le commandant Gauvain soit acquitté, oui ou non?

--Je vote pour qu'on me coupe la tête à sa place.

--Acquittement, dit Cimourdain. Ecrivez, greffier.

Le greffier écrivit: «Sergent Radoub: acquittement.»

Puis le greffier dit:

--Une voix pour la mort. Une voix pour l'acquittement. Partage.

C'était à Cimourdain de voter.

Il se leva. Il ôta son chapeau et le posa sur la table.

Il n'était plus pâle ni livide. Sa face était couleur de terre.

Tous ceux qui étaient là eussent été couchés dans des suaires que le silence n'eût pas été plus profond.

Cimourdain dit d'une voix grave, lente et ferme:

--Accusé Gauvain, la cause est entendue. Au nom de la république, la cour martiale, à la majorité de deux voix contre une....

Il s'interrompit, il eut comme un temps d'arrêt; hésitait-il devant la mort? hésitait-il devant la vie? toutes les poitrines étaient haletantes. Cimourdain continua:

--... Vous condamne à la peine de mort.

Son visage exprimait la torture du triomphe sinistre. Quand Jacob dans les ténèbres se fit bénir par l'ange qu'il avait terrassé, il devait avoir ce sourire effrayant.

Ce ne fut qu'une lueur, et cela passa. Cimourdain redevint de marbre, se rassit, remit son chapeau sur sa tête, et ajouta:

--Gauvain, vous serez exécuté demain, au lever du soleil.

Gauvain se leva, salua et dit:

--Je remercie la cour.

--Emmenez le condamné, dit Cimourdain.

Cimourdain fit un signe, la porte du cachot se rouvrit, Gauvain y entra, le cachot se referma. Les deux gendarmes restèrent en faction des deux côtés de la porte, le sabre nu.

On emporta Radoub, qui venait de tomber sans connaissance.

IV. APRÈS CIMOURDAIN JUGE, CIMOURDAIN MAITRE

Un camp, c'est un guêpier. En temps de révolution surtout. L'aiguillon civique, qui est dans le soldat, sort volontiers et vite, et ne se gêne pas pour piquer le chef après avoir chassé l'ennemi. La vaillante troupe qui avait pris la Tourgue eut des bourdonnements variés, d'abord contre le commandant Gauvain quand on apprit l'évasion de Lantenac. Lorsqu'on vit Gauvain sortir du cachot où l'on croyait tenir Lantenac, ce fut comme une commotion électrique, et en moins d'une minute tout le corps fut informé. Un murmure éclata dans la petite armée, ce premier murmure fut:--Ils sont en train de juger Gauvain. Mais c'est pour la frime. Fiez-vous donc aux ci-devant et aux calotins! Nous venons de voir un vicomte qui sauve un marquis, et nous allons voir un prêtre qui absout un noble!--Quand on sut la condamnation de Gauvain, il y eut un deuxième murmure:--Voilà qui est fort! notre chef, notre brave chef, notre jeune commandant, un héros! C'est un vicomte, eh bien, il n'en a que plus de mérite à être républicain! Comment! lui, le libérateur de Pontorson, de Villedieu, de Pont-au-Beau! le vainqueur de Dol et de la Tourgue! celui par qui nous sommes invincibles! celui qui est l'épée de la république dans la Vendée! l'homme qui depuis cinq mois tient tête aux chouans et répare toutes les sottises de Léchelle et des autres! ce Cimourdain ose le condamner à mort! pourquoi? parce qu'il a sauvé un vieillard qui avait sauvé trois enfants! un prêtre tuer un soldat!--

Ainsi grondait le camp victorieux et mécontent. Une sombre colère entourait Cimourdain. Quatre mille hommes contre un seul, il semble que ce soit une force; ce n'en est pas une. Ces quatre mille hommes étaient une foule, et Cimourdain était une volonté. On savait que Cimourdain fronçait aisément le sourcil, et il n'en fallait pas davantage pour tenir l'armée en respect. Dans ces temps sévères, il suffisait que l'ombre du Comité de salut public fût derrière un homme pour faire cet homme redoutable et pour faire aboutir l'imprécation au chuchotement et le chuchotement au silence. Avant comme après les murmures, Cimourdain restait l'arbitre du sort de Gauvain comme du sort de tous. On savait qu'il n'y avait rien à lui demander et qu'il n'obéirait qu'à sa conscience, voix surhumaine entendue de lui seul. Tout dépendait de lui. Ce qu'il avait fait comme juge martial, seul, il pouvait le défaire comme délégué civil. Seul il pouvait faire grâce. Il avait pleins pouvoirs; d'un signe il pouvait mettre Gauvain en liberté; il était le maître de la vie et de la mort; il commandait à la guillotine. En ce moment tragique, il était l'homme suprême.

On ne pouvait qu'attendre.

La nuit vint.

V. LE CACHOT

La salle de justice était redevenue corps de garde; le poste était doublé comme la veille; deux factionnaires gardaient la porte du cachot fermée.

Vers minuit, un homme, qui tenait une lanterne à la main, traversa le corps de garde, se fit reconnaître et se fit ouvrir le cachot.

C'était Cimourdain.

Il entra et la porte resta entr'ouverte derrière lui.

Le cachot était ténébreux et silencieux. Cimourdain fit un pas dans cette obscurité, posa la lanterne à terre, et s'arrêta. On entendait dans l'ombre la respiration égale d'un homme endormi. Cimourdain écouta, pensif, ce bruit paisible.

Gauvain était au fond du cachot, sur la botte de paille. C'était son souffle qu'on entendait. Il dormait profondément.

Cimourdain s'avança avec le moins de bruit possible, vint tout près et se mit à regarder Gauvain; une mère regardant son nourrisson dormir n'aurait pas un plus tendre et plus inexprimable regard. Ce regard était plus fort peut-être que Cimourdain; Cimourdain appuya, comme font quelquefois les enfants, ses deux poings sur ses yeux, et demeura un moment immobile. Puis il s'agenouilla, souleva doucement la main de Gauvain et posa ses lèvres dessus.

Gauvain fit un mouvement. Il ouvrit les yeux, avec le vague étonnement du réveil en sursaut. La lanterne éclairait faiblement la cave. Il reconnut Cimourdain.

--Tiens, dit-il, c'est vous, mon maître.

Et il ajouta:

--Je rêvais que la mort me baisait la main.

Cimourdain eut cette secousse que nous donne parfois la brusque invasion d'un flot de pensées; quelquefois ce flot est si haut et si orageux qu'il semble qu'il va éteindre l'âme. Rien ne sortit du profond coeur de Cimourdain. Il ne put dire que:--Gauvain!

Et tous deux se regardèrent; Cimourdain avec des yeux pleins de ces flammes qui brûlent les larmes, Gauvain avec son plus doux sourire.

Gauvain se souleva sur son coude et dit:

--Cette balafre que je vois sur votre visage, c'est le coup de sabre que vous avez reçu pour moi. Hier encore vous étiez dans cette mêlée à côté de moi et à cause de moi. Si la providence ne vous avait pas mis près de mon berceau, où serais-je aujourd'hui? dans les ténèbres. Si j'ai la notion du devoir, c'est de vous qu'elle me vient. J'étais né noué. Les préjugés sont des ligatures, vous m'avez ôté ces bandelettes, vous avez remis ma croissance en liberté, et de ce qui n'était déjà plus qu'une momie, vous avez refait un enfant. Dans l'avorton probable vous avez mis une conscience. Sans vous, j'aurais grandi petit. J'existe par vous. Je n'étais qu'un seigneur, vous avez fait de moi un citoyen; je n'étais qu'un citoyen, vous avez fait de moi un esprit; vous m'avez fait propre, comme homme, à la vie terrestre, et, comme âme, à la vie céleste. Vous m'avez donné, pour aller dans la réalité humaine, la clef de vérité, et, pour aller au delà, la clef de lumière. O mon maître, je vous remercie. C'est vous qui m'avez créé.

Cimourdain s'assit sur la paille à côté de Gauvain et lui dit:

--Je viens souper avec toi.

Gauvain rompit le pain noir, et le lui présenta. Cimourdain en prit un morceau; puis Gauvain lui tendit la cruche d'eau.

--Bois le premier, dit Cimourdain.

Gauvain but et passa la cruche à Cimourdain qui but après lui. Gauvain n'avait bu qu'une gorgée; Cimourdain but à longs traits.

Dans ce souper, Gauvain mangeait et Cimourdain buvait. Signe du calme de l'un et de la fièvre de l'autre. On ne sait quelle sérénité terrible était dans ce cachot. Ces deux hommes causaient.

Gauvain disait:

--Les grandes choses s'ébauchent. Ce que la révolution fait en ce moment est mystérieux. Derrière l'oeuvre visible il y a l'oeuvre invisible. L'une cache l'autre. L'oeuvre visible est farouche, l'oeuvre invisible est sublime. En cet instant je distingue tout très nettement. C'est étrange et beau. Il a bien fallu se servir des matériaux du passé. De là cet extraordinaire 93. Sous un échafaudage de barbarie se construit un temple de civilisation.

--Oui, répondit Cimourdain. De ce provisoire sortira le définitif. Le définitif, c'est-à-dire le droit et le devoir parallèles, l'impôt proportionnel et progressif, le service militaire obligatoire, le nivellement, aucune déviation, et, au-dessus de tous et de tout, cette ligne droite, la loi. La république de l'absolu.

--Je préfère, dit Gauvain, la république de l'idéal.

Il s'interrompit, puis continua:

--O mon maître, dans tout ce que vous venez de dire, où placez-vous le dévouement, le sacrifice, l'abnégation, l'entrelacement magnanime des bienveillances, l'amour? Mettre tout en équilibre, c'est bien; mettre tout en harmonie, c'est mieux. Au-dessus de la balance il y a la lyre. Votre république dose, mesure et règle l'homme; la mienne l'emporte en plein azur; c'est la différence qu'il y a entre un théorème et un aigle.

--Tu te perds dans le nuage.

--Et vous dans le calcul.

--Il y a du rêve dans l'harmonie.

--Il y en a aussi dans l'algèbre.

--Je voudrais l'homme fait par Euclide.

--Et moi, dit Gauvain, je l'aimerais mieux fait par Homère.

Le sourire sévère de Cimourdain s'arrêta sur Gauvain comme pour tenir cette âme en arrêt.

--Poésie. Défie-toi des poètes.

--Oui, je connais ce mot. Défie-toi des souffles, défie-toi des rayons, défie-toi des parfums, défie-toi des fleurs, défie-toi des constellations.

--Rien de tout cela ne donne à manger.

--Qu'en savez-vous? l'idée aussi est nourriture. Penser, c'est manger.

--Pas d'abstraction. La république c'est deux et deux font quatre. Quand j'ai donné à chacun ce qui lui revient....

--Il vous reste à donner à chacun ce qui ne lui revient pas.

--Qu'entends-tu par là?

--J'entends l'immense concession réciproque que chacun doit à tous et que tous doivent à chacun, et qui est toute la vie sociale.

--Hors du droit strict, il n'y a rien.

--Il y a tout.

--Je ne vois que la justice.

--Moi, je regarde plus haut.

--Qu'y a-t-il donc au-dessus de la justice?

--L'équité.

Par moments ils s'arrêtaient comme si des lueurs passaient.

Cimourdain reprit:

--Précise, je t'en défie.

--Soit. Vous voulez le service militaire obligatoire. Contre qui? contre d'autres hommes. Moi, je ne veux pas de service militaire. Je veux la paix. Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée. Vous voulez l'impôt proportionnel. Je ne veux point d'impôt du tout. Je veux la dépense commune réduite à sa plus simple expression et payée par la plus-value sociale.

--Qu'entends-tu par là?

--Ceci: d'abord supprimez les parasitismes; le parasitisme du prêtre, le parasitisme du juge, le parasitisme du soldat. Ensuite, tirez parti de vos richesses; vous jetez l'engrais à l'égout, jetez-le au sillon. Les trois quarts du sol sont en friche, défrichez la France, supprimez les vaines pâtures; partagez les terres communales. Que tout homme ait une terre, et que toute terre ait un homme. Vous centuplerez le produit social. La France, à cette heure, ne donne à ses paysans que quatre jours de viande par an; bien cultivée, elle nourrirait trois cent millions d'hommes, toute l'Europe. Utilisez la nature, cette immense auxiliaire dédaignée. Faites travailler pour vous tous les souffles de vent, toutes les chutes d'eau, tous les effluves magnétiques. Le globe a un réseau veineux souterrain; il y a dans ce réseau une circulation prodigieuse d'eau, d'huile, de feu; piquez la veine du globe, et faites jaillir cette eau pour vos fontaines, cette huile pour vos lampes, ce feu pour vos foyers. Réfléchissez au mouvement des vagues, au flux et reflux, au va-et-vient des marées. Qu'est-ce que l'océan? une énorme force perdue. Comme la terre est bête! ne pas employer l'océan!

--Te voilà en plein songe.

--C'est-à-dire en pleine réalité.

Gauvain reprit:

--Et la femme? qu'en faites-vous?

Cimourdain répondit:

--Ce qu'elle est. La servante de l'homme.

--Oui. A une condition.

--Laquelle?

--C'est que l'homme sera le serviteur de la femme.

--Y penses-tu? s'écria Cimourdain, l'homme serviteur! jamais. L'homme est maître. Je n'admets qu'une royauté, celle du foyer. L'homme chez lui est roi.

--Oui. A une condition.

--Laquelle?

--C'est que la femme y sera reine.

--C'est-à-dire que tu veux pour l'homme et pour la femme....

--L'égalité.

--L'égalité! y songes-tu? les deux êtres sont divers.

--J'ai dit l'égalité. Je n'ai pas dit l'identité.

Il y eut encore une pause, comme une sorte de trêve entre ces deux esprits échangeant des éclairs. Cimourdain la rompit.

--Et l'enfant! à qui le donnes-tu?

--D'abord au père qui l'engendre, puis à la mère qui l'enfante, puis au maître qui l'élève, puis à la cité qui le virilise, puis à la patrie qui est la mère suprême, puis à l'humanité qui est la grande aïeule.

--Tu ne parles pas de Dieu.

--Chacun de ces degrés, père, mère, maître, cité, patrie, humanité, est un des échelons de l'échelle qui monte à Dieu.

Cimourdain se taisait, Gauvain poursuivit:

--Quand on est au haut de l'échelle, on est arrivé à Dieu. Dieu s'ouvre; on n'a plus qu'à entrer.

Cimourdain fit le geste d'un homme qui en rappelle un autre.

--Gauvain, reviens sur la terre. Nous voulons réaliser le possible.

--Commencez par ne pas le rendre impossible.

--Le possible se réalise toujours.

--Pas toujours. Si l'on rudoie l'utopie, on la tue. Rien n'est plus sans défense que l'oeuf.

--Il faut pourtant saisir l'utopie, lui imposer le joug du réel, et l'encadrer dans le fait. L'idée abstraite doit se transformer en idée concrète; ce qu'elle perd en beauté, elle le regagne en utilité; elle est moindre, mais meilleure. Il faut que le droit entre dans la loi; et, quand le droit s'est fait loi, il est absolu. C'est là ce que j'appelle le possible.

--Le possible est plus que cela.

--Ah! te revoilà dans le rêve.

--Le possible est un oiseau mystérieux toujours planant au-dessus de l'homme.

--Il faut le prendre.

--Vivant.

Gauvain continua:

--Ma pensée est: Toujours en avant. Si Dieu avait voulu que l'homme reculât, il lui aurait mis un oeil derrière la tête. Regardons toujours du côté de l'aurore, de l'éclosion, de la naissance. Ce qui tombe encourage ce qui monte. Le craquement du vieil arbre est un appel à l'arbre nouveau. Chaque siècle fera son oeuvre, aujourd'hui civique, demain humaine. Aujourd'hui la question du droit, demain la question du salaire. Salaire et droit, au fond c'est le même mot. L'homme ne vit pas pour n'être point payé; Dieu en donnant la vie contracte une dette; le droit, c'est le salaire inné; le salaire, c'est le droit acquis.

Gauvain parlait avec le recueillement d'un prophète. Cimourdain écoutait. Les rôles étaient intervertis, et maintenant il semblait que c'était l'élève qui était le maître.

Cimourdain murmura:

--Tu vas vite.

--C'est que je suis peut-être un peu pressé, dit Gauvain en souriant.

Et il reprit:

--O mon maître, voici la différence entre nos deux utopies. Vous voulez la caserne obligatoire, moi, je veux l'école. Vous rêvez l'homme soldat, je rêve l'homme citoyen. Vous le voulez terrible, je le veux pensif. Vous fondez une république de glaives, je fonde....

Il s'interrompit:

--Je fonderais une république d'esprits.

Cimourdain regarda le pavé du cachot, et dit:

--Et en attendant que veux-tu?

--Ce qui est.

--Tu absous donc le moment présent?

--Oui.

--Pourquoi?

--Parce que c'est une tempête. Une tempête sait toujours ce qu'elle fait. Pour un chêne foudroyé, que de forêts assainies! La civilisation avait une peste, ce grand vent l'en délivre. Il ne choisit pas assez peut-être. Peut-il faire autrement? Il est chargé d'un si rude balayage! Devant l'horreur du miasme, je comprends la fureur du souffle.

Gauvain continua:

--D'ailleurs, que m'importe la tempête, si j'ai la boussole, et que me font les événements, si j'ai ma conscience!

Et il ajouta de cette voix basse qui est aussi la voix solennelle:

--Il y a quelqu'un qu'il faut toujours laisser faire.

--Qui? demanda Cimourdain.

Gauvain leva le doigt au-dessus de sa tête. Cimourdain suivit du regard la direction de ce doigt levé, et, à travers la voûte du cachot, il lui sembla voir le ciel étoilé.

Ils se turent encore.

Cimourdain reprit:

--Société plus grande que nature. Je te le dis, ce n'est plus le possible, c'est le rêve.

--C'est le but. Autrement, à quoi bon la société? Restez dans la nature. Soyez les sauvages. Otaïti est un paradis. Seulement, dans ce paradis on ne pense pas. Mieux vaudrait encore un enfer intelligent qu'un paradis bête. Mais non, point d'enfer. Soyons la société humaine. Plus grande que nature. Oui. Si vous n'ajoutez rien à la nature, pourquoi sortir de la nature? Alors, contentez-vous du travail comme la fourmi, et du miel comme l'abeille. Restez la bête ouvrière au lieu d'être l'intelligence reine. Si vous ajoutez quelque chose à la nature, vous serez nécessairement plus grand qu'elle; ajouter, c'est augmenter; augmenter, c'est grandir. La société, c'est la nature sublimée. Je veux tout ce qui manque aux ruches, tout ce qui manque aux fourmilières, les monuments, les arts, la poésie, les héros, les génies. Porter des fardeaux éternels, ce n'est pas la loi de l'homme. Non, non, non, plus de parias, plus d'esclaves, plus de forçats, plus de damnés! Je veux que chacun des attributs de l'homme soit un symbole de civilisation et un patron de progrès; je veux la liberté devant l'esprit, l'égalité devant le coeur, la fraternité devant l'âme. Non! plus de joug! l'homme est fait, non pour traîner des chaînes, mais pour ouvrir des ailes. Plus d'homme reptile. Je veux la transfiguration de la larve en lépidoptère; je veux que le ver de terre se change en une fleur vivante, et s'envole. Je veux....

Il s'arrêta. Son oeil devint éclatant.

Ses lèvres remuaient. Il cessa de parler.

La porte était restée ouverte. Quelque chose des rumeurs du dehors pénétrait dans le cachot. On entendait de vagues clairons, c'était probablement la diane; puis des crosses de fusil sonnant à terre, c'étaient les sentinelles qu'on relevait; puis, assez près de la tour, autant qu'on en pouvait juger dans l'obscurité, un mouvement pareil à un remuement de planches et de madriers, avec des bruits sourds et intermittents qui ressemblaient à des coups de marteau.

Cimourdain, pâle, écoutait. Gauvain n'entendait pas.

Sa rêverie était de plus en plus profonde. Il semblait qu'il ne respirât plus, tant il était attentif à ce qu'il voyait sous la voûte visionnaire de son cerveau. Il avait de doux tressaillements. La clarté d'aurore qu'il avait dans la prunelle grandissait.

Un certain temps se passa ainsi. Cimourdain lui demanda:

--A quoi penses-tu?

--A l'avenir, dit Gauvain.

Et il retomba dans sa méditation. Cimourdain se leva du lit de paille où ils étaient assis tous les deux. Gauvain ne s'en aperçut pas. Cimourdain, couvant du regard le jeune homme pensif, recula lentement jusqu'à la porte, et sortit Le cachot se referma.

VI. CEPENDANT LE SOLEIL SE LÈVE

Le jour ne tarda pas à poindre à l'horizon.

En même temps que le jour, une chose étrange, immobile, surprenante, et que les oiseaux du ciel ne connaissaient pas, apparut sur le plateau de la Tourgue au-dessus de la forêt de Fougères.

Cela avait été mis là dans la nuit. C'était dressé, plutôt que bâti. De loin sur l'horizon c'était une silhouette faite de lignes droites et dures ayant l'aspect d'une lettre hébraïque ou d'un de ces hiéroglyphes d'Egypte qui faisaient partie de l'alphabet de l'antique énigme.

Au premier abord, l'idée que cette chose éveillait était l'idée de l'inutile. Elle était là parmi les bruyères en fleur. On se demandait à quoi cela pouvait servir. Puis on sentait venir un frisson. C'était une sorte de tréteau ayant pour pieds quatre poteaux. A un bout du tréteau, deux hautes solives, debout et droites, reliées à leur sommet par une traverse, élevaient et tenaient suspendu un triangle qui semblait noir sur l'azur du matin. A l'autre bout du tréteau, il y avait une échelle. Entre les deux solives, en bas, au-dessous du triangle, on distinguait une sorte de panneau composé de deux sections mobiles qui, en s'ajustant l'une à l'autre, offraient au regard un trou rond à peu près de la dimension du cou d'un homme. La section supérieure du panneau glissait dans une rainure, de façon à pouvoir se hausser ou s'abaisser. Pour l'instant, les deux croissants qui en se rejoignant formaient le collier étaient écartés. On apercevait au pied des deux piliers portant le triangle une planche pouvant tourner sur charnière et ayant l'aspect d'une bascule. A côté de cette planche il y avait un panier long, et entre les deux piliers, en avant, et à l'extrémité du tréteau, un panier carré. C'était peint en rouge. Tout était en bois, excepté le triangle qui était en fer. On sentait que cela avait été construit par des hommes, tant c'était laid, mesquin et petit; et cela aurait mérité d'être apporté là par des génies, tant c'était formidable.

Cette bâtisse difforme, c'était la guillotine.

En face, à quelques pas, dans le ravin, il y avait un autre monstre, la Tourgue. Un monstre de pierre faisant pendant au monstre de bois. Et, disons-le, quand l'homme a touché au bois et à la pierre, le bois et la pierre ne sont plus ni bois ni pierre, et prennent quelque chose de l'homme. Un édifice est un dogme, une machine est une idée.

La Tourgue était cette résultante fatale du passé qui s'appelait la Bastille à Paris, la Tour de Londres en Angleterre, le Spielberg en Allemagne, l'Escurial en Espagne, le Kremlin à Moscou, le château Saint-Ange à Rome.

Dans la Tourgue étaient condensés quinze cents ans, le moyen âge, le vasselage, la glèbe, la féodalité; dans la guillotine une année, 93; et ces douze mois faisaient contre-poids à ces quinze siècles.

La Tourgue, c'était la monarchie; la guillotine, c'était la révolution.

Confrontation tragique.

D'un côté, la dette; de l'autre, l'échéance. D'un côté, l'inextricable complication gothique, le serf, le seigneur, l'esclave, le maître, la roture, la noblesse, le code multiple ramifié en coutumes, le juge et le prêtre coalisés, les ligatures innombrables, le fisc, les gabelles, la mainmorte, les capitations, les exceptions, les prérogatives, les préjugés, les fanatismes, le privilège royal de banqueroute, le sceptre, le trône, le bon plaisir, le droit divin; de l'autre, cette chose simple, un couperet.

D'un côté, le noeud; de l'autre, la hache.

La Tourgue avait été longtemps seule dans ce désert. Elle était là avec ses mâchicoulis d'où avaient ruisselé l'huile bouillante, la poix enflammée et le plomb fondu, avec ses oubliettes pavées d'ossements, avec sa chambre aux écartèlements, avec la tragédie énorme dont elle était remplie; elle avait dominé de sa figure funeste cette forêt, elle avait eu dans cette ombre quinze siècles de tranquillité farouche, elle avait été dans ce pays l'unique puissance, l'unique respect et l'unique effroi; elle avait régné; elle avait été, sans partage, la barbarie; et tout à coup elle voyait se dresser devant elle et contre elle, quelque chose,--plus que quelque chose,--quelqu'un d'aussi horrible qu'elle, la guillotine.

La pierre semble quelquefois avoir des yeux étranges. Une statue observe, une tour guette, une façade d'édifice contemple. La Tourgue avait l'air d'examiner la guillotine.

Elle avait l'air de s'interroger.

Qu'était-ce que cela?

Il semblait que cela était sorti de terre.

Et cela en était sorti en effet.

Dans la terre fatale avait germé l'arbre sinistre. De cette terre, arrosée de tant de sueurs, de tant de sang, de cette terre où avaient été creusées tant de fosses, tant de tombes, tant de cavernes, tant d'embûches, de cette terre où avaient pourri toutes les espèces de morts faits par toutes les espèces de tyrannies, de cette terre superposée à tant d'abîmes, et où avaient été enfouis tant de forfaits, semences affreuses, de cette terre profonde, était sortie, au jour marqué, cette inconnue, cette vengeresse, cette féroce machine porte-glaive,et 93 avait dit au vieux monde:--Me voilà.

Et la guillotine avait le droit de dire au donjon:--Je suis ta fille.

Et en même temps le donjon, car ces choses fatales vivent d'une vie obscure, se sentait tué par elle.

La Tourgue, devant la redoutable apparition, avait on ne sait quoi d'effaré. On eût dit qu'elle avait peur. La monstrueuse masse de granit était majestueuse et infâme, cette planche avec son triangle était pire. La toute-puissante déchue avait l'horreur de la toute-puissante nouvelle. L'histoire criminelle considérait l'histoire justicière. La violence d'autrefois se comparait à la violence d'à-présent; l'antique forteresse, l'antique prison, l'antique seigneurie, où avaient hurlé les patients démembrés, la construction de guerre et de meurtre, hors de service et hors de combat, violée, démantelée, découronnée, tas de pierres valant un tas de cendres, hideuse, magnifique et morte, toute pleine du vertige des siècles effrayants, regardait passer la terrible heure vivante. Hier frémissait devant Aujourd'hui, la vieille férocité constatait et subissait la nouvelle épouvante, ce qui n'était plus que le néant ouvrait des yeux d'ombre devant ce qui était la terreur, et le fantôme regardait le spectre.

La nature est impitoyable; elle ne consent pas à retirer ses fleurs, ses musiques, ses parfums et ses rayons devant l'abomination humaine; elle accable l'homme du contraste de la beauté divine avec la laideur sociale; elle ne lui fait grâce ni d'une aile de papillon ni d'un chant d'oiseau; il faut qu'en plein meurtre, en pleine vengeance, en pleine barbarie, il subisse le regard des choses sacrées; il ne peut se soustraire à l'immense reproche de la douceur universelle et à l'implacable sérénité de l'azur. Il faut que la difformité des lois humaines se montre toute nue au milieu de l'éblouissement éternel. L'homme brise et broie, l'homme stérilise, l'homme tue; l'été reste l'été, le lys reste le lys, l'astre reste l'astre.

Ce matin-là, jamais le ciel frais du jour levant n'avait été plus charmant. Un vent tiède remuait les bruyères, les vapeurs rampaient mollement dans les branchages, la forêt de Fougères, toute pénétrée de l'haleine qui sort des sources, fumait dans l'aube comme une vaste cassolette pleine d'encens; le bleu du firmament, la blancheur des nuées, la claire transparence des eaux, la verdure, cette gamme harmonieuse qui va de l'aigue-marine à l'émeraude, les groupes d'arbres fraternels, les nappes d'herbes, les plaines profondes, tout avait cette pureté qui est l'éternel conseil de la nature à l'homme. Au milieu de tout cela s'étalait l'affreuse impudeur humaine; au milieu de tout cela apparaissaient la forteresse et l'échafaud, la guerre et le supplice, les deux figures de l'âge sanguinaire et de la minute sanglante; la chouette de la nuit du passé et la chauve-souris du crépuscule de l'avenir. En présence de la création fleurie, embaumée, aimante et charmante, le ciel splendide inondait d'aurore la Tourgue et la guillotine, et semblait dire aux hommes: Regardez ce que je fais et ce que vous faites.

Tels sont les formidables usages que le soleil fait de sa lumière.

Ce spectacle avait des spectateurs.

Les quatre mille hommes de la petite armée expéditionnaire étaient rangés en ordre de combat sur le plateau. Ils entouraient la guillotine de trois côtés, de façon à tracer autour d'elle, en plan géométral, la figure d'un E; la batterie placée au centre de la plus grande ligne faisait le cran de l'E. La machine rouge était comme enfermée dans ces trois fronts de bataille, sorte de muraille de soldats repliée des deux côtés jusqu'aux bords de l'escarpement du plateau; le quatrième côté, le côté ouvert, était le ravin même, et regardait la Tourgue.

Cela faisait une place en carré long, au milieu de laquelle était l'échafaud. A mesure que le jour montait, l'ombre portée de la guillotine décroissait sur l'herbe.

Les artilleurs étaient à leurs pièces, mèches allumées.

Une douce fumée bleue s'élevait du ravin; c'était l'incendie du pont qui achevait d'expirer.

Cette fumée estompait sans la voiler la Tourgue dont la haute plate-forme dominait tout l'horizon. Entre cette plate-forme et la guillotine il n'y avait que l'intervalle du ravin. De l'une à l'autre on pouvait se parler.

Sur cette plate-forme avaient été transportées la table du tribunal et la chaise ombragée de drapeaux tricolores. Le jour se levait derrière la Tourgue et faisait saillir en noir la masse de la forteresse et, à son sommet, sur la chaise du tribunal et sous le faisceau de drapeaux, la figure d'un homme assis, immobile et les bras croisés.

Cet homme était Cimourdain. Il avait, comme la veille, son costume de délégué civil, sur la tête le chapeau à panache tricolore, le sabre au côté et les pistolets à la ceinture.

Il se taisait. Tous se taisaient. Les soldats avaient le fusil au pied et baissaient les yeux. Ils se touchaient du coude, mais ne se parlaient pas. Ils songeaient confusément à cette guerre, à tant de combats, aux fusillades des haies si vaillamment affrontées, aux citadelles prises, aux batailles gagnées, aux victoires, et il leur semblait maintenant que toute cette gloire leur tournait en honte. Une sombre attente serrait toutes les poitrines. On voyait sur l'estrade de la guillotine le bourreau qui allait et venait. La clarté grandissante du matin emplissait majestueusement le ciel.

Soudain on entendit ce bruit voilé que font les tambours couverts d'un crêpe. Ce roulement funèbre approcha; les rangs s'ouvrirent, et un cortège entra dans le carré, et se dirigea vers l'échafaud.

D'abord, les tambours noirs, puis une compagnie de grenadiers, l'arme basse, puis un peloton de gendarmes, le sabre nu, puis le condamné,--Gauvain.

Gauvain marchait librement. Il n'avait de cordes ni aux pieds ni aux mains. Il était en petit uniforme; il avait son épée.

Derrière lui venait un autre peloton de gendarmes.

Gauvain avait encore sur le visage cette joie pensive qui l'avait illuminé au moment où il avait dit à Cimourdain: Je pense à l'avenir. Rien n'était ineffable et sublime comme ce sourire continué.

En arrivant sur le lieu triste, son premier regard fut pour le haut de la tour. Il dédaigna la guillotine.

Il savait que Cimourdain se ferait un devoir d'assister à l'exécution. Il le chercha des yeux sur la plate-forme. Il l'y trouva.

Cimourdain était blême et froid. Ceux qui étaient près de lui n'entendaient pas son souffle.

Quand il aperçut Gauvain, il n'eut pas un tressaillement.

Gauvain cependant s'avançait vers l'échafaud.

Tout en marchant, il regardait Cimourdain et Cimourdain le regardait. Il semblait que Cimourdain s'appuyât sur ce regard.

Gauvain arriva au pied de l'échafaud. Il y monta. L'officier qui commandait les grenadiers l'y suivit. Il défit son épée et la remit à l'officier; il ôta sa cravate et la remit au bourreau.

Il ressemblait à une vision. Jamais il n'avait apparu plus beau. Sa chevelure brune flottait au vent; on ne coupait pas les cheveux alors. Son cou blanc faisait songer à une femme, et son oeil héroïque et souverain faisait songer à un archange. Il était sur l'échafaud, rêveur. Ce lieu-là aussi est un sommet. Gauvain y était debout, superbe et tranquille. Le soleil, l'enveloppant, le mettait comme dans une gloire.

Il fallait pourtant lier le patient. Le bourreau vint, une corde à la main.

En ce moment-là, quand ils virent leur jeune capitaine si décidément engagé sous le couteau, les soldats n'y tinrent plus; le coeur de ces gens de guerre éclata. On entendit cette chose énorme, le sanglot d'une armée. Une clameur s'éleva. Grâce! grâce! Quelques-uns tombèrent à genoux; d'autres jetaient leurs fusils et levaient les bras vers la plate-forme où était Cimourdain. Un grenadier cria en montrant la guillotine:

--Reçoit-on des remplaçants pour ça? Me voici.--Tous répétaient frénétiquement: Grâce! grâce! et des lions qui auraient entendu cela eussent été émus ou effrayés, car les larmes des soldats sont terribles.

Le bourreau s'arrêta, ne sachant plus que faire.

Alors une voix brève et basse, et que tous pourtant entendirent, tant elle était sinistre, cria du haut de la tour:

--Force à la loi!

On reconnut l'accent inexorable. Cimourdain avait parlé. L'armée frissonna.

Le bourreau n'hésita plus. Il s'approcha tenant sa corde.

--Attendez, dit Gauvain.

Il se tourna vers Cimourdain, lui fit, de sa main droite encore libre, un geste d'adieu, puis se laissa lier.

Quand il fut lié, il dit au bourreau:

--Pardon. Un moment encore.

Et il cria:

--Vive la République!

On le coucha sur la bascule. Cette tête charmante et fière s'emboîta dans l'infâme collier. Le bourreau lui releva doucement les cheveux, puis pressa le ressort; le triangle se détacha et glissa lentement d'abord, puis rapidement; on entendit un coup hideux...

Au même instant on en entendit un autre. Au coup de hache répondit un coup de pistolet. Cimourdain venait de saisir un des pistolets qu'il avait à sa ceinture, et, au moment où la tête de Gauvain roulait dans le panier, Cimourdain se traversait le coeur d'une balle. Un flot de sang lui sortit de la bouche, il tomba mort.

Et ces deux âmes, soeurs tragiques, s'envolèrent ensemble, l'ombre de l'une mêlée à la lumière de l'autre.