Quatrevingt-Treize

Chapter 6

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Quant au grenier, qui avait, comme la bibliothèque, la forme oblongue du pont, c'était simplement le dessous de la charpente du toit. Cela faisait une grande halle encombrée de paille et de foin, et éclairée par six mansardes. Pas d'autre ornement qu'une figure de saint Barnabé sculptée sur la porte et au-dessous ce vers:

_Barnabus sanctus falcem jubet ire per herbam_.

Ainsi une haute et large tour, à six étages, percée çà et là de quelques meurtrières, ayant pour entrée et pour issue unique une porte de fer donnant sur un pont-châtelet fermé par un pont-levis; derrière la tour, la forêt; devant la tour un plateau de bruyères, plus haut que le pont, plus bas que la tour; sous le pont, entre la tour et le plateau, un ravin profond, étroit, plein de broussailles, torrent en hiver, ruisseau au printemps, fossé pierreux l'été, voilà ce que c'était que la Tour-Gauvain, dite la Tourgue.

X. LES OTAGES

Juillet s'écoula, août vint, un souffle héroïque et féroce passait sur la France, deux spectres venaient de traverser l'horizon, Marat un couteau au flanc, Charlotte Corday sans tête, tout devenait formidable. Quant à la Vendée, battue dans la grande stratégie, elle se réfugiait dans la petite, plus redoutable, nous l'avons dit; cette guerre était maintenant une immense bataille, déchiquetée dans les bois; les désastres de la grosse armée, dite catholique et royale, commençaient; un décret envoyait en Vendée l'armée de Mayence; huit mille vendéens étaient morts à Ancenis; les vendéens étaient repoussés de Nantes, débusqués de Montaigu, expulsés de Thouars, chassés de Noirmoutier, culbutés hors de Cholet, de Mortagne et de Saumur; ils évacuaient Parthenay; ils abandonnaient Clisson; ils lâchaient pied à Châtillon; ils perdaient un drapeau à Saint-Hilaire; ils étaient battus à Pornic, aux Sables, à Fontenay, à Doué, au Château-d'Eau, aux Ponts-de-Cé; ils étaient en échec à Luçon, en retraite à la Châtaigneraye, en déroute à la Roche-sur-Yon; mais, d'une part, ils menaçaient la Rochelle, et d'autre part, dans les eaux de Guernesey, une flotte anglaise, aux ordres du général Craig, portant, mêlés aux meilleurs officiers de la marine française, plusieurs régiments anglais, n'attendait qu'un signal du marquis de Lantenac pour débarquer. Ce débarquement pouvait redonner la victoire à la révolte royaliste. Pitt était d'ailleurs un malfaiteur d'état; dans la politique il y a la trahison de même que dans la panoplie il y a le poignard; Pitt poignardait notre pays et trahissait le sien; c'est trahir son pays que de le déshonorer; l'Angleterre, sous lui et par lui, faisait la guerre punique. Elle espionnait, fraudait, mentait. Braconnière et faussaire, rien ne lui répugnait; elle descendait jusqu'aux minuties de la haine. Elle faisait accaparer le suif, qui coûtait cinq francs la livre; on saisissait à Lille, sur un anglais, une lettre de Prigent, agent de Pitt en Vendée, où on lisait ces lignes: «Je vous prie de ne pas épargner l'argent. Nous espérons que les assassinats se feront avec prudence, les prêtres déguisés et les femmes sont les personnes les plus propres à cette opération. Envoyez soixante mille livres à Rouen et cinquante mille livres à Caen.» Cette lettre fut lue par Barère à la Convention le 1er août. A ces perfidies ripostaient les sauvageries de Parrein et plus tard les atrocités de Carrier. Les républicains de Metz et les républicains du Midi demandaient à marcher contre les rebelles. Un décret ordonnait la formation de vingt-quatre compagnies de pionniers pour incendier les haies et les clôtures du Bocage. Crise inouïe. La guerre ne cessait sur un point que pour recommencer sur l'autre. Pas de grâce! pas de prisonniers! était le cri des deux partis. L'histoire était pleine d'une ombre terrible.

Dans ce mois d'août la Tourgue était assiégée.

Un soir, pendant le lever des étoiles, dans le calme d'un crépuscule caniculaire, pas une feuille ne remuant dans la forêt, pas une herbe ne frissonnant dans la plaine, à travers le silence de la nuit tombante, un son de trompe se fit entendre. Ce son de trompe venait du haut de la tour.

A ce son de trompe répondit un coup de clairon qui venait d'en bas.

Au haut de la tour il y avait un homme armé; en bas, dans l'ombre, il y avait un camp.

On distinguait confusément dans l'obscurité autour de la Tour-Gauvain un fourmillement de formes noires. Ce fourmillement était un bivouac. Quelques feux commençaient à s'y allumer sous les arbres de la forêt et parmi les bruyères du plateau, et piquaient çà et là de points lumineux les ténèbres, comme si la terre voulait s'étoiler en même temps que le ciel. Sombres étoiles que celles de la guerre! Le bivouac du côté du plateau se prolongeait jusqu'aux plaines et du côté de la forêt s'enfonçait dans le hallier. La Tourgue était bloquée.

L'étendue du bivouac des assiégeants indiquait une troupe nombreuse.

Le camp serrait la forteresse étroitement, et venait du côté de la tour jusqu'au rocher et du côté du pont jusqu'au ravin.

Il y eut un deuxième bruit de trompe que suivit un deuxième coup de clairon.

Cette trompe interrogeait et ce clairon répondait.

Cette trompe, c'était la tour qui demandait au camp: Peut-on vous parler? et ce clairon, c'était le camp qui répondait: Oui.

A cette époque, les vendéens n'étant pas considérés par la Convention comme belligérants, et défense étant faite par décret d'échanger avec les «brigands» des parlementaires, on suppléait comme on pouvait aux communications que le droit des gens autorise dans la guerre ordinaire et interdit dans la guerre civile. De là, dans l'occasion, une certaine entente entre la trompe paysanne et le clairon militaire. Le premier appel n'était qu'une entrée en matière, le second appel posait la question: Voulez-vous écouter? Si, à ce second appel, le clairon se taisait, refus; si le clairon répondait, consentement. Cela signifiait: Trêve de quelques instants.

Le clairon ayant répondu au deuxième appel, l'homme qui était au haut de la tour parla, et l'on entendit ceci:

«--Hommes qui m'écoutez, je suis Gouge-le-Bruant, surnommé Brise-Bleu, parce que j'ai exterminé beaucoup des vôtres, et surnommé aussi l'Imânus, parce que j'en tuerai encore plus que je n'en ai tué; j'ai eu le doigt coupé d'un coup de sabre sur le canon de mon fusil à l'attaque de Granville, et vous avez fait guillotiner à Laval mon père et ma mère et ma soeur Jacqueline, âgée de dix-huit ans. Voilà ce que je suis.

«Je vous parle au nom de monseigneur le marquis Gauvain de Lantenac, vicomte de Fontenay, prince breton, seigneur des sept forêts, mon maître.

«Sachez d'abord que monseigneur le marquis, avant de s'enfermer dans cette tour où vous le tenez bloqué, a distribué la guerre entre six chefs, ses lieutenants; il a donné à Delière le pays entre la route de Brest et la route d'Entrée; à Treton le pays entre la Roë et Laval; à Jacquet, dit Taillefer, la lisière du Haut-Maine; à Gaulier, dit Grand-Pierre, Château-Gontier; à Lecomte, Craon; Fougères, à monsieur Dubois-Guy; et toute la Mayenne à monsieur de Rochambeau; de sorte que rien n'est fini pour vous par la prise de cette forteresse, et que, lors même que monseigneur le marquis mourrait, la Vendée de Dieu et du roi ne mourra pas.

«Ce que j'en dis, sachez cela, est pour vous avertir. Monseigneur est là, à mes côtés. Je suis la bouche par où passent ses paroles. Hommes qui nous assiégez, faites silence.

«Voici ce qu'il importe que vous entendiez:

«N'oubliez pas que la guerre que vous nous faites n'est point juste. Nous sommes des gens qui habitons notre pays, et nous combattons honnêtement, et nous sommes simples et purs sous la volonté de Dieu comme l'herbe sous la rosée. C'est la république qui nous a attaqués; elle est venue nous troubler dans nos campagnes, et elle a brûlé nos maisons et nos récoltes et mitraillé nos métairies, et nos femmes et nos enfants ont été obligés de s'enfuir pieds nus dans les bois pendant que la fauvette d'hiver chantait encore.

«Vous qui êtes ici et qui m'entendez, vous nous avez traqués dans la forêt, et vous nous cernez dans cette tour; vous avez tué ou dispersé ceux qui s'étaient joints à nous; vous avez du canon; vous avez réuni à votre colonne les garnisons et postes de Mortain, de Barenton, de Teilleul, de Landivy, d'Evran, de Tinténiac et de Vitré, ce qui fait que vous êtes quatre mille cinq cents soldats qui nous attaquez; et nous, nous sommes dix-neuf hommes qui nous défendons.

«Nous avons des vivres et des munitions.

«Vous avez réussi à pratiquer une mine et à faire sauter un morceau de notre rocher et un morceau de notre mur.

«Cela a fait un trou au pied de la tour, et ce trou est une brèche par laquelle vous pouvez entrer, bien qu'elle ne soit pas à ciel ouvert et que la tour, toujours forte et debout, fasse voûte au-dessus d'elle.

«Maintenant vous préparez l'assaut.

«Et nous, d'abord monseigneur le marquis, qui est prince de Bretagne et prieur séculier de l'abbaye de Sainte-Marie de Lantenac, où une messe de tous les jours a été fondée par la reine Jeanne, ensuite les autres défenseurs de la tour, dont est monsieur l'abbé Turmeau, en guerre Grand-Francoeur, mon camarade Guinoiseau, qui est capitaine du Camp-Vert, mon camarade Chante-en-Hiver, qui est capitaine du camp de l'Avoine, mon camarade la Musette, qui est capitaine du camp des Fourmis, et moi, paysan, qui suis né au bourg de Daon, où coule le ruisseau Moriandre, nous tous, nous avons une chose à vous dire.

«Hommes qui êtes au bas de cette tour, écoutez.

«Nous avons en nos mains trois prisonniers, qui sont trois enfants. Ces enfants ont été adoptés par un de vos bataillons, et ils sont à vous. Nous vous offrons de vous rendre ces trois enfants.

«A une condition.

«C'est que nous aurons la sortie libre.

«Si vous refusez, écoutez bien, vous ne pouvez attaquer que de deux façons, par la brèche, du côté de la forêt, ou par le pont, du côté du plateau. Le bâtiment sur le pont a trois étages; dans l'étage d'en bas, moi l'Imânus, moi qui vous parle, j'ai fait mettre six tonnes de goudron et cent fascines de bruyères sèches; dans l'étage d'en haut, il y a de la paille; dans l'étage du milieu, il y a des livres et des papiers; la porte de fer qui communique du pont avec la tour est fermée, et monseigneur en a la clef sur lui; moi, j'ai fait sous la porte un trou, et par ce trou passe une mèche soufrée dont un bout est dans une des tonnes de goudron et l'autre bout à la portée de ma main, dans l'intérieur de la tour; j'y mettrai le feu quand bon me semblera. Si vous refusez de nous laisser sortir, les trois enfants seront placés dans le deuxième étage du pont, entre l'étage où aboutit la mèche soufrée et où est le goudron, et l'étage où est la paille, et la porte de fer sera refermée sur eux. Si vous attaquez par le pont, ce sera vous qui incendierez le bâtiment; si vous attaquez à la fois par la brèche et par le pont, le feu sera mis à la fois par vous et par nous; et, dans tous les cas, les trois enfants périront.

«A présent, acceptez ou refusez.

«Si vous acceptez, nous sortons.

«Si vous refusez, les enfants meurent.

«J'ai dit.»

L'homme qui parlait du haut de la tour se tut.

Une voix d'en bas cria:

--Nous refusons.

Cette voix était brève et sévère. Une autre voix moins dure, ferme pourtant, ajouta:

--Nous vous donnons vingt-quatre heures pour vous rendre à discrétion.

Il y eut un silence, et la même voix continua:

--Demain, à pareille heure, si vous n'êtes pas rendus, nous donnons l'assaut.

Et la première voix reprit:

--Et alors pas de quartier.

A cette voix farouche, une autre voix répondit du haut de la tour. On vit entre deux créneaux se pencher une haute silhouette dans laquelle on put, à la lueur des étoiles, reconnaître la redoutable figure du marquis de Lantenac, et cette figure d'où un regard tombait dans l'ombre et semblait chercher quelqu'un, cria:

--Tiens, c'est toi, prêtre!

--Oui, c'est moi, traître! répondit la rude voix d'en bas.

XI. AFFREUX COMME L'ANTIQUE

La voix implacable en effet était la voix de Cimourdain; la voix plus jeune et moins absolue était celle de Gauvain.

Le marquis de Lantenac, en reconnaissant l'abbé Cimourdain, ne s'était pas trompé.

En peu de semaines, dans ce pays que la guerre civile faisait sanglant, Cimourdain, on le sait, était devenu fameux; pas de notoriété plus lugubre que la sienne; on disait: Marat à Paris, Châlier à Lyon, Cimourdain en Vendée. On flétrissait l'abbé Cimourdain de tout le respect qu'on avait eu pour lui autrefois; c'est là l'effet de l'habit de prêtre retourné. Cimourdain faisait horreur. Les sévères sont des infortunés; qui voit leurs actes les condamne, qui verrait leur conscience les absoudrait peut-être. Un Lycurgue qui n'est pas expliqué semble un Tibère. Quoi qu'il en fût, deux hommes, le marquis de Lantenac et l'abbé Cimourdain, étaient égaux dans la balance de haine; la malédiction des royalistes sur Cimourdain faisait contre-poids à l'exécration des républicains pour Lantenac. Chacun de ces deux hommes était, pour le camp opposé, le monstre; à tel point qu'il se produisit ce fait singulier que, tandis que Prieur de la Marne à Granville mettait à prix la tête de Lantenac, Charette à Noirmoutier mettait à prix la tête de Cimourdain.

Disons-le, ces deux hommes, le marquis et le prêtre, étaient jusqu'à un certain point le même homme. Le masque de bronze de la guerre civile a deux profils, l'un tourné vers le passé, l'autre tourné vers l'avenir, mais aussi tragiques l'un que l'autre. Lantenac était le premier de ces profils, Cimourdain était le second; seulement l'amer rictus de Lantenac était couvert d'ombre et de nuit, et sur le front fatal de Cimourdain il y avait une lueur d'aurore.

Cependant la Tourgue assiégée avait un répit.

Grâce à l'intervention de Gauvain, on vient de le voir, une sorte de trêve de vingt-quatre heures avait été convenue.

L'Imânus, du reste, était bien renseigné, et, par suite des réquisitions de Cimourdain, Gauvain avait maintenant sous ses ordres quatre mille cinq cents hommes, tant garde nationale que troupe de ligne, avec lesquels il cernait Lantenac dans la Tourgue, et il avait pu braquer contre la forteresse douze pièces de canon, six du côté de la tour, sur la lisière de la forêt, en batterie enterrée, et six du côté du pont, sur le plateau, en batterie haute. Il avait pu faire jouer la mine, et la brèche était ouverte au pied de la tour.

Ainsi, sitôt les vingt-quatre heures de trêve expirées, la lutte allait s'engager dans les conditions que voici:

Sur le plateau et dans la forêt, on était quatre mille cinq cents.

Dans la tour, dix-neuf.

Les noms de ces dix-neuf assiégés peuvent être retrouvés par l'histoire dans les affiches de mise hors la loi. Nous les rencontrerons peut-être.

Pour commander à ces quatre mille cinq cents hommes qui étaient presque une armée, Cimourdain aurait voulu que Gauvain se laissât faire adjudant général. Gauvain avait refusé, et avait dit:--Quand Lantenac sera pris, nous verrons. Je n'ai encore rien mérité.

Ces grands commandements avec d'humbles grades étaient d'ailleurs dans les moeurs républicaines. Bonaparte, plus tard, fut en même temps chef d'escadron d'artillerie et général en chef de l'armée d'Italie.

La Tour-Gauvain avait une destinée étrange: un Gauvain l'attaquait, un Gauvain la défendait. De là, une certaine réserve dans l'attaque, mais non dans la défense, car M. de Lantenac était de ceux qui ne ménagent rien, et d'ailleurs il avait surtout habité Versailles et n'avait aucune superstition pour la Tourgue, qu'il connaissait à peine. Il était venu s'y réfugier, n'ayant plus d'autre asile, voilà tout; mais il l'eût démolie sans scrupule. Gauvain était plus respectueux.

Le point faible de la forteresse était le pont; mais dans la bibliothèque, qui était sur le pont, il y avait les archives de la famille; si l'assaut était donné là, l'incendie du pont était inévitable; il semblait à Gauvain que brûler les archives, c'était attaquer ses pères. La Tourgue était le manoir de famille des Gauvain; c'est de cette tour que mouvaient tous leurs fiefs de Bretagne, de même que tous les fiefs de France mouvaient de la tour du Louvre: les souvenirs domestiques des Gauvain étaient là; lui-même, il y était né; les fatalités tortueuses de la vie l'amenaient à attaquer, homme, cette muraille vénérable qui l'avait protégé enfant. Serait-il impie envers cette demeure jusqu'à la mettre en cendres? Peut-être son propre berceau, à lui Gauvain, était-il dans quelque coin du grenier de la bibliothèque. Certaines réflexions sont des émotions. Gauvain, en présence de l'antique maison de famille, se sentait ému. C'est pourquoi il avait épargné le pont. Il s'était borné à rendre toute sortie ou toute évasion impossible par cette issue et à tenir le pont en respect par une batterie, et il avait choisi pour l'attaque le côté opposé. De là, la mine et la sape au pied de la tour.

Cimourdain l'avait laissé faire; il se le reprochait; car son âpreté fronçait le sourcil devant toutes ces vieilleries gothiques, et il ne voulait pas plus l'indulgence pour les édifices que pour les hommes. Ménager un château, c'était un commencement de clémence. Or la clémence était le côté faible de Gauvain. Cimourdain, on le sait, le surveillait et l'arrêtait sur cette pente, à ses yeux funeste. Pourtant lui-même, et en ne se l'avouant qu'avec une sorte de colère, il n'avait pas revu la Tourgue sans un secret tressaillement; il se sentait attendri devant cette salle studieuse où étaient les premiers livres qu'il eût fait lire à Gauvain; il avait été curé du village voisin, Parigné; il avait, lui Cimourdain, habité les combles du châtelet du pont; c'est dans la bibliothèque qu'il tenait entre ses genoux le petit Gauvain épelant l'alphabet; c'est entre ces vieux quatre murs-là qu'il avait vu son élève bien-aimé, le fils de son âme, grandir comme homme et croître comme esprit. Cette bibliothèque, ce châtelet, ces murs pleins de ses bénédictions sur l'enfant, allait-il les foudroyer et les brûler? Il leur faisait grâce. Non sans remords.

Il avait laissé Gauvain entamer le siège sur le point opposé. La Tourgue avait son côté sauvage, la tour, et son côté civilisé, la bibliothèque. Cimourdain avait permis à Gauvain de ne battre en brèche que le côté sauvage.

Du reste, attaquée par un Gauvain, défendue par un Gauvain, cette vieille demeure revenait, en pleine révolution française, à ses habitudes féodales. Les guerres entre parents sont toute l'histoire du moyen-âge; les Etéocles et les Polynices sont gothiques aussi bien que grecs, et Hamlet fait dans Elseneur ce qu'Oreste a fait dans Argos.

XII. LE SAUVETAGE S'EBAUCHE

Toute la nuit se passa de part et d'autre en préparatifs.

Sitôt le sombre pourparler qu'on vient d'entendre terminé, le premier soin de Gauvain fut d'appeler son lieutenant.

Guéchamp, qu'il faut un peu connaître, était un homme de second plan, honnête, intrépide, médiocre, meilleur soldat que chef, rigoureusement intelligent jusqu'au point où c'est le devoir de ne plus comprendre, jamais attendri, inaccessible à la corruption, quelle qu'elle fût, aussi bien à la vénalité qui corrompt la conscience qu'à la pitié qui corrompt la justice. Il avait sur l'âme et sur le coeur ces deux abat-jour, la discipline et la consigne, comme un cheval a ses garde-vue sur les deux yeux, et il marchait devant lui dans l'espace que cela lui laissait libre. Son pas était droit, mais sa route était étroite.

Du reste, homme sûr; rigide dans le commandement, exact dans l'obéissance.

Gauvain adressa vivement la parole à Guéchamp.

--Guéchamp, une échelle.

--Mon commandant, nous n'en avons pas.

--Il faut en avoir une.

--Pour escalade?

--Non. Pour sauvetage.

Guéchamp réfléchit et répondit:

--Je comprends. Mais pour ce que vous voulez, il la faut très haute.

--D'au moins trois étages.

--Oui, mon commandant, c'est à peu près la hauteur.

Et il faut dépasser cette hauteur, car il faut être sûr de réussir.

--Sans doute.

--Comment se fait-il que vous n'ayez pas d'échelle?

--Mon commandant, vous n'avez pas jugé à propos d'assiéger la Tourgue par le plateau; vous vous êtes contenté de la bloquer de ce côté-là; vous avez voulu attaquer, non par le pont, mais par la tour. On ne s'est plus occupé que de la mine, et l'on a renoncé à l'escalade. C'est pourquoi nous n'avons pas d'échelles.

--Faites-en faire une sur-le-champ.

--Une échelle de trois étages ne s'improvise pas.

--Faites ajouter bout à bout plusieurs échelles courtes.

--Il faut en avoir.

--Trouvez-en.

--On n'en trouvera pas. Partout les paysans détruisent les échelles, de même qu'ils démontent les charrettes et qu'ils coupent les ponts.

--Ils veulent paralyser la république, c'est vrai.

--Ils veulent que nous ne puissions ni traîner un charroi, ni passer une rivière, ni escalader un mur.

--Il me faut une échelle, pourtant.

--J'y songe, mon commandant, il y a à Javené, près de Fougères, une grande charpenterie. On peut en avoir une là.

--Il n'y a pas une minute à perdre.

--Quand voulez-vous avoir l'échelle?

--Demain, à pareille heure, au plus tard.

--Je vais envoyer à Javené un exprès à franc-étrier. Il portera l'ordre de réquisition. Il y a à Javené un poste de cavalerie qui fournira l'escorte. L'échelle pourra être ici demain avant le coucher du soleil.

--C'est bien, cela suffira, dit Gauvain, faites vite. Allez.

Dix minutes après, Guéchamp revint et dit à Gauvain:

--Mon commandant, l'exprès est parti pour Javené.

Gauvain monta sur le plateau et demeura longtemps l'œil fixé sur le pont-châtelet qui était en travers du ravin. Le pignon du châtelet, sans autre baie que la basse entrée fermée par le pont-levis dressé, faisait face à l'escarpement du ravin. Pour arriver du plateau au pied des piles du pont, il fallait descendre le long de cet escarpement, ce qui n'était pas impossible, de broussaille en broussaille. Mais une fois dans le fossé, l'assaillant serait exposé à tous les projectiles pouvant pleuvoir des trois étages. Gauvain acheva de se convaincre qu'au point où le siège en était, la véritable attaque était par la brèche de la tour.

Il prit toutes ses mesures pour qu'aucune fuite ne fût possible; il compléta l'étroit blocus de la Tourgue; il resserra les mailles de ses bataillons de façon que rien ne pût passer au travers. Gauvain et Cimourdain se partagèrent l'investissement de la forteresse; Gauvain se réserva le côté de la forêt et donna à Cimourdain le côté du plateau. Il fut convenu que, tandis que Gauvain, secondé par Guéchamp, conduirait l'assaut par la sape, Cimourdain, toutes les mèches de la batterie haute allumées, observerait le pont et le ravin.

XIII. CE QUE FAIT LE MARQUIS

Pendant qu'au dehors tout s'apprêtait pour l'attaque, au dedans tout s'apprêtait pour la résistance.

Ce n'est pas sans une réelle analogie qu'une tour se nomme une douve, et l'on frappe quelquefois une tour d'un coup de mine comme une douve d'un coup de poinçon. La muraille se perce comme une bonde. C'est ce qui était arrivé à la Tourgue.

Le puissant coup de poinçon donné par deux ou trois quintaux de poudre avait troué de part en part le mur énorme. Ce trou partait du pied de la tour, traversait la muraille dans sa plus grande épaisseur et venait aboutir en arcade informe dans le rez-de-chaussée de la forteresse. Du dehors, les assiégeants, afin de rendre ce trou praticable à l'assaut, l'avaient élargi et façonné à coups de canon.

Le rez-de-chaussée où pénétrait cette brèche était une grande salle ronde toute nue, avec pilier central portant la clef de voûte. Cette salle, qui était la plus vaste de tout le donjon, n'avait pas moins de quarante pieds de diamètre. Chacun des étages de la tour se composait d'une chambre pareille, mais moins large, avec des logettes dans les embrasures des meurtrières. La salle du rez-de-chaussée n'avait pas de meurtrières, pas de soupiraux, pas de lucarnes; juste autant de jour et d'air qu'une tombe.

La porte des oubliettes, faite de plus de fer que de bois, était dans la salle du rez-de-chaussée. Une autre porte de cette salle ouvrait sur un escalier qui conduisait aux chambres supérieures. Tous les escaliers étaient pratiqués dans l'épaisseur du mur.

C'est dans cette salle basse que les assiégeants avaient chance d'arriver par la brèche qu'ils avaient faite. Cette salle prise, il leur restait la tour à prendre.

On n'avait jamais respiré dans cette salle basse. Nul n'y passait vingt-quatre heures sans être asphyxié. Maintenant, grâce à la brèche, on y pouvait vivre.

C'est pourquoi les assiégés ne fermèrent pas la brèche.

D'ailleurs, à quoi bon? Le canon l'eût rouverte.

Ils piquèrent dans le mur une torchère de fer, y plantèrent une torche, et cela éclaira le rez-de-chaussée.

Maintenant comment s'y défendre?

Murer le trou était facile, mais inutile. Une retirade valait mieux. Une retirade, c'est un retranchement à angle rentrant, sorte de barricade chevronnée qui permet de faire converger les feux sur les assaillants, et qui, en laissant à l'extérieur la brèche ouverte, la bouche à l'intérieur. Les matériaux ne leur manquaient pas; ils construisirent une retirade, avec fissures pour le passage des canons de fusil. L'angle de la retirade s'appuyait au pilier central; les deux ailes touchaient le mur des deux côtés. Cela fait, on disposa dans les bons endroits des fougasses.

Le marquis dirigeait tout. Inspirateur, ordonnateur, guide et maître, âme terrible. Lantenac était de cette race d'hommes de guerre du dix-huitième siècle qui, à quatre-vingts ans, sauvaient des villes. Il ressemblait à ce comte d'Alberg qui, presque centenaire, chassa de Riga le roi de Pologne.

--Courage, amis! disait le marquis, au commencement de ce siècle, en 1715, à Bender, Charles XII, enfermé dans une maison, a tenu tête, avec trois cents suédois, à vingt mille turcs.

On barricada les deux étages d'en bas, on fortifia les chambres, on crénela les alcôves, on contrebuta les portes avec des solives enfoncées à coups de maillet, qui faisaient comme des arcs-boutants; seulement on dut laisser libre l'escalier en spirale qui communiquait à tous les étages, car il fallait pouvoir y circuler; et l'entraver pour l'assiégeant, c'eût été l'entraver pour l'assiégé. La défense des places a toujours ainsi un côté faible.

Le marquis, infatigable, robuste comme un jeune homme, soulevant des poutres, portant des pierres, donnait l'exemple, mettait la main à la besogne, commandait, aidait, fraternisait, riait avec ce clan féroce, toujours le seigneur pourtant, haut, familier, élégant, farouche.

Il ne fallait pas lui répliquer. Il disait: _Si une moitié de vous se révoltait, je la ferais fusiller par l'autre, et je défendrais la place avec le reste_. Ces choses-là font qu'on adore un chef.

XIV. CE QUE FAIT L'IMANUS

Pendant que le marquis s'occupait de la brèche et de la tour, l'Imânus s'occupait du pont. Dès le commencement du siège, l'échelle de sauvetage suspendue transversalement en dehors et au-dessous des fenêtres du deuxième étage, avait été retirée par ordre du marquis, et placée par l'Imânus dans la salle de la bibliothèque. C'est peut-être à cette échelle-là que Gauvain voulait suppléer. Les fenêtres du premier étage entre-sol, dit salle des gardes, étaient défendues par une triple armature de barreaux de fer scellés dans la pierre, et l'on ne pouvait ni entrer ni sortir par là.

Il n'y avait point de barreaux aux fenêtres de la bibliothèque, mais elles étaient très hautes.

L'Imânus se fit accompagner de trois hommes, comme lui capables de tout et résolus à tout. Ces hommes étaient Hoisnard, dit Branche-d'Or, et les deux frères Pique-en-Bois. L'Imânus prit une lanterne sourde, ouvrit la porte de fer, et visita minutieusement les trois étages du châtelet du pont. Hoisnard Branche-d'Or était aussi implacable que l'Imânus, ayant eu un frère tué par les républicains.

L'Imânus examina l'étage d'en haut, regorgeant de foin et de paille, et l'étage d'en bas, dans lequel il fit apporter quelques pots à feu, qu'il ajouta aux tonnes de goudron; il fit mettre le tas de fascines de bruyères en contact avec les tonnes de goudron, et il s'assura du bon état de la mèche soufrée dont une extrémité était dans le pont et l'autre dans la tour. Il répandit sur le plancher, sous les tonnes et sous les fascines, une mare de goudron où il immergea le bout de la mèche soufrée; puis il fit placer dans la salle de la bibliothèque, entre le rez-de-chaussée où était le goudron et le grenier où était la paille, les trois berceaux où étaient René-Jean, Gros-Alain et Georgette, plongés dans un profond sommeil. On apporta les berceaux très doucement pour ne point réveiller les petits.

C'étaient de simples petites crèches de campagne, sorte de corbeilles d'osier très basses qu'on pose à terre, ce qui permet à l'enfant de sortir du berceau seul et sans aide. Près de chaque berceau, l'Imânus fit placer une écuelle de soupe avec une cuiller de bois. L'échelle de sauvetage décrochée de ses crampons avait été déposée sur le plancher, contre le mur; l'Imânus fit ranger les trois berceaux bout à bout le long de l'autre mur en regard de l'échelle. Puis, pensant que des courants d'air pouvaient être utiles, il ouvrit toutes grandes les six fenêtres de la bibliothèque. C'était une nuit d'été, bleue et tiède.

Il envoya les frères Pique-en-Bois ouvrir les fenêtres de l'étage inférieur et de l'étage supérieur. Il avait remarqué, sur la façade orientale de l'édifice, un grand vieux lierre desséché, couleur d'amadou, qui couvrait tout un côté du pont du haut en bas et encadrait les fenêtres des trois étages. Il pensa que ce lierre ne nuirait pas. L'Imânus jeta partout un dernier coup d'oeil; après quoi, ces quatre hommes sortirent du châtelet et rentrèrent dans le donjon. L'Imânus referma la lourde porte de fer à double tour, considéra attentivement la serrure énorme et terrible, et examina, avec un signe de tête satisfait, la mèche soufrée qui passait par le trou pratiqué par lui, et était désormais la seule communication entre la tour et le pont. Cette mèche partait de la chambre ronde, passait sous la porte de fer, entrait sous la voussure, descendait l'escalier du rez-de-chaussée du pont, serpentait sur les degrés en spirale, rampait sur le plancher du couloir entre-sol, et allait aboutir à la mare de goudron sous le tas de fascines sèches. L'Imânus avait calculé qu'il fallait environ un quart d'heure pour que cette mèche, allumée dans l'intérieur de la tour, mit le feu à la mare de goudron sous la bibliothèque. Tous ces arrangements pris, et toutes ces inspections faites, il rapporta la clef de la porte de fer au marquis de Lantenac, qui la mit dans sa poche.

Il importait de surveiller tous les mouvements des assiégeants. L'Imânus alla se poster en vedette, sa trompe de bouvier à la ceinture, dans la guérite de la plate-forme, au haut de la tour. Tout en observant, un oeil sur la forêt, un oeil sur le plateau, il avait près de lui, dans l'embrasure de la lucarne de la guérite, une poire à poudre, un sac de toile plein de balles de calibre, et de vieux journaux qu'il déchirait, et il faisait des cartouches.

Quand le soleil parut, il éclaira dans la forêt huit bataillons, le sabre au côté, la giberne au dos, la bayonnette au fusil, prêts à l'assaut; sur le plateau, une batterie de canons, avec caissons, gargousses et boîtes à mitraille; dans la forteresse, dix-neuf hommes chargeant des tromblons, des mousquets, des pistolets et des espingoles; et dans les trois berceaux trois enfants endormis.

LIVRE TROISIEME

LE MASSACRE DE SAINT-BARTHELEMY

i

Les enfants se réveillèrent.

Ce fut d'abord la petite.

Un réveil d'enfants, c'est une ouverture de fleurs; il semble qu'un parfum sorte de ces fraîches âmes.

Georgette, celle de vingt mois, la dernière née des trois, qui tétait encore en mai, souleva sa petite tête, se dressa sur son séant, regarda ses pieds, et se mit à jaser.

Un rayon du matin était sur son berceau; il eût été difficile de dire quel était le plus rose, du pied de Georgette ou de l'aurore.

Les deux autres dormaient encore; c'est plus lourd, les hommes; Georgette, gaie et calme, jasait.

René-Jean était brun, Gros-Alain était châtain, Georgette était blonde. Ces nuances des cheveux, d'accord dans l'enfance avec l'âge, peuvent changer plus tard. René-Jean avait l'air d'un petit Hercule; il dormait sur le ventre, avec ses deux poings dans ses yeux. Gros-Alain avait les deux jambes hors de son petit lit.

Tous trois étaient en haillons; les vêtements que leur avait donnés le bataillon du Bonnet-Rouge s'en étaient allés en loques; ce qu'ils avaient sur eux n'était même pas une chemise; les deux garçons étaient presque nus, Georgette était affublée d'une guenille qui avait été une jupe et qui n'était plus guère qu'une brassière. Qui avait soin de ces enfants? On n'eût pu le dire. Pas de mère. Ces sauvages paysans combattants, qui les traînaient avec eux de forêt en forêt, leur donnaient leur part de soupe. Voilà tout. Les petits s'en tiraient comme ils pouvaient. Ils avaient tout le monde pour maître et personne pour père. Mais les haillons des enfants, c'est plein de lumière. Ils étaient charmants.

Georgette jasait.

Ce qu'un oiseau chante, un enfant le jase. C'est le même hymne. Hymne indistinct, balbutié, profond. L'enfant a de plus que l'oiseau la sombre destinée humaine devant lui. De là la tristesse des hommes qui écoutent, mêlée à la joie du petit qui chante. Le cantique le plus sublime qu'on puisse entendre sur la terre, c'est le bégaiement de l'âme humaine sur les lèvres de l'enfance. Ce chuchotement confus d'une pensée qui n'est encore qu'un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la justice éternelle; peut-être est-ce une protestation sur le seuil avant d'entrer; protestation humble et poignante; cette ignorance souriant à l'infini compromet toute la création dans le sort qui sera fait à l'être faible et désarmé. Le malheur, s'il arrive, sera un abus de confiance.

Le murmure de l'enfant, c'est plus et moins que la parole; ce ne sont pas des notes, et c'est un chant; ce ne sont pas des syllabes, et c'est un langage; ce murmure a eu son commencement dans le ciel et n'aura pas sa fin sur la terre; il est d'avant la naissance, et il continue; c'est une suite. Ce bégaiement se compose de ce que l'enfant disait quand il était ange et de ce qu'il dira quand il sera homme; le berceau a un Hier de même que la tombe a un Demain; ce demain et cet hier amalgament dans ce gazouillement obscur leur double inconnu; et rien ne prouve Dieu, l'éternité, la responsabilité, la dualité du destin, comme cette ombre formidable dans cette âme rose.

Ce que balbutiait Georgette ne l'attristait pas, car tout son doux visage était un sourire. Sa bouche souriait, ses yeux souriaient, les fossettes de ses joues souriaient. Il se dégageait de ce sourire une mystérieuse acceptation du matin. L'âme a foi dans le rayon. Le ciel était bleu, il faisait chaud, il faisait beau. La frêle créature, sans rien savoir, sans rien connaître, sans rien comprendre, mollement noyée dans la rêverie qui ne pense pas, se sentait en sûreté dans cette nature, dans ces arbres honnêtes, dans cette verdure sincère, dans cette campagne pure et paisible, dans ces bruits de nids, de sources, de mouches, de feuilles, au-dessus desquels resplendissait l'immense innocence du soleil.

Après Georgette, René-Jean, l'aîné, le grand, qui avait quatre ans passés, se réveilla. Il se leva debout, enjamba virilement son berceau, aperçut son écuelle, trouva cela tout simple, s'assit par terre et commença à manger sa soupe.

La jaserie de Georgette n'avait pas éveillé Gros-Alain, mais au bruit de la cuiller dans l'écuelle, il se retourna en sursaut, et ouvrit les yeux. Gros-Alain était celui de trois ans. Il vit son écuelle, il n'avait que le bras à étendre, il la prit, et, sans sortir de son lit, son écuelle sur ses genoux, sa cuiller au poing, il fit comme René-Jean, il se mit à manger.

Georgette ne les entendait pas, et les ondulations de sa voix semblaient moduler le bercement d'un rêve. Ses yeux grands ouverts regardaient en haut, et étaient divins; quel que soit le plafond ou la voûte qu'un enfant a au-dessus de sa tête, ce qui se reflète dans ses yeux, c'est le ciel.

Quand René-Jean eut fini, il gratta avec la cuiller le fond de l'écuelle, soupira, et dit avec dignité:--J'ai mangé ma soupe.

Ceci tira Georgette de sa rêverie.

--Poupoupe, dit-elle.

Et voyant que René-Jean avait mangé et que Gros-Alain mangeait, elle prit l'écuelle de soupe qui était à côté d'elle, et mangea, non sans porter sa cuiller beaucoup plus souvent à son oreille qu'à sa bouche.

De temps en temps elle renonçait à la civilisation et mangeait avec ses doigts.

Gros-Alain, après avoir, comme son frère, gratté le fond de l'écuelle, était allé le rejoindre et courait derrière lui.

ii.

Tout à coup on entendit au dehors, en bas, du côté de la forêt, un bruit de clairon, sorte de fanfare hautaine et sévère. A ce bruit de clairon répondit du haut de la tour un son de trompe.

Cette fois, c'était le clairon qui appelait et la trompe qui donnait la réplique.

Il y eut un deuxième coup de clairon que suivit un deuxième son de trompe.

Puis, de la lisière de la forêt, s'éleva une voix lointaine, mais précise, qui cria distinctement ceci:

--Brigands! sommation. Si vous n'êtes pas rendus à discrétion au coucher du soleil, nous attaquons.

Une voix, qui ressemblait à un grondement, répondit de la plate-forme de la tour:

--Attaquez.

La voix d'en bas reprit:

--Un coup de canon sera tiré, comme dernier avertissement, une demi-heure avant l'assaut.

Et la voix d'en haut répéta:

--Attaquez.

Ces voix n'arrivaient pas jusqu'aux enfants, mais le clairon et la trompe portaient plus haut et plus loin, et Georgette, au premier coup de clairon, dressa le cou, et cessa de manger; au son de trompe, elle posa sa cuiller dans son écuelle; au deuxième coup de clairon, elle leva le petit index de sa main droite, et l'abaissant et le relevant tour à tour, marqua les cadences de la fanfare, que vint prolonger le deuxième son de trompe; quand la trompe et le clairon se turent, elle demeura pensive le doigt en l'air, et murmura à demi-voix:--Misique.

Nous pensons qu'elle voulait dire «musique».

Les deux aînés, René-Jean et Gros-Alain, n'avaient pas fait attention à la trompe et au clairon; ils étaient absorbés par autre chose; un cloporte était en train de traverser la bibliothèque.

Gros-Alain l'aperçut et cria:

--Une bête.

René-Jean accourut.

Gros-Alain reprit:

--Ça pique.

--Ne lui fais pas de mal, dit René-Jean.

Et tous deux se mirent à regarder ce passant.

Cependant Georgette avait fini sa soupe; elle chercha des yeux ses frères. René-Jean et Gros-Alain étaient dans l'embrasure d'une fenêtre, accroupis et graves au-dessus du cloporte; ils se touchaient du front et mêlaient leurs cheveux; ils retenaient leur respiration, émerveillés, et considéraient la bête, qui s'était arrêtée et ne bougeait plus, peu contente de tant d'admiration.

Georgette, voyant ses frères en contemplation, voulut savoir ce que c'était. Il n'était pas aisé d'arriver jusqu'à eux, elle l'entreprit pourtant; le trajet était hérissé de difficultés; il y avait des choses par terre, des tabourets renversés, des tas de paperasses, des caisses d'emballage déclouées et vides, des bahuts, des monceaux quelconques autour desquels il fallait cheminer, tout un archipel d'écueils; Georgette s'y hasarda. Elle commença par sortir de son berceau, premier travail; puis elle s'engagea dans les récifs, serpenta dans les détroits, poussa un tabouret, rampa entre deux coffres, passa par-dessus une liasse de papiers, grimpant d'un côté, roulant de l'autre, montrant avec douceur sa pauvre petite nudité, et parvint ainsi à ce qu'un marin appellerait la mer libre, c'est-à-dire à un assez large espace de plancher qui n'était plus obstrué et où il n'y avait plus de périls; alors elle s'élança, traversa cet espace qui était tout le diamètre de la salle, à quatre pattes, avec une vitesse de chat, et arriva près de la fenêtre; là il y avait un obstacle redoutable; la grande échelle gisante le long du mur venait aboutir à cette fenêtre, et l'extrémité de l'échelle dépassait un peu le coin de l'embrasure; cela faisait entre Georgette et ses frères une sorte de cap à franchir; elle s'arrêta et médita; son monologue intérieur terminé, elle prit son parti; elle empoigna résolument de ses doigts roses un des échelons, lesquels étaient verticaux et non horizontaux, l'échelle étant couchée sur un de ses montants; elle essaya de se lever sur ses pieds et retomba; elle recommença deux fois, elle échoua; à la troisième fois, elle réussit; alors, droite et debout, s'appuyant successivement à chacun des échelons, elle se mit à marcher le long de l'échelle; arrivée à l'extrémité, le point d'appui lui manquait, elle trébucha, mais saisissant de ses petites mains le bout du montant qui était énorme, elle se redressa, doubla le promontoire, regarda René-Jean et Gros-Alain, et rit.

iii.

En ce moment-là, René-Jean, satisfait du résultat de ses observations sur le cloporte, relevait la tête et disait:

--C'est une femelle.

Le rire de Georgette fit rire René-Jean, et le rire de René-Jean fit rire Gros-Alain. Georgette opéra sa jonction avec ses frères, et cela fit un petit cénacle assis par terre.

Mais le cloporte avait disparu.

Il avait profité du rire de Georgette pour se fourrer dans un trou du plancher.

D'autres événements suivirent le cloporte.

D'abord des hirondelles passèrent.

Leurs nids étaient probablement sous le rebord du toit. Elles vinrent voler tout près de la fenêtre, un peu inquiètes des enfants, décrivant de grands cercles dans l'air, et poussant leur doux cri du printemps. Cela fit lever les yeux aux trois enfants et le cloporte fut oublié.

Georgette braqua son doigt sur les hirondelles et cria:--Cocos!

René-Jean la réprimanda.

--Mamoiselle, on ne dit pas des cocos, on dit des oseaux.

--Zozo, dit Georgette.

Et tous les trois regardèrent les hirondelles.

Puis une abeille entra.

Rien ne ressemble à une âme comme une abeille. Elle va de fleur en fleur comme une âme d'étoile en étoile, et elle rapporte le miel comme l'âme rapporte la lumière.

Celle-ci fit grand bruit en entrant, elle bourdonnait à voix haute, et elle avait l'air de dire: J'arrive, je viens de voir les roses, maintenant je viens voir les enfants. Qu'est-ce qui se passe ici?

Une abeille, c'est une ménagère, et cela gronde en chantant.

Tant que l'abeille fut là, les trois petits ne la quittèrent pas des yeux.

L'abeille explora toute la bibliothèque, fureta les recoins, voleta ayant l'air d'être chez elle et dans une ruche, et rôda, ailée et mélodieuse, d'armoire en armoire, regardant à travers les vitres les titres des livres, comme si elle eût été un esprit.

Sa visite faite, elle partit.

--Elle va dans sa maison, dit René-Jean.

--C'est une bête, dit Gros-Alain.

--Non, repartit René-Jean, c'est une mouche.

--Muche, dit Georgette.

Là-dessus, Gros-Alain, qui venait de trouver à terre une ficelle à l'extrémité de laquelle il y avait un noeud, prit entre son pouce et son index le bout opposé au noeud, fit de la ficelle une sorte de moulinet, et la regarda tourner avec une attention profonde.

De son côté, Georgette, redevenue quadrupède et ayant repris son va-et-vient capricieux sur le plancher, avait découvert un vénérable fauteuil de tapisserie mangé des vers dont le crin sortait par plusieurs trous. Elle s'était arrêtée à ce fauteuil. Elle élargissait les trous et tirait le crin avec recueillement.

Brusquement, elle leva un doigt, ce qui voulait dire: Écoutez.

Les deux frères tournèrent la tête.

Un fracas vague et lointain s'entendait au dehors; c'était probablement le camp d'attaque qui exécutait quelque mouvement stratégique dans la forêt; des chevaux hennissaient, des tambours battaient, des caissons roulaient, des chaînes s'entre-heurtaient, des sonneries militaires s'appelaient et se répondaient, confusion de bruits farouches qui en se mêlant devenaient une sorte d'harmonie; les enfants écoutaient, charmés.

--C'est le mondieu qui fait ça, dit René-Jean.

iv.

Le bruit cessa.

René-Jean était demeuré rêveur.

Comment les idées se décomposent-elles et se recomposent-elles dans ces petits cerveaux-là? Quel est le remuement mystérieux de ces mémoires si troubles et si courtes encore? Il se fit dans cette douce tête pensive un mélange du mondieu, de la prière, des mains jointes, d'on ne sait quel tendre sourire qu'on avait sur soi autrefois, et qu'on n'avait plus, et René-Jean chuchota à demi-voix: Maman.

--Maman, dit Gros-Alain.

--Mman, dit Georgette.

Et puis René-Jean se mit à sauter.

Ce que voyant, Gros-Alain sauta.

Gros-Alain reproduisait tous les mouvements et tous les gestes de René-Jean; Georgette moins. Trois ans, cela copie quatre ans; mais vingt mois, cela garde son indépendance. Georgette resta assise, disant de temps en temps un mot. Georgette ne faisait pas de phrases. C'était une penseuse; elle parlait par apophtegmes. Elle était monosyllabique.

Au bout de quelque temps néanmoins, l'exemple la gagna, et elle finit par tâcher de faire comme ses frères, et ces trois petites paires de pieds nus se mirent à danser, à courir et à chanceler, dans la poussière du vieux parquet de chêne poli, sous le grave regard des bustes de marbre auxquels Georgette jetait de temps en temps de côté un oeil inquiet, en Murmurant: --Les momommes!

Dans le langage de Georgette, un «momomme», c'était tout ce qui ressemblait à un homme et pourtant n'en était pas un. Les êtres n'apparaissent à l'enfant que mêlés aux fantômes.

Georgette, marchant moins qu'elle n'oscillait, suivait ses frères, mais plus volontiers à quatre pattes.

Subitement, René-Jean, s'étant approché d'une croisée, leva la tête, puis la baissa, et alla se réfugier derrière le coin du mur de l'embrasure de la fenêtre. Il venait d'apercevoir quelqu'un qui le regardait. C'était un soldat bleu du campement du plateau qui, profitant de la trêve et l'enfreignant peut-être un peu, s'était hasardé jusqu'à venir au bord de l'escarpement du ravin d'où l'on découvrait l'intérieur de la bibliothèque. Voyant René-Jean se réfugier, Gros-Alain se réfugia; il se blottit à côté de René-Jean, et Georgette vint se cacher derrière eux. Ils demeurèrent là en silence, immobiles, et Georgette mit son doigt sur ses lèvres. Au bout de quelques instants, René-Jean se risqua à avancer la tête; le soldat y était encore. René-Jean rentra sa tête vivement; et les trois petits n'osèrent plus souffler. Cela dura assez longtemps. Enfin cette peur ennuya Georgette, elle eut de l'audace, elle regarda. Le soldat s'en était allé. Ils se remirent à courir et à jouer.

Gros-Alain, bien qu'imitateur et admirateur de René-Jean, avait une spécialité, les trouvailles. Son frère et sa soeur le virent tout à coup caracoler éperdument en tirant après lui un petit chariot à quatre roues qu'il avait déterré je ne sais où.

Cette voiture à poupée était là depuis des années dans la poussière, oubliée, faisant bon voisinage avec les livres des génies et les bustes des sages. C'était peut-être un des hochets avec lesquels avait joué Gauvain enfant.

Gros-Alain avait fait de sa ficelle un fouet qu'il faisait claquer; il était très fier. Tels sont les inventeurs. Quand on ne découvre pas l'Amérique, on découvre une petite charrette. C'est toujours cela.

Mais il fallut partager. René-Jean voulut s'atteler à la voiture et Georgette voulut monter dedans.

Elle essaya de s'y asseoir. René-Jean fut le cheval. Gros-Alain fut le cocher.

Mais le cocher ne savait pas son métier, le cheval le lui apprit.

René-Jean cria à Gros-Alain:

--Dis: Hu!

--Hu! répéta Gros-Alain.

La voiture versa. Georgette roula. Cela crie, les anges, Georgette cria.

Puis elle eut une vague envie de pleurer.

--Mamoiselle, dit René-Jean, vous êtes trop grande.

--J'ai grande, dit Georgette.

Et sa grandeur la consola de sa chute.

La corniche d'entablement au-dessous des fenêtres était fort large; la poussière des champs envolée du plateau de bruyère avait fini par s'y amasser, les pluies avaient refait de la terre avec cette poussière, le vent y avait apporté des graines, si bien qu'une ronce avait profité de ce peu de terre pour pousser là. Cette ronce était de l'espèce vivace dite _mûrier de renard_. On était en août, la ronce était couverte de mûres, et une branche de la ronce entrait par une fenêtre. Cette branche pendait presque jusqu'à terre.

Gros-Alain, après avoir découvert la ficelle, après avoir découvert la charrette, découvrit cette ronce. Il s'en approcha.

Il cueillit une mûre et la mangea.

--J'ai faim, dit René-Jean.

Et Georgette, galopant sur ses genoux et sur ses mains, arriva.

A eux trois ils pillèrent la branche et mangèrent toutes les mûres. Ils s'en grisèrent et s'en barbouillèrent, et, tout vermeils de cette pourpre de la ronce, ces trois petits séraphins finirent par être trois petits faunes, ce qui eût choqué Dante et charmé Virgile. Ils riaient aux éclats.

De temps en temps la ronce leur piquait les doigts. Rien pour rien.

Georgette tendit à René-Jean son doigt où perlait une petite goutte de sang et dit en montrant la ronce: Pique.

Gros-Alain, piqué aussi, regarda la ronce avec défiance et dit:

--C'est une bête.

--Non, répondit René-Jean, c'est un bâton.

--Un bâton, c'est méchant, reprit Gros-Alain.

Georgette, cette fois encore, eut envie de pleurer, mais elle se mit à rire.

v.

Cependant René-Jean, jaloux peut-être des découvertes de son frère cadet Gros-Alain, avait conçu un grand projet. Depuis quelque temps, tout en cueillant des mûres et en se piquant les doigts, ses yeux se tournaient fréquemment du côté du lutrin-pupitre monté sur pivot et isolé comme un monument au milieu de la bibliothèque. C'est sur ce lutrin que s'étalait le célèbre volume _Saint-Barthélemy_.

C'était vraiment un in-quarto magnifique et mémorable. Ce _Saint-Barthélemy_ avait été publié à Cologne par le fameux éditeur de la Bible de 1682, Bloeuw, en latin Cœsius. Il avait été fabriqué par des presses à boîtes et à nerfs de boeuf; il était imprimé, non sur papier de Hollande, mais sur ce beau papier arabe, si admiré par Edrisi, qui est en soie et coton et toujours blanc; la reliure était de cuir doré et les fermoirs étaient d'argent; les gardes étaient de ce parchemin que les parcheminiers de Paris faisaient serment d'acheter à la salle Saint-Mathurin «et point ailleurs». Ce volume était plein de gravures sur bois et sur cuivre et de figures géographiques de beaucoup de pays; il était précédé d'une protestation des imprimeurs, papetiers et libraires contre l'édit de 1633 qui frappait d'un impôt «les cuirs, les bières, le pied fourché, le poisson de mer et le papier»; et au verso du frontispice on lisait une dédicace adressée aux Gryphes, qui sont à Lyon ce que les Elzévirs sont à Amsterdam. De tout cela, il résultait un exemplaire illustre, presque aussi rare que l'_Apostol_ de Moscou.

Ce livre était beau; c'est pourquoi René-Jean le regardait, trop peut-être. Le volume était précisément ouvert à une grande estampe représentant saint Barthélemy portant sa peau sur son bras. Cette estampe se voyait d'en bas. Quand toutes les mûres furent mangées, René-Jean la considéra avec un regard d'amour terrible, et Georgette, dont l'oeil suivait la direction des yeux de son frère, aperçut l'estampe et dit:--Gimage.

Ce mot sembla déterminer René-Jean. Alors, à la grande stupeur de Gros-Alain, il fit une chose extraordinaire.

Une grosse chaise de chêne était dans un angle de la bibliothèque; René-Jean marcha à cette chaise, la saisit, et la traîna à lui tout seul jusqu'au pupitre. Puis, quand la chaise toucha le pupitre, il monta dessus et posa ses deux poings sur le livre.

Parvenu à ce sommet, il sentit le besoin d'être magnifique; il prit la «gimage» par le coin d'en haut et la déchira soigneusement; cette déchirure de saint Barthélemy se fit de travers, mais ce ne fut pas la faute de René-Jean; il laissa dans le livre tout le côté gauche avec un oeil et un peu de l'auréole du vieil évangéliste apocryphe, et offrit à Georgette l'autre moitié du saint et toute sa peau. Georgette reçut le saint et dit:

--Momomme.

--Et moi! cria Gros-Alain.

Il en est de la première page arrachée comme du premier sang versé. Cela décide le carnage.

René-Jean tourna le feuillet; derrière le saint il y avait le commentateur, Pantoenus; René-Jean décerna Pantoenus à Gros-Alain.

Cependant Georgette déchira son grand morceau en deux petits, puis les deux petits en quatre; si bien que l'histoire pourrait dire que saint Barthélemy, après avoir été écorché en Arménie, fut écartelé en Bretagne.

vi.

L'écartèlement terminé, Georgette tendit la main à René-Jean et dit:

--Encore!

Après le saint et le commentateur venaient, portraits rébarbatifs, les glossateurs. Le premier en date était Gavantus; René-Jean l'arracha et mit dans la main de Georgette Gavantus.

Tous les glossateurs de saint Barthélemy y passèrent.

Donner est une supériorité. René-Jean ne se réserva rien. Gros-Alain et Georgette le contemplaient; cela lui suffisait; il se contenta de l'admiration de son public.

René-Jean, inépuisable et magnanime, offrit à Gros-Alain Fabricio Pignatelli et à Georgette le père Stilting; il offrit à Gros-Alain Alphonse Tostat et à Georgette _Cornelius a Lapide_; Gros-Alain eut Henri Hammond, et Georgette eut le père Roberti, augmenté d'une vue de la ville de Douai, où il naquit en 1619. Gros-Alain reçut la protestation des papetiers et Georgette obtint la dédicace aux Gryphes. Il y avait aussi des cartes. René-Jean les distribua. Il donna l'Ethiopie à Gros-Alain et la Lycaonie à Georgette. Cela fait, il jeta le livre à terre.

Ce fut un moment effrayant. Gros-Alain et Georgette virent, avec une extase mêlée d'épouvante, René-Jean froncer ses sourcils, roidir ses jarrets, crisper ses poings et pousser hors du lutrin l'in-quarto massif. Un bouquin majestueux qui perd contenance, c'est tragique. Le lourd volume désarçonné pendit un moment, hésita, se balança, puis s'écroula, et, rompu, froissé, lacéré, déboîté dans sa reliure, disloqué dans ses fermoirs, s'aplatit lamentablement sur le plancher. Heureusement il ne tomba point sur eux.

Ils furent éblouis, point écrasés. Toutes les aventures des conquérants ne finissent pas aussi bien.

Comme toutes les gloires, cela fit un grand bruit et un nuage de poussière.

Ayant terrassé le livre, René-Jean descendit de la chaise. Il y eut un instant de silence et de terreur, la victoire a ses effrois. Les trois enfants se prirent les mains et se tinrent à distance, considérant le vaste