Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie

Chapter 9

Chapter 93,699 wordsPublic domain

Du Faro à Messine, il existait il y a quelques années des batteries et des tours casematées, les unes très-anciennes, les autres datant de l'occupation anglaise ou même plus modernes; mais tout cela avait fini, faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas un canon au moment où se passaient ces événements. La route stratégique elle-même était dans un fort triste état. L'artillerie y fut donc immédiatement dirigée, et immédiatement aussi, fut commencé un ensemble de travaux de fortifications et de batteries, défensives pour le Faro, et offensives pour le détroit.

Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine et le lendemain étaient relevés par d'autres. Ils faisaient, pendant douze heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit, celui de soldats. Car l'ennemi était maître du détroit; ses nombreux vapeurs le sillonnaient en tous sens; puis, les côtes de Calabre étant couvertes de troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile, par une nuit obscure, de jeter à terre sur les plages du Faro quelques milliers d'hommes.

Le général Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-même les travaux de ces fortifications passagères et il en profitait pour passer en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin d'arriver sur les trois heures ou trois heures et demie du matin, c'est-à-dire à l'heure où les appels avaient lieu. On y vit s'élever d'abord, comme par enchantement, une batterie de huit pièces de trente-deux avec des parapets d'une épaisseur moyenne de dix mètres. C'était la plus rapprochée du fanal.

Un chemin couvert reliait cette batterie à une deuxième de trois pièces de soixante-huit, tirant en barbette. L'espèce de courtine produite par le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, était armée elle-même de plusieurs pièces de vingt-quatre, de caronades et de deux obusiers de seize. Puis venait, à l'entrée du village, une troisième batterie; une quatrième fut élevée un peu plus tard à l'entrée du canal et une cinquième vis-à-vis l'église du Faro. Une grosse tour d'origine anglaise, construite près du village, fut armée d'une caronade et d'une superbe coulevrine en bronze portant les armoiries des chevaliers de Malte. Les plates-formes du fort du fanal reçurent elles-mêmes huit pièces de gros calibre. Tout cet ensemble présentait vers le détroit un front assez respectable pour ne pas être à dédaigner.

Ces travaux avaient été commencés primitivement sous la direction d'un officier français. Mais le général Orsini, ayant quitté le ministère de la guerre, vint prendre le commandement en chef de l'artillerie de l'armée méridionale et, en cette qualité, celui du Faro. Il n'eut rien de plus pressé, naturellement, que de trouver mal tout ce qui avait été fait, d'en modifier beaucoup les détails et quelque peu l'ensemble. Il eût peut-être mieux fait de laisser les choses aller leur train et de tâcher de trouver des soldats aux nombreux officiers d'artillerie, sachant tout excepté ce qu'était un canon, qu'il avait amenés de Palerme avec lui. Il y avait, en résumé, de quoi mettre trois officiers par pièce ou peu s'en faut.

Dès le 10 août, la pacifique presqu'île du Faro s'était métamorphosée en camp retranché. Sur la plage, en regard du détroit, s'alignaient trois cents ou trois cent cinquante barques de pêche, future flottille de débarquement. A leur droite, deux batteries de campagne, trophées de Milazzo et de Calatafimi, deux batteries d'obusiers de montagne, provenant de la fonderie de canons improvisée à Palerme, et une section d'obusiers de seize resplendissaient au soleil, abritées en arrière par une forêt de baïonnettes en faisceaux, au milieu desquels se promenaient les factionnaires de chaque bataillon. Tout le village n'était lui-même qu'une vaste caserne où allaient et venaient constamment des convois de vivres et de munitions.

Pendant qu'au Faro tout était aux travaux, au débarquement et à la guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait rêvé pour l'avenir le calme et la tranquillité, rien n'était plus à la paix.

L'inquiétude recommençait à battre en brèche le courage des habitants, et l'appréhension d'un autre bombardement venait de nouveau les empêcher de dormir.

En effet, la cour de Naples, en espérant un instant arrêter diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part du loup elle le rassasierait, et avait projeté l'abandon de la Sicile pour conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle commençait à s'émouvoir singulièrement de ces préparatifs de débarquement et de leur apparence menaçante.

Elle savait que les forces de Garibaldi s'élevaient déjà à plus de vingt mille hommes, véritables soldats, sans compter les non-valeurs et les inutilités. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait faire compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel, cependant, on donnait le nom de général dans toutes les transactions de Palerme, de Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc à juste titre. Cet effroi gagna naturellement le général Clary, commandant de la citadelle, qui après avoir bien cherché, finit par trouver qu'évidemment les environs de Messine et, par suite, le Faro devaient être soumis aux termes et règlements de l'armistice et qu'en conséquence, l'armée méridionale devait aller faire plus loin ses préparatifs d'envahissement; les batteries qu'on élevait au Faro étant en fait selon lui des ouvrages agressifs contre la libre circulation du détroit et même contre les positions napolitaines des côtes de Calabre. C'était une interprétation libre et surtout large. Aussi, sa vive réclamation fut-elle réfutée encore plus vivement. Il s'en suivit pas mal de pourparlers et pas mal de notes échangées. Comme chacun tenait bon de son côté, il arriva ce qui arrive presque toujours en pareille circonstance, c'est que, de guerre lasse, on en resta là. Les Garibaldiens continuèrent leurs préparatifs, et le général Clary conserva l'avantage de pouvoir les examiner tout à son aise avec sa longue-vue de l'observatoire de la citadelle. Quant aux habitants, ils firent comme le général Clary; ils en prirent leur parti.

Bien des moyens furent employés pour réchauffer la tiédeur belliqueuse des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit, les harangues en plein air renouvelées des Romains d'autrefois. Voilà le Forum, voilà la tribune aux harangues, voilà surtout le grand peuple. Mais hélas! le Forum est une petite place mesquine et froide, et la tribune aux harangues est représentée par des tréteaux de saltimbanque.

Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers plus ou moins hétéroclites, et le grand orateur est un monsieur en vareuse rouge. Quelquefois, ce dernier était le _padre_ Gavazzi, cordelier défroqué, homme éminemment éloquent, au dire des Siciliens et autres Italiens, je veux dire Piémontais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il criait beaucoup. Quelques autres fois, c'était le _padre_ Pantaleone, le chapelain de Garibaldi, le cordelier de Calatafimi. Lui aussi ne manquait pas d'une certaine éloquence, et, de plus, il prêchait à l'ombre des voûtes religieuses. C'était dans la cathédrale que ses conférences avaient lieu. Puis, il y eut les manifestations, produit exclusivement indigène.

Ben-Saïa, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les tentatives révolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant à la liberté, son idole, fortune et famille; Ben-Saïa apparaissait sur la strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immédiatement la foule l'entourait, vite une démonstration à la cathédrale! Une musique! Celle-ci était vite trouvée. Alors au pas de charge, agitant les chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le cortège s'ébranlait, faisant la pelote de neige tout le long de la route, arrivait comme un torrent à la porte de la cathédrale que le bedeau s'empressait d'ouvrir à deux battants. La foule s'y précipitait, comme un fleuve débordé, ne s'arrêtant qu'à la balustrade du maître-autel. On se hâtait d'allumer tous les lampions et cierges disponibles. Pendant ces préparatifs, la cohue s'agitait tumultueusement dans l'église avec le va-et-vient d'une mer houleuse et un brouhaha à ne pas s'entendre. Puis, éclatait un air de musique, le plus vigoureux possible. Aussitôt après, les casquettes, les mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient leur office aux cris répétés cent cinquante fois de: _Viva la Italia! Viva la liberta! Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva Dumas! Viva il Re Galantuomo!_ etc, etc.

Quand on avait ainsi bien crié, et que tout le monde avait la pépie, la musique détalait, Ben-Saïa la suivait, la foule emboîtait le pas, on faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait chez soi, pendant que le bedeau éteignait ses cierges, refermait précipitamment la porte de son église, et, de peur d'une deuxième cérémonie analogue à celle-ci, se hâtait de mettre la clef sous la porte.

Toutes les manifestations se ressemblaient ou à peu près. Mais elles produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le monde, à Messine, était, sans contredit, partisan de la liberté et las du gouvernement napolitain: on voulait même bien se battre, à la rigueur; seulement on tenait à rester chez soi.

Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville de rixes ni de vexations réciproques. Mais des consignes mal comprises provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot manoeuvré par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port, s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le premier venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau se hâtait de se mettre hors de portée. Un instant après, un canot du fort traversait le port pour venir à quai acheter des provisions. Les Garibaldiens, à leur tour, envoyaient aux Napolitains une bordée de malédictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings vigoureux, disposés à taper, les obligeaient de repartir en toute hâte. A la longue, ces taquineries devaient amener et amenèrent des coups de fusil.

Vers le 10, arriva un officier napolitain chargé d'une mission spéciale pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes promesses, tâcher d'obtenir du général l'abandon de ses projets sur le continent. C'est à la même époque que le roi Victor-Emmanuel vint aussi mettre sa lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent rien obtenir.

L'officier napolitain s'en retourna, enchanté, dit-on, de l'accueil qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde connaît la réponse de Garibaldi.

Au 12, les préparatifs avaient pris des proportions gigantesques. De leur côté, les Napolitains, sur la côte opposée, prenaient leurs mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de vouloir faire bonne garde et empêcher tout débarquement. Elle se composait de six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de quelques canonnières. Ce n'était pas sans une certaine appréhension que beaucoup, même des plus déterminés, parmi les officiers de l'armée méridionale, envisageaient les projets du Dictateur. Malgré la confiance sans bornes qu'on avait en lui et l'espèce de fascination qu'il exerçait sur ses troupes, plus d'un, en réfléchissant à l'opération difficile qui allait être tentée, se prenait d'une inquiétude que tout semblait justifier.

N'était-ce pas bien osé d'essayer le passage d'un détroit occupé par une escadre ennemie, sous le feu croisé de ses bateaux à vapeur et de ses forts, sans autres ressources qu'une quantité de barques qui, au moment de l'action, seraient encombrées de soldats et dont quatre ou cinq à peine portaient de petits pierriers? Sans un seul bâtiment de guerre pour protéger le passage, à peine avait-on deux ou trois petits vapeurs pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore à tant de désavantages et de probabilités d'insuccès les obstacles matériels que la violence des courants du détroit et la différence de marche des embarcations devaient apporter à un ordre régulier de débarquement, la confusion inévitable de toute opération militaire nocturne, on avouera qu'à l'idée des entraves qui pouvaient retarder et même faire échouer l'entreprise, chacun avait le droit de craindre pour le premier acte d'un drame dont le dénoûment devait se jouer à Naples.

Quoi qu'il en soit, le général Garibaldi avait commencé, dès le 8, à masser ses troupes dans les environs du Faro. Près de quinze mille hommes y furent campés; au premier ordre, ils devaient se jeter dans les barques et tenter le passage sous la protection des batteries du Faro. La flottille se composait de plus de trois cents bateaux halés à sec sur la plage les uns contre les autres et les équipages bivouaquaient à côté de chaque embarcation. Elle était organisée en plusieurs divisions. L'une d'elles était commandée par un ex-lieutenant de vaisseau de la marine française, M. de Flotte, ancien représentant du peuple, qui, à quelques jours de là, comme Roselino Pilo, devait trouver la mort à la tête de son petit bataillon ou, plutôt, de sa compagnie de marins français. Ce bataillon n'était pas un des éléments les moins curieux de l'armée nationale. Pour servir l'étranger, quelle qu'en fût la cause, aucun de ses membres n'avait mis de côté ni oublié les moeurs traditionnelles et les allures débrouillardes du troupier français. Aussi, appelait-on cette compagnie, le bataillon des _croque-poules_. Au milieu de ces sables inhospitaliers, lorsque, généralement, presque tout le monde restait sur un appétit féroce, obligé de serrer autant que possible les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le bataillon des croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y mangeait des brochettes d'alouettes, des fricassées de pigeons, voire des rôtis de gibier; on s'y procurait même des plats de douceurs. Aussi c'était à qui aurait des amis et des connaissances parmi les croque-poules; ou y était toujours bien accueilli, et, autour de chaque plat où huit hommes se prélassaient, en se serrant on pouvait facilement trouver deux ou trois places.

L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les attelages, était alignée sur la plage, prête à s'embarquer au premier signal sur le _City of Aberdeen_, le _Duc de Calabre_, l'_Elba_ et l'_Orégon_. Une trentaine de grands bateaux plats, disposés pour transporter les chevaux et la cavalerie stationnaient dans le premier étang, où l'embarquement devait être plus facile qu'à la plage. De toutes parts, on était sur le qui-vive, et on attendait incessamment l'ordre de départ. Ou apercevait bien dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre del Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements étaient indécis et pouvaient, avec les bruits qui commençaient à courir, donner lieu à bien des suppositions.

Quelques fusées, lancées par la frégate amirale, attestaient seulement la surveillance supposée attentive des côtes du Faro par l'escadre napolitaine. Le 9, les préparatifs se continuèrent encore plus activement. Mais la nuit s'annonçait sombre et orageuse. Vers les six heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les côtés de Calabre disparaissaient dans des grains multipliés et le tonnerre grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise, qui avait fraîchi en même temps, rendait la mer tellement clapoteuse dans le détroit qu'il était peu probable qu'aucune tentative put être essayée avec succès contre la côte italienne. Cependant, à minuit environ, par une obscurité des plus intenses, vingt-cinq barques à peu près poussaient de terre à tout hasard chargées de volontaires, et appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier débarquement: si elles réussissaient, c'était un premier succès, un jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donné aux insurgés de la Calabre.

En trois quarts d'heure, elles traversaient le détroit. Malheureusement, l'obscurité et la force des courants ne leur avaient pas permis de garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tête sous les forts mêmes de Scylla; d'autres s'échouèrent près de la Torre del Cavallo. Les plus heureuses furent sous-ventées et abordèrent à deux ou trois cents mètres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur une belle plage de sable où elles purent jeter à terre leurs volontaires.

Deux cents hommes, en tout, débarquèrent. Mais Missori les commande et tous sont déterminés. Aussitôt à terre ils s'élancent isolément dans la montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte où ils ne tarderont pas à être rejoints par les bandes calabraises. Presque tous les hommes débarqués sont des guides dont Missori est le colonel.

En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la flottille tombèrent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla mot et les laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint même se jeter sur l'avant d'un des bâtiments royaux qui pouvait l'anéantir d'un souffle, mais qui resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une nouvelle tentative eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte; on voulait avoir quelques nouvelles des volontaires débarqués la nuit précédente. Il était quatre heures et demie du matin lorsque son embarcation atteignait la côte. Mais à peine l'avant avait-il touché le sable que l'ennemi sortant de mille embuscades, vignes, jardins, trous, maisons, ouvre une vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens tombent grièvement blessés et on est forcé de rétrograder, non sans avoir vigoureusement riposté au feu des royaux qui se hâtent à leur tour de s'abriter en laissant plusieurs des leurs sur le carreau. Cette petite expédition se composait de huit Anglais et huit Français. Dans la nuit du 10 au 11, une autre tentative échoue encore. L'escadre napolitaine s'était rapprochée du Faro et pesait passivement sur les opérations projetées.

Il y avait alors tantôt au Faro, tantôt à Messine, une signora, la comtesse della Torre, jeune et charmante femme, à nature sympathique, dont le costume demi-hongrois et la désinvolture gracieuse et militaire faisaient rêver bon nombre des blessés ou des malades auxquels elle était venue offrir le tribut de ses soins et ses consolations. On en a dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y a pas de chose, quelque bonne qu'elle soit, qui ne trouve son détracteur. Enfin, quoi qu'en aient dit quelques journaux bien ou mal informés, elle n'en partageait pas moins avec une Française, madame de ***, la direction des dames charitables, en petit nombre, il est vrai, qui prodiguaient leurs soins aux blessés et aux malades dans les hôpitaux.

La journée du 11 se passa à embarquer l'artillerie, les chevaux et les hommes. Les vapeurs bondés de troupes, allumaient les feux à sept heures du soir. Les compagnies de la flottille étaient parées à sauter dans leurs embarcations.

Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais, à minuit, arrive un ordre contraire et, dans la matinée du 12, toutes les troupes commençaient à débarquer.

Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade très-vive et quelques coups de canon près des forts de Scylla et de Pezzo. L'escadre napolitaine étant restée silencieuse, c'était donc à terre que l'on s'était battu. Étaient-ce les volontaires débarqués ou les Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il recommençait une heure après et durait jusqu'au petit jour. Au même moment, un petit bateau, chassé par une corvette napolitaine, venait s'abriter sous les feux du Faro, et la corvette, trompée dans sa poursuite, s'arrêtait à portée de canon. C'était un habitant de Reggio qui, à ses risques et périls, venait annoncer que quelques centaines de Calabrais, réunis dans les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre en marche pour rejoindre les volontaires débarqués l'avant-veille et qui, en ce moment, occupaient les hauteurs de Solano. Le débarquement des troupes et de l'artillerie faisait supposer, naturellement à tout le monde, un changement d'intentions de la part du général Garibaldi. Mais, il faut l'avouer, ce fut à regret que les volontaires, entassés depuis trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois jetés sur les sables brûlants du Faro sans savoir quand il leur serait enfin donné de mettre le pied dans les Calabres.

VI

Trois jours après, une frégate sarde arrivait au Faro, et restant sous vapeur, communiquait avec le général Garibaldi. Ensuite elle venait au mouillage dans le port de Messine. C'était le _Victor-Emmanuel_. Le même soir, un petit aviso partant de Messine touchait aussi au Faro. Ces allées et venues excitaient vivement la curiosité générale. Le lendemain, on apprenait avec étonnement que le général Garibaldi s'était embarqué dans la nuit sur le _Washington_, dont tout le monde ignorait la destination; et on lisait une proclamation rédigée à peu près en ces termes: «Le général en chef Dictateur, étant obligé de s'absenter momentanément, laisse au général Sertori le commandement des forces de terre et de mer.» Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant à l'armée et à la population connaissance de ce décret et ajoutant qu'il espérait qu'en l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer à faire son devoir. C'est à cette époque que les troubles de Bronte éclatèrent. Plusieurs assassinats et de honteuses scènes de pillage, provoqués par les montagnards, obligèrent d'en venir à une répression énergique. Le général Bixio fut dirigé sur ce point. Il fit saisir une vingtaine des principaux émeutiers qui passèrent immédiatement devant un conseil de guerre et furent fusillés séance tenante. Puis il vint à Taormini rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber.

Pendant que ces événements se passaient au Faro, la ville de Messine, métamorphosée en grande caserne, tâchait de faire contre fortune bon coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible. Tous les soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et la strada Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illuminés et embanniérés que dans les premiers jours, avaient presque un air d'allégresse.

Les manifestations continuaient, soit dans les églises, soit sur des places publiques. Les statues de François II et de son père avaient éprouvé le même sort qu'à Palerme. Une fois la nuit arrivée, il n'y avait plus guère que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci par-là, quelques soldats napolitains attardés dans leurs provisions, ou quelques officiers dans leurs visites. On organisait activement les nouvelles recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient lieu avec armes et bagages. Quelques-uns des corps campés au Faro avaient reçu l'ordre de rentrer en ville.

Cependant la mésintelligence commençait à se mettre pour tout de bon entre les lignes de factionnaires opposées sur le champ de manoeuvres de Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros mots et des coups de fusil.

Mais en ville, une fois le sac à terre et le fusil mis de côté, on continuait à vivre à peu près en bonne intelligence.

Les échos d'alentour se réjouissaient aux sons des airs guerriers que soufflaient à outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer les entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du général Clary exécutaient journellement sur la plage entre la citadelle et le fort San-Salvador. L'artillerie attelée y manoeuvrait grand train, à côté des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer heureux qu'on leur eût conservé ce petit espace pour se dégourdir les jambes et ne pas perdre l'habitude du pas gymnastique.

Quand les parades étaient finies, les guerriers mettant bas la veste, endossaient la blouse, et labouraient intrépidement un long chemin couvert ou, plutôt, une longue tranchée qui reliait la citadelle à San-Salvador.