Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie

Chapter 8

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M. de Salvi, prévoyant une attaque napolitaine et sachant son navire mouillé près de terre, par conséquent dans une position dangereuse, se hâta de porter cette dernière réponse au général Garibaldi et de regagner son bord pour pouvoir parer aux éventualités. La vue de l'escadre napolitaine fit accourir sur les remparts toute la garnison du château de Milazzo et ses acclamations suivaient les navires qui avançaient grand train.

De leur côté, les Garibaldiens prenaient les armes; la générale battait partout, et on armait précipitamment trois batteries disposées à tout événement sur les quais, pendant que l'artillerie de campagne venait au galop se ranger sur l'isthme. De plus, le _Véloce_, que la rupture d'un de ses pistons obligeait à l'inaction et qui, amarré derrière le môle, avait ainsi sa coque abritée du feu de l'ennemi, transportait toute sa batterie sur le même bord, prête à faire feu.

Mais bientôt on distingua le pavillon parlementaire; et un colonel d'état-major, envoyé par le roi de Naples, débarqua à terre et fut reçu par un colonel aide de camp du Dictateur. Après quelques pourparlers et quelques allées et venues, on tomba d'accord sur les articles de la capitulation.

Pendant que ces faits se passaient à terre, la _Mouette_, qui n'avait fait que toucher à Messine et dont le commandant était inquiet sur le sort du _Protis_, mouillait de nouveau sur rade à côté de celui-ci. Vers les sept heures, le colonel Anrani, chargé de la capitulation par le roi de Naples, avait une entrevue avec Bosco; la capitulation était définitivement signée, et le _Protis_ appareillait immédiatement pour porter à Messine l'ordre au _Charles-Martel_, au _Brésil_, à la _Stella_, à la _Ville de Lyon_, etc, de venir embarquer la garnison de Milazzo.

D'après les conditions de la capitulation, les troupes devaient sortir avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans munitions; les pièces de campagne devaient être partagées ainsi que celles de position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient à l'armée nationale avec la moitié des mulets.

Le total des troupes enfermées dans la citadelle s'élevait à près de 4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs à cheval et deux batteries d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blessés et 6 officiers dont 5 amputés.

Le 24, dans la journée, l'embarquement commençait et, le 25, la citadelle était remise à l'armée nationale. Il y eut, dit-on, au dernier moment de l'évacuation, un événement assez curieux. La garnison napolitaine avait emporté, naturellement, les pièces de canon que lui accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut remise, on prévint le général Garibaldi que les pièces qui lui étaient échues en partage avaient été enclouées par les Napolitains avant de partir. Garibaldi, furieux de ce procédé déloyal, se hâta de se rendre de sa personne à bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un nombre de pièces égal à celles enclouées.

Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il faut convenir qu'enfermée dans une citadelle, sans vivres, sans espoir d'être ravitaillée, l'armée royale semblait n'avoir d'autre ressource qu'une capitulation à merci. Cependant, il faut le dire à l'honneur du général Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni démenti son caractère de soldat. Si, comme général, il a fait une singulière manoeuvre en se laissant acculer à la presqu'île de Milazzo, il a racheté cette erreur par un grand courage et une véritable dignité dans sa conduite.

Les rapports entre le Dictateur et le général Bosco sont restés tout le temps dans les termes de haute convenance et de parfaite courtoisie, quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales suggérées par l'exagération des partis.

Quant à la ville de Milazzo elle-même, hélas! il faut encore l'avouer, ses braves habitants n'avaient trouvé rien de plus simple que de décamper en toute hâte. La jeunesse guerrière de cette cité de 12,000 âmes ne fournit pas plus de volontaires à Garibaldi que de renforts au général Bosco. Cependant c'était une des villes citées pour leur royalisme.

Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun était déménagé avec armes et bagages, emportant matelas et couvertures. C'est à peine si l'on put trouver de la paille pour les blessés, aussi bien d'un parti que de l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques dans la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blessés. Quant au linge et à la charpie confectionnée par les charmantes péninsulaires, la quantité en aurait pu tenir dans une coque de noix. Le pharmacien de l'endroit lui-même avait emballé ses remèdes et ses purgations.

Aussitôt que les événements de Milazzo parvinrent à Messine, il y eut grand mouvement militaire et brouhaha général sur toute la ligne. Les troupes de réserve furent massées en face de la citadelle, sur le champ de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes s'établissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie seule était, par ordre supérieur, évacuée en toute hâte, et à force de transports, sur Reggio.

Le 22, les bâtiments de guerre étrangers étaient invités, le plus poliment possible, à aller mouiller partout ailleurs que dans le port, où ils gênaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de déguerpir immédiatement sans tambour ni trompette, emportant leur chargement d'habitants émigrés. On vit donc, dès le matin, de longs chapelets de bâtiments de toutes sortes remorqués, qui par des embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter sous les pavillons des vaisseaux de guerre étrangers. Ce fut un spectacle singulièrement, mais aussi tristement pittoresque, que celui de cette ville nomade installée sur la plage de toutes les manières les plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on s'imagine, en effet, une agglomération compacte de trois ou quatre cents bâtiments de commerce et barques de pêche; autant de bateaux, de canots qu'il pouvait en tenir blottis les uns contre les autres, halés à terre; les uns en bon état, les autres tombant en ruine; ceux-ci bien espalmés, embarcations de luxe, celles-là de vraies arches de Noé, galipotées, goudronnées et sentant le vieux poisson à dix kilomètres à la ronde: tout cela couvert de tentes bariolées plus étranges les unes que les autres. En vérité, on ne saurait avoir idée de cette ville aquatique, qui va servir de refuge à toute une population. A terre, sur la plage, ce sont des gourbis, des profusions de haillons accrochés à toute espèce de choses, des feux qui brûlent pour faire la cuisine, des myriades d'enfants, mâles et femelles, qui gigottent, partie dans le sable, partie dans l'eau, à qui mieux mieux. De toutes parts, des puits creusés dans le sable pour fournir une eau saumâtre à des gens qui meurent de soif. Puis, le long du chemin qui suit la mer, des maisons bondées d'habitants; une route où l'on ne saurait circuler qu'au pas, tant il y a de monde et d'obstacles. Tout cela cause, crie, hurle, boit, mange, sans souci et avec une tranquillité parfaite. N'est-on pas hors de la portée des canons de la citadelle et sous ceux de la France et de l'Angleterre? En rade, c'est encore plus curieux: ici, un vieux prélart de toile cirée, une vieille tente en coutil, jadis les beaux jours du gaillard d'arrière d'un paquebot, abritent une pauvre mais nombreuse famille, entassée pêle-mêle, depuis l'aïeul jusqu'aux arrière-petits-enfants, dans une lourde barque de pêche; là, des tapis de Turquie, des couvertures africaines ou espagnoles étalent, sur le pont d'un brick-goëlette ou d'une belle balancelle catalane, le luxe de leurs brillantes couleurs. Plus loin, un caboteur moins luxueux a désenvergué ses voiles pour mettre à l'abri sa population passagère, et partout un luxe inouï de bibelots de toutes natures, d'ustensiles de toutes sortes, de poteries, de batteries de cuisine, de poêles et de poêlons, de gargoulettes de formes variées, accrochés de ci, de là; des montagnes de matelas s'alignant le soir à la belle étoile, les uns à côté des autres; puis, comme à terre, à bord de chacun de ces bateaux en particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gémissant à qui mieux mieux, des mères aux voix criardes et discordantes, des chiens qui aboient, des moutons qui bêlent, et toujours cette inimitable odeur de poisson grillé, d'ail frit, d'oignons sautés, au milieu d'une atmosphère de fumée à vous faire éternuer pendant vingt-quatre heures. C'est à y perdre l'ouïe et l'odorat.

Malheureusement, tout cela est de la triste comédie. Si on rit par ici en regardant, on est tenté de pleurer par là en détournant les yeux; ce sont d'affreuses misères qui, certes, eussent ajouté de graves maladies au fléau de la guerre, si une position aussi hétéroclite eût duré quelques jours de plus. On a vu des embarcations, une entre autres sur laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus âgé n'avait pas douze ans, rester plus de quarante heures sans avoir un morceau de galette ou de biscuit à distribuer à leur population; et, sans la générosité de quelques riches propriétaires des maisons de campagne environnantes, beaucoup de ces malheureux n'eussent certainement pu trouver à soutenir leur existence. Le besoin n'était pas seulement l'effet du manque d'argent, car, même à prix d'or, il était difficile de trouver quelque chose. Beaucoup de ces pauvres gens vivaient au jour le jour avec leurs enfants, n'ayant à se partager qu'une ou deux maigres pommes de terre. Heureusement cette triste situation ne dura qu'une semaine; sans cela, en vérité, et pour empêcher tout ce monde de mourir de faim, il eût fallu forcément, je crois, que les bâtiments de guerre vidassent leur soute à biscuit. Ce qu'il y avait de consolant, c'était de voir qu'en somme, cette population prenait assez philosophiquement son parti et endurait ses privations avec une résignation digne d'un meilleur sort.

Chacun, cependant, abandonna sans le regretter, je crois, les plages hospitalières du Ringo et de la Grotta.

On prétend, est-ce à tort ou à raison? que Messine devait être la rançon de la citadelle de Milazzo. Il est, en effet, permis de penser que le Dictateur avait bien pu sacrifier la satisfaction de faire prisonnier tout le corps du général Bosco à l'avantage d'occuper, sans coup férir, et de sauver d'un bombardement la ville de Messine.

Cette malheureuse cité n'était plus qu'un vaste désert depuis l'évacuation complète du port.

Le 23 et le 24 se passèrent sans encombre. Partout, des soldats allant et venant, en troupe ou isolément, sans avoir trop l'air de savoir ce qu'ils faisaient ou ce qu'ils voulaient faire. Le 25 au matin, les rues désertes retentirent de plusieurs décharges de mousqueterie. Un nombreux rassemblement, composé d'au moins trois personnes placées à un kilomètre environ l'une de l'autre avait provoqué cet accès belliqueux de la part des Napolitains. On voyait, au même instant, les troupes campées à Terranova se diriger en profondes colonnes vers la ville. Les deux forts Gonzague et San-Salvador avaient levé leurs ponts-levis, fermé leurs portes et hissé leurs pavillons. Une multitude de baïonnettes brillaient derrière les embrasures aveuglées de canons. Vers une heure, les postes du Télégraphe et de la Torre étaient enlevés par Interdonato et le général Fabrizzi. Les troupes royales, après une courte résistance, s'étaient repliées sur leur vraie ligne de défense, le mont Barracone et les hauteurs qui s'y rattachent.

Elles paraissaient disposées à une sérieuse résistance.

A quatre heures de l'après-midi, on vit toutes les hauteurs en face de cette ligne de défense occupées par les guérillas d'Interdonato. Le pavillon national flottait sur plusieurs points de la montagne.

A cinq heures, une longue fusillade, mais de peu de vivacité, s'engagea entre les deux lignes. Elle dura jusqu'au lendemain 26 à deux heures du matin environ. Toutes les hauteurs d'où l'on pouvait apercevoir le combat, étaient couvertes de spectateurs venant assister en curieux à cette petite guerre d'avant-gardes qui leur promettait, pour le lendemain, une belle représentation militaire. Aussi, dès quatre heures du matin, se hâtaient-ils de revenir à leurs places de la veille; mais, quel désenchantement! pas plus de Napolitains que de Garibaldiens. Les forts de terre seuls, avec leur air de mauvaise humeur, gardaient leurs portes fermées et leurs pavillons hauts. A onze heures, arrivaient dans le port de Messine un grand nombre de vapeurs napolitains et de transports. L'armée royale commençait son évacuation.

Inderdonato, la veille au soir, avait attaqué sans ordre ou, plutôt, malgré des ordres contraires. A la fin on s'était entendu. L'armée royale était rentrée en ville pour s'embarquer et les _picchiotti_ s'étaient couchés.

Comme les Napolitains s'étaient massés autour de la citadelle, abandonnant complètement la ville, quelques hommes de la garde civique, bien avisés, étaient rentrés en ville et avaient pris immédiatement possession des postes.

Le même jour, une proclamation invitait les habitants à réintégrer leurs demeures, les assurant qu'un arrangement était conclu et qu'ils pouvaient, sans aucun danger, boire, manger, dormir et se promener de par la ville avec tous les drapeaux et les vivat possibles.

Cependant, le mouvement s'opéra lentement. On ne paraissait pas avoir grande confiance dans la bonne foi de cet armistice. Une seconde proclamation, annonçant l'approche de Medici et son entrée dans la ville pour le lendemain, eut un peu plus de succès. On vit quelques matelas franchir timidement les portes de Messine.

Le 27, au matin, le général Medici, avec sa division, qu'une proclamation du Dictateur avait porté, le jour même de la bataille de Milazzo, à l'ordre du jour de l'armée, faisait son entrée dans la ville et l'on attendait le général Garibaldi dans l'après-midi.

Tout le monde était d'accord, tout le monde s'embrassait. Chacun courait par la ville à ses petites affaires. Les soldats napolitains trottaient gravement par les rues pour acheter leur macaroni. Leurs officiers regardaient et flânaient. Les volontaires ne manquaient pas d'envie d'en faire autant et, aussitôt que faire se put, les fusils en faisceaux et les sacs à terre, ils s'en furent de leur côté, lorgnant aux balcons, clignant de l'oeil aux ruelles et frayant sans rancune avec la soldatesque napolitaine dont les figures, épanouies par la certitude d'une bataille évitée, respiraient le bonheur de se sentir vivre et de reprendre bientôt la route de Naples.

Dans l'après-midi, Garibaldi fit son entrée, aux applaudissements frénétiques de tout le monde; quelques drapeaux commencèrent à se montrer avec froideur. On semblait, dans la ville, avoir beaucoup de peine à s'habituer à l'idée d'être piémontisé à perpétuité et, certes, à ce moment, le roi galant homme n'aurait eu qu'une mesquine ovation.

Presque aussitôt entré à Messine, le Dictateur monta en voiture et se rendit au Faro, à l'entrée du détroit, en passant par le Ringo, le Paradis, la Grotta, etc. Cette course ne fut qu'un immense triomphe, un cri de _Viva Garibaldi!_ depuis la sortie de la ville jusqu'à l'extrême pointe du Faro; et, cependant, il traversait la malheureuse population sur laquelle les souffrances et les privations pesaient depuis quelques jours. Quant à _il Re galantuomo_, il n'en fut pas plus question que de l'empereur de la Chine, malgré l'air conquérant des officiers piémontais qui accompagnaient le Dictateur. Quand celui-ci rentra en ville, à la nuit faite, ce fut une course aux flambeaux jusqu'à Messine. Toutes les fenêtres, tous les navires, jusqu'au plus petit bateau, s'étaient pavoisés et illuminés de feux de couleurs.

Ce dut être un agréable spectacle pour les troupes napolitaines campées de l'autre côté du détroit à San-Giovanni, au fort d'Alta-Fiumare, à la Torre del Cavallo, etc.

Aussitôt le retour de Garibaldi, deux compagnies de chasseurs des Alpes partaient pour le Faro et, comme le général en chef, étaient conduites jusqu'à leur poste avec force flambeaux et musique.

La trêve ne fut cependant définitivement signée que le 29. Les principaux articles stipulaient:

La remise à Garibaldi des forts situés en dehors de la ville avec leur armement;

L'embarquement, sans obstacle, de tout le personnel et le matériel de l'armée;

La libre circulation en ville, pour leurs provisions, des soldats ou officiers napolitains;

La libre circulation du détroit;

La parfaite égalité, pour les deux pavillons, dans le port de Messine;

Une route, qui traverse le champ de manoeuvres de Terranova, devait servir de ligne de démarcation entre les deux partis;

De chaque côté de cette route, deux lignes de factionnaires gardaient chaque zone;

De plus, dans le cas où les hostilités recommenceraient entre la citadelle, qui restait aux Napolitains, et la ville, la cessation de l'armistice devait être dénoncée au moins quarante-huit heures à l'avance.

Dès le lendemain 30, Messine semblait se réveiller d'un long cauchemar. Les bâtiments de guerre rentraient dans le port. Ceux du commerce les suivaient. La flottille de bateaux emboîtait le pas intrépidement; et, le soir, sur le quai, dans la strada Ferdinanda, au Corso, tout le monde se promenait comme d'habitude à la lueur d'une illumination assez mesquine. Les cafés, rouverts par enchantement, regorgeaient de consommateurs, Garibaldiens et Napolitains pêle-mêle; et, enfin, sur les deux heures chacun rentrait chez soi. Laissons-les dormir.

V

Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et partout où ils pouvaient, l'armée royale, entassée vis-à-vis la citadelle, se hâtait d'opérer son évacuation. Tous les vapeurs de guerre napolitains et les transports se mettaient à la besogne. C'est à Reggio que la plus grande partie était transportée. D'autres étaient dirigés sur Scylla et la Bagnara. Le général Clary ne voulait se réserver, dans la citadelle, que le nombre d'hommes strictement nécessaire pour sa défense. Un mois plus tard, à la date du 31 août, il ne restait plus au gouvernement royal que trois points dans toute la Sicile: la citadelle de Messine, celle d'Augusta et la ville de Syracuse.

Laissons donc cette armée gagner avec enthousiasme la terre ferme, et revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu dans l'armée nationale. Les généraux de brigade Cosenz, Medici, Carini et Bixio avaient été élevés au grade de majors généraux. Le colonel Ehber passait général de brigade. L'armée devait s'appeler désormais armée méridionale. Organisée définitivement, elle se composait de quatre divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une brigade de cavalerie. Un appel aux armes avait été fait aussi à la jeunesse messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement, pour ne pas dire moins, que celle de Palerme à s'enrôler sous les couleurs piémontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois entre autres, déjà incorporés dans l'armée, ne se gênaient pas pour manifester tout haut leur répugnance à passer dans les Calabres. Il y eut même, à ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en garantir l'authenticité quoiqu'elle soit parfaitement dans les idées de la population de Messine. Un général ***, ayant appris qu'un bataillon, entre autres, de recrues siciliennes déclarait qu'il ne passerait pas sur le continent, avait fait réunir les hommes et leur avait adressé une allocution dont voici à peu près le résumé:

«Vous êtes de braves enfants de la patrie. Elle vous est reconnaissante, le général Garibaldi aussi et moi de même. Mais voire rôle est de défendre la Sicile, le nôtre d'aller en Italie. Par conséquent, il n'y a pas d'inconvénient à vous déclarer que ceux d'entre vous qui voudront partir volontairement pour partager nos dangers seront seuls appelés à ce service. Les autres resteront dans les dépôts.» Ce bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se déclarèrent prêts à combattre de nouveau pour la liberté et à passer en Calabre. Comme le courage de ces six volontaires faisait honte aux autres, ils ne trouvèrent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises langues prétendent que le général, qui n'avait voulu que s'assurer sérieusement du plus ou moins de bonne volonté des hommes du bataillon, avait pris ses précautions. Tous ces héros, au lieu d'être renvoyés chez eux auraient été immédiatement divisés par faibles fractions et incorporés dans d'autres bataillons avec lesquels ils durent marcher bon gré mal gré. Du reste, une grande preuve de la froideur de cette nation pour le métier des armes, c'est la mauvaise humeur générale avec laquelle fut accueilli le décret de la conscription, et l'opposition qu'il souleva dans toutes les villes et campagnes de la Sicile. Le discours que le Dictateur prononça, en faisant ses adieux à Messine, et que l'on trouvera plus loin, vient lui-même attester que c'était avec peine que la jeunesse endossait le baudrier.

Néanmoins, de Palerme à Messine, ce n'était qu'une suite non interrompue de détachements de volontaires accourus de divers points du continent; la plupart de ces détachements étaient très-nombreux et allaient le plus vite possible rejoindre l'armée méridionale.

Presque tous ces convois arrivaient de Gênes, dirigés par Bertani et sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'étaient, en grande partie, des soldats et des officiers piémontais, lombards, toscans et florentins, ainsi que quelques Vénitiens, mais en petite quantité. Tous, généralement, étaient assez bien équipés et armés.

Une foule de décrets parurent à Messine dès l'arrivée du Dictateur. Les plus importants furent une suite d'arrêts des plus sévères contre tout attentat à la vie, aux biens ou à la sûreté individuelle de quelque individu que ce fût, y compris tous les employés de l'ancien gouvernement, même les sbires. Presque chacune des infractions à ce décret était justiciable des conseils de guerre, dont le jugement, exécutoire dans les vingt-quatre heures, entraînait la peine capitale. Les autres décrets avaient principalement rapport à la garde nationale, aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop long de les énumérer.

Dès le lendemain de son arrivée à Messine, le Dictateur, avec la fixité d'idées qui lui est particulière, commençait les préparatifs du débarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base d'opérations qui était la Sicile tout entière, mais un point de départ. Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des pavillons des deux partis y fût autorisée, ne pouvait convenir. De plus, l'ennemi aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On choisit donc le Faro.

Le Faro est un village situé à l'extrémité d'une pointe de sable à laquelle il a donné son nom et qui, lorsqu'on arrive à Messine par le Nord, se trouve à droite de l'entrée du détroit. Deux étangs d'eau salée, communiquant avec la mer par un canal à moitié comblé, occupent l'entrée et le centre de cette espèce de presqu'île. Ce sont les Anglais qui, lors de leur occupation, ont creusé ce canal pour abriter dans les étangs les nombreuses canonnières qu'ils entretenaient le long de la côte. A l'extrémité du Faro se trouve un fanal construit au centre d'un petit fort carré et casematé. A un kilomètre environ de celui-ci, sur la côte du large en dehors du détroit, existe un fort bastionné qui avait été abandonné avec armes et bagages par les Napolitains le surlendemain de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du Faro jusqu'au village, ce ne sont absolument que des sables au milieu desquels s'efforcent de surgir quelques touffes de cactus et de figuiers de Barbarie. La population est composée presque exclusivement de pilotes du détroit et de pêcheurs d'espadons.