Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie

Chapter 7

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Les navires de guerre sur rade étaient alors la frégate à vapeur le _Descartes_, le _Scylla_, corvette anglaise à hélice, une corvette autrichienne, enfin, une frégate piémontaise à hélice. Ces quatre navires avaient choisi leur mouillage de telle façon qu'ils interceptaient tout le champ de tir entre la citadelle et la ville. Lors d'un ras de marée, qui eut lieu vers le 10 ou le 11, les corvettes autrichienne et anglaise crurent devoir quitter le port et aller mouiller en rade. Mais, dès le lendemain, à la suite d'une espèce d'invitation officieuse aux autres bâtiments de guerre de suivre l'exemple des deux premiers, la corvette anglaise rentrait dans le port, et reprenait son ancienne place, entre le _Descartes_ et la frégate piémontaise qui était la plus rapprochée de terre.

Il y avait sans cesse, parmi les troupes royales, des alertes du dernier plaisant. Une nuit, sur le monte Barracone, les troupes qui y campaient prirent les armes, et, pendant plus de deux heures, firent, dans toutes les directions, des feux féroces; feux de bataillon, feux de peloton, rien n'y manqua, qu'un ennemi. On croyait, en ville, à une affaire des plus sérieuses.

Une autre nuit, deux bateaux caboteurs autrichiens, chargés de vivres pour la citadelle même, ne purent étaler le courant dans le détroit et se trouvèrent drossés sur la plage entre la citadelle et le fort de la Pointe. Un chemin couvert, longeant cette plage, reliait les deux forteresses et chaque nuit deux ou trois bataillons y restaient de service en prévision d'un débarquement de Garibaldiens.

En voyant ces deux bateaux s'approcher du rivage et bientôt après s'échouer, les guerriers de François II commencent une fusillade d'enfer sur ces malheureuses barques. En vain les matelots leur crient qu'ils sont des amis; en vain leurs propres officiers leur hurlent aux oreilles: _Basso et fuoco!_ quand ils obtiennent à grand'peine que le feu cesse d'un côté, il recommence d'un autre avec plus d'acharnement, et cependant on ne leur rendait pas un seul coup de fusil. Le feu dura plus de deux heures, les balles arrivaient jusqu'à bord des bâtiments de guerre en rade, c'est-à-dire dans une direction diamétralement opposée à celle où se trouvaient les navires suspects. Enfin, le calme se rétablit.

Le lendemain matin, ces deux malheureux bateaux, remorqués par des embarcations qu'on leur avait envoyées, rentraient dans le port, criblés de balles, leur gréement haché, leurs voiles en lambeaux et, ce qui rend cette plaisanterie fort triste, la moitié de leurs équipages tués ou blessés, malgré la précaution qu'ils avaient prise de descendre à fond de cale.

Le 17, au soir, une partie de la colonne de gauche du général Bosco marchait en _dépendant_ sur sa gauche, lorsque ses vedettes rencontrèrent celles de Medici, et engagèrent un feu très-vif. Chaque parti faisant soutenir ses avant-gardes, il s'ensuivit un combat en règle. L'affaire continua assez tard dans la nuit. Les troupes de Bosco se retirèrent vers Milazzo, emmenant quelques prisonniers, dont un capitaine, et laissant sur le terrain pas mal de morts et de blessés. De leur côté, les Garibaldiens avaient fait aussi un assez grand nombre de prisonniers, et ils avaient moins de monde hors de combat. C'est à ce moment même que Garibaldi, quittant brusquement Palerme le 18, s'embarquait sur le _City of Alberdeen_ avec un millier d'hommes et mettait le cap sur Milazzo. Le brave chef de l'armée indépendante avait flairé la poudre et il venait tomber sur le champ de bataille juste à point pour enlever ses volontaires et ajouter la victoire de Milazzo à celles de Calatafimi et de Palerme.

Lors de l'affaire du 17, les troupes napolitaines avaient un grand avantage sur celles de Medici, en ce qu'elles avaient du canon et tiraient à boulets creux sur un ennemi à découvert et sans artillerie. On racontait de différentes manières le commencement de cette petite action. En rapportant toutes les versions, on est certain de rencontrer la véritable.

On disait d'abord qu'un petit convoi, appartenant au corps de Bosco et composé d'une cinquantaine de mulets chargés de farine, avait été attaqué et enlevé dans l'après-midi par quelques avant-postes siciliens. Un détachement napolitain fut envoyé pour le reprendre. De là, bataille.

Suivant d'autres, le général Bosco avait confié à un major un poste important que celui-ci abandonna presque immédiatement. Arrêté par ordre de son général, il fut enfermé dans le château de Milazzo. En vrais soldats napolitains, les royaux commencèrent à s'ameuter et à crier haro sur le général Bosco, exigeant la mise en liberté immédiate de leur major. Mais ce n'était pas le compte du général qui, peu facile à intimider, commença par ramasser quelques troupes d'élite et apaisa rapidement cette mutinerie; puis, prenant en personne le commandement de deux bataillons, s'en alla bravement reprendre le poste abandonné qu'occupaient déjà quelques hommes de Medici. Ne voyant pas motif sérieux pour le garder quand même, il se retira, de sa propre volonté, ou, suivant la version opposée, il fut forcé de l'abandonner. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans cette affaire, les Napolitains eurent quinze hommes tués et cinquante blessés. On leur fit une soixantaine de prisonniers. Les pertes des Siciliens ne furent que de dix hommes tués, trente-cinq blessés et vingt-sept prisonniers.

Ces récits variés s'appliquent-ils à une seule affaire ou à plusieurs? Les deux bulletins de Medici, ci-joints, feraient pencher pour la seconde hypothèse.

«Barcelona, 17 juillet, sept heures quinze minutes du soir.

«L'ennemi a tenté de tourner mon extrême droite. J'ai envoyé contre lui quatre compagnies. Combat très-vif. L'ennemi, fort de deux mille hommes, avec artillerie et cavalerie, a été repoussé et s'est retiré à Milazzo. Notre perte est de sept morts et divers blessés, celle de l'ennemi est beaucoup plus forte; il a laissé aussi quelques chevaux.

«_Signé_: MEDICI.»

«Deuxième bulletin.--17 juillet, deux heures avant minuit.

«Medici au Dictateur.

«L'ennemi renouvelle l'attaque avec une plus grande énergie et de plus grandes forces. Le combat dure depuis plus de deux heures avec un feu nourri, continu, vif, imposant. L'ennemi a bombes et canons. Avec des positions bien choisies, il résiste énergiquement. Deux charges des nôtres à la baïonnette décident de la journée.

«L'ennemi se retire à Milazzo; il a souffert de graves pertes en morts et en blessés. Nous avons peu de morts, mais bon nombre de blessés. Nous avons fait quelques prisonniers. L'esprit des volontaires est admirable.

«_Signé_: MEDICI.»

Avant d'en venir au combat de Milazzo, il est nécessaire de donner quelques détails topographiques sur le champ de bataille.

La ville de Milazzo est située à l'entrée d'une presqu'île étroite et plate. A toucher la ville une courte chaîne de collines, sur le premier mamelon de laquelle se trouve le château de Milazzo, s'élève et s'étend jusqu'au bout de la presqu'île sur un développement d'environ deux kilomètres. Tout à fait à l'entrée de la presqu'île, avant la cité, à travers un terrain sablonneux et couvert de roseaux, se faufile une petite rivière sur laquelle est jeté un pont d'une seule arche. Tous les alentours sont obstrués par des roseaux à tiges élevées; au delà, quelques terrains sablonneux, traversés par la route consulaire qui vient aboutir à l'entrée du pont, s'étendent jusqu'aux terres cultivées qui montent en pentes insensibles vers Barcelona. Le pays est couvert de vignobles et les champs sont presque tous entourés de murs de pisé et de terre d'une hauteur moyenne d'un mètre ou un mètre cinquante, sur lesquels croissent d'épais cactus aux épines acérées. Après les engagements du 17 et du 19, les troupes royales occupaient la route consulaire et les positions environnantes, l'artillerie avait pris position sur la route, et, en tête du pont, une fortification passagère, armée de canons, assurait la retraite en cas de besoin.

Les troupes de Medici, dans la plaine en avant de Barcelona, étaient séparées des troupes royales par deux milles environ; mais les tirailleurs étaient à peine à quelques centaines de mètres les uns des autres.

Le 20, vers cinq heures du matin, on entendit sur la droite des Garibaldiens, à la hauteur des avant-postes du centre napolitain, quelques coups de feu dont la fumée se confondait avec les légères vapeurs qui s'exhalaient de la terre. Cette fusillade s'étendit bientôt sur le front d'une partie de l'armée. A cinq heures et demie, la mousqueterie, devenue très-vive, annonçait de part et d'autre un engagement sérieux.

Le feu devint bientôt général. Une affaire décisive était engagée à un mille et demi de Milazzo et sur une étendue de deux milles environ.

La légion anglo-sicilienne, commandée par le colonel anglais Dunn, fut une des premières et des plus sérieusement aux prises avec l'ennemi.

L'armée nationale, privée d'artillerie et obligée de lutter contre des troupes qui avaient choisi d'avance leurs positions, se tenant à couvert et trouvant partout des abris pour ses tirailleurs, avait, dans le principe, un désavantage marqué. Ce n'était que par des prodiges de valeur qu'elle pouvait espérer égaliser les chances du combat. A la suite d'un mouvement en avant très-prononcé qu'elle exécuta rapidement et avec audace, il y eut un temps d'arrêt causé par plusieurs décharges successives de mitraille. Le désordre, se mettant alors de la partie, obligea les libéraux à battre en retraite pour se rallier et sortir de la zone de feu dans laquelle ils s'étaient engagés.

On se reformait lentement. Ces décharges écrasantes avaient serré le coeur des volontaires. Lorsque tout à coup, le cri de: «Voilà Garibaldi!» se répète d'un bout à l'autre des lignes. Un régiment piémontais, arrivant tout frais sur le champ de bataille, se précipite en avant tête baissée, Garibaldi le précède; il est suivi par tout le reste de l'armée qui se reforme comme elle peut en marchant en avant. Le combat se rétablit. La route consulaire abordée à la baïonnette est enlevée et les troupes royales sont rejetées vers le rivage. Mais là, chaque champ est une redoute qu'il faut forcer. Ces diables de haies sont infranchissables. Il faut les abattre à coups de crosse et couper les cactus à coups de sabre. L'ennemi, en fuyant, a abandonné une pièce sur la route, le général Garibaldi, qui en ce moment n'a auprès de lui que Missori et deux ou trois guides, l'aperçoit, et on s'empresse de la jeter dans le fossé, ne pouvant l'emmener; car, au même moment, une dizaine de braves lanciers de l'armée napolitaine faisaient une charge pour tâcher de dégager leur pièce et de la ramener. Après avoir parcouru deux ou trois cents mètres et passé à côté de Garibaldi et de ses compagnons sans y prendre garde, ils revenaient, renonçant à l'espoir de retrouver leur canon, lorsqu'ils aperçurent le général et se précipitèrent, la lance baissée, sur le petit groupe d'hommes qui l'entourait.--Pends-toi, brave Dumas, tu n'étais pas là pour raconter ce combat digne de d'Artagnan!--D'un coup de revers de sabre, le général Garibaldi abat presque la tête du major qui commandait les lanciers. Missori tue le second et le troisième. Les autres s'espadonnent avec les guides. En résumé, huit lanciers et huit chevaux restent sur le carreau et le Dictateur s'élance vers de nouveaux hasards.

Les volontaires avancent toujours avec intrépidité, les Napolitains ne cèdent que pied à pied. Les terrains conquis sont couverts de morts et de blessés parmi lesquels il y a bien plus de volontaires que de soldats royaux. Ou arrive enfin aux roseaux où l'on se bat à bout portant.

Encore refoulés, les Napolitains se précipitent vers l'isthme et le pont, suivis de près par les Garibaldiens. Mais à ce moment, la batterie du pont se démasque et fait pleuvoir sur ceux-ci une grêle de mitraille. C'est là que leurs pertes furent le plus sensibles. Il est impossible d'aller de l'avant sous cette pluie de biscaïens et cependant un plus long temps d'arrêt compromet le succès de la journée. Le Dictateur paraît et, en même temps que le cri de Vive Garibaldi! sort de toutes les bouches, toutes les poitrines s'élancent au feu; la batterie est escaladée, quelques pièces, attelées à la hâte, fuient au galop de leurs chevaux; mais deux canons restent au pouvoir des assaillants. Les uns et les autres arrivent pêle-mêle sur l'isthme. De tous côtés la ville est envahie. Pourchassés dans les rues, les royaux se hâtent de gravir les rampes du château et se réfugient dans la forteresse, aux acclamations des volontaires. Ceux-ci, après l'avoir tournée, attaquent et enlèvent immédiatement deux tours et une demi-lune, en face de la porte principale du château, vers l'intérieur de la presqu'île. Le _Véloce_ était venu aussi prendre sa part du combat et tirait à boulet sur l'armée royale. Un instant le général Garibaldi se rendit à bord; et, au moment où les Napolitains essayaient une sortie du château, plusieurs volées de mitraille lancées par les grosses pièces du bord les arrêtèrent court et les forcèrent à rentrer au plus vite dans la place.

Telle était la situation à cinq heures et demie du soir. Le reste des troupes royales était enfermé et bloqué dans la citadelle de Milazzo, tandis que sur les hauteurs, du côté de Spadafora et du Jesso, on apercevait des colonnes napolitaines s'éloignant en toute hâte dans la direction de Messine.

Le soir, Milazzo était occupée par une division de l'armée sicilienne et toutes les rues, routes et chemins aboutissant à la citadelle, barricadés et défendus par de forts détachements.

Pendant le combat, on avait aperçu au large deux grands navires de guerre croisant sans pavillon. Au premier abord, le chiffre des pertes du côté des Garibaldiens fut estimé à près de 800 hommes hors de combat.

Les Napolitains n'en accusèrent qu'environ 300.

Voici les deux bulletins du quartier général garibaldien:

«Camp national de Meri, le 20 juillet.

«Ce matin à six heures commençait un échange de coups de fusil; on crut d'abord à une affaire d'avant-postes, mais ce fut bientôt une mêlée générale. Les royaux avaient de l'artillerie, les nôtres en manquaient. La mêlée fut terrible: les royaux étant à l'abri, les nôtres se battant à découvert. Un moment la position parut difficile; mais au nom magique de Garibaldi, les nôtres s'étant élancés comme des lions, les positions furent enlevées, et, à trois heures vingt-cinq minutes, nos troupes entraient à Milazzo, après s'être emparées de cinq pièces d'artillerie, dont trois conquises pendant le combat, hors des murs, et les deux autres à l'entrée.

«Le vapeur le _Véloce_ canonna le fort, où les royaux se renfermèrent, toujours poursuivis à la baïonnette; ils y sont pressés comme dans un baril d'anchois.

«Les nôtres ont pris ensuite la première porte du fort et un bastion, où notre drapeau flotte sur une tour.

«Nous devons déplorer des pertes graves; celles des royaux sont énormes. On regarde comme certain la reddition du fort et de la colonne entière. A l'instant arrive un renfort pour nous avec des canons rayés. Les soldats de Spadafora se retirent au Jesso.»

«Deuxième bulletin.--21 juillet.

«Hier, à six heures du matin, la lutte s'engagea à Milazzo, et elle ne finit qu'à huit heures du soir. La mêlée fut terrible. On combattait sur toute la ligne. Il y eut un grand carnage des bourbonniens qui se battaient avec beaucoup de ténacité, de sorte qu'il fallut gagner du terrain pied à pied sous une pluie de mitraille. Le champ de bataille, couvert de cadavres ennemis et de bagages de toutes sortes, avec cinq canons, fut enfin conquis aux cris de: _Vive l'Italie! vive Garibaldi!_

«Nos jeunes gens ont rivalisé d'enthousiasme avec les braves de la légion Garibaldi, qui a été la première au combat et la première à courir à la baïonnette pour forcer Milazzo et s'emparer aussi des premier et deuxième réduits de la forteresse, toujours la baïonnette dans les reins des bourbonniens.

«Nos pertes n'ont pas été excessives. La légion Garibaldi a eu quelques hommes légèrement blessés; nos jeunes gens ont aussi un peu souffert, mais les pertes des braves du continent ont été sensibles. D'énormes dommages ont frappé, l'ennemi qui, en fuyant, a été acculé aux redoutes et de là dans le reste de la forteresse. Il a été poursuivi jusque-là, et on a coupé les conduites d'eau.

«Ce matin 21, le _héros_ Bosco s'est présenté au Dictateur et a demandé à sortir avec les honneurs de la guerre. «Non, a répondu Garibaldi, vous sortirez désarmés, si cela vous plaît.»

«Fabrizzi et Interdonato ont marché sur le Jesso par ordre du généralissime. L'ennemi, qui occupait cette position, s'est retiré aussitôt vers Messine.

«Le Dictateur, dans un combat de cavalerie à Milazzo, a d'un revers de son sabre fait sauter le bras et l'épée au major du corps napolitain, qui le poursuivait; après quoi la cavalerie napolitaine a été dispersée et, détruite. Juste punition d'une opiniâtreté fratricide.

«Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel!»

Le soir même du combat, et malgré l'insuffisance du service d'ambulance, tous les blessés furent relevés, aussi bien ceux des Napolitains que ceux de l'armée libérale, et transportés, partie à Barcelona partie dans les maisons de Milazzo qui étaient restées presque désertes: tous les habitants s'étant réfugiés sur l'extrémité de la presqu'île où se trouvent une grande quantité de villas.

Le consul d'Angleterre s'était empressé de mettre sa maison à la disposition du général Garibaldi et de son état-major. Toute la nuit, la ville fut illuminée par les volontaires. Le premier soin de Garibaldi, après avoir pensé à ses blessés, fut de donner l'ordre au général Fabrizzi et au chef de guérillas Interdonato de marcher avec leurs troupes sur le Jesso, vers les plus proches versants de la ceinture de montagnes qui entoure Messine, pour obliger les troupes qui battaient en retraite de Spadafora à gagner cette ville au plus vite, et inquiéter, par ce mouvement, les troupes royales dans le cas où elles chercheraient à faire une pointe pour dégager le général Bosco.

Le 21 et le 22, on commença, du côté de l'armée nationale, quelques travaux d'attaque contre le château.

Manquant d'artillerie de siége, le général Garibaldi était résolu à procéder par la mine contre les défenses de la place. De son côté, le château envoyait des boulets et de la mitraille partout où il apercevait un assaillant. Le 23, au matin, trois bâtiments de commerce français, le _Charles-Martel_, la _Stella_ et le _Protis_, frétés par le gouvernement napolitain, arrivaient sur la rade de Milazzo, chargés de vivres et de munitions pour l'armée royale. Grand fut l'étonnement du premier des capitaines de ces navires, M. de Salvi, commandant le _Protis_, en débarquant, de se voir conduit au général Garibaldi, quand il croyait rencontrer le général Bosco.

Après avoir expliqué au Dictateur quelle était sa mission, il lui demanda à retourner à son bord pour décider avec les capitaines des deux autres navires ce qu'ils avaient à faire. En ce moment, l'aviso à vapeur de guerre, la _Mouette_, commandant Boyer, qui se rendait à Messine et devait toucher à Milazzo, mouillait à côté du _Protis_. Le commandant Boyer s'était à juste titre ému de la fausse position dans laquelle se trouvaient, ces trois bâtiments français. Après avoir convoqué les capitaines et apprenant que le général Garibaldi les laissait entièrement libres de leurs manoeuvres, il les engagea à faire route pour Messine.

M. de Salvi qui, indépendamment du transport qu'effectuait son navire, avait une mission particulière de la cour de Naples, déclara alors au commandant de la _Mouette_ qu'il croyait de son devoir, avant d'appareiller, de faire tout son possible pour communiquer avec le chef de l'armée royale.

Quelques instants après, la _Mouette_ continuait sa route sur Messine et le _Charles-Martel_ et la _Stella_ la suivaient de près. Quant au capitaine du _Protis_, il se faisait débarquer et retournait chez le général Garibaldi; celui-ci s'empressa de lui donner l'autorisation de se rendre à la citadelle pour accomplir sa mission. Il le chargea même, de son côté, d'un projet de capitulation qu'il devait soumettre au général Bosco. Garibaldi offrait la liberté aux officiers, mais il demandait que les troupes restassent prisonnières de guerre. De plus, il faisait prévenir le commandant de l'armée royale que deux mines étaient assez avancées pour rendre certaine l'ouverture de plusieurs brèches et que, s'il refusait la capitulation, on serait forcé de recourir à ce moyen. M. de Salvi était accompagné d'un clairon avec drapeau blanc et d'un officier, afin de pouvoir, sans encombre, arriver à sa destination. Ce ne fut qu'après deux ou trois appels de clairon que deux officiers napolitains, sortis par la poterne, vinrent s'informer de ce que désirait le parlementaire et, sur son explication, le prièrent d'attendre quelques instants pour qu'ils pussent aller rendre compte de sa demande d'introduction au général Bosco.

Dix minutes après, ils étaient de retour. Le clairon et l'officier devaient rester où ils étaient. On banda les yeux à M. de Salvi et on ne lui enleva son bandeau que dans la chambre même du général Bosco.

La conversation s'engagea en italien. Mais M. de Salvi ayant dit qu'il était Français, le général s'excusa de lui avoir fait bander les yeux, quoique ce fût une des exigences de la guerre. Après avoir accompli sa mission, M. de Salvi fit part au général des propositions de Garibaldi. «C'est impossible, lui répondit Bosco, moi et mes soldats nous tiendrons dans la place, et jusqu'à la dernière extrémité je n'abandonnerai ni ma troupe, ni la forteresse.

«Bien plus, ajouta-t-il, que le général Garibaldi m'indique l'emplacement de sa mine, et j'irai le premier m'y faire tuer à la tête de mes soldats.» En le congédiant, il dit à M. de Salvi que, sans un ordre formel de son gouvernement, il ne rendrait jamais la place.

Le capitaine du _Protis_ fut reconduit les yeux bandés, comme il était venu, jusqu'à l'endroit où il avait laissé son escorte, et vint de suite transmettre au Dictateur la réponse du commandant des troupes royales. Garibaldi, appréciant la fermeté de Bosco et ayant hâte d'en finir afin de pouvoir diriger ses troupes sur Messine et éviter les lenteurs et l'effusion de sang que pouvait entraîner une attaque de vive force, pria M. de Salvi de retourner auprès du général Bosco et de lui porter de nouvelles conditions. Le capitaine accepta avec empressement cette mission conciliatrice; il pria toutefois Garibaldi de lui donner son ultimatum par écrit.

Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succès que la première. Le commandant de la citadelle déclara nettement que sa position n'était pas assez précaire pour l'obliger à accepter de telles propositions, qu'il devait attendre les ordres de son gouvernement, et que, dans tous les cas, et en temps et lieu, si cela était nécessaire, il enverrait lui-même un parlementaire: tout en désirant de grand coeur, comme le général de l'armée nationale, éviter des sacrifices inutiles, il voulait cependant, avant tout, sauvegarder son honneur et celui des troupes que S.M. le roi de Naples avait daigné lui confier.

En descendant du château, M. de Salvi aperçut au large quatre frégates napolitaines courant à toute vapeur sur le port de Milazzo, l'une de ces frégates, le _Fulminante_, battait pavillon de contre-amiral. Comme cette petite escadre avait le vent debout et que, d'ailleurs, la brise était très-faible, on ne s'aperçut pas au premier moment que le _Fulminante_ avait arboré pavillon parlementaire.