Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie
Chapter 6
La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays. C'est une coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce soir manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite, vous voyez une longue procession de promeneurs à pied, en voiture, à cheval, qui viennent défiler sous les fenêtres de l'autorité, ou même tout simplement se poser devant elles avec calme, y séjourner quelques instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en mêlent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour fêter l'arrivée d'un général ou d'un étranger de distinction. Dans ce cas, les plus huppés des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le salon du noble général ou étranger, lui adressent leurs compliments de bienvenue. Alexandre Dumas, qui était logé au Palazzo-Reale, ne put l'échapper, et fut le héros d'une cérémonie de ce genre. Une foule enthousiaste vint, une après-midi, encombrer brusquement la place vis-à-vis ses fenêtres, et s'égosiller aux cris de _Viva Dumas! viva l'Italia! viva Dumas! viva la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!_ etc.--«Qu'est-ce que Dumas? disait l'un à son voisin.--Je ne sais pas, disait l'autre.--C'est le frère du roi de Naples, ou bien encore c'est un prince circassien accablé de richesses qui vient mettre à la disposition de la liberté sicilienne ses sujets et son vaisseau.» Il va sans dire que la plus grande partie connaissait parfaitement notre illustre romancier; mais, dans la classe vulgaire qui, généralement, ne sait pas lire, en Sicile, il n'est pas étonnant que la majorité ne connût pas, même de nom, l'auteur des _Mousquetaires_ et des _Mémoires de Garibaldi_. En somme, Dumas se prêta galamment à l'ennui de la réception qui suivit la manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais défaut, et renvoya tout le monde content, même les musiciens qui terminèrent la cérémonie par une sérénade, et auxquels il dut, à en juger d'après leurs figures épanouies, distribuer quelques-uns des trésors de _Monte-Cristo_. Deux ou trois jours après, Dumas quittait Palerme, et faisait route, avec la brigade de Türr, pour Caltanisetta et Girgenti où son yacht devait le reprendre. Ce fut un départ tout militaire. Il y avait là Legray, le photographe, Lockroy, le dessinateur, etc., enfin, une quatorzaine de troupiers finis, plus ou moins moustachus, plus ou moins barbus, le sac au dos, le fusil à deux coups sur l'épaule, et chacun avec un râtelier varié à sa ceinture.
Il était trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit en marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes pointers anglais en éclaireurs, et le pilote du yacht à l'arrière-garde. Mais revenons à Palerme.
Pendant que tous ces événements se passaient, la ville avait repris son animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brillé beaucoup, avait un certain essor, grâce aux volontaires. On se croyait enfin pour toujours débarrassé des Napolitains. Cependant, une vague inquiétude, causée par les nouvelles de l'intérieur, courait dans les classes élevées. Il ne fallut rien moins que le départ des colonnes mobiles pour calmer un peu certaines craintes, peut-être exagérées, mais certainement motivées par les événements de Modica, Caltanisetta, etc.
Malgré toutes ses préoccupations militaires et les ennuis que lui causaient ses embarras ministériels, le Dictateur n'en trouvait pas moins encore le temps de réunir ses municipalités pour essayer, sinon une réorganisation complète, du moins un attermoiement qui permît d'attendre, avec une certaine tranquillité, une époque plus calme. Le général Orsini, ministre de la guerre, faisait de son côté tout son possible pour organiser et mettre en état quelques batteries d'obusiers de montagne et de pièces de campagne dont l'armée libératrice avait le plus grand besoin. On formait aussi deux régiments de cavalerie, et les remontes avaient fini par produire un assez bon résultat pour espérer que l'on pourrait même dépasser ce chiffre.
Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires arrivant chaque jour, le général Garibaldi ordonna une revue pour le 2 juillet, au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars.
A cet effet, dès trois heures du matin, toutes les troupes se mirent en marche et se trouvèrent bientôt réunies sur le terrain de manoeuvres. Il est impossible de donner une juste idée de ce spectacle. L'emplacement, par lui-même, est quelque chose de magnifique. D'un côté la mer, de l'autre le mont Pellegrini, avec ses formes majestueuses et ses rochers aux tons violets, que le soleil levant colorait des teintes les plus vives et les plus harmonieuses; du côté de la campagne, la promenade de la Favorita et la fertile vallée de la Conca-d'Oro. Les curieux étaient en petit nombre. On ne se lève pas d'aussi bonne heure à Palerme, et le général Garibaldi, peu désireux d'une nombreuse assistance, avait songé, avant tout, à la santé des soldats en ne les exposant pas aux intolérables chaleurs du milieu de la journée. Parmi les troupes qui défilèrent devant le général on remarquait surtout, à leur belle tenue, les corps toscan et lombard; la légion anglo-sicilienne y était représentée par son bataillon de dépôt. Quant aux recrues, elles n'étaient pas brillantes: il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre même n'étaient pas armées. Telle qu'elle était, cette armée comptait encore douze à treize mille hommes. Le défilé eut lieu aux cris de _Viva la liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!_ Il est à remarquer que ce dernier nom ne venait jamais qu'après celui de Garibaldi.
Le lendemain de cette revue, le général Türr revenait à Palerme, forcé, par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il dut s'embarquer immédiatement pour Gênes et aller prendre les eaux que l'état de sa blessure réclamait.
Un nouveau décret du Dictateur venait aussi, à cette époque, confisquer au profit de l'État les biens d'une foule de congrégations religieuses plutôt nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait un non-sens avec le nouvel état de choses. C'étaient, entre autres, les Jésuites et les congrégations du Saint-Rédempteur. La municipalité vint aussi offrir à Garibaldi, en même temps que ses remerciements, le titre de citoyen de Palerme. Le conseil municipal, dans cette occasion, ne dissimula pas au Dictateur que la population attendait avec une vive impatience le vote de l'annexion; que cette mesure seule ramènerait le calme et la sécurité dans le commerce et l'industrie, en même temps qu'elle permettrait de réprimer vigoureusement les excès qui, dans certains districts, ensanglantaient la révolution sicilienne. Le général se montra très-reconnaissant du droit de cité qu'on lui octroyait, mais, quant à l'annexion, sa réponse, quoique longue, pouvait se résumer en quelques lignes:
«Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile seule, et, tant que l'Italie entière ne sera pas réunie et libre, rien ne sera fait pour une seule de ses parties.» Ce qui n'empêcha pas les mécontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir afficher dans quelques rues, sur les portes et fenêtres, de vastes pancartes blanches, portant:--«Votons pour l'annexion et Vittorio-Emmanuele!»
La demande du conseil municipal exprimait-elle sincèrement le voeu de la nation? C'est ce que l'avenir prouvera.
A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres. Un monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et à la liberté en invoquant ... l'exemple des Vêpres siciliennes. Le moment était en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir; c'était une grande preuve de tact et de bon goût! «Montrons-nous, disait-il, les dignes fils des héros qui délivrèrent jadis leur patrie!» Je ne sais si les Palermitains avaient conservé un culte très profond pour ces héros d'un autre âge, mais la proclamation ne fit lever que les épaulés chez tous ceux qui la lurent.
On avait espéré à Naples que la promesse d'une constitution et l'adoption des couleurs italiennes par François II feraient sensation à Palerme et dans la Sicile, et ramèneraient quelques esprits au gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, à Naples, et les bâtiments de guerre napolitains, saluèrent seuls ces modifications à une politique à jamais repoussée par l'opinion publique. Quant à Palerme et à la Sicile, la nouvelle y passa tout à fait inaperçue; ce ne fut pas cependant la faute du général qui la fit afficher partout; elle reçut le même accueil que la proclamation de l'habile panégyriste des Vêpres siciliennes.
Le moment approchait où l'armée libératrice allait sortir de l'immobilité et reprendre l'offensive. Il était fortement question de l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes indépendantes. Quatre forts transports à vapeur avaient été achetés par le général Garibaldi et on se disposait à les armer aussi bien que possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possédait déjà, une petite escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes à la fois. Trois nouveaux bâtiments vinrent encore bientôt l'augmenter. Un matin, la population des quais fut stupéfaite de voir apparaître l'une des plus jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon à la corne, mais le guidon parlementaire au mât de misaine. Elle approchait toujours, traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port. Quelques instants après, son pavillon était amené et remplacé par les couleurs italiennes. Le général Garibaldi se rendit à bord, et reçut le bâtiment qui lui fut remis par le commandant et la presque totalité des officiers. Quant aux matelots, ils furent débarqués, et la plupart s'en retournèrent à Naples. Un nouvel équipage fut formé immédiatement, un commandant nommé, et le _Véloce_ repartait de suite en croisière, pour revenir, vingt-quatre heures après, avec deux prises napolitaines, l'_Elba_ et le _Duc de Calabre_. C'était donc un vrai bâtiment de guerre ajouté au matériel naval dont pouvait dès lors disposer le général Garibaldi.
Trois jours après, l'on apprenait l'arrivée de la colonne Medici à Barcelona et la marche en avant du général napolitain Bosco.
C'est à Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite, cette ville va devenir le théâtre de nombreux et intéressants événements.
IV
Messine, à peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir le contre-coup immédiat des événements de Palerme. Plusieurs fois ravagée par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783, entre autres, qui fit périr plus de quarante mille personnes, elle est construite en amphithéâtre sur le bord de la mer et à peu près au milieu du détroit qui porte son nom. Cette ville est partagée, dans le sens de sa longueur, par deux grandes voies parallèles au quai du port, la strada Ferdinanda et le Corso. Une quantité d'autres rues coupent ces deux premières à angle droit et viennent aboutir sur le quai. Dès qu'on a traversé le Corso, le sol s'élève rapidement et les rues deviennent presque impraticables aux voitures. C'est là que sont les quartiers des couvents.
Le port, qui est vaste et parfaitement à l'abri, est défendu par une imposante citadelle, pentagone régulier dont chacun des bastions est retranché et fermé à la gorge par une tour maximilienne. Les deux qui sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de Terranova sont carrées et munies de canons de gros calibre. Plusieurs ouvrages y ont été ajoutés à diverses époques: entre autres une batterie rasante casematée de vingt-deux pièces, construite en face de la ville sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre ouvrage allongé en forme de jetée, défendu à son extrémité par une forte batterie qui commande la mer et le détroit.
Au delà de la citadelle, une étroite langue de terre, haute tout au plus de deux ou trois mètres au-dessus du niveau de la mer, et appelée bras de Saint-Renier, se dirige vers l'entrée du port. A son extrémité se trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois autres occupent les points culminants des collines qui avoisinent la ville. On conçoit dès lors comment les habitants ne pouvaient mettre le nez à leur fenêtre sans apercevoir quelques canons braqués dans leur direction.
Les quais sont magnifiques et bordés de belles constructions malheureusement inachevées ou en ruines. Au beau milieu un affreux Neptune à jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus laids et plus difformes que lui qu'on décore des noms de Charybde et de Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre florentine, on la prendrait plus volontiers pour celle de quelque sauvage sculpteur de la Nouvelle-Calédonie. Il y a un beau jardin public appelé la Flora, où l'on fait de la musique. Des églises à chaque pas et autant de couvents que de maisons. Les jours de fête religieuse et même à certaines heures du soir, celle de l'_angelus_, par exemple, c'est un vacarme de cloches, de pétards et de coups de fusil à étourdir Vulcain et ses Cyclopes. Quant aux rues, elles sont dallées et assez propres au premier abord, mais elles ne supportent guère un examen attentif. La cathédrale possède un baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise élégance. Ce monument fut commencé par le duc Roger et terminé plus tard. La façade, de style ogival, est en marbre et ornée de mosaïques et de bas-reliefs. Elle est malheureusement à moitié détruite.
Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la place, mais dans quel état est-elle! C'est à peine si l'on peut en approcher, tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les marbres disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les gracieuses statuettes de femmes assises qui supportent la vasque supérieure, sont ornés d'une telle croûte de crasse, de boue et de sable, qu'on a peine à en distinguer les contours et la forme.
Elle fut édifiée en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est assez belle, du reste, et ornée de deux statues: l'une en bronze, représentant Charles II à cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le Corso et la strada Ferdinanda sont les promenades favorites des habitants. Il y a des quantités de palais, mais ils sentent la misère à dix lieues à la ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil vient à plonger dans ces somptueuses habitations, on reste épouvanté de ce qu'on aperçoit à l'intérieur. Une haute chaîne de montagnes, appelée monts Pelore, entoure la ville et va aboutir au Faro.
Depuis le débarquement de Garibaldi à Marsala, les habitants de Messine, quoique non moins exaltés que ceux de Palerme, paraissaient frappés de stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville, venant de Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout excepté de Syracuse, et plus on s'empressait de fermer les magasins, d'emballer les marchandises et de les cacher partout où faire se pouvait. On se remémorait avec crainte les horreurs du premier bombardement et on en prévoyait un second pire encore et presque inévitable.
La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur canons, perçaient meurtrières sur meurtrières, blindaient leurs embrasures et couvraient leurs parapets de sacs à terre.
Près de trente mille hommes défendaient ces ouvrages et formaient autour de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une suite de postes d'observation dont le télégraphe et le monte Barracone étaient le centre et la base de défense.
Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de campagne, ces troupes paraissaient décidées et dévouées. Le général Clary, qui commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner aucun des points utiles à la défense. On devait donc croire que les colonnes libérales rencontreraient une résistance désespérée. Or les habitants de Messine, en prévision de ces événements, avaient quelques raisons de s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir défendre leur drapeau un peu mieux qu'à Palerme, on pouvait être certain que la plus grande partie se hâteraient aussi de profiter des moments favorables pour renouveler les scènes de massacre et de pillage qui avaient désolé Palerme et autres lieux. Aussi, tous les magasins restaient-ils, depuis près d'un mois, impitoyablement fermés; les rues presque désertes de jour, étaient, la nuit, entièrement abandonnées. On n'y rencontrait que de longues files de factionnaires tirant à tort et à travers à la moindre alerte, sans beaucoup de souci de l'endroit où leurs balles allaient se loger, ni du mal qu'elles pouvaient faire à des innocents.
A l'approche des colonnes de Garibaldi, la désertion, qui commença parmi les troupes royales, amena un relâchement marqué dans la discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au 24 juin, quelques coups de feu, tirés par des sentinelles timorées, donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en retraite sur la citadelle et, sans autre forme de procès, commencent à piller les maisons. Deux habitations furent complètement saccagées; heureusement les propriétaires, comme la plupart des habitants, étaient absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit à la campagne où ils se croyaient plus en sûreté que dans la ville. Les consuls, entre autres celui de France, M. Boulard, firent d'énergiques remontrances au général commandant en chef qui répondit qu'il était peiné de ces actes inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie, mais que malheureusement les moyens de répression lui manquaient: il promit cependant de faire une enquête; on savait ce que cela voulait dire.
A partir de ce jour, la panique devint générale. Les familles riches affrétèrent, à quelque prix que ce fût, des bâtiments étrangers à bord desquels elles embarquèrent, en toute hâte, meubles et argenterie. Certains commerçants payaient jusqu'à quinze livres par jour rien que le droit de rester à bord des bâtiments sur rade, sans préjudice des autres dépenses; tandis que d'autres, moins riches, ne pouvant retenir des bâtiments de commerce, louaient des bateaux de pêche et des chalands. Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans leurs bras et leurs matelas sur le dos, se dirigèrent vers les plages du Paradis, de la Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientôt l'aspect d'une ville improvisée.
Les consuls qui avaient des bâtiments de leur nation sur rade, s'empressèrent aussi d'y transporter les archives de leurs chancelleries. Les autres les évacuèrent sur leur maison de campagne. Le service des messageries impériales lui-même fut obligé de chercher un refuge sur une mahonne installée _ad hoc_. Quant aux administrations, il n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait de mettre la clef sous la porte et de décamper sans tambour ni trompette. Le service des postes, seul, tint bon ou à peu près. Chose étrange, il apportait à Messine les édits de Garibaldi que l'on affichait tranquillement, et réciproquement, il remportait à Palerme les décrets et journaux napolitains. Quant aux tribunaux, à la municipalité, etc., un décret du général Garibaldi, publiquement affiché dans les rues de la ville, leur avait enjoint de se rendre à Barcelona, et tout le monde s'était empressé d'obéir, excepté le directeur de la Banque qui avait prétexté la nécessité de sa présence à Messine pour éluder l'ordre du Dictateur.
Les églises elles-mêmes restaient en partie fermées; c'est à peine enfin si l'on pouvait se procurer les objets les plus nécessaires à la vie. Le commerce maritime, de son côté, devenu complètement nul, faisait, des quais une vaste solitude que rien ne venait troubler, sauf les cris des factionnaires et le bruit des marches et contre-marches des soldats, dans lesquels on commençait à avoir si peu de confiance qu'on ne les laissait plus séjourner quarante-huit heures dans le même endroit.
Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant à bord des volontaires, débarquaient à un mille et demi de la ville, sur la route de Taormini, et les hommes se répandaient isolément dans la campagne.
Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les virent pas ou ne voulurent pas les voir.
Ces volontaires devaient, aussitôt la retraite de l'armée napolitaine sur Messine, se précipiter dans la ville, en barricader les rues et empêcher ainsi la rentrée des troupes royales.
La cité ressemblait à un tombeau. Presque toutes les troupes furent à ce moment dirigées vers la montagne. Des bandes de _picchiotti_ avaient apparu sur les sommets du mont Castellamare et dans les ravins environnants; ils échangeaient même, de temps en temps, des coups de feu avec les avant-postes royaux, qu'ils commençaient à inquiéter chaque jour.
Le général Medici, arrivé depuis plusieurs jours à Barcelona avec sa colonne, publia le 6 juillet une proclamation adressée aux soldats napolitains et dans laquelle il leur représentait leur cause comme perdue et les appelait à la liberté. Il avait avec lui quelque chose comme trois mille hommes. Les troupes royales occupaient Spadafora et le Jesso, séparées par trois ou quatre milles à peine de la brigade de Fabrizzi. On annonça, le 15, le débarquement, du général Cosenz à Olivieri, petite ville située à dix-huit milles de Milazzo et près de Poti. Il avait avec lui, disait-on, huit bateaux à vapeur, dont le _Véloce_, le tout amenant deux ou trois mille hommes. Le soir même, il faisait sa jonction avec le général Medici.
Le chiffre de l'armée nationale, prête à commencer les opérations, s'élevait donc à environ six mille soldats, sans compter les guérillas. On apprenait, en même temps, l'arrivée à Catane de l'ancienne division du général Türr, commandée alors par le général hongrois Ehber. La colonne de Bixio, arrivée de son côté à San-Placido, ne comptait pas plus de cinq ou six cents hommes.
Pendant ce temps, le corps du général Bosco était parti de Messine le 14, vers trois heures du matin, et s'avançait sur Spadafora en trois colonnes, la première longeant la mer pour donner la main à la garnison de Milazzo, la deuxième suivant la route consulaire, et la troisième se dirigeant sur les derniers contre-forts de la montagne. Cette petite armée comptait quatre bataillons de chasseurs à pied, plusieurs escadrons de chasseurs à cheval et de lanciers, et deux batteries d'artillerie.
Les avant-postes de l'armée libératrice se replièrent devant les troupes royales, prenant position à Linieri et Meri, bourgades à trois milles environ en avant de Barcelona.
Pendant que le général Medici exécutait ce mouvement de feinte retraite, le général Fabrizzi prenait la traverse de Saponara, de manière à gagner, par les Fiumares, les hauteurs d'Antellamare, et de couper de sa base d'opérations la colonne expéditionnaire du général Bosco. Le départ précipité des troupes royales pour la montagne donnait beaucoup de chances à ce mouvement. Chaque pas en avant de l'armée libérale venait augmenter l'appréhension des habitants de Messine. Cependant, il était évident que tant que les bâtiments de guerre étrangers seraient dans le port, entre la ville et la citadelle, et qu'on ne les aurait pas sommés de se retirer ainsi que les bâtiments de commerce, le bombardement ne pourrait avoir lieu.