Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie
Chapter 5
Dès le lendemain de l'évacuation, un décret municipal appela toutes les corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes, pinces disponibles, à la destruction de la citadelle. Elle devait être rasée de fond en comble afin d'ôter à tout jamais à une tyrannie quelconque l'envie, l'idée, ou la possibilité d'un nouveau bombardement. C'était quelque chose de curieux que l'entrain, et, en même temps, l'inexpérience qui présidèrent au commencement de ce travail. L'affluence était telle que les travailleurs, agglomérés les uns sur les autres et en masse serrée sur les remparts, ne pouvaient plus bouger. On fut obligé de faire des catégories. Un jour, c'était le tour des cochers de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage, etc. Tant pis pour ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que ce fût, on n'eût pas trouvé un véhicule, et les Garibaldiens qui, pas plus que nos turcos, ne dédaignaient le plaisir d'une promenade en carrosse, durent y renoncer et se contenter de leurs jambes. Le lendemain, c'était le tour des congrégations, couvents, etc. Une longue procession de cordeliers, de moines, de dominicains, voire même de prêtres, marchait militairement au son d'une musique bruyante et de tambours fêlés; armés, qui d'une pioche, qui d'une pelle; les petits séminaristes avaient la spécialité des mannequins et des paniers à gravats. Tout cela hurlant: _Viva Garibaldi! viva la Italia! viva la liberta! viva ..._ Il y en avait qui, sur le point de se tromper par la force de l'habitude, n'avaient que le temps d'avaler la fin de la phrase. Les abbés titrés et autres se contentaient de brandir des oriflammes aux couleurs nationales et de jeter des bénédictions à la foule qui, la bouche béante, les regardait défiler.
Un coup de canon annonçait l'ouverture et la fermeture des travaux. Aussitôt la première détonation, un nuage de poussière couronnait la citadelle, et ce n'était plus, aux environs, qu'une avalanche et une pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident troubla la fête; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies dans les décombres se prirent à éclater, et à tuer ou blesser quelques travailleurs. L'enthousiasme des démolisseurs s'en ressentit et, à l'avenir, des ouvriers seuls procédèrent à cette destruction. A chacun son métier. Mais s'il était facile de démolir, il était moins aisé de réparer. C'est à grand'peine que plusieurs rues commençaient à devenir praticables. De tous côtés il fallait solidifier des édifices menaçant ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondrés complètement, n'offraient plus la possibilité d'aucune réparation. Tels étaient le palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina était devenue impraticable à la hauteur de la rue de Tolède. Les égouts, effondrés, s'étaient transformés en précipices dont il fallait se garer avec soin. Une fois les illuminations éteintes, il n'était pas prudent de se hasarder dans ces parages sous peine de chutes désagréables.
Il existait à Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste dépôt d'enfants trouvés. Il y en avait de grands, de petits, de moyens. Un beau jour, grâce à un officier anglais, tout cela fut embrigadé, embataillonné, et on vit ce diminutif de régiment, gravement armé de balais emmanchés dans des fers de piques, manoeuvrer sur la piazza del Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb à la porte d'un couvent quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces enfants jouaient aussi carrément au militaire qu'ils jouaient, quelques jours avant, à la procession et à servir la messe, et plus d'un de ces bambins, partis avec les brigades expéditionnaires, fit parfaitement la campagne, et se conduisit dans maintes circonstances en troupier fini.
La liberté est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile de Palerme en usa-t-elle pour étriller de main de maître ces pauvres volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les établissements publics, les cafés et les restaurants. Presque immédiatement, le prix des consommations doubla. Il en fut de même pour tous les objets nécessaires à la vie et à l'habillement. Quelques décrets cherchèrent à arrêter, mais en vain, cette tendance à la rapacité, naturelle aux boutiquiers de toutes les nations, et les libérateurs garibaldiens furent écorchés avec aussi peu de vergogne que nos troupiers pendant la campagne d'Italie. Le moindre verre d'eau, le moindre grain de mil, étaient une affaire importante. Quelquefois les Garibaldiens se fâchaient; mais il faut leur rendre cette justice, que jamais armée ne souffrit avec plus de modération les exigences de cette race de Banians. Peu de troupes, quelque régulières qu'elles fussent, auraient montré autant de patience et de respect pour la propriété.
De déplorables scènes vinrent aussi, à côté de ces événements héroï-comiques, attrister les honnêtes gens et les véritables patriotes. D'atroces assassinats se commettaient journellement, et, sous le prétexte de détruire les sbires, plus d'une vengeance s'exerçait impunément. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolède, un malheureux était massacré à la porte d'un pharmacien qui lui avait impitoyablement fermé sa boutique au nez. Vainement deux ou trois Garibaldiens essayèrent de le sauver, et allèrent même jusqu'à dégaîner. Menacés dans leur existence par cette cohue meurtrière, ils durent se résigner à laisser massacrer ce malheureux, dont le corps, palpitant encore, fut traîné et précipité à la mer.
--«C'était un sbire, disait-on.--Vous croyez?--On le dit.--Ah!»--C'était fini.
A côté du pont de l'Amiraglio, près du cimetière des suppliciés, là où commencèrent les Vêpres siciliennes, deux hommes, une femme et un enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent impitoyablement immolés. Le lendemain, les cadavres de ces infortunés étaient encore à l'endroit où ils avaient péri, à moitié ensevelis sous des moellons et des pavés.--«C'étaient des sbires.--En êtes-vous sûr?--Je crois bien: celui-là était receveur pour les chaises à la petite église de la piazza Marina.»
Sur ladite place, vers les onze heures du soir, à l'instant où les cafés, encore pleins de monde, retentissaient de gaieté, on entend un cri déchirant, un suprême appel à la pitié. Personne ne se dérange. Un gamin venait de crier: «C'est un sbire qu'on écorche.» Le lendemain, au matin, un cadavre était étendu au milieu de la place, la face contre terre, percé de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en passant, le poussaient du pied, et toujours: «C'est un sbire!»
A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on savait réfugiés dans une maison, y furent guettés avec une persistance digne de tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme dont il ignorait le sort. L'inquiétude, pour lui, était pire que la mort. A peine dehors, il est assailli, entraîné sur le boulevard; on lui passe une corde au cou, et, quelques instants après, percé de coups de couteau, le crâne brisé à coups de pierres, son cadavre était jeté dans un fossé rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit, à sortir, croyant une évasion possible; il n'avait pas fait un pas qu'un coup de coutelas le clouait contre la porte même, et son cadavre allait rejoindre le premier.
Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables. Pas un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile violé.
Une Française, madame D..., habitant Palerme depuis de longues années, avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de Maniscalco dont la vie était menacée. Forcée de chercher un refuge sur le _Vauban_, elle laissa ce malheureux dans sa maison en lui recommandant de ne pas sortir, sa vie y étant en sûreté. Mais lui aussi était père, et, sans nouvelles de sa femme et de ses enfants, il voulut se hasarder, la nuit venue, à gagner son domicile pour embrasser sa famille.
A mi-chemin, il fut reconnu et massacré. A quelques jours de là, la femme et les enfants vinrent à leur tour chercher asile chez madame D..., alors débarquée du _Vauban_; Palerme était au pouvoir de l'armée libérale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais, le quatrième, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui dégaîna et prit bravement sa défense, elle était assassinée avec son enfant.
Madame D... était encore sous l'impression de ce triste événement, lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolède, le général Garibaldi descendant à la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se déconcerter, elle l'aborde et lui dit: «Général, j'ai chez moi la malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassiné il y a dix jours, et, tout à l'heure, sans un des vôtres, cette malheureuse et ses deux enfants éprouvaient le même sort.
--«Madame, répondit le général, venez au palais dans une heure, je vous écouterai.»
Effectivement, une heure après, madame D..., accompagnée de la femme du sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la garde nationale lui refusait impitoyablement l'entrée, lorsque, heureusement, un aide de camp survint et immédiatement l'introduisit auprès du Dictateur.
Pendant le récit de ces horribles détails, le général Garibaldi tenait les yeux fixés sur la pauvre femme dont le dernier enfant, âgé de onze mois, était enveloppé dans un châle qu'elle serrait sur sa poitrine. Après quelques instants, il se dirigea vers elle et, soulevant le châle qui entourait la pauvre petite créature endormie sur le sein de sa mère: «Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez tranquille, je la prends sous ma protection et je ferai en sorte de réparer, autant qu'il est en mon pouvoir, de tristes événements indépendants de ma volonté.»
Elle resta au palais où on lui donnait deux thari par jour pour pourvoir à ses besoins et, plus tard, le général la fit entrer dans un couvent avec ses deux enfants.
Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se réfugier au Palazzo-Reale, furent traitées de la même manière.
Cependant la partie saine de la population finit par s'émouvoir de ces actes barbares. Des décrets parurent, sévères et fermes. Ce remède fut inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les actes des septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout individu convaincu d'avoir frappé d'une arme quelconque qui que ce fût, d'avoir crié haro ou ameuté la population contre quelqu'un, d'avoir arrêté illégalement quelque personne que ce fût, passait de suite devant un conseil de guerre qui, séance tenante, prononçait le jugement, exécutoire dans les dix minutes.
Le jour même où ce décret était affiché, un assassinat avait lieu près du marché: le coupable, arrêté, était passé par les armes à trois heures de l'après-midi, sur la place de la Citadelle.
Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la place de la Marine.
Dès lors, ces scènes de cannibales devinrent plus rares.
L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces pages de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y avait été mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une trentaine d'années qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au bénéfice de la révolution projetée et qui, pendant longtemps, lors des événements révolutionnaires de Sicile, avait commandé ses guérillas dans la montagne, rentrait à son quartier, revenant de Palerme où il avait dîné dans sa famille. Il est abordé par un de ses volontaires qui lui réclame quelque argent. Le commandant lui répond qu'on ne lui doit rien et qu'on ne lui donnera rien. Un instant après, trois coups de feu l'étendaient roide mort. Toute la population palermitaine s'émut vivement de ce nouvel acte de férocité; mais il fallut plusieurs jours pour trouver et arrêter le meurtrier qui fut fusillé sur la piazza de la Bagheria.
On a parlé aussi vaguement, à cette époque, d'une tentative d'assassinat sur la personne même du Dictateur. Ce fait est certainement controuvé.
Les volontaires continuaient à arriver en foule de toutes parts. Ce n'étaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'étaient de beaux soldats bien équipés, bien armés. Ils ressemblaient, à s'y méprendre, à des régiments piémontais, dont ils portaient le costume, légèrement modifié. Beaucoup même de leurs officiers se souciaient si peu de laisser paraître leur nationalité qu'ils conservaient l'uniforme, et jusqu'au numéro de leur régiment. Il est probable, ou du moins on doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini leur temps ou étaient en disponibilité. Mais ce n'était certainement pas pour infirmités temporaires qu'ils étaient réformés, car les uns comme les autres étaient généralement des gaillards solides. Il ne se passait presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et d'armes ne débarquât dans le port. Aussi les rues de la ville et les promenades regorgeaient-elles d'uniformes étranges et variés: une douzaine ou deux de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique, des spahis, des Anglais en assez grande quantité, puis des officiers de toutes les nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et tant qu'il fallut songer à les utiliser et à les acheminer sur divers points de la Sicile.
Dans beaucoup de localités, bien des choses allaient un peu de travers. On se permettait quelques escapades à l'égard des propriétaires. On ne se privait même pas, à l'occasion, de les tuer, de les brûler et de les piller par-dessus le marché.
Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus de municipalité, ces espiègleries se commettaient tranquillement et paraissaient devoir rester impunies. Depuis le départ des Napolitains, on avait organisé quelques régiments; on les forma alors en brigades. Le général Türr prit le commandement de la première division, qui devait traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis gagner Catane. La seconde, commandée par le général Bixio, devait suivre aussi la route de l'intérieur, mais par la montagne. La troisième, sous les ordres du général Medici, devait prendre la route maritime de Palerme à Messine.
Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la division du général Türr se formait en bataille sur la place du Palazzo-Reale, où le général Garibaldi la passait en revue, et, vers les sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pièces de campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de munitions; les caissons étaient représentés par de simples charrettes ornées de petits pavillons. Toute cette division avait néanmoins bonne tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait énormément de bonne volonté. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe bataillon de chasseurs à pied piémontais, un bataillon de Suisses ou Bavarois, presque tous déserteurs de l'armée royale, et une belle compagnie de tirailleurs indigènes. Toutes ces troupes avaient une tenue assez régulière en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge et le pantalon de toile. Le képi piémontais figurait aussi généralement comme coiffure. Mais, pour le fourniment, c'était une autre affaire. Chacun avait organisé son havre-sac le mieux qu'il avait pu. La grande sacoche en sautoir était le plus généralement employée. On voyait des bidons de toute espèce, des cartouchières de modèles variés, mais le tout arrangé de la manière la plus commode.
Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de Missilmeri, qui devait être sa première étape. A son passage dans les rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on comprenait que c'étaient ces volontaires qui allaient décider en définitive du sort de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes royales, et devaient relever sur leur route le drapeau de l'ordre renversé en plusieurs endroits, et planter les couleurs italiennes sur les derniers points de la Sicile occupés par les troupes napolitaines. Le général Türr, qui les commandait, emportait avec lui toutes les sympathies de la population palermitaine. Malheureusement la maladie devait bientôt l'arracher, pour quelque temps, à sa division. Plusieurs jours après, à la même heure, le général Bixio partait aussi avec sa brigade.
Cette dernière était beaucoup moins forte que celle du général Türr. Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque tous hommes faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-là, quelques dizaines de moines défroqués, portant haut la tête et maniant certes mieux leur fusil qu'ils n'avaient manié le goupillon; mais, en résumé, cette brigade paraissait plus homogène que la division du général Türr. Elle n'avait pas d'artillerie, et possédait seulement quelques guides pour le service d'état-major du général. Sa mission était de réprimer vigoureusement les désordres qu'elle rencontrerait sur son itinéraire et de courir sus, sans miséricorde, aux bandes de malfaiteurs qui se montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisième corps, celui de Medici, partait ensuite par la route maritime de Palerme à Messine et devait se réunir, à un endroit donné, avec celui de Bixio.
On avait installé, à Palerme, une fonderie de canons qui fonctionnait déjà admirablement. Une partie des cloches non-seulement de Palerme, mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient été offertes par les églises et les couvents. Il y avait de quoi fondre plus de pièces qu'il n'en aurait fallu à une armée de cent mille hommes, et cependant il en restait encore une telle quantité que, les jours où elles se mettaient en branle et aux grandes fêtes, c'était un vacarme à ne pas s'entendre.
On fut un jour bien étonné en rade. Une embarcation du port, toute simple d'apparence, poussait du débarcadère et se dirigeait vers l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de laine rouge, étaient à bord de ce canot qui, bientôt, accostait l'amiral anglais.
Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son gouvernement n'était pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants des stations étrangères sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se dirigea vers le _Donawerth_, puis vers le commandant piémontais qui le salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre. Ces visites lui furent rendues avec empressement, mais toujours en écartant le caractère officiel. A cette époque aussi, le _Franklin_, capitaine Orrigoni, fut envoyé en mission sur la côte Sud. Il devait toucher à Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata, Terranova, et pousser jusqu'au cap Passaro. Il était chargé de rapporter les fonds offerts par les provinces, de faire le sauvetage d'un transport napolitain chargé de boulets et de canons, échoué entre Alicata et Terranova. Il devait aussi, à son retour, coopérer, s'il y avait lieu, au sauvetage du _Lombardo_ à bord duquel une corvée de marins et d'officiers du génie maritime avait été envoyée préalablement de Palerme, et enfin y amener les délégués de toutes les villes du littoral.
Il serait trop long d'énumérer tous les décrets et tous les changements de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un peu partout, mais on cherchait cependant à faire pour le mieux. L'expérience seule manquait. On n'est pas parfait. Cette armée d'hommes déterminés manquait d'organisateurs. C'est à grand'peine si le service médical avait pu être installé dans les différents corps. Celui de l'intendance était tout à fait incomplet. On procédait, autant que possible, par réquisitions. Elles étaient payées par le trésor municipal; celui de l'armée était trop pauvre. On pouvait tout au plus compter aux volontaires leur mise en campagne: les officiers touchaient environ deux francs par jour, juste de quoi manger; le reste de leurs appointements devait leur être payé en arrérages, lorsque l'état de la caisse le permettrait. Quant au service des hôpitaux et des ambulances, c'était encore, il faut l'avouer, ce qui laissait le plus à désirer. La population palermitaine y mettait peu du sien, et l'empressement était minime pour recevoir les blessés dans les maisons particulières ou leur porter des secours, soit en nature, soit en argent. Déjà mal organisés, les hôpitaux eux-mêmes, accablés par ce surcroît de malades ou de blessés, n'offraient presque aucune ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des pansements.
On ne se serait jamais imaginé, certes, à voir l'égoïsme de la population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout au moins, de leurs libérateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de service ne surveillait les hospices ni les blessés à domicile. Ce qui est pire encore, ils étaient le plus généralement oubliés dans la répartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus grande partie étaient obligés de se contenter de bien peu; heureux encore lorsque le linge ne venait pas faire défaut aux blessés.
La garde nationale avait été organisée dès l'entrée de Garibaldi dans Palerme; mais elle était généralement assez mal vue par lui. Il n'appréciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait être appelée à rendre dans un moment donné. Le Dictateur disait qu'il lui fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par prendre un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une grande fermeté en plusieurs circonstances difficiles.
Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du Palazzo-Reale en traversant la place. Des cris de mort et des hurlements de vengeance sortaient de cette foule armée de toutes sortes de choses et éclairée par des torches au reflet rougeâtre et sanglant. Un malheureux, déjà blessé à la tête, était traîné, la corde au cou, par un horrible Quasimodo, espèce de bête féroce, bossue, tortue et bancale.
Les misérables qui entouraient la victime brandissaient à chaque instant sur sa tête des coutelas de toute nature. On entendait, dans cette foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que ferait une forte fusée en s'élançant dans les airs.
En voyant ce rassemblement à l'aspect sauvage, le poste de la garde nationale prit les armes et, à l'instant où, arrivés vis-à-vis le Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur victime, le chef du poste se jeta résolument, le sabre à la main, sur ceux qui serraient de plus près le pauvre diable; ses soldats en firent autant pour les autres, jouant un peu de la baïonnette par-ci par-là. Eu quelques moments la place était libre; les torches, abandonnées par leurs porteurs, gisaient à terre et les fuyards disparaissaient en toute hâte dans les rues voisines. Bien entendu, la victime était restée aux mains de la garde nationale sans autre mal qu'un coup de baïonnette dans la joue et un coup de couteau dans l'épaule. C'était, du reste, un assez triste personnage, pis qu'un sbire; c'était un traître qui avait vendu ses camarades lors de l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgré cela, Garibaldi, le lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le faisait embarquer sur un bâtiment en partance pour Naples.
Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde nationale plus sérieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait aussi quelquefois des manifestations.