Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie
Chapter 4
Cependant, malgré le feu soutenu des volontaires, la barricade napolitaine attaquée tenait toujours. Les balles allaient leur train, démolissant, par-ci par-là, quelques jambes, quelques bras, au grand désespoir de notre aumônier qui ne ménageait pas les anathèmes à l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves volontaires. Le _padre_ Pantaleone portait une grande croix de chêne d'au moins deux mètres de haut et, dans les instants difficiles, il la brandissait vigoureusement au-dessus de sa tête. Las, enfin, de cette fusillade qui n'aboutissait à rien, notre chapelain s'élance, sans souci ni vergogne, tout seul, sur la barricade napolitaine, en grimpe les étages successifs au milieu d'un _miserere_ de balles coniques, puis, arrivé au sommet, se met, dans son langage le plus sympathique, à faire aux soldats de François II un discours approprié à la circonstance: il cherche à leur expliquer brièvement comme quoi cette guerre fratricide est honteuse pour l'humanité, comme quoi Dieu la défend, comment enfin la résistance est inutile puisque Garibaldi est l'ange de la liberté et que le Dieu des armées marche avec lui.
Les soldats royaux, étonnés de cet aplomb et du courage du prédicateur, finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et leurs fusils se refroidir. On en était même au plus pathétique du discours, lorsque le capitaine qui commandait s'aperçoit que les Garibaldiens, en gens bien avisés, profitaient insensiblement de la situation et touchaient déjà la barricade. Il saisit une arme, couche en joue le _padre_ Pantaleone qui ne bronche pas et lui envoie à bout portant un coup de fusil qui brûle son froc et lui brise la croix dans les mains. Sans s'émouvoir, le _padre_ en ramasse les morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent la barricade. Les soldats se hâtent de décamper et le capitaine est tué. Un volontaire saisit son sabre, le _padre_ Pantaleone attrape le ceinturon, le passe en sautoir, et, se précipitant à la suite des fuyards, il plante le tronçon de sa croix dans le ceinturon du défunt capitaine en s'écriant, de sa plus belle voix: «Allez, allez, sicaires d'un tyran, reporter à votre maître que le _padre_ Pantaleone a mis la croix là où était l'épée.»
C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est pauvre pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel idiome italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la place de la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec quatre soldats napolitains embusqués dans une construction commencée presque en face du ministère des finances. Au bout de ce temps, on vit un de ces soldats rallier eu toute hâte un fort peloton qui était au coin du ministère. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en allaient pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur être arrivé des choses graves et que leur position étant fort hasardée, vu la quantité de projectiles qui pleuvaient dru comme grêle, il était de son devoir, à lui, d'aller les trouver pour leur porter les consolations de son ministère. Il posa tranquillement son fusil, rejeta son froc en arrière et traversa la place pour disparaître dans la bâtisse en question. Quelques instants après, on le vit reparaître avec un blessé qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le même voyage, trois fois il ramena son homme; la dernière fois, à l'instant où il franchissait sa barricade, la même balle qui lui fracassait le bras, tuait roide l'infortuné pour lequel il se dévouait. Sans s'émouvoir, il posa à terre son fardeau, lui récita les prières des morts et s'en fut ensuite à l'ambulance.
Un jeune volontaire vénitien, déjà blessé assez gravement à Calatafimi, se précipite à l'attaque du couvent des Benedittini et s'efforce, à coups de hache, de briser une petite porte latérale pouvant donner accès dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de toutes parts, un obus vient, en ricochant, éclater au-dessus de sa tête et le couvrir de gravats. En vain ses camarades le rappellent. «Je ne suis plus bon qu'à être tué, leur crie-t-il, au moins, en mourant, je rendrai encore un service.» Exaltés par cette intrépidité, deux d'entre eux le rejoignent et cherchent à l'entraîner. En ce moment, un canon de fusil passe par une fenêtre immédiatement au-dessus de la porte et le malheureux reçoit le coup en pleine poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre.
Dans les rues qui mènent à la Piazza di Bologni, la lutte fut sérieuse. Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et pillaient. Les malheureux habitants de ce quartier, éperdus d'effroi, essayaient de fuir dans toutes les directions, entraînant femmes et enfants; ce n'étaient partout que gémissements et lamentations. Quelques hommes déterminés se réunissent en armes à l'angle d'une petite impasse, en occupent la maison et s'y barricadent après y avoir donné l'abri à quantité de femmes et d'enfants. Quelques instants après, cette maison est attaquée; mais on s'y défend vigoureusement. Les femmes, reprenant courage, font pleuvoir sur les assaillants une grêle de tuiles, de vases de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe sous la main.
Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraîne le troisième et le quatrième étages, et, en éclatant, tue et blesse encore plusieurs femmes et des enfants. Quelques moments après, les flammes viennent se joindre aux balles napolitaines.
De huit qu'ils étaient, les assiégés ne comptent plus que cinq hommes, dont un blessé. Cependant, des femmes, des enfants, des vieillards les supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un parti; le blessé et un de ses camarades grimpent au faîte de l'édifice qui menace ruine; on y hisse, les uns après les autres, les malheureux réfugiés, et, lorsque tous sont à l'abri dans une maison dont l'issue donne sur une rue inoccupée par l'armée royale, les trois braves gens qui continuaient à lutter avec les royaux, battent eux-mêmes en retraite, n'abandonnant qu'une ruine ensanglantée.
Dès le 8 juin, des débarquements de volontaires s'effectuaient un peu partout.
Du 9 au 11, une petite escadre partait de Gênes. Elle se composait de l'_Utile_, remorquant le _Charles and Jane_, le premier commandé par le capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain; puis venaient le _Franklin_, capitaine Orrigoni, un des anciens compagnons d'armes de Garibaldi dans la Plata; l'_Orregon_, capitaine West; le _Washington_, dont les volontaires étaient commandés par le colonel Baldeseroto. Environ 3,000 hommes étaient répartis sur ces différents navires et c'était le renfort le plus considérable que l'on eût encore reçu. Medici commandait en chef.
Partis à quelques heures d'intervalle, ces navires firent des routes diverses pour atteindre Cagliari où était le rendez-vous général. Tous y arrivèrent heureusement, excepté l'_Utile_ et le bâtiment qu'il remorquait.
Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, à environ douze milles au large, ces deux navires furent approchés par une corvette à vapeur battant pavillon français. Bientôt un canot accosta et un officier, s'exprimant parfaitement en français, vint demander où l'on allait et offrir même la remorque de son bâtiment pour gagner les côtes de Sicile, si telle était la destination des navires. Ces propositions furent accueillies par les volontaires aux cris de _Vive la France!_ _vive Garibaldi!_ Toutefois le capitaine crut devoir refuser la remorque offerte si galamment. Le canot retourne à son bord; mais à peine est-il arrivé qu'un changement à vue s'opère sur la corvette de guerre. Les mantelets des sabords, rapidement abaissés, laissent apercevoir les pièces détapées et l'équipage en branle-bas de combat. Le pavillon français glisse le long de sa drisse et est remplacé par le pavillon napolitain en même temps qu'un coup de canon à boulet signifiait aux deux navires l'ordre de stopper et d'amener leurs pavillons.
L'_Utile_ portait le pavillon piémontais et le _Charles and Jane_, celui des États-Unis. Les capitaines se refusèrent à amener leurs pavillons, mais ils durent se résigner à se laisser emmener, non sans protester. Quel triste moment eussent passé les marins de la _Fulminante_ (c'est le nom de la corvette napolitaine), si les volontaires avaient pu sauter sur son pont. Faute de mieux, ils leur lancèrent toutes les malédictions que le vocabulaire italien peut offrir. Pendant que la diplomatie s'occupait de cette affaire, les autres bâtiments de l'expédition atteignaient Cagliari, et, de là, mettaient le cap sur Castellamare, dans le golfe de ce nom, où devait s'effectuer leur débarquement. Le 18 juin, en effet, on apprit à Palerme l'arrivée du convoi de Medici. Un navire débarquait ses troupes à Santo-Vito, et les deux autres à Castellamare. Il est aisé de se figurer l'allégresse générale en apprenant l'arrivée à bon port de cette petite division qui, outre trois mille hommes aguerris, apportait encore dix mille fusils et une grande quantité de munitions. Aux illuminations quotidiennes se joignirent immédiatement toutes sortes de concerts en plein vent, des promenades aux flambeaux avec force drapeaux et force _Viva la liberta_!
Le général Garibaldi était immédiatement monté à cheval pour assister au débarquement de ces renforts.
Mais, vers minuit, au moment où le calme commençait à se faire, grâce à la fatigue des musiciens et à l'enrouement des criards, à l'instant, enfin, où les illuminations commençaient à s'éteindre et les habitants à s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se firent entendre au large et vinrent éclairer de leur lueur sinistre les sommets du mont Pellegrini, ainsi que les mâtures des navires qui étaient sur rade. A la première détonation, chacun dresse l'oreille; à la seconde, on saute de son lit; à la troisième, on est presque habillé, enfin, à la quatrième, les fenêtres et les portes commencent à s'ouvrir, les femmes à trembler et les enfants à piailler. Dans les rues, les factionnaires regardent si leurs amorces sont bien on place et redoublent leurs cris de: _Sentinelles, veillez!_ Les bourgeois se groupent à chaque carrefour, et les suppositions vont leur train. Dans les casernes, les clairons écorchent les airs les plus variés pour appeler aux armes les volontaires. Enfin, au palais, tout le monde s'inquiète, et le commandant, en l'absence du général Garibaldi, commence à envoyer dans toutes les directions des ordonnances à la recherche des nouvelles.
Quelle voix mystérieuse annonce tout dans ces circonstances? On apprend bientôt qu'il n'est arrivé que trois navires à Castellamare. Le quatrième et son remorqueur manquent.
La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher de l'entrée du port de Palerme.
On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la croisière napolitaine, après s'être emparée du navire manquant et qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux qui débarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se dirigent vers le quai. On entend tomber, çà et là, sur les dalles des rues, les baguettes des fusils chargés par des mains encore inexpérimentées. Enfin, de sourds piétinements, venant du côté des casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement, l'âme de toute l'armée est absente; le général Garibaldi est à Castellamare.
Les décharges continuent toujours, plus multipliées et plus rapprochées. Il est deux heures. L'inquiétude est à son comble. On se voit déjà à la veille d'un nouveau bombardement.
Autour de la citadelle, on a peine à retenir les _picchiotti_ qui veulent se précipiter à l'assaut de ces remparts, dégarnis de leurs engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines des événements qu'on suppose se passer au large. Enfin, à deux heures un quart, un canot arrive à force d'avirons sur le quai, et un midshipman qui en débarque prévient que l'on ait à aviser les autorités que le canon que l'on entend est celui d'une frégate britannique qui fait l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les Anglais? Entre une et deux heures du matin, à quelques milles à peine d'une ville qui vient de subir les horreurs d'un bombardement et qui, encore tout en émoi, se remet à peine des terreurs du combat et de l'incendie, aller faire branle-bas de combat de nuit et exercice à feu! Et que dire de ces pauvres soldats napolitains enfermés dans la citadelle et non moins inquiets que les habitants de la ville, car ils entendaient du haut de leur bicoque désarmée les imprécations et les cris de vengeance de leurs ennemis!
Que fût-il arrivé si l'on n'eût pu retenir les _picchiotti?_ et, quel qu'eut été le résultat de leur attaque, que de sang pouvait être versé, et pourquoi? Enfin, à trois heures du matin, tout était rentré dans le calme.
Le 20, au matin, le premier détachement des volontaires débarqués arrivait à Palerme à cinq heures environ. C'étaient deux magnifiques bataillons de chasseurs à pied, parfaitement uniformes et bien équipés, armés de carabines rayées et paraissant remplis de gaieté et d'entrain. Le 21 et le 22, le restant des troupes débarquées suivait le mouvement et venait prendre ses casernements en ville.
L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant était reçu est indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se succédaient sans interruption sur la route qu'il parcourait.
Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de remonte avait été installée et fonctionnait avec activité. Bientôt leurs deux escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation de deux régiments de hussards.
Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient été brisées dès les premiers jours, et leurs débris jetés à la mer. Le 6 juin, un décret du général Garibaldi faisait adopter par la patrie les enfants et les familles des volontaires tués pendant la guerre.
Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et apportait à Garibaldi un appui moral immense.
On avait appris les événements de Syracuse et de Catane, qui étaient venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de Palerme et des volontaires.
Le 9, on avait connaissance de l'évacuation de Trapani par les troupes royales. La prison d'État du fort de Favignano, sur l'île de ce nom, abandonnée par sa garnison, fut ouverte par les habitants de l'île, qui s'empressèrent de mettre en liberté tous les prisonniers politiques.
On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta, qui avaient chassé les préfets royaux et leurs troupes, organisé leurs gardes nationales et ouvert immédiatement des souscriptions dont ils envoyaient les fonds au dictateur.
Tout allait donc pour le mieux, et l'évacuation, qui continuait grand train, allait amener bientôt la remise de la citadelle. En effet, le 18 au soir, à la nuit tombante, le pavillon napolitain fut amené. Le lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs italiennes étaient hissées en tête du mât de pavillon à la porte d'entrée du fort qui était lui-même remis aux délégués du général Garibaldi, et occupé immédiatement par un poste de chasseurs des Alpes.
Il restait cependant encore vers le môle une certaine quantité de troupes à embarquer; mais à une heure, les derniers hommes rejoignaient les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait. Peu de temps auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers palermitains retenus dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers, appartenant aux premières familles de la cité, étaient: le prince Antonio Pignatelli, le baron di Calabria, le _padre_ Octavio Lanza, le marquis Santo-Giovanni, le prince Nisciemi, le prince Giardinelli, le baron Rizzo, etc.
Toute la ville s'était donné rendez-vous devant la citadelle pour les recevoir.
Accueillis par des cris frénétiques, les prisonniers furent portés, plutôt qu'escortés, vers les voitures où leurs familles les attendaient. Un long cortège d'équipages, les musiques civiles et militaires de Palerme, des détachements de tous les corps de volontaires et de nombreux _picchiotti_ remplissaient les rues avoisinantes. Dans leur parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut qu'une longue ovation. Les prisonniers étaient littéralement ensevelis sous les fleurs qu'on leur jetait de toutes parts. On dansait, on sautait et on s'embrassait aux abords du cortège, en tête duquel marchait, ou plutôt gambadait, tout le monde a pu le voir, plus d'un grave cordelier à la robe de bure qui envoyait à la fois des bénédictions avec ses mains et des entrechats avec ses pieds. C'était, en un mot, la folie de l'ivresse et un coup d'oeil magique. Pas un cri, pas une figure qui ne fût à l'unisson de l'allégresse commune, et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas à déplorer le plus petit accident dans ce brouhaha et dans cette cohue.
De nombreux déserteurs napolitains restaient en ville, la plus grande partie demandant à être incorporés dans les volontaires.
En résumé, le nombre des morts en ville était de 573; celui des volontaires, de près de 300, et celui des Napolitains, de 5 à 600 tués et 1,500 blessés.
Le chiffre des dégâts dans la ville s'élevait à plus de 30 millions.
Comme on pourrait taxer d'exagération le récit des atrocités commises par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres documents, le rapport du vice-amiral anglais Mundy.
«A bord de l'_Hannibal_, à Palerme, 3 juin.»
«_Le vice-amiral Mundy au secrétaire de l'Amirauté._»
«Je vous adresse le rapport suivant sur les dégâts et les morts causés dans la ville par le bombardement. Les ravages sont épouvantables. Tout un quartier, d'une longueur de mille yards sur cent de large, est réduit en cendres. Des familles entières ont été brûlées vivantes avec les bâtiments. Les troupes royales ont commis d'horribles atrocités. Dans d'autres parties de la ville, des couvents, des églises et des édifices isolés ont été détruits par les bombes. On en a lancé onze cents de la citadelle sur la ville, et environ deux cents des navires de guerre, sans compter les boîtes à feu, la mitraille et les boulets.
«L'armistice à été indéfiniment prolongé, et l'on espère que les puissances européennes s'interposeront pour empêcher une plus longue effusion de sang.
«La conduite du général Garibaldi, pendant l'action et depuis la suspension des hostilités, a été noble et généreuse.»
III
C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme, tout le monde se levait, aspirant à pleins poumons l'air de la liberté. Ses cent quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de tout impunément, et s'en donner à crier: A bas François II! A bas les Napolitains! sans que le moindre sbire vînt leur mettre la main au collet et les conduire, avec accompagnement de coups de trique, jusque dans de jolis petits cachots bien noirs et bien infects.
Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les déserteurs, il ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre d'un guerrier du roi François II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au souvenir de la domination napolitaine, une quantité innombrable de jeunes patriotes de huit à douze ans,
La valeur n'attend pas le nombre des années,
avaient attaqué, à grands coups de cailloux et de marteau, les deux statues de François II et de son père que, dans un moment d'épanchement, la ville de Palerme avait fait élever sur la promenade de la Marine. En moins d'une heure, elles étaient réduites en morceaux et leurs débris jetés à la mer. On avait seulement conservé les deux têtes, dont l'une, je ne sais si c'est celle du père ou du fils, fut coiffée d'une tête de boeuf à laquelle, bien entendu, on avait eu soin de laisser les cornes. Ces trophées furent promenés par la ville avec grand renfort de fusées et de pétards, et le soir ce fut le prétexte d'une immense promenade aux flambeaux. Triste spectacle pour quelque opinion que ce soit!
A partir de ce bienheureux jour, la ville commença à dépouiller sa parure guerrière. Les dalles, amoncelées en barricades, durent rechercher leur ancienne place et les réintégrer. Quelques-uns des canons qui armaient ces fortifications passagères rentrèrent à l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble état de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de destruction auraient été bien plus dangereux pour leurs propres artilleurs que pour l'ennemi. Après avoir servi longtemps à amarrer les bateaux sur le port, ils s'étaient vus, une belle après-midi, déterrés et plus ou moins volontairement forcés de reprendre de l'activité. Les malheureux étaient hors d'âge cependant, et, certes, avaient bien mérité les invalides à perpétuité. Il y en avait un qui datait de 1666.
Toute la population, affairée, recommençait à circuler avec plus d'entrain que jamais, pêle-mêle avec les _picchiotti_ et les volontaires garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement était passé, si l'on ne craignait plus les balles coniques napolitaines, on n'était pas encore à l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire, puisque nous sommes en Sicile, qu'on était presque tombé de Charybde en Scylla.
Les braves volontaires de Garibaldi eux-mêmes y regardaient à deux fois avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il est, en effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de désinvolture et d'insouciance de ces bons _picchiotti_ et montagnards, qui promenaient partout leurs escopettes chargées, amorcées et armées. De quelque côté que l'on se tournât, en avant, en arrière, sur le flanc droit ou sur le flanc gauche, on était toujours sûr d'être regardé en face par une arme à feu quelconque, au chien relevé, à la petite capsule brillant au soleil. Or, comme on connaissait les qualités de ces armes, qui partaient très-volontiers au repos, leur voisinage était peu agréable. A tout instant on entendait, dans les rues, des détonations qui faisaient courir le monde: c'était toujours un _picchiotti_ étourdi qui, ici, venait de casser la jambe à un homme, là, de tuer une femme allaitant son enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les ânes ou de briser les vitres d'un magasin.
Dans la campagne, c'était mieux encore. Une fois l'ennemi parti, chacun aurait rougi de ne pas se montrer armé jusqu'aux dents. Il n'y avait pas jusqu'aux maraîchers qui n'apportassent leurs choux et leurs carottes en compagnie d'une canardière ou deux. Cela a duré longtemps; mais les plus belles choses ont une fin. Sans froisser trop ouvertement et d'un seul coup l'amour de ces braves gens pour leurs armes favorites, on commença par leur signifier qu'ils n'eussent à circuler dans la ville qu'avec leurs chefs particuliers. Un caporal était, au moins, de rigueur. Puis on les engagea à aller promener leurs armes dans les montagnes, où le grand air leur ferait du bien. On ne manqua cependant pas d'offrir, à ceux qui voulaient faire au pays le sacrifice de leur vie, de s'engager dans les troupes régulières, ou dans la légion anglo-sicilienne. Mais c'était une affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris d'une passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays. N'y avait-il pas là, tout près, avec son grand air et sa liberté, la montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin de lâcher par monts et par vaux tous les voleurs, galériens et autres gens déclassés qui fourmillaient dans les prisons de Palerme.