Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie
Chapter 3
On ne saurait se faire une idée du désarroi dans lequel se trouvait déjà en ce moment l'armée royale, et du découragement que les défaites de Calatafimi et de Parco avaient apporté même parmi les soldats les plus résolus. En voici un exemple: après le passage du pont de l'Amiraglio, un jeune volontaire, nommé Kiossoni, Messinois, et dont le père avait été longtemps vice-consul de France en cette ville, se précipita, suivi seulement de quelques camarades, sur une barricade qui barrait le boulevard, à gauche de la porte de Termini, par laquelle les troupes royales rentraient en désordre. Aucun défenseur n'y paraissait; mais, arrivés au sommet, ils virent de l'autre côté, à une cinquantaine de mètres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied, qui, en apercevant les casaques rouges, se débandèrent immédiatement dans toutes les directions, laissant nos volontaires se frotter les yeux pour s'assurer s'ils ne rêvaient pas.
Deux braves soldats napolitains étaient restés seuls cernés dans une des maisons du faubourg, et, brûlant jusqu'à leur dernière cartouche, ils ne mirent bas les armes que sur les instances d'un compatriote, volontaire dans l'armée de Garibaldi; ils furent parfaitement traités, et même fêtés par leurs vainqueurs. Ces pauvres diables, pleurant presque de rage, ne savaient de quelle expression flétrir les compagnons qui les avaient abandonnés lâchement.
L'aspect du faubourg était pitoyable. Partout où passaient les Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite précipitée ne les empêcha pas de commettre dans la ville les atrocités qui avaient désolé le faubourg sur la route de Montreal.
Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes royales, s'apprêtant à les suivre dans Palerme, ils furent rejoints par quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus grande partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient été éloignés de la ville ou exilés depuis longtemps par la police de Maniscalco.
Du reste l'expiation commençait déjà pour ses agents. Plusieurs sbires, qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et écharpés à côté du Jardin des Plantes.
Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour chercher son salut dans la fuite, fut fusillé par les siens qui le prirent pour un transfuge.
Dans une petite et misérable habitation, près du pont de l'Amiraglio, vivait une pauvre famille; le père, forcé par les soldats royaux d'aller leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint d'une balle et tué sur le coup. Un instant après, sa maison était brûlée. Sa femme et ses deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes scènes qui pâlissent cependant à côté de celles dont l'intérieur de Palerme va être le théâtre.
II
Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de tenter le général Garibaldi, certain qu'il était du courage et de la détermination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup lui donner gain de cause vis-à-vis de troupes démoralisées, il faut se rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des positions qu'occupaient les Napolitains.
Jadis entourée de fortifications assez imposantes qui existent encore pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les côtés les plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne dans la direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au moins trois fois le développement des premiers, font face, l'un au mont Pellegrini et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts Gibel-Rosso et Abbate. C'est de ce dernier côté que l'armée de Garibaldi se présentait devant Palerme. Deux rues principales coupent presque à angle droit l'espace occupé par la ville. L'une, la rue de Tolède, part du bord de la mer, près de la citadelle, et monte jusqu'au Palais-Royal; l'autre vient couper la première à la place des Quatre-Cantons, presque au centre de la ville, et aboutit à la porte qu'attaquait le général Garibaldi. Chacune de ces voies partage Palerme en deux parties égales, soit en longueur, soit en largeur. Les Napolitains ayant leurs forces réunies aux deux extrémités de la rue de Tolède, le Palazzo et la citadelle, allaient donc trouver leurs communications coupées, si Garibaldi pouvait, sans coup férir, s'emparer de l'autre rue. Il avait encore cet avantage, en occupant le centre de la ville, qu'il donnait la facilité à tous les habitants de se replier sur sa ligne d'opérations et de s'y fortifier sans craindre d'être eux-mêmes surpris par les troupes royales et fusillés sans autre forme de procès. De plus, il empêchait, par cette audacieuse manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de l'artillerie du Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'opérations qui était la citadelle et surtout l'escadre.
Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissées à la porte de Palerme poussant devant elles les troupes royales, et s'arrêtant un instant pour se reformer en épaisse colonne d'attaque, lancèrent-elles bientôt plusieurs compagnies dans l'intérieur de la ville pour nettoyer les petites ruelles qui viennent aboutir à la porte dont on venait de s'emparer; tandis que le gros de l'armée se jetait, tête baissée, dans la grande voie pour gagner au plus vite la place des Quatre-Cantons. Ce mouvement fut si énergiquement exécuté qu'en moins d'une heure la place des Quatre-Cantons, le reste de la rue et la porte qui est à l'extrémité, étaient au pouvoir des volontaires. Vainement les Napolitains avaient essayé de les arrêter en trois ou quatre endroits. Par un choc irrésistible et presque sans tirer un coup de feu, les casaques rouges, chargeant à la baïonnette, les obligeaient à céder la place et à se retirer en désordre vers la citadelle ou vers le Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre napolitaine, qui jusque-là, s'était contentée d'envoyer quelques boulets dans la direction du faubourg attaqué, commençait à prendre une position plus sérieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver un mouillage favorable à son tir. Mais deux frégates seulement parvinrent à s'embosser; les autres, soit mauvaise volonté, ce qui est probable, soit impossibilité, manquèrent leur mouvement et restèrent spectatrices des événements. Ces deux navires, parfaitement placés et balayant la rue de Tolède, commencèrent immédiatement sur la ville un feu violent, qu'ils continuèrent même pendant la nuit. La citadelle, de son côté, ne ménageait ni ses bombes ni ses boulets.
Les barricades commencèrent immédiatement. Élevées par des mains habiles, elles prirent en peu d'heures un développement et un relief incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le réseau. La nuit, qui arriva à temps pour seconder les travailleurs, fut bien employée par les deux partis; car les Napolitains, de leur côté, établissaient des retranchements à toutes les issues venant aboutir au Palazzo-Reale et à la citadelle.
Dans cette ville privée de lumière, et où toutes les maisons semblaient abandonnées, on n'entendait alors que le bruit des pinces et des pioches frappant les dalles des rues et quelques coups de feu échangés au hasard de part et d'autre.
De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de Tolède et éclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis. Sur les deux heures du matin, plusieurs détachements de volontaires commencèrent à s'avancer par les rues latérales dans la direction du Palazzo-Reale, ainsi que vers la place de la Marine et le ministère des finances du côté de la citadelle. Ce ministère était occupé par quatre bataillons.
La fusillade petilla bientôt partout et la canonnade, qui ne tarda pas à s'y joindre, donna à tous ces engagements partiels les proportions d'une vraie bataille. Mais c'était surtout aux abords du Palazzo-Reale que le combat était le plus vif.
Ou tirait à bout portant au milieu des flammes allumées par les bombes et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants apparaissaient pour se joindre aux troupes libérales. Ils ne trouvaient sans doute pas la poire assez mûre. Leurs maisons restaient impitoyablement fermées, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe napolitaine; car ces défenseurs de la royauté ne se faisaient faute ni d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-mêmes, ni de piller sans scrupule, et la plume se refuse à retracer les actes d'atrocité commis par ces bandes effrénées.
Cependant deux colonnes étaient parties en même temps pour tourner les positions de l'armée royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et par la Porta-Maqueda. L'une, commandée par Bixio, l'autre par La Masa. Bixio s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers la caserne des Quatro-Venti où il fait prisonniers plusieurs officiers supérieurs et un régiment.
Déconcertées par l'impétuosité de cette attaque, les troupes royales commencèrent à se replier en désordre sur la place du Palais-Royal dont les abords étaient fortement gardés. La place de la Cathédrale, qui est un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la mer, devint alors le théâtre d'un combat acharné. Le couvent des Jésuites, à l'angle de la rue de Tolède et de la place de la Cathédrale, occupé par un bataillon de chasseurs à pied, est attaqué et enlevé rapidement.
Le général Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce couvent pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus à obus et l'incendie. Le palais Carini, situé en face, a le même sort.
Les tours de la cathédrale elles-mêmes servent de point de mire à l'artillerie napolitaine.
On voit insensiblement les couleurs nationales apparaître partout. Les fenêtres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont garnies de volontaires qui les déciment par leur feu.
On se bat à la fois au Palais-Royal, à la Cathédrale, dans la rue de Tolède, à la place de la Marine, autour de la citadelle et dans tout le quartier Paperito, où l'incendie, allumé par les bombes de la citadelle et de l'escadre, fait de rapides progrès. Déjà beaucoup de détachements royaux battent en retraite vers la citadelle par la place Caffarello et la place de la Funderia. Ces détachements sont assaillis dans leur fuite par une grêle de balles, qui leur fait perdre beaucoup de monde.
La place des Quatre-Cantons était devenue désormais la base des opérations de Garibaldi. Le général Türr occupait le palais du Sénat. L'état-major de Garibaldi était partout et se multipliait pour faire face aux exigences de la position. On commence à pousser quelques barricades du côté de la place de la Marine, pour attaquer vigoureusement la brigade qui la défend. La fusillade devient très-vive entre le ministère des finances et les coins de rues qui lui font face. Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais plus destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campées au palais étaient bien et dûment entourées et coupées. Complétement maître de la partie de la ville comprise entre la Marine et le Palais-Royal, Garibaldi n'avait plus qu'à se fortifier pendant la nuit, et à attendre le lendemain. Palerme tout entier était en insurrection. Les faiseurs de barricades surgissaient de toutes parts.
A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures et demie, le bombardement recommençait avec plus de fureur. On se battait à la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de toutes parts.
Pendant la nuit, les barricades se multiplièrent et prirent un relief imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute du Palais-Royal, où, de leur côté, les Napolitains se barricadaient de plus en plus. Plusieurs bombes lancées par l'escadre, vinrent tomber au milieu d'eux et causèrent un grand désordre. Le 28, au matin, la position des troupes royales était celle-ci: treize à quatorze mille hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes à la Marine et plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans la citadelle. Dans la journée, ils furent forcés d'abandonner toutes ces positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais Carini était complétement détruit. Tout le quartier qui est à l'est du Palais-Royal brûlait. Le bombardement continuait toujours. De nombreuses bandes de _picchiotti_ descendaient les hauteurs et venaient se mêler aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus qu'autour du Palais-Royal, que les insurgés commençaient à dominer du sommet des maisons voisines, et entre autres de l'Archevêché. Partout les maisons s'écroulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme celle de la veille, fut employée à se fortifier de part et d'autre. Le lendemain, au lever du jour, plusieurs décrets du général Garibaldi étaient affichés: ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le pillage, organisaient la garde nationale, nommaient une municipalité provisoire, faisaient appel aux enrôlements. A midi, l'attaque du palais recommence avec acharnement; les troupes royales quittent la place de la Marine et se retirent dans la citadelle, abandonnant plusieurs canons. Vers le soir, l'incendie est dans trois ou quatre quartiers de la ville. La nuit se passe sur le qui-vive du côté des Garibaldiens; on s'attend à une attaque résolue de la part des troupes qui reviennent de la poursuite d'Orsini, où elles ont été si bien jouées. En effet, le lendemain matin, elles viennent donner tête baissée sur la ville par la porte Reale, où elles sont reçues par les troupes de Bixio qui les forcent à la retraite. Vers midi, on parle d'armistice, et deux délégués du général Lanza se rendent à bord de l'_Hannibal_, où se trouvent réunis également le commandant du _Vauban_ et celui d'une frégate américaine. Garibaldi y vient de son côté avec Crispi, le colonel Türr et Menotti. On ne peut s'entendre, et l'entrevue est bientôt terminée. Cependant la convention tacite d'armistice dure toujours.
Le lendemain 31, on annonce une trêve de trois jours.
Plus de trois mille bombes avaient été lancées sur la ville pendant le bombardement. Le temps de l'armistice fut mis à profit par les volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades furent complétées partout; les plus fortes reçurent des canons. Quant aux Napolitains, ils restaient bloqués au Palais-Royal et manquaient totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer également, et emporter dans les hôpitaux, tous leurs blessés, et Dieu sait si le nombre en était grand! On apprenait, en même temps, l'arrivée à Marsala d'un fort détachement de volontaires qui venaient grossir l'armée nationale.
Trois ou quatre jours se passèrent ainsi. Garibaldi coupant, taillant administrativement, législativement, militairement, financièrement, et le tout carrément et promptement.
Les décrets se suivaient avec une rapidité inouïe et, certes, on ne peut accuser ses ministres d'avoir occupé des sinécures.
Enfin, le six, le retour du général Letizia, arrivant de Naples, termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplacé par une capitulation en règle.
Les troupes napolitaines devaient évacuer immédiatement toutes leurs positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le môle, où leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le plus bref délai possible. Les prisonniers civils et militaires encore en leur pouvoir devaient être remis entre les mains du nouveau gouvernement, le jour même où la citadelle terminerait son évacuation. Les troupes campées au Palais-Royal durent donc traverser la ville pour rentrer à la citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes étaient tellement frappés de stupeur et découragés qu'au moment de s'acheminer, ou plutôt de se faufiler dans ce réseau de barricades qui les séparait de la forteresse, ils refusèrent de marcher sans un sauf-conduit et une garde de casaques rouges. Le général Garibaldi souscrivit à leur demande, et on vit cette armée, avec artillerie, cavalerie, génie, etc., défiler tristement au milieu d'une population exaspérée, dont les regards, certes, n'avaient rien de bien rassurant. Une centaine de volontaires formaient l'escorte, protection du reste bien superflue. A peine entrées dans la citadelle, ces troupes y furent consignées rigoureusement. Aussitôt, d'ailleurs, toutes les rues aboutissant à la forteresse furent murées jusqu'à la hauteur du premier et du deuxième étages, et les _picchiotti_, montagnards, etc., vinrent d'eux-mêmes s'installer autour des remparts, afin d'éviter toute espèce de surprises.
Déjà, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses dispositions pour l'évacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller bientôt, sur la rade, une quantité de vapeurs remorquant des transports. Les blessés et les malades partirent les premiers, puis vint le tour du matériel, pêle-mêle avec les hommes. Toutes ces troupes, il faut l'avouer, parurent peu touchées de leur défaite une fois qu'elles se virent sur le pont des bâtiments. Leurs musiques ne cessaient de se faire entendre, et ont les eût prises plutôt pour des conquérants célébrant leur victoire que pour des vaincus forcés, par une poignée d'hommes, d'abandonner une des plus belles provinces de la couronne qu'ils avaient été appelés à défendre. Ainsi vont les choses. Quoi qu'il en soit, l'évacuation marcha grand train, et bientôt devait venir le jour où le pavillon national serait arboré dans toute la Sicile.
Il faut maintenant jeter un coup d'oeil rétrospectif sur tous ces événements, dont la marche rapide nous a fait négliger une foule de faits qui doivent être constatés. Plus de trois cents maisons, brûlées dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du premier armistice, qu'un amas de décombres encore fumants. On trouvait à chaque instant au milieu de ces débris, des cadavres à moitié calcinés, car les guerriers du roi de Naples avaient égorgé femmes et enfants, et pillé, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la main. Le couvent des Dominicains blancs fut saccagé, incendié, et les femmes qui s'y étaient réfugiées furent brûlées toutes vives. On repoussait à coups de fusil dans les flammes celles qui cherchaient à s'échapper. Des actes atroces furent commis. En vain, les officiers cherchaient à rappeler leurs soldats aux sentiments de l'honneur militaire. En vain, quelques-uns mirent même le sabre à la main pour empêcher ces infamies. Voyant leurs ordres comme leurs épaulettes méconnus, ils furent obligés d'assister à ces horreurs. Le palais du prince Carini, en face de la cathédrale, fut pillé et brûlé. Les bombes aidant, il n'en restait plus, le 1er juin, que d'informes débris menaçant de crouler dans la rue de Tolède. Les superbes magasins de M. Berlioz, dans la même rue, étaient complétement détruits. Il en était de même du palais du duc Serra di Falco. Un Français, M. Barge, avait cru, en plaçant au-dessus de son magasin nos couleurs nationales, qu'elles empêcheraient sa maison d'être pillée; un officier napolitain donne l'ordre à un clairon de monter enlever le pavillon. Il est lacéré, foulé aux pieds; la porte de la maison enfoncée, et M. Barge, rossé de main de maître avec la hampe même de son pavillon, fut emmené en prison sans autre forme de procès, tandis que, naturellement, sa maison était pillée. Un autre compatriote, M. Furaud, maître de langues, père de six enfants, est assailli dans sa maison, assassiné à coups de baïonnette; quant à ceux-ci, on les a vainement cherchés, ils ont disparu. La demeure du premier commis de la chancellerie fut violée, et les portraits de l'Empereur et de l'Impératrice, qui se trouvaient dans un salon, déchirés à coups de baïonnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons de la rue qui mène à la Porta-di-Castro ont été incendiés et pillés. Celui de Santa-Catarina, dans la rue de Tolède, a eu le même sort. On estime à plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont été assassinés ou brûlés. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans ce beau faubourg rempli de ravissantes habitations de campagne, que s'est exercée à l'incendie et au pillage cette armée de triste mémoire. Ce ne sont ni une ni deux maisons choisies; c'est tout le côté droit du faubourg, en allant à Montreal, dans lequel les Napolitains ont laissé, par l'incendie et le pillage, la trace de leur retraite.
Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont donc rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui les emmenaient à Naples les a vus compter et énumérer leur butin dans une partie de cartes improvisée le soir sur le gaillard d'avant. Plusieurs de ces héros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour mieux dire, sur le pont.
Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortuné coutelier, ou quincaillier, est assailli à l'instant où il sortait sans armes pour tâcher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants qui criaient la faim. A peine dehors, malgré toutes les explications qu'il veut donner, il est saisi, garrotté, et on se dispose à l'entraîner pour le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant leur père. Une décharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le troisième est tué d'un coup de baïonnette. Assez de ces horreurs, il y en aurait trop à citer. En parcourant ces maisons mutilées, ces décombres sanglants, en voyant, çà et là, les extrémités des cadavres ensevelis sous les ruines, les débris de vêtements, que de drames ne doit-on pas supposer! Et si chacun de ces malheureux pouvait revenir à la vie, quelle longue file de forfaits se dresserait criant vengeance et stigmatisant d'infamie cette armée qui semblait n'avoir pour devise, en ce moment, que pillage et incendie!
Pendant les divers combats qui signalèrent la prise de Palerme, les pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armée royale doivent être portées, au minimum, à deux mille hommes, tués ou blessés; parmi eux se trouvaient plusieurs officiers supérieurs, entre autres le commandant de la gendarmerie, généralement détesté à Palerme, comme tout ce qui tenait à la police, mais auquel il faut cependant rendre cette justice qu'il s'est conduit bravement. Quant aux volontaires, leurs pertes avaient aussi été sensibles. Le brave colonel hongrois Tukery, grièvement blessé à l'attaque du Palazzo-Reale, mourait le 11 juin, après d'atroces souffrances. Carini, dangereusement atteint d'une balle qui lui fracturait le bras presque à la hauteur de l'épaule, au moment où, envoyé par le général Garibaldi, il examinait, sur une barricade, les troupes napolitaines opérant leur retour offensif, était couché pour longtemps sur un lit de douleur. Près de trois cent cinquante soldats étaient tués ou hors de combat.
Plusieurs corps de volontaires s'étaient fait remarquer par l'énergie de leur courage. Les chasseurs des Alpes, à Palerme comme à Calatafimi, firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des Benedittini, ils ont été superbes d'entrain et de fermeté. Une seule compagnie de trente-cinq hommes avait eu, depuis son départ de Marsala, vingt-deux tués ou blessés. Il se passa au milieu de ces combats un épisode qui, tout en étant fort original, ne manque pas d'une certaine grandeur.
En tête de beaucoup de détachements de volontaires ou d'habitants de Palerme se trouvaient des moines qui, la croix à la main, et payant de leur personne, entraînaient au feu jusqu'aux moins résolus. Le _padre_ Pantaleone, que Garibaldi avait nommé son chapelain à Calatafimi, se trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la place de la Cathédrale, à l'angle de la rue qui passe devant l'archevêché. Se souciant moins des balles que de l'excommunication, qu'il avait naguère si lestement conjurée, notre moine guerrier, avec sa figure exaltée et intelligente, encourageait bravement son monde et il était facile de lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les mains à la besogne, ce n'était pas par timidité.