Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie
Chapter 11
Grande rumeur dès lors, et bientôt le débarquement officiel de l'armée nationale est annoncé par une proclamation. Le soir, la ville est brillamment illuminée et l'on attend avec une vive impatience les détails qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain.
Voici ce qui s'était passé.
Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que marches et contre-marches. Ces brigades avaient accaparé plusieurs grands bateaux sur lesquels avaient même eu lieu quelques préparatifs d'embarquement. Dès le 17, la brigade de Bixio était à Giardini, et celle de Türr à Taormini.
Le 17, dans l'après-midi, deux bateaux à vapeur, le _Franklin_ et le _Torino_, viennent mouiller à Taormini. Le _Franklin_, plus près de terre et le _Torino_ plus au large. L'embarquement de la brigade du général Türr commença immédiatement. A cinq heures environ, l'opération était terminée et les deux vapeurs faisaient route de conserve pour Giardini.
Le 18, au matin, on commençait l'embarquement de la brigade Bixio. Vers une heure, le général Garibaldi arrivait et pressait activement le départ. A huit heures du soir, il était terminé. Les deux capitaines des bâtiments avaient dû être provisoirement relevés de leurs commandements. Garibaldi prit celui du _Franklin_, et Bixio celui du _Torino_. On appareilla vers les onze heures du soir. Le 19, au petit jour, on était sur la côte de Calabre à la Torre delle Armi, près de Mileto, village situé au sommet d'un mamelon.
Une magnifique plage de sable, où la mer brise à peine, s'étend au loin avec complaisance, offrant toutes facilités au débarquement. Sur la droite, à l'extrémité de la plage, on distingue une église et un peu en arrière, à moitié côte, le télégraphe. Les deux navires ont le cap à terre. Vis-à-vis d'eux, on aperçoit la route royale qui longe la côte et une belle magnanerie dont les plantations vont en s'élevant par étages. L'habitation est au sommet du premier plateau derrière lequel s'élèvent en amphithéâtre une foule de points culminants étages les uns au-dessus des autres.
De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue, à douze milles environ dans le Nord, les fumées de leur escadre. Le _Torino_ marche toujours à grande vitesse et s'échoue; mais le fond est de vase molle et le navire reste horizontal. Le _Franklin_ arrive presque aussitôt; il stoppe à temps et évite le sort du _Torino_. Immédiatement le débarquement commence sans autre ressource que les embarcations des deux navires. Cependant il s'opéra avec une telle activité, chacun y apporta tant de bonne volonté que, trois heures après, tous les volontaires se trouvaient à terre et les deux brigades étaient organisées et mises en mouvement.
A l'instant où elles venaient de prendre position sur les premières hauteurs en arrière de la plage, tandis que le quartier général s'établissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prévenir le Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait à toute vapeur vers le lieu du débarquement. Ordre fut donné de suite au _Franklin_, qui essayait de renflouer le _Torino_ de l'abandonner et d'appareiller à l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant à l'équipage du _Torino_, il reçut l'ordre d'évacuer le navire. Dans ce moment, une corvette napolitaine, arrivée à portée, commençait à tirer. On voulut mettre le feu au bâtiment; mais ce fut en vain. Les matelots, qui, à ce qu'il paraît, n'étaient pas payés pour se faire tuer, refusèrent obstinément d'armer une embarcation pour retourner à bord. La seconde corvette, aussitôt à portée, ouvrit également son feu, non-seulement sur le _Torino_, mais encore et surtout sur les colonnes de Garibaldiens qu'elle apercevait à terre. L'ordre fut alors donné aux troupes de descendre dans le ravin derrière les hauteurs sur lesquelles elles étaient campées. Comme on n'avait pas d'artillerie pour répondre au feu de l'escadre, il n'y avait pas d'autre parti à prendre.
Pendant plus d'une heure, les corvettes continuèrent leur canonnade. C'est en ce moment que passa le _Béarn_.
Une autre corvette napolitaine, restée en arrière, se détacha immédiatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en s'approchant, l'énormité de ce transatlantique et surtout le pavillon français, elle se hâta de rejoindre ses conserves.
Bientôt, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les envoient à bord du _Torino_. Des amarres sont établies et les corvettes essayent aussi, mais en vain, de le désensabler. Ne pouvant y réussir, pas plus que le _Franklin_, elles finissent par le piller et y mettre le feu.
L'armée passa cette première nuit dans un _fiumare_, à un mille et demi environ du lieu du débarquement. Quelques volontaires calabrais, accourus incontinent, assurèrent au général Garibaldi qu'il n'y avait, dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on s'éclaira avec soin et on fit bonne garde.
Les deux brigades trouvèrent peu de ressources en approvisionnements. Le 20, à deux heures du matin, on se mettait en route, marchant en colonnes et par sections. La division d'avant-garde se composait du demi-bataillon de droite des chasseurs génois commandés par Menotti; puis venait la première brigade commandée par Bixio, à la tête de laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et enfin le deuxième bataillon de chasseurs génois qui servait d'arrière-garde. Le demi-bataillon de gauche de Menotti était déployé en éclaireurs sur le flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une chaleur atroce, on marchait gaiement et en chantant comme s'il s'agissait simplement d'un changement de garnison. De toutes parts les habitants accouraient, saluant la colonne de mille vivat. On marcha ainsi jusqu'à sept heures du matin, et on prit un moment de repos dans un endroit où la route se dissimule entre deux collines. A onze heures et demie, on arrivait au petit village de San-Lazaro où l'on s'arrêta pour se reposer jusqu'à la nuit tombante. Des grand'gardes avaient été placées assez loin en avant du village, et les volontaires avaient reçu l'ordre de ne pas s'éloigner un instant de leurs faisceaux. A sept heures du soir, la petite armée quittait San-Lazaro, se dirigeant directement sur Reggio. A minuit, on faisait halte, et le général Garibaldi, ayant réuni les généraux et les officiers supérieurs, prenait ses dispositions d'attaque. Il fut décidé qu'on changerait de route, et qu'on prendrait à travers champs vers la montagne. A trois heures du matin, on descendit sur les faubourgs de Reggio, et à trois heures et demie, la fusillade s'engageait avec quelques compagnies napolitaines postées sur la route, qui furent rapidement mises en déroute par deux bataillons garibaldiens et faites presque entièrement prisonnières. Le bataillon de chasseurs génois de Menotti se précipita au pas de course dans les rues du faubourg, appuyé par la première brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui l'occupe, quoique embusqué dans les maisons, les vignes et les jardins, est refoulé vers la ville où il se hâte de se réfugier. Les Garibaldiens y entrent pêle-mêle avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situé au bord de la mer et armé de seize pièces de canon de gros calibre, ouvrait ses portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages sans brûler une amorce.
Ce fort n'était, à proprement parler, qu'une batterie dirigée contre la mer, mais fermée à la gorge par une muraille bien crénelée, percée de plusieurs embrasures armées d'obusiers et de pièces de 12. Le général Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant à la tête de la deuxième brigade, il fit un mouvement de flanc pour tourner les hauteurs du château. Le général Bixio venait d'être blessé légèrement au bras gauche, il avait eu son cheval tué sous lui et son revolver cassé à sa ceinture par une balle.
Pendant que le général Garibaldi opérait son mouvement tournant, la première brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer l'attaque de la ville.
Le château de Reggio, situé au sommet du mamelon sur lequel la ville s'élève en amphithéâtre, envoyait des volées de canon dans toutes les directions et partout où il pensait pouvoir atteindre les assaillants. La place fut bientôt attaquée par trois points à la fois: la grande rue, les hauteurs en arrière du château et les quais. C'est surtout dans la grande rue que le combat fut le plus vif. Massés sur la place du Dôme, appuyés par une batterie d'artillerie et ayant sur leur droite une petite rue fortement barricadée et conduisant au château, les Napolitains, en bataille sur la place, embusqués sur le perron de la cathédrale et aux fenêtres, s'apprêtaient à faire une vigoureuse résistance. Ils avaient une grande confiance dans leur position, pensant qu'ils ne pouvaient être attaqués que de front et avec un grand désavantage.
Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le soir; mais enfin, vigoureusement abordées à la baïonnette, les troupes royales durent battre en retraite et en désordre sur le château, abandonnant six des huit pièces qui étaient en batterie sur la place.
Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de front une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande rue au château, à deux cents mètres tout au plus de celui-ci et sous un feu plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais, intrépidement entraînés par Menotti, les chasseurs génois finissent par se précipiter à la baïonnette sur la barricade dont ils s'emparent vers les trois heures du matin, et dans laquelle ils s'établissent pendant que les royaux se replient pas à pas vers le château sans ralentir leur feu. La ville était donc au pouvoir de l'armée nationale. Le reste de la nuit, les canonniers du château continuèrent à envoyer, de ci de là, quelques paquets de mitraille et quelques boulets, mais sans résultat.
Le matin, de bonne heure, l'armée nationale, décidée à en finir, commença ses dispositions d'attaque contre le château. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer le général Vial à proposer l'évacuation. Cette offre fut acceptée immédiatement. C'était le 21, au matin, que se passaient ces événements.
La capitulation fut bientôt convenue et signée. La garnison remettait le château et tout son matériel: artillerie, armes, approvisionnements et munitions, au général Garibaldi. Les troupes royales, avec armes et bagages, mais sans munitions, devaient descendre sur le quai qui leur était réservé jusqu'à leur départ. Aussitôt convenu aussitôt fait, et immédiatement les Napolitains gagnèrent l'emplacement où ils devaient attendre leur embarquement, pendant que l'armée nationale, pressée de marcher en avant, commençait son mouvement sur San-Giovanni où, disait-on, deux divisions l'attendaient dans des positions formidables et fortifiées de longue date.
VII
Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout dans le détroit; les batteries du Faro échangeaient des boulets avec un ou deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts de Pezzo, de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare, à propos d'un débarquement qui avait lieu près de la Bagnara.
Dans la matinée du 21, de très-bonne heure, le général Cosenz était descendu en Calabre, près de Scylla, avec une brigade composée de douze cents hommes environ, un bataillon de chasseurs génois et le bataillon français commandé par de Flotte.
C'est à l'entrée d'un grand _fiumare_, près d'un petit village, entre Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises à terre. Le bataillon français, débarqué un des premiers, repoussa les quelques troupes napolitaines expédiées de la Bagnara, et bientôt toute la colonne prit la route de Solano, village situé dans la montagne, à cinq heures de marche environ du lieu de débarquement. Elle fut aussitôt assaillie de toutes parts par les royaux, qui occupaient les hauteurs et s'étaient retranchés dans une petite maison blanche où l'on avait établi un avant-poste. Le bataillon français fut envoyé par le général Cosenz pour en débusquer les Napolitains et s'emparer de la hauteur. Ce coup de main, hardiment exécuté, eut un plein succès. Malheureusement le commandant de Flotte fut tué roide d'une balle dans la tête à l'instant où, après avoir blessé deux officiers napolitains, il en faisait prisonnier un troisième.
Les soldats vengèrent terriblement leur chef, auquel le général Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans l'église de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes de de Flotte sont déposés et, par ordre du Dictateur, on doit y élever un monument.
Le bataillon français et son commandant furent mis à l'ordre de l'armée, et le capitaine Pogam en prit provisoirement le commandement.
La brigade de Cosenz, aussitôt les Napolitains repoussés, continua son mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs pour arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi complètement les positions napolitaines qui ne devaient pas tarder à être attaquées de front par le général Garibaldi.
Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'exécutait, un singulier événement se passait au Faro. Une grande frégate napolitaine à hélice, de soixante canons, entrait dans le détroit et venait reconnaître, à petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques instants après, un vapeur à hélice français, rangeant les côtes de Calabre, se présentait aussi à l'entrée du détroit et était reçu à coups de canon par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitième coup que les canonniers reconnurent leur erreur et cessèrent le feu. Le lendemain 23, au matin, le _Prony_ arrivait sur rade de Messine, et une demande de satisfaction était envoyée au commandant en chef de Messine. A midi, le _Descartes_ appareillait avec le _Prony_ pour aller mouiller sous le Faro et être prêt à agir si pareil événement se renouvelait.
Mais le général Türr, commandant le Faro, s'était hâté de répondre à la réclamation de notre consul à Messine, M. Boulard, et de lui transmettre ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu distinguer le pavillon français, car celui des Napolitains, même à petite distance, permet à peine d'apercevoir les armoiries jaunes frappées sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers étaient sous l'influence de l'indignation causée par la conduite sans précédent de la frégate napolitaine, le _Borbone_, qui, arrivée dans le détroit sous pavillon français, avait tranquillement reconnu les batteries, pris une position avantageuse pour les attaquer, et commencé un feu meurtrier sur des hommes occupés sans défiance à la regarder. Ce n'est qu'à la deuxième bordée que le pavillon français avait été amené et remplacé par la bannière napolitaine. Sans prendre positivement ce fait pour excuse, le général offrait la plus ample satisfaction au commandant français, tout en flétrissant la conduite du bâtiment de guerre napolitain qui n'avait pas craint, en enfreignant toutes les lois maritimes internationales, d'être la cause de l'exaspération des Garibaldiens; ce qui les avait entraînés, dans leur exaltation, à tirer trop légèrement sur un navire dont ils ne distinguaient pas au juste la nationalité.
Nonobstant, les commandants des trois bâtiments de guerre français sur la rade de Messine, la frégate à vapeur le _Descartes_, et les avisos le _Prony_ et la _Mouette_, avaient décidé que pendant que la _Mouette_ se rendrait à Naples pour prévenir l'amiral de ces faits, le _Descartes_ et le _Prony_ iraient mouiller en branle-bas de combat près du Faro, de manière à être à même de repousser par la force une nouvelle agression de ce genre.
En conséquence, à midi, les deux navires s'étaient dirigés sur le Faro, au grand émoi de la population de Messine qui n'avait pas vu sans inquiétude les préparatifs de branle-bas exécutés à bord des bâtiments français. Il paraîtrait qu'une réponse peu convenable d'un autre officier général de l'armée garibaldienne, était venue détruire le bon effet produit par la lettre si convenable et si digne du général Türr, et avait rendu nécessaire cette démonstration de la part des commandants français. A deux heures environ, les deux navires jetaient l'ancre un peu en dedans de l'entrée du détroit, et dans une position où leurs batteries prenaient en enfilade toutes celles du Faro.
Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la frégate le _Borbone_ se rapprochait du Faro et recommençait l'attaque des batteries. Pendant près de trois quarts d'heure, le feu fut très-animé des deux côtés; mais enfin la frégate se laissa culer et vint mouiller près de la citadelle où elle débarqua en toute hâte ses blessés.
C'est pendant cette opération que les deux bâtiments de guerre français quittaient eux-mêmes le port pour aller prendre leur position au Faro. Aussitôt qu'ils eurent jeté l'ancre, on vit que le _Borbone_ se dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du détroit, accompagné des quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment toute l'escadre. Quelques instants, elle resta stationnaire vis-à-vis Reggio, puis on la vit border ses voiles et laisser porter vent arrière dans le Sud, pour débouquer du détroit où on ne la revit pas, non plus que les bâtiments de guerre napolitains qui marchaient de conserve avec elle. Il était environ cinq heures du soir, au moment où, de l'autre côté du détroit, on apercevait le pavillon national arboré sur le fort de Pezzo.
Il ne restait qu'un petit vapeur de transport à San-Giovanni, ainsi que deux ou trois autres à Reggio, mais sous pavillon parlementaire: c'étaient ceux qui opéraient l'évacuation des troupes. A partir de ce moment, la libre circulation du détroit était donc abandonnée à l'escadre de Garibaldi sans que l'on pût expliquer ni comprendre une semblable détermination de la part de l'officier général qui commandait les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est évident qu'il aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes nationales et appuyer de son feu, non-seulement les forts de Pezzo, Alta-Fiumare, Torre del Cavallo et Scylla, mais encore protéger les divisions de San-Giovanni, balayer la route royale qui suit le bord de la mer et rendre la marche des troupes nationales difficile et longue en les obligeant à prendre par la montagne.
Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inouï: la première, la mauvaise volonté; la deuxième, c'est que la frégate le _Borbone_, qui devait se sentir mal à son aise depuis son premier engagement avec le Faro où elle avait abusé du pavillon français, put regarder comme un acte agressif contre elle-même l'appareillage des bâtiments français. Ceux-ci en effet, étant venus mouiller très-près des batteries, pouvaient lui donner à supposer qu'ils étaient peu disposés à souffrir une nouvelle attaque et prêts même à lui demander satisfaction. Dans ce cas, ce qu'elle avait de mieux à faire était évidemment de filer le plus rapidement possible, et c'est ce qu'elle fit.
Le même matin, deux heures environ avant l'affaire du _Borbone_ et des batteries du Faro, un combat d'avant-garde s'engageait sur la terre de Calabre, au-dessous des hauteurs de San-Giovanni, entre les avant-postes napolitains et les avant-gardes du général Garibaldi.
Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et d'oliviers; malgré les avantages de leur position, les royaux durent, après une fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par plusieurs obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs ennemis, force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de San-Giovanni. Le feu cessait vers les neuf heures du matin.
A partir de la même heure, l'armée nationale, au fur et à mesure que les troupes arrivaient, était dirigée par Garibaldi de manière à prolonger, par la droite, la gauche de l'armée napolitaine en contournant, par des sommets plus élevés, les positions militaires occupées par les deux divisions des généraux Melendez et Briganti.
Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie et cavalerie. Depuis longtemps déjà, cette armée était campée au même endroit et y avait accumulé de grands moyens de résistance. Elle occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite à un télégraphe et ayant son front défendu par un profond ravin. De plus, elle tenait sa communication avec le fort de Pezzo.
Pendant que les deux brigades commandées par le Dictateur exécutaient leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, après l'affaire de Solano, avaient rapidement continué leur marche, commençaient à montrer leurs éclaireurs sur les sommets des plateaux en arrière de l'armée napolitaine. On aperçut bientôt leurs têtes de colonnes; puis, on vit ces troupes opérer le mouvement contraire à celui du général Garibaldi, c'est-à-dire s'étendre sur sa droite en prolongeant les derrières de l'armée napolitaine de manière à la cerner tout à fait et à lui couper la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla.
Après des efforts inouïs, les artilleurs de l'armée de Garibaldi étaient venus à bout de hisser sur la montagne, à force de bras et par des chemins épouvantables, quatre pièces d'artillerie. Pendant que ces diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur camp sans faire un seul mouvement ni défensif ni offensif. Leurs pièces en batterie restaient silencieuses, même en voyant les chasseurs de Menotti venir en éclaireurs jusqu'à deux cents mètres de leur camp. A trois heures de l'après-midi, le tour était fait et les Napolitains complètement isolés et coupés de leur base d'opération et de retraite.
Insensiblement les lignes de l'armée indépendante se resserrèrent. Il n'y avait plus à hésiter pour l'armée royale. Après s'être laissé tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges et racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison des généraux.
Malheureusement pour elles, là comme presque partout, les troupes royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins dangereux, de décamper au plus vite et dans toutes les directions, abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux.
Ce fut une débandade inouïe, une fuite insensée que rien ne pouvait arrêter.
Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se prit à courir à la fois au grand galop, et à travers champs, qui vers la plage, qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre direction, se précipitaient comme des grenouilles les uns par dessus les autres dans un _fiumare_ au fond duquel ils arrivaient en pelote compacte et où, pendant qu'ils se cherchaient eux-mêmes dans ce pêle-mêle de bras et de jambes, ils étaient enterrés sous des camarades qui leur tombaient sur la tête; ceux-là, après avoir pris par une traverse et voyant devant eux et sur leur flanc des casaques rouges, se mettaient à tourner comme des lièvres au milieu de ce labyrinthe de baïonnettes bien inoffensives cependant, car ceux qui les portaient avaient pitié de ces malheureux fuyards qui semblaient avoir perdu la raison.
Bientôt la panique gagna le fort de Pezzo.
En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper à en perdre haleine sur la plage, les factionnaires commencèrent par déposer à terre sacs, fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les mains à la magistrale du rempart, ils se laissèrent glisser dans les fossés d'où, gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se hâtèrent de se joindre aux ébats fugitifs des héros de San-Giovanni.