Part 8
Ils n’osaient pas toucher non plus à la municipalité, qui était fort active à organiser la résistance au coup d’État. D’autre part, ils avaient des rapports inquiétants sur les cosaques de Krasnof, qui étaient avancés de Gatchina à Tsarskoié-Selo et presque jusqu’aux faubourgs de la ville. Et les habitants de Pétrograd voyaient, ancré près du pont du Palais, le petit croiseur _Aurora_, dont l’artillerie avait contribué à la prise du Palais d’Hiver. Il était sous pression et chacun savait qu’il offrirait un asile aux chefs bolchéviques si la fortune changeante les obligeait à fuir Pétrograd dont ils venaient de s’emparer. Se réveillerait-on un matin pour apprendre que Lénine, Trotski et leurs suppôts cinglaient à toute vapeur vers une terre étrangère? En somme, rien ne paraissait plus branlant que le pouvoir de ces hommes qui parlaient si haut.
Et, d’autre part, aucun acte de terreur, et même aucun désordre. La ville était plus calme qu’elle ne l’avait été depuis six mois. Partout des patrouilles, pas un coup de feu. On arrêtait les voleurs et les maraudeurs. Les magasins étaient ouverts. Dans chaque maison, des consignes sévères et rassurantes avaient été données. Chaque habitant de Pétrograd avait reçu, suivant son quartier, le numéro du téléphone qu’il devait appeler en cas de trouble, de vol ou de perquisition nocturne. On se sentait soudain protégé contre mille dangers réels. On respirait à l’aise... Mais tout aussitôt, lorsqu’on laissait la bride à son imagination et qu’on essayait de voir plus loin que les apparences, on était, à la lettre, paralysé par la peur à l’idée, trop certaine pour être mise en doute, que l’on appartenait dorénavant, corps et biens, à des hommes sans scrupules et sans faiblesse, dont l’évangile prêchait la guerre civile, le communisme et l’anéantissement par la violence des anciennes classes dirigeantes.
Il y avait là une contradiction si évidente, si palpable, si à la portée de tous les esprits, que l’on était comme suffoqué. Ivan Choupof-Karamine disait en soupirant: «Rien n’est plus insupportable que l’incertitude.» Et, comme il aimait à bouffonner, il ajoutait: «Seul le lièvre préfère attendre.»
Le salon de Nathalie était vide le soir, les gens ne se hasardant pas à sortir la nuit. Elle recevait maintenant à cinq heures et, par un curieux effet de la peur, elle avait plus de monde que jamais. Les gens ne pouvaient rester chez eux. Isolés, ils sentaient leur faiblesse. Ils couraient les uns chez les autres et, réunis, ils se faisaient illusion et croyaient être une force; ils oubliaient leur solitude et cherchaient à s’étourdir dans d’interminables conversations. Ils en sortaient plus déprimés encore, car rien n’égalait dans ces premiers jours la tristesse des propos. Chacun rentrait chez soi vers huit heures, et Ivan Choupof voyait avec désespoir s’annoncer une soirée solitaire. Cet homme si bavard causait d’abondance avec tout le monde, sauf avec sa femme. Pendant ces trois jours, Nathalie avait essayé dix fois d’entrer en communication avec Séméonof. Mais, depuis le coup d’État, il avait quitté son domicile sans laisser d’adresse. Sans doute, il était à Smolny. Mais comment l’atteindre là-bas? L’avenir ne se dessinait pas avec assez de clarté pour qu’on risquât de se montrer au quartier général des bolchéviques.
Lydia, à la suite de la nuit qu’elle avait passée, avait été un peu souffrante et obligée de garder le lit vingt-quatre heures. Elle n’avait pas revu Paul, car les junkers étaient consignés dans leurs écoles et ne pouvaient, au risque de leur vie, sortir en uniforme dans la ville. Le samedi, elle apprit qu’on en avait tué deux dans la Gorokhovaia, alors qu’ils patrouillaient la rue en automobile blindée. L’auto avait eu une panne et ses occupants avaient été massacrés sans qu’ils essayassent de se défendre. Le jour même, Katia quitta au crépuscule l’hôtel Volynski avec un gros paquet. Elle se rendit à l’ancien palais Michel, où Paul était caserné. Elle remit le paquet et une lettre au factionnaire à la porte, dont les grilles étaient fermées. Lydia essaya de téléphoner à son cousin. Le bureau central répondit qu’on ne donnait pas le numéro. Elle fit alors demander à Nicolas Savinski de venir la voir.
Il accourut aussitôt, laissant sans hésitation les affaires qui l’occupaient. Il trouva Lydia pâlie et changée. Elle avait dans le regard quelque chose de sérieux qu’il ne lui connaissait pas et parlait sur un ton où il ne retrouvait plus l’accent enfantin dont elle ne s’était jamais défait jusqu’alors. Elle le remercia d’être venu tout de suite auprès d’elle, lui dit qu’elle avait à causer avec lui et lui demanda:
--Je voudrais savoir ce que vous pensez de la situation.
Savinski regarda ce visage si jeune et déjà si douloureux. Il hésita un instant, puis haussa les épaules.
--Rien, en vérité, Lydia Serguêvna.
Et comme les yeux graves de la jeune fille continuaient à l’interroger, il poursuivit d’une voix sourde:
--Il faut attendre. On ne voit pas clair pour l’instant. Qui peut dire ce qui se passera demain?...
Et il développa les thèmes qui agitaient la ville sur la précarité du pouvoir des bolchéviques et sur la possibilité d’une avance des cosaques commandés par Krasnof.
Lydia l’arrêta et, posant sa main sur celle de Savinski, elle lui dit, tout en le fixant:
--Je sais tout cela, Nicolas Vladimirovitch, mais ce que je ne sais pas, c’est ce que vous pensez. Dites-le-moi, je vous prie. J’ai beaucoup réfléchi depuis trois jours; il me semble que je ne suis plus la petite fille que vous connaissiez. Vous êtes mon ami, n’est-ce pas? Parlez-moi franchement. Il n’y a que vous au monde avec qui je puisse causer.
Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui remua Savinski jusqu’au fond de lui-même. Il eut l’intuition qu’elle cherchait auprès de lui un réconfort à des angoisses dont la cause lui restait inconnue. Que lui dire dans l’incertitude où il était? Il se résolut donc à lui exposer les choses telles qu’il les voyait, mais sur un ton qui enlevât à la conversation ce qu’elle avait de tendu et presque de tragique.
--Lydia Serguêvna, dit-il, je ne suis pas prophète. Si je me trompe, vous ne m’en voudrez pas. Je vous avoue que je n’ai aucune confiance dans les cosaques de Krasnof. S’ils avaient voulu prendre la ville, ils l’auraient prise hier. Nous ne savons pas leur état d’esprit, mais je parie qu’ils sont indécis, divisés, qu’on discute chez eux au lieu d’agir, et qu’on se livre à des marchandages sans fin. C’est la maladie russe. Seuls les bolchéviques paraissent en être exempts. La façon dont ils ont fait leur coup mercredi est vraiment remarquable. Quel progrès sur les journées de juillet! Ils sont capables d’apprendre. Nous n’avons pas encore vu au cours de la révolution des hommes qui profitent de l’expérience acquise. Et si vous voulez une conclusion...
Il s’arrêta un instant, prit les mains de la jeune fille dans les siennes et, avec un sourire:
--Voulez-vous vraiment une conclusion, Lydia Serguêvna? Vous savez qu’il n’y a rien qui soit plus difficile pour un Russe que de conclure. Nos compatriotes aiment à accumuler mille arguments ingénieux en faveur de la thèse et de l’antithèse. Puis, quand ils vous ont ébloui par la fertilité de leur esprit et les ressources inépuisables de leur dialectique, ils vous tirent leur révérence.
La jeune fille resta sérieuse et dit simplement:
--Eh bien?
--Eh bien, reprit Nicolas Savinski, je crois au succès de Lénine. Mais si vous me demandez ce qu’il fera de sa victoire, je vous dirai que je n’en sais rien et probablement, à l’heure actuelle, n’en sait-il pas plus que nous... J’imagine que c’est un homme politique tout autant qu’un fanatique. La politique est faite de ruse, d’ingéniosité, de concessions aux événements. On ne crée pas un régime social tout nouveau en un jour. Il sera amené à manœuvrer, à biaiser... Mais, chère petite amie, conclut-il, voilà une conversation bien sérieuse et assez vaine. Avant que le communisme règne en Russie, Lénine peut être renversé, nous pouvons être, vous et moi, en Angleterre, les Allemands peuvent avoir pris Pétrograd et remis un beau tsar tout neuf sur le trône.
Lydia se leva et se mit à marcher de long en large dans la chambre, les mains croisées derrière le dos. Elle allait d’un pas lent et décidé, son visage restait sérieux et fermé. Soudain, elle vint à Savinski et lui dit:
--Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Cela, je l’ai compris. Je pense que tout va s’écrouler; je pense qu’il y aura beaucoup de sang.
Elle s’arrêta, tant elle était émue, et à très basse voix, tout près de Savinski, elle murmura:
--C’est une horreur!
Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui fit tressaillir Savinski. Il voulut parler, il ne trouvait pas les mots qu’il fallait.
Il y eut un long silence. Lydia se domina la première. Elle fit encore quelques pas dans la chambre, puis, d’une voix posée, elle dit:
--Je voulais vous demander, Nicolas Vladimirovitch, si vous pourriez me procurer un passeport pour un jeune homme.
Au changement de ton, Savinski se sentit soulagé de l’oppression inexplicable qui l’accablait.
--Un passeport, fit-il, pour un jeune homme?... Ce n’est pas très facile, mais, tout de même, Lydia Serguêvna, je crois qu’en quelques jours je pourrai vous arranger cela... J’ai des relations, heureusement.
La figure de la jeune fille pour la première fois se détendit.
--Je vous dirai tout. C’est pour mon cousin Paul. Je l’aime comme un frère. C’est un enfant, vous comprenez, un véritable enfant. Il était l’autre nuit au Palais d’Hiver. Je vous demande un peu, Paul, ce petit, risquer de se faire tuer par des Russes! Pour qui? Cela n’a pas de sens... Il est enfermé dans son école. Là aussi, on le tuera, c’est certain... Ce n’est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Je suis heureuse de voir que vous sentez sur ce point comme moi. Alors, j’ai combiné tout un plan pour qu’il puisse s’échapper, je crois qu’on appelle cela déserter, ça m’est bien égal. Si ce sont les bolchéviques qui sont les maîtres, Paul a le droit de déserter. Je lui ai envoyé par Katia des vêtements civils. Il saura trouver le moyen d’aller chez mon amie Hélène Ivanovna, vous la connaissez, elle habite à Mokhovaia, 27. Elle est très sûre, elle le cachera quelques jours. Personne n’ira le chercher là... Mais il faut que vous ayez un passeport. Je ne serai tranquille que lorsqu’il sera en Finlande.
--Mais voudra-t-il partir? demanda Savinski.
--Il n’osera pas me désobéir, dit Lydia avec assurance.
--Eh bien, j’aurai un passeport, mardi ou mercredi, continua Savinski. Et puis, ajouta-t-il en souriant, je pense qu’il faudra bientôt m’occuper d’en avoir un pour vous...
--Oh! pour moi, n’y pensez pas, Nicolas Vladimirovitch. Qu’est-ce que je risque? jeta la jeune fille d’une voix qui, cette fois-ci, était joyeuse. Une fois Paul en sûreté, je serai tranquille... Je resterai encore un peu ici, car je suis curieuse, vous savez...
Nicolas Savinski retrouvait enfin la Lydia enfantine et joyeuse qu’il aimait. Maintenant, elle parlait sans contrainte et sa bouche était à chaque instant sur le bord d’un sourire.
--Je ne sais ce qui s’est passé en moi l’autre jour, continua-t-elle, quand j’ai su que Paul était avec les junkers au Palais d’Hiver. Paul a été à la guerre. Cela me paraissait tout naturel. Peut-être cela ne représentait-il rien à mes yeux. C’était trop loin... C’est absurde, sans doute, ce que je dis, mais je crois que vous me comprenez... Depuis la révolution, je sais bien qu’on a tué des gens dans la ville même. Je ne les connaissais pas; cela m’était indifférent. Je disais comme les autres ces phrases que tout le monde répète sans y attacher d’importance: «Les révolutions ne se font pas sans victimes.» Ou bien on parle «du sang répandu pour une grande cause». Qu’était pour moi «du sang répandu»? Des mots, et rien de plus. J’ai passé cent fois sur le Champ-de-Mars près des tombes des «victimes de la révolution». Je n’en ai jamais été émue,--pas plus que vous n’êtes ému lorsque vous entrez dans un cimetière. Et voilà qu’il y a trois jours, j’ai compris tout à coup ce qu’était «du sang répandu». Est-ce parce que j’avais vu de mes yeux cette barricade que les junkers préparaient? Est-ce parce que Paul était tout près de moi? Est-ce parce qu’il allait se battre avec ces soldats à qui j’ai si souvent parlé et qui, eux aussi, m’ont toujours semblé près de moi? Est-ce parce que cela se passait à deux pas d’ici, et que j’entendais la fusillade, et que je voyais le ciel sombre s’éclairer à chaque coup de canon?... Je ne sais pas, Nicolas Vladimirovitch, mais je n’ai pu le supporter... Sans doute, vous me trouvez ridicule de me laisser aller ainsi à mes impressions... Enfin, voilà, il faut que Paul s’en aille, tout simplement, et alors vous verrez que je deviendrai une grande personne tout à fait raisonnable, que je parlerai comme les autres et que je dirai d’une voix très posée: «les victimes de la révolution» et «le sang répandu».
Savinski resta longtemps auprès de la jeune fille. Comme il regagnait à pied son logis, un vers de Pouchkine chanta dans sa tête:
_Quand elle parle, on dirait un ruisseau qui murmure._
Le lendemain, dimanche, Savinski fut obligé de partir pour la Finlande. Il prit le train. Il n’avait pas de visa sur son laissez-passer ancien. Mais on ne le lui réclama pas et il put franchir la frontière. Il trouva sa femme fort inquiète. Ensemble, ils décidèrent de l’avenir prochain. Il n’était pas question pour Sonia et les enfants de revenir à Pétrograd. Nicolas expliqua à sa femme qu’il lui fallait environ un mois pour régler ses affaires et passer ses pouvoirs à son remplaçant; que, d’ici là, il ne courait aucun danger, car il fallait que les bolchéviques fussent assurés de leur puissance avant de mettre à exécution leur programme, qu’il avait du reste des relations dans la place et qu’enfin jamais Pétrograd n’avait été aussi calme que ces jours derniers. Il reviendrait donc définitivement vers la fin de l’année et ils partiraient pour l’Angleterre. En attendant, il ne doutait pas d’obtenir un visa pour aller et venir de Pétrograd en Finlande.
Pendant qu’il faisait tous ces arrangements très raisonnables, Savinski avait l’impression curieuse qu’il était hors de la réalité, qu’il prononçait les paroles qu’il devait prononcer, étant donné les circonstances, mais que la vie, comme il se le disait à ce moment même, «était sur un autre plan».
Il cacha ses pensées à sa femme.
Le mardi matin, comme il rentrait à Pétrograd, son domestique lui dit qu’il était prié d’assister à la messe funèbre qui serait dite ce jour-là en l’honneur de l’enseigne Paul Volynski, tué le dimanche 11 novembre, à l’âge de vingt et un ans.
* * * * *
Savinski n’eut que le temps de courir à l’église. Il y apprit les détails affreux de la mort du jeune homme. Le dimanche, pendant qu’il était en Finlande, les bolchéviques avaient décidé d’en finir avec les junkers et avaient envoyé des troupes et de l’artillerie contre leurs casernes. On ne savait pas exactement ce qui s’était passé à l’ancien palais Michel, où Paul était enfermé. Le fait est que, le lundi matin de bonne heure, on avait retiré de la Moïka deux ou trois cadavres d’enseignes qui y avaient été précipités. Le hasard voulut qu’un domestique du prince Volynski, passant là et attiré par la foule qui s’était rassemblée, s’arrêtât et reconnût dans un des cadavres le jeune prince Paul. Il avait reçu une balle dans la tête et une autre dans la poitrine. La balle dans la tête ayant été tirée à bout portant, il était horriblement défiguré.
III
RÉCLUSION
Les jours passèrent.
Lydia s’était enfermée chez elle, et Nicolas Savinski n’arrivait pas à la voir. Il lui avait téléphoné pour s’informer de sa santé. Elle lui avait répondu une fois elle-même. Elle était très bien, mais fatiguée et, pour l’instant, avait besoin de solitude. Lorsqu’elle serait rétablie, elle l’en avertirait. Elle avait terminé sur un ton un peu différent.
--Ne m’en voulez pas, avait-elle dit. Je vous reverrai bientôt. En attendant, pour l’amour de moi, soyez prudent. Que Dieu soit avec vous!
Savinski, tout préoccupé qu’il était du sort malheureux de sa petite amie, avait renoué des relations avec le prince Serge Volynski. Maintenant, il était souvent à l’hôtel du quai du Palais et s’était lié d’amitié avec le pathétique vieillard. Mais jamais il ne rencontra Lydia, ni chez son père, ni dans l’escalier, ni dans le vestibule. Le prince Serge était cloué dans un fauteuil et ne sortait de sa chambre que pour les repas. Deux domestiques le portaient alors jusqu’à la salle à manger et, pendant le trajet, leur maître les accablait de recommandations et d’injures, car le moindre mouvement réveillait les douleurs de son fémur malade. Il avait son médecin chaque jour et un masseur s’efforçait, la matinée durant, d’entretenir la vie dans ses jambes qui s’engourdissaient. Il avait maigri encore et ses yeux, plus profondément enfoncés, brillaient toujours d’un feu vif au fond des arcades sourcilières. Il passait par des alternatives de confiance extrême et de découragement total. Un jour, Savinski le trouvait faisant mille plans de voyage. Il partait pour la Finlande et l’Europe; il passerait l’hiver en Égypte.
--Je suis solide encore, disait-il, il me faut du soleil, mon cher, du soleil tout simplement, le soleil d’Assouan, et le sable chaud du désert, vous savez, ce sable dont on sent qu’il est tiède jusqu’à trois pieds de profondeur. Mais comment voulez-vous guérir dans cette ville sombre?
Et il montrait par la fenêtre les brouillards bas qui flottaient sur les eaux grises de la Néva, le ciel triste de novembre, les gouttelettes accrochées aux fenêtres, les parapets et les pavés luisants, l’humidité visible de l’atmosphère.
--Mes docteurs sont des ânes, continuait-il. Je n’ai aucune fracture du fémur,--à peine quelques tendons froissés. La vérité est que je suis perclus de douleurs parce que j’ai fait la folie d’habiter cette ville fantastique créée par un fou. Mais je vais partir, et, à ce sujet, mon cher Nicolas Vladimirovitch, il faut que vous me donniez des conseils au sujet d’argent à faire passer à l’étranger.
Il entrait alors dans mille détails sur les arrangements financiers de son voyage. Savinski l’écoutait avec patience. Il put s’arranger pour lui sortir de la banque, avec mille difficultés, une somme assez considérable et pour envoyer en Suède, par une valise diplomatique, une partie des bijoux de la princesse Hélène.
A d’autres fois, il trouvait le prince dans un comble de misère. Comme il essayait un jour de le réconforter, le prince lui dit, en se soulevant dans son fauteuil:
--Mon cher, je suis fini, je ne sortirai plus d’ici vivant. Mon seul regret est de n’être pas mort, il y a six mois, sous l’empereur. La vue des horreurs de la révolution m’aurait été épargnée... Est-ce une vie que d’assister à la ruine de la Russie? Il y a des ruines grandioses devant lesquelles on se signe. Mais nous finissons dans la pourriture, mon cher. Elle s’étale à plein. Cela pue... Nous étions pourris depuis longtemps; cela ne se voyait pas, car la surface était brillante et cachait les plaies profondes. Savez-vous ce qu’était la Russie sur laquelle nos grands hommes ont dit tant de bêtises sonores? Un pot rempli de m... La révolution a brisé le pot.
Il brandissait le long tisonnier en l’air, puis sa main débile le laissa retomber.
--Ne croyez pas que j’aie peur pour ma carcasse. Qu’est-ce que les bolchéviques peuvent me faire? Je suis à moitié mort. Ils ne m’obligeront pas à balayer la neige dans les rues. Ils me laisseront crever dans mon coin, comme un chien... Je suis le seul homme de Pétrograd qui leur échappe... Vous, qui êtes jeune et solide, prenez garde à vous. Filez. Vous avez quelque chose à défendre. Quant à moi, je suis résolu à ne pas bouger.
Mais, quelques jours plus tard, Savinski revoyait le prince penché sur des cartes ou feuilletant des livres de voyage. Il essayait de faire dévier la conversation sur Lydia Serguêvna et demandait de ses nouvelles. C’était un sujet qui paraissait ne pas plaire au prince. Il répondait brièvement:
--Ma fille va bien, elle va très bien.
Puis il s’empressait de passer à autre chose. Savinski, qui, au fond de lui-même, se rongeait d’inquiétude, y revenait par des détours. Une fois, enfin, le prince se décida à parler. Il était dans une crise d’humeur noire.
--Lydia, dit-il, hum!... C’est mon seul souci, Nicolas Vladimirovitch. Qu’est-ce qu’elle va devenir ici, cette enfant?... J’y pense constamment. Cela m’agite. Il faudrait qu’elle s’en allât. J’avais arrangé son départ avec les Saltykof, la semaine dernière. (Savinski ne put retenir un mouvement en apprenant cette nouvelle.) Tout était prêt; elle était sur le passeport de Mme Saltykof... Mais, au dernier moment, elle a refusé de partir. Elle prétend qu’elle ne quittera la ville qu’avec moi. C’est une folie... Je me suis fâché; nous nous sommes disputés très âprement; j’étais en colère, elle aussi, puis tout à coup j’ai pleuré de joie en la prenant dans mes bras. Elle a un cœur grand et pur, ma fille...
Des larmes emplissaient les yeux du vieillard.
--Je vous dirai une chose, Nicolas Vladimirovitch. Ne croyez pas que ce soit par pitié que Lydia reste avec moi, parce que je suis malade et près de ma fin... C’est quelque chose de bien plus profond que cela. C’est parce qu’elle m’aime, tout simplement. Je serais valide comme vous, elle ne me quitterait pas davantage... Elle paraît à tous une enfant rieuse et légère. Oui, c’est une enfant rieuse et légère, mais ce n’est qu’une partie d’elle, celle que chacun voit. Moi seul, je sais combien elle peut aimer. Vous comprenez, ce n’est pas dans des mots que cela se dit... Ce sont des choses que l’on sent tout à coup au fond de soi, à propos de rien, d’un regard qui vous pénètre, d’un geste presque insignifiant. Et cela vous remplit l’âme d’une lumière magnifique... Pour le moment, nous ne nous parlons presque pas. Depuis la mort de son cousin, elle traverse une crise, la pauvre petite. Elle vient deux ou trois fois par jour chez moi. Jamais nous n’avons dit un mot de Paul. Elle est très fière; elle ne veut pas qu’on la plaigne. Et puis, je ne sais pas ce qu’il y avait entre elle et son cousin au moment où il a été tué... Les cœurs de femmes nous sont impénétrables, et Lydia est une femme déjà... Elle n’est pas sortie; elle n’a vu personne. Il y a là un mystère, mon ami... Je ne sais pas...
Il s’arrêta un instant, rêva, puis, regardant Savinski:
--Elle vous aime beaucoup, Nicolas Vladimirovitch. Peut-être vous en dira-t-elle plus long. Peut-être ne vous dira-t-elle rien du tout... Elle me fait l’effet de quelqu’un qui lutte avec soi-même. Le jour viendra où la bataille sera terminée. Alors, nous verrons plus clair... Mais comment vivra-t-elle dans cette ville maudite? Si je ne suis plus là, je vous demande de veiller sur elle. Ma femme, qui est excellente, n’a pas deux idées claires dans la tête. Elle ne saura que décider, hésitera entre mille projets et finalement ne fera rien. Si vous êtes ici encore, je vous la confie. Vous l’emmènerez avec votre femme et vos enfants à l’étranger.
Il commençait à s’émouvoir et sa voix tremblait. Il fit un effort pour se reprendre.
--Nous en reparlerons, dit-il, nous en reparlerons... Voulez-vous être assez bon pour jeter une bûche dans le feu? Je crève de froid.
Un quart d’heure plus tard, son humeur avait changé. Il avait bu un petit verre d’une bouteille de cognac qu’il avait fait apporter pour Savinski. Les bûches, rudement tisonnées, éclairaient la pièce de leurs flammes vives. Et, comme Savinski prenait congé, le prince lui dit: