Quand l'esprit souffle

Part 6

Chapter 63,749 wordsPublic domain

Eh bien cela est faux de toute fausseté. Je fréquente beaucoup lesdits cercles ouvriers, mon métier de conférencier m’en faisant une obligation qui m’est fort agréable à remplir.

Or j’y ai trouvé des âmes admirables de franchise et de piété, des esprits judicieux et d’une culture souvent fort développée. Jamais je n’y ai remarqué de tartufes allant du mastroquet à la table de communion et vice-versa.

J’irai plus loin. S’il est dans les desseins de Dieu que l’Église de France triomphe de la crise qu’elle traverse, je crois que c’est par le peuple que se fera sa rénovation. En effet, la bourgeoisie est, en grande partie, paralysée par l’égoïsme, endurcie par l’amour de l’or, faisandée quant aux mœurs.

Mais, chez les prolétaires, les cercles catholiques d’ouvriers forment, en général, une élite sur qui l’on peut fonder de grandes espérances. La preuve, c’est que la Maçonnerie s’en inquiète et médite de les dissoudre...

Revenons à Huysmans.

On comprend combien ses outrances le desservaient auprès des esprits prévenus et des intelligences fermées à l’art. Son action demeura aussi à peu près nulle sur les simples.

Et cela s’explique: son style surchargé de néologismes et d’archaïsmes, ses métaphores en raccourci, sa syntaxe déconcertante ne pouvaient que les ahurir sans les toucher. Dame, il n’a rien d’un classique. On se rappelle ses diatribes amusantes contre Virgile et les écrivains du XVIIe siècle. Au fond, plus encore qu’un réaliste, il est un romantique, voué au paroxysme du sentiment et de l’expression.

Mais ce sont justement les teintes violentes de son style, ses trouvailles d’images neuves, l’imprévu de ses comparaisons pharmaceutiques et culinaires, son habitude d’explorer les régions les moins connues de la littérature et de l’art, qui séduisirent des amateurs de nourritures rares dont le cerveau ne digérait plus que le bistournage des idées et les ragoûts de sensations troubles et de sentiments savamment frelatés.

Certains d’entre eux se plurent aux confidences scabreuses d’_En Route_, furent d’abord comblés dans leur goût de l’équivoque, charmés par cet écrivain qui savait accommoder, d’une façon si experte, leurs friandises de prédilection.

Plusieurs en furent chatouillés dans leur dépravation et rien de plus. Mais quelques-uns, qui ne s’étaient pas méfiés de ces bonbons au poivre enrobant l’eau pure et fraîche de la Grâce, firent soudain un retour sur eux-mêmes. Sans qu’ils en eussent d’abord conscience, ces aveux véridiques, cyniquement chrétiens, touchèrent la partie encore saine de leur âme. Puis se comparant à Huysmans, ils se dirent:--Moi, non plus je n’attends rien de la vie; moi aussi, le chagrin et l’ennui me rongent; moi aussi, je suis dégoûté des raffinements infects dont mes sens ont désormais besoin pour s’émouvoir; moi aussi, j’ai soif d’une certitude que ni la science ni les philosophies les plus subtiles n’ont pu me fournir.

De là à se dire:--Si j’essayais de faire comme Huysmans? il n’y avait qu’un pas.

Et ce pas fut souvent franchi.

Aussi avait-il le droit d’écrire, quelque temps après la publication d’_En Route_: «Ce livre a fait des conversions que je connais; d’autres sont prêtes. Cela étonne bien des prêtres qui le constatent puisqu’ils en sont les témoins, mais c’est ainsi. A coup sûr, c’étaient des gens bien malades ceux qui se sont appliqués ce remède de cheval. N’est-ce pas la meilleure récompense que le Bon Dieu ait donnée à mes efforts? Il a fait servir le très imparfait que je suis au bien. Il est admirable!...[6]»

[6] Lettre à un religieux citée par dom du Bourg, bénédictin, dans son opuscule: _Huysmans intime_.

Huysmans eut une preuve encore plus formelle que son œuvre ne restait pas stérile. Je rapporte le fait tel qu’il me le conta, l’un des derniers jours de sa vie terrestre.

Lorsque parut _En Route_, l’abbé F., qui l’avait instruit et dirigé dès le début de sa conversion, eut à subir de violents reproches de la part de plusieurs de ses collègues. Ils prenaient texte des passages acrimonieux à l’égard du clergé que contient le volume, pour mettre en doute la sincérité de l’écrivain. Ils accusaient son confesseur d’avoir agi avec trop de précipitation.

Le pauvre prêtre fut pris de scrupule. Bouleversé, il alla prier la Sainte Vierge, à l’église Saint-Sulpice, de l’éclairer sur le cas de Huysmans.

--Bonne Mère, lui dit-il, que je me sois trompé ou que j’aie bien agi, daignez me donner un signe.

Le lendemain, comme il était à son confessionnal, un homme d’une quarantaine d’années se présenta et lui déroula une série d’aveux où foisonnaient les turpitudes et les sacrilèges. Il témoignait du plus intense repentir et spécifiait qu’il n’avait plus pratiqué depuis vingt-cinq ans.

Fort édifié, l’abbé F. lui donna l’absolution. Puis il lui demanda quelle circonstance l’avait amené à une aussi parfaite contrition.

--C’est que je viens de lire _En Route_, répondit l’autre. Le ton de sincérité, la bonne foi de ce livre m’ont touché. Enfin je me suis dit que si une âme souillée, avouant ses fautes avec tant de franchise, avait été pardonnée, la mienne, plus sale encore, pourrait peut-être aussi se purifier. Je suis venu à ce confessionnal--à tout hasard. Et j’ai bien fait puisque vous m’avez reçu à merci.

--Le voilà le signe, se dit le bon prêtre, fondant en larmes et remerciant la Vierge...

Donc Huysmans reçut quelques consolations à travers ses souffrances. Elles lui furent douces mais elles ne rafraîchirent pas son aridité. Pourtant il ne se rebute pas. Il se déclare indigne d’être mieux traité. Il écrit: «Ce qui m’inquiète, c’est de ne pas assez aimer Dieu. Je l’aime bien tout de même mais je ne le sens pas et j’en souffre... Je vois qu’on va continuer Là-Haut à me mener par une voie que, faute de courage, je n’aurais pas choisie. Mais Dieu sait très bien ce qu’il fait; et il n’y a qu’à répondre: _Amen!_»

Et se répétant toujours: Père, c’est bien dur! Mais que votre volonté s’accomplisse et non la mienne, il continue à prier dans sa nuit sans étoiles.

Il vient d’atteindre le fond de la souffrance morale. Dieu va le préparer maintenant à l’extrême souffrance physique en le mettant en contact avec cette sainte Lydwine dont il est destiné à reproduire en partie les maux.

XIII

A mon avis, avec la seconde partie d’_En Route_, le chef-d’œuvre de Huysmans c’est _Sainte Lydwine de Schiedam_.

_La Cathédrale_, en effet, s’alourdit de considérations liturgiques, d’aperçus, ingénieux d’ailleurs, sur le symbolisme religieux, de nomenclatures bibliographiques par trop sèches qui en rendent la lecture assez pénible. D’autre part, les états d’âme, consécutifs à sa conversion, que Huysmans y analyse, sont toujours les mêmes. Cette monotonie était inévitable puisque, souffrant d’une aridité qui se prolongea jusqu’à sa maladie dernière, il ne pouvait que constater le fait sans en varier l’exposé. Son admirable véracité, son souci d’exactitude s’opposaient à ce qu’il inventât des péripéties aussi poignantes que celles qu’il venait d’éprouver quand il écrivit _En Route_. Or les études d’archéologie, d’histoire et d’art qui occupent une grande partie du volume apparaissent plaquées un peu au hasard parmi les considérations d’ordre psychologique. Il semble qu’il y ait là un défaut de composition et l’intérêt en pâtit.

Peut-être Huysmans aurait-il bien fait de scinder l’ouvrage. Il aurait consacré un livre à part à la description et à l’explication de la cathédrale de Chartres, et un autre à sa propre psychologie durant la période qui suivit son retour à Dieu. Telle qu’elle est, _la Cathédrale_ donne l’impression d’une mosaïque disparate et rafistolée à l’aveuglette, où les pavés grisâtres d’une érudition pesante alternent avec les émaux monochromes d’une phase, sans incidents notables, de la vie spirituelle.

La même remarque s’applique à _l’Oblat_, encore qu’il y ait dans ce livre d’intéressantes données sur les vicissitudes d’une communauté bénédictine à l’époque des expulsions.

Quant à _Foules de Lourdes_, c’est un livre manqué. Le tempérament de Huysmans ne le désignait guère pour se mêler aux grands pèlerinages. Sa sensibilité extrême, son penchant foncier à discerner, avant tout, le vilain côté des choses humaines, et à le souligner dans ses écrits, l’ont emporté une fois de plus. Il a eu sur les yeux une sorte de voile qui lui amortit fâcheusement l’incomparable éclat du Surnaturel à Lourdes. Les laideurs vinrent au premier plan et rejetèrent les beautés dans une pénombre excessive.

Cependant on trouve dans _Foules de Lourdes_, une superbe apologie de la Sainte Vierge, une page exquise sur les cierges à la Grotte, une réfutation judicieuse et documentée des difficultés que la science matérialiste oppose au caractère miraculeux des guérisons obtenues par l’Immaculée. Ceci peut atténuer cela. Néanmoins, le volume pèche par manque d’équilibre et de mesure. De là l’impression blessante qu’il laisse à beaucoup de personnes.

Mais dans _Sainte Lydwine_, Huysmans a rencontré un sujet qui s’adaptait on ne peut mieux à son talent et à son amour de la Mystique. Cette victime volontaire de la loi de substitution, souffrant des maux inouïs dans son corps et dans son âme pour racheter les péchés de son siècle, cette Sainte toute couverte de plaies répugnantes, tout embaumée de parfums surnaturels, l’a ravi et, par suite, l’a merveilleusement inspiré.

Il est sorti de lui-même. Il a compris, il a noté, dans des pages d’une puissance et d’une éloquence magnifiques, le rôle bienfaisant, assainissant, divin, de la douleur dans le monde. Il a reproduit, avec une foi paisible, avec une naïveté toute nouvelle chez lui, avec un grand bonheur d’expression, les épisodes terribles ou gracieux qui parsèment la légende de la Sainte. Son style s’est clarifié, simplifié[7]. Son humeur même s’est adoucie. Moins railleur, il est devenu plus compatissant à autrui, plus équitable, plus persuasif.

[7] Il y a bien encore quelques façons de dire assez saugrenues. Par exemple, p. 210, Huysmans fait parler ainsi un chanoine implorant l’aide de Lydwine: «Je vous serais obligé _d’exorer_ le Sauveur pour qu’il _m’élague_ de ce qui lui déplaît le plus en moi.» Mais ces taches sont rares.

C’est pourquoi l’on ne saurait trop recommander la lecture de _Sainte Lydwine_. D’abord cette relation, tout imprégnée d’esprit surnaturel, réagit, d’une façon excellente, contre certaines vies de Saints où l’aberration rationaliste s’étale avec impudence à moins que ce ne soient les vaines finasseries du libéralisme.

Ensuite l’impression produite par le livre est consolante: on y apprend à souffrir avec résignation, voire avec joie. Je sais des âmes qui s’en trouvèrent éclairées, réchauffées, stimulées vers l’abnégation de soi-même.

Huysmans allait avoir besoin de cette abnégation. Comme on l’a indiqué ci-dessus, il semble qu’ayant été orienté par la Providence vers sainte Lydwine, il en ait reçu l’énergie surnaturelle nécessaire, pour accepter, en se sanctifiant, les tortures purificatrices par où s’acheva son existence périssable.

XIV

Comme le Prieur de la Trappe en avait prévenu Huymans, «la conversion du pécheur n’est pas sa guérison mais seulement sa convalescence».

Il l’avait compris. Aussi, pour se garantir des rechutes et pour se bonifier, il s’était appliqué à observer avec beaucoup d’exactitude les commandements de Dieu et ceux de son Église, à fréquenter assidûment le confessionnal et la Sainte Table. Par là, il s’attachait à corriger ses défauts.

Or, le plus persistant, c’était le manque de charité envers le prochain. Il s’en rendait si bien compte que, vu sa grande loyauté, ce n’était qu’avec un tremblement qu’il proférait l’article du _Pater_: _Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés._

Ce lui était matière à débats anxieux (voir _l’Oblat_, p. 117). Car il constatait que sa nature l’inclinait, sur ce point, à des jugements aigres et par trop sommaires, à des médisances plus impulsives que réfléchies, à des accès de colère contre qui l’avait lésé.

Retenons qu’il était dans la vie comme dans ses livres: un nerveux d’une extrême impressionnabilité, un imaginatif pour qui les moindres déboires s’exagéraient en catastrophes. En outre, il possédait un don de la caricature qui lui faisait éprouver du plaisir à tourner en ridicule les travers de la pauvre humanité.

Dans l’ordinaire de l’existence, il faisait parfois l’effet d’un chat peu sociable, qui n’aime pas que les étrangers se familiarisent avec lui et qui se tient toujours prêt à jouer de la griffe.

Mais il sentait que cette attitude agressive cadrait mal avec son amour si réel de Dieu. Entre amis, lorsqu’il s’était laissé aller à des sorties furibondes contre les Pharisiens et les pies-grièches de dévotion, il lui arrivait de couper court à ses diatribes, d’en témoigner de la confusion et de s’excuser avec une charmante ingénuité.

--C’est que, expliquait-il, la bêtise «au front de taureau», pour parler comme Baudelaire, et l’hypocrisie me mettent hors de moi.

Par contre, il manifestait la plus délicate tendresse à ceux qui avaient su se faire aimer de lui. J’en parle d’expérience, car lorsque j’allai lui demander pardon des outrages dont je l’avais persécuté du temps où j’appartenais au diable, il se montra plein d’affectueuse mansuétude. En nous embrassant pour sceller la réconciliation, nous pleurions comme deux gosses qui se sont flanqué des taloches et qui en éprouvent du remords...

Dieu qui voulait que Huysmans fût totalement à Lui, qui avait commencé à le diriger dans les voies de la perfection en lui imposant la persévérance sans le réconfort des consolations sensibles, acheva de briser son amour-propre en lui envoyant la maladie pour qu’elle complétât son Purgatoire sur la terre.

D’abord, Huysmans devint aveugle. Comme il écrivait la dernière ligne de _Foules de Lourdes_--c’est une prière à Notre-Dame--il fut frappé d’un zona qui, parmi des souffrances aiguës, se porta sur le nerf optique.

Fait notable: il recouvra la vue lorsqu’il eut à corriger les épreuves de son livre et il la reperdit aussitôt la besogne accomplie.--Je tiens ce détail de lui-même.

Au bout de quelques mois, une amélioration partielle se produisit. Il put quitter le bandeau qui lui couvrait les paupières. Mais sa vision demeura défectueuse: il ne supportait plus les lumières vives et était obligé de se servir de lunettes.

Courte fut la trêve. En octobre 1906, éclata le mal atroce qui l’acheva: un cancer de la face qui lui rongea la joue droite, caria le maxillaire et finalement lui perfora le palais.

Quand on lui signifia le diagnostic des médecins, Huysmans eut, tout d’abord, un mouvement d’épouvante. Il ne se faisait pas d’illusions; il savait que le cancer est incurable. Mais ce sursaut de la nature, reculant devant la souffrance, fut bref. Un acte d’entier abandon à la justice de Dieu suivit bientôt. Il inclina la tête et murmura:--Comme sainte Lydwine!... Que votre volonté soit faite, Seigneur...

Le sacrifice fut généreux, sans restriction. Et non seulement il se soumit en toute humilité, mais encore, s’étendant sur la croix sans récriminer, il refusa de ruser avec la souffrance.

«Ses médecins, pour apaiser ses douleurs intolérables, voulaient employer les piqûres de morphine. Il s’écria:--Ah! vous voulez m’empêcher de souffrir! Vous voulez changer les souffrances du Bon Dieu en mauvaises jouissances de la terre. Je vous le défends!...

«Par ce martyre qu’il permettait pour Huysmans, en le soutenant de sa Grâce, Dieu voulait estampiller les œuvres de son serviteur de bonne volonté vis-à-vis de ceux qui persistaient à douter de lui:--Il me fallait, disait-il, souffrir tout cela pour que ceux qui liront mes livres sachent que je n’ai pas fait que de la littérature[8]...»

[8] Dom DU BOURG: _Huysmans intime_, p. 32.

Son courage reçut une récompense. Plus les tortures augmentèrent, plus il entra dans la sérénité. Elles étaient loin maintenant les lamentations de naguère; bien loin les tirades sarcastiques bafouant les faiblesses d’autrui. Désormais l’indulgence, le pardon des injures, l’oubli des iniquités à son égard habitèrent son âme. C’était si frappant que le bon Coppée me dit, un jour où nous l’avions visité de compagnie:--Il est transformé; il fallait la douleur pour cela; c’est admirable!...

Et il ne se contentait pas d’ouvrir pleinement son âme à la charité chrétienne, il se préoccupait de ses amis, surtout des néophytes entrés après lui dans l’Église.

Comme, malgré sa déchéance physique, sa lucidité d’esprit demeurait parfaite, il leur écrivait des lettres dictées par son expérience, illuminées par les clartés nouvelles qui lui venaient de son calvaire. Tant qu’il put tenir la plume, il les leur prodigua[9].

[9] Voir note II à la fin de cette étude.

Et quelle patience fut la sienne! Le mal poursuivant ses ravages, malgré tous les efforts des médecins, ceux-ci le tourmentèrent de cent façons: on le cautérisa à outrance, on lui arracha les dents et l’os de la mâchoire supérieure, on essaya de cruelles médications empiriques.

Le tout, en vain.

Lui disait avec un sourire doucement résigné:--Ces messieurs m’ont mis en capilotade; maintenant, ils renoncent même aux palliatifs et ils ne me font plus que des pansements à l’eau oxygénée... Ils auraient bien pu commencer par là!...

A mesure qu’il s’ornait ainsi de vertus, il s’unissait davantage à Dieu. Vers la fin, il ne pouvait que rarement communier, le pus lui emplissant presque toujours la bouche. Il suppléait à cette privation du corps et du sang de Notre-Seigneur, par des communions de désir qui lui fortifiaient l’âme. Il méditait aussi sans cesse la Passion et il en vint à vivre dans un état d’oraison presque continuel. Puis sa tendre dévotion pour la Sainte Vierge l’aidait à souffrir. Il posait sa tête endolorie sur les genoux de la Bonne Mère et, me montrant le chapelet qui ne quittait plus ses doigts, il me disait:--J’ai peine à me recueillir; mes prières sont pareilles aux fumées mourantes d’un encensoir oublié devant l’autel, mais notre Immaculée s’en contente et elle me soulage pour porter ma croix: le corps souffre à hurler, mais l’âme déborde d’une joie tranquille qui ressemble à une lumière blanche...

Je le vis pour la dernière fois la veille de sa mort. Il était assis dans un fauteuil et si affaissé qu’il ne put que me serrer faiblement la main et articuler, d’une voix presque imperceptible, ces mots:--Je vais à Dieu, cher ami, et je prie pour vous...

Le lendemain, à six heures du soir, il s’endormit paisiblement dans le Seigneur, sans une plainte, sans un regret. L’agonie fut si calme qu’on ne s’aperçut d’abord pas qu’il venait de passer.

L’épuration était accomplie: il avait racheté par des souffrances héroïquement supportées ses égarements anciens et ce que «le vieil homme» avait laissé en lui d’inquiétudes et d’acrimonie. En comparaissant au tribunal de la Miséricorde, il avait acquis le droit de s’écrier avec le serviteur de la parabole évangélique:--_Seigneur, vous m’avez confié cinq talents pour les faire fructifier, et voici que je vous en ai gagné cinq autres!..._

Quand un converti peut se rendre ce témoignage au seuil de la Vie éternelle, je crois qu’il a mérité son salut.

Note I

A propos des voix entendues si nettement par le néophyte au dedans de lui-même, je tiens à répéter ici ce que j’ai déjà dit dans ma brochure: _Notes sur la psychologie de la conversion_ et antérieurement dans _Du Diable à Dieu_ au chapitre VIII: c’est un phénomène fort perceptible qu’on ne peut absolument pas prendre pour une illusion ou un dédoublement de la personnalité. _Quelqu’un_ parle en vous qui n’est pas vous, et vous en avez d’autant plus conscience qu’à cette période de la conversion, la faculté de raisonner est particulièrement libre: jamais l’on ne fut plus lucide, et l’on s’en rend compte.

Au surplus, voici ce que dit de ces voix sainte Térèse qui fait autorité dans la matière: «Ce sont des paroles parfaitement distinctes, mais on ne les entend pas des oreilles du corps; l’âme, néanmoins, les entend bien plus clairement que si elles lui arrivaient par les sens; on aurait beau résister pour ne pas les entendre, tout effort est inutile.» (_Vie de sainte Térèse par elle-même_, ch. XXV).

Note II

Voici une lettre que Huysmans m’écrivit en novembre 1906. Je l’ai donnée dans mon livre: _Un séjour à Lourdes_. Mais je crois utile de la reproduire ici. Si malade, il s’oubliait lui-même pour réconforter et encourager, avec une perspicacité admirable, son frère cadet de conversion.

Bien Cher Ami

«Vous voici dans la solitude et j’espère que celui que le brave Curé d’Ars appelle le Grappin vous laisse un peu en paix[10]. Je prie pour cela matin et soir. En tout cas, ayez confiance, refusez avec lui toute discussion. Et quand même les prières à la Vierge vous paraîtraient des sons vains, faites-les. Ce sont, d’ailleurs, les plus agréables à Dieu, les prières faites sans joie, presque sans espoir parce qu’elles coûtent. Les autres sont aisées et, par conséquent, valent moins.

[10] Je venais de subir des attaques démoniaques d’une particulière violence.

«Dites-vous bien aussi que la souffrance est la marque de l’amour divin. Il n’est pas un des Saints qu’il n’ait broyé. Rappelez-vous la réponse de Jésus à sainte Térèse, accablée de maux, et finissant tout de même par se plaindre à Lui de ses rigueurs:--_Ma fille, c’est ainsi que je traite ceux que j’aime._ Voyez, il nous traite nous, les convertis, les bons salauds, comme ses vrais amis!

«Comme je vous l’ai dit, c’est très bon signe. N’empêche que c’est affreux. J’en ai su et j’en sais encore quelque chose, n’étant pas précisément heureux au point de vue spirituel, et au point de vue corporel. Mais je me dis que c’est, sans doute, autant de moins à valoir dans le Purgatoire et je me console.

«Songez aussi, bien cher ami, qu’il y a un peu de bonne ruse chez le Seigneur. Il est souvent le plus près de nous alors que nous le croyons le plus loin. Il laisse agir le Prince des Mufles qui, sans le vouloir, nous épure. Car, en fin de compte, c’est à cela que toutes ses ridicules persécutions aboutissent.

«Soyez donc content: la Sainte Vierge vous a recueilli. En dépit de tous les cahots, tout ira donc très bien.»

Note III

Pour la préparation de Huysmans aux tortures de la fin de sa vie, il ne faut pas oublier que son attrait le portait surtout vers la Passion. Il a noté ce penchant dans maints passages de son œuvre et notamment dans l’_Oblat_ où il dit: «La Semaine Sainte était celle qui convenait le mieux à ses aspirations et à ses goûts. Il ne voyait bien Notre-Seigneur qu’en croix et la Vierge qu’en larmes. Aussi sortait-il des longs offices de cette grande semaine accablé mais heureux. Il se sentait si bien en communion avec l’Église, et il avait si bien prié! Et il lui fallait faire un effort pour s’imposer un état d’âme différent avec la Pâque...»

Note IV

Un livre fort intéressant à consulter, c’est celui de M. Gustave Coquiot: _le vrai J.-K. Huysmans_. Naturellement M. Coquiot, incrédule, n’a rien compris à la conversion de son ami. Mais il a noté, avec une perspicacité sympathique, les particularités de caractère, les façons d’être et de dire de l’auteur d’_En Route_. Je dois des remerciements à M. Michel Druhen qui m’a signalé le volume.

PAUL VERLAINE

Toutes mes peurs, toutes mes ignorances, Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, Vous connaissez tout cela, tout cela, Et que je suis plus pauvre que personne-- Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.

Paul Verlaine.

I

J’ai entendu parler, pour la première fois, de Paul Verlaine, en 1886, comme je venais de déposer le casque et la cuirasse, après cinq ans de service militaire.