Part 18
J’ai assisté, comme de juste, à l’adoration de la Croix. A la lecture de la Passion selon saint Jean, les larmes me vinrent aux yeux. Je le connaissais presque par cœur ce récit d’un témoin oculaire: je l’avais si souvent relu et médité! Mais me redisant que le Sauveur était mort, ce jour-là, pour mon salut, je souffrais, d’une façon indicible, au souvenir de mes péchés. Je me reprochais ma tiédeur, mes hésitations, mes délais. La comparaison entre l’amour infini que Jésus nous manifesta et le peu que je faisais pour me rendre digne de sa sollicitude m’emplit d’angoisse. La cérémonie terminée, quand je considérai le tabernacle ouvert et vide, je crus que j’allais défaillir, car le vide, je le sentais également en moi. Il me semblait que Dieu s’était retiré très loin et qu’il ne me visiterait jamais plus. Quand les cierges s’éteignirent et que les ténèbres régnèrent dans l’église, elles envahirent aussi mon âme. Qu’elles étaient épaisses ces ténèbres intérieures! Je n’arrivais pas à me persuader qu’une aube consolatrice renaîtrait qui fût capable de les dissiper.
Je me traînai dehors. Ce poids énorme, dont je vous ai déjà parlé, opprimait si fort mes épaules que j’étais obligé de garder la tête inclinée sur la poitrine. J’allais sans rien voir autour de moi. Toute oraison mentale m’était impossible. Je ne pouvais que balbutier:--Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné?...
Rentré, le repas sommaire que mon domestique m’avait préparé me répugna. Je mangeai seulement quelques bouchées de pain, je bus un demi-verre de vin et je ressortis aussitôt.
Il faisait un de ces temps gris et rêches qui portent avec eux la tristesse et qui s’accommodait à l’état de mon âme. J’errais au hasard quand, débouchant sur l’esplanade des Invalides, je rencontrai une parente éloignée que je fréquentais peu mais dont je savais qu’elle était une des plus trépidantes parmi les mondaines à la mode.
--C’est vous, Robert, s’écria-t-elle, mais que vous êtes donc pâle!... Seriez-vous malade?
--Non, répondis-je, je suis triste, simplement.
--Triste? Pourquoi? Peines d’amour?
Le sourire affriandé qui soulignait cette question me fut insupportable. Néanmoins je répliquai:--C’est cela même: peines d’amour.
--Oh! dites-moi vite de quoi il s’agit. Un _flirt_ qui ne rend pas, je parie...
--Je souffre, dis-je en la regardant fixement, de ne pas assez aimer le Bon Dieu.
Pour quelle raison, lui parlai-je ainsi? Je n’en sais absolument rien. La phrase jaillit de ma bouche spontanément.
Elle en fut un moment tout interloquée. Comme je restais impassible, elle reprit:--Ah! ce Robert, toujours original!...
Puis sans insister:--Moi je vais me confesser. C’est un peu ennuyeux mais enfin, il faut bien faire ses Pâques, ne fût-ce que pour les gens... Et puis hier, j’ai entendu le sermon d’un délicieux prédicateur, je ne me rappelle pas son nom... Oh! il est si élégant, si plein d’esprit, il a eu des mots charmants, très parisiens, pour nous parler du chemin de la croix; tout le monde était ravi, car, vous savez, il n’est pas comme vos vieux curés bourrus qui insistent sur la pénitence et qui vous fourrent des idées lugubres dans la tête... Et maintenant je vais donc me confesser, il faut que je vous quitte, le Père X est très couru et je ne veux pas attendre trop longtemps; du reste ce sera vite expédié, d’abord je n’ai pas du tout la contrition, oh! pas du tout: je le lui dirai tout de suite et je pense qu’il ne me grondera pas trop; il est si indulgent, si commode...
Tout cela fut débité d’une haleine,--_prestissimo_.
L’attitude morne que je gardais durant ce babil parut la déconcerter un peu:
--Allons, je me sauve, reprit-elle... Venez donc à mon jour, on ne vous voit jamais, ours que vous êtes, c’est affreux; tous les mercredi à cinq heures; au revoir, mon cher...
Elle s’envola par la rue de Grenelle. Et je demeurai encore plus triste.
Voilà, me dis-je, la religion des gens du monde. Est-ce celle-là qu’il me faudrait?
Tout mon être répondit énergiquement:--Non!
Ensuite je pensai à la destinée que se préparent de tels inconscients qui, croyant rendre son dû à Notre-Seigneur, affilent en réalité la pointe des clous qui lui percent les pieds et les mains.
Alors une grande pitié ne vint pour ces infortunés. Je sentis clairement que je devrais réparer le mal qu’ils font--à eux-mêmes et aux autres. La phrase de Gérard s’articulait en moi:--Il faut prier, souffrir pour eux. Puis, par une association d’idées fort naturelle, je me rappelai le conseil qu’il me donna d’entrer au monastère. Ce qui est assez bizarre--mais je vous dis les choses comme elles furent--cela prit la forme d’une réminiscence littéraire, l’exclamation d’Hamlet: _Go into a nunnery, Ophelia_!...[36] Vous vous souvenez?...
[36] Allez dans un couvent, Ophélie!
Gérard, je pense au pauvre Gérard, faux sceptique, âme désolée, et aussi à cette Aline, si gaie en apparence, si mélancolique au fond, dont je vous parle dans ma première lettre. Oui, me sacrifier, pâtir pour eux, aimer Dieu pour eux, et aussi pour cette folle oiselle qui sautillait tout à l’heure devant moi, et pour tous les autres: ceux qui crachent sur le Crucifix, ceux qui s’en détournent comme d’un témoin gênant, ceux qui ne le voient plus parce que la clarté des lampes de leurs fêtes perpétuelles les aveugle!... Oui, me donner tout entier comme Notre-Seigneur s’est donné...
Un peu de douceur me vint tandis que je formulais ce vœu. Je vis une petite étoile luire au fond de mes ténèbres et je me sentis moins accablé.
Le reste du jour, j’ai visité les églises, me mêlant volontiers à la foule recueillie qui venait adorer Notre-Seigneur au tombeau. Vers le crépuscule, je suis entré à Notre-Dame des Victoires. Quelle paix en ce sanctuaire; comme on s’y imprègne des effluves d’oraison qui flottent sous cette voûte enfumée par des milliers de cierges!
Je m’agenouillai près de l’autel; je demandai à Marie qu’elle m’obtînt la grâce d’en finir avec mes incertitudes et mes répulsions pour la pénitence. Alors, comme je la priais de mon mieux, plein d’une grande confiance dans son intercession, je sentis le poids qui m’écrasait depuis tant de jours s’enlever de dessus mes épaules; je relevai la tête, je respirai largement. Et je vis,--non des yeux du corps, mais par un regard d’âme que je ne puis expliquer,--Jésus mort en croix au sommet du Calvaire. Madeleine, les cheveux épars, gisait prosternée, la face collée au sol; des sanglots agitaient son échine. Saint Jean était assis, les coudes sur les genoux, la figure dans les mains, à côté d’elle. A quelques pas, la Sainte Vierge se tenait debout, les yeux fixés sur la plaie béante qui trouait le côté de son Fils. Ah! quelle expression de douleur résignée où se mêlait, cependant, une sorte de joie sublime, dans ce regard!... Elle le reporta sur moi et il me sembla qu’elle me disait:--_Courage, meurs au monde!_... A ce moment, une douleur aiguë, comme d’un coup de lance, me perça le cœur et en même temps je me sentis inondé d’une chaude lumière. Toutes mes froideurs fondirent; toutes mes lâchetés tombèrent en poudre... Je ruisselais de larmes et je brûlais d’amour pour mon Rédempteur...
_Ici, une phrase rappelant la prédiction que je lui avais faite, puis il termine:_
Longtemps je suis demeuré en prière, en adoration, en contrition devant la plaie radieuse du Sacré-Cœur.
A présent, vous comprenez, mon ami, que je n’hésite plus. Mettez-moi bien vite en rapport avec le prêtre dont vous m’avez parlé...
DÉNOUEMENT
Ici s’arrête ce que je suis autorisé à citer de ce journal. On devine que j’envoyai tout de suite Robert au prêtre qui l’attendait. Il se confessa, il communia, il se prépara à la vie religieuse.
Je veux pourtant donner encore deux fragments de lettres subséquentes parce que je les crois propres à suggérer des réflexions salutaires.
On se souvient que sa sœur était entrée au Carmel. Après son retour à l’Église, il alla la voir. Il m’écrivit au sujet de cette visite:
«Lorsque j’eus fini de raconter ma conversion à ma chère sœur, la bonne fille pleurait de joie. Elle me dit qu’une des raisons principales de sa vocation, ç’avait été le désir que Dieu lui inspira de m’arracher au monde. Elle avait offert une grande partie de ses prières et de ses mortifications pour mon salut, surtout pendant le dernier Carême. Enfin, le Vendredi Saint, à l’heure même où je fus foudroyé à Notre-Dame des Victoires, comme elle me mettait au pied de la Croix, elle avait senti un mouvement d’allégresse soudaine et la conviction entra en elle que j’étais sauvé. Aussi, quand je la fis demander au parloir, elle y vint avec la certitude que j’allais lui annoncer la bonne nouvelle...»
Cette preuve de la puissance des prières d’une âme sacrifiée à Dieu ne m’étonna pas du tout. D’ailleurs les moniales que je mentionne plus haut s’étaient aussi vaillamment employées pour Robert. Or Jésus ne serait pas Jésus s’il restait sourd aux suppliques de ses épouses...
Le second fragment a rapport à une crise de révolte que Robert subit au moment de se rendre postulant dans la communauté religieuse qu’il a choisie. Il m’écrivait:
«... Je suis en proie à une véritable tempête de doutes sur ma vocation, de scrupules sur mon indignité et même de tentations d’une bassesse affreuse; si mon directeur ne m’assurait que je dois persévérer, je crois que je m’enfuirais jusqu’au bout du monde plutôt que d’entrer au monastère...»
Je lui rappelai sainte Térèse qui nous confie qu’elle ne souffrit jamais autant que le jour où elle quitta sa famille pour le couvent d’Avila. «Recommandez-vous à cette Sainte, ajoutai-je, et foulez aux pieds ces imaginations.»
D’ailleurs j’ai eu souvent lieu de remarquer que chaque fois qu’on fait un pas en avant dans la vie spirituelle, le Malin emploie toutes les ruses possibles pour vous tirer en arrière.
Qu’on me permette de reproduire, en exemple, un passage d’une lettre que m’écrivait une protestante convertie quelques jours avant son abjuration. Je l’ai déjà donné ailleurs[37], mais il a également sa place ici:
[37] _Notes sur la psychologie de la conversion_, p. 44.
«... Peu d’heures me séparent encore de l’acte solennel. Je devrais être pénétrée de joie et de reconnaissance et il n’en est rien. Je me sens triste à la mort, pleine d’épouvante. Je lutte corps à corps, avec des tentations affreuses. Je suis brisée, anéantie, j’ai les yeux pleins de larmes et le cœur lourd d’angoisse. Dieu se cache. Il n’entend plus les cris de mon âme. Et la douce lumière à laquelle je m’étais habituée a disparu. Je ne comprends rien moi-même à mon état. On a beau m’encourager, je n’entends pas les paroles qu’on me dit. Toute ma nature se révolte contre le sacrifice de mon âme à Dieu et dans mon cœur il y a un désordre affreux. Pourtant, il me semble aussi que c’est là une tentation des plus perfides et des plus astucieuses. Dans mes courts instants de lucidité, je me dis qu’il faut la vaincre. Mais si toutes les dispositions n’étaient pas prises pour la cérémonie, je la remettrais je ne sais à quand...»
Admirablement exhortée par son confesseur, entourée de prières, pleine elle-même de bonne volonté, elle triompha comme je l’ai rapporté.
Robert aussi vint à bout du Démon; tous les prestiges s’évanouirent dès qu’il eut franchi le seuil du noviciat.
Il n’est pas besoin, je pense, que je commente sa conversion: les faits parlent tout seuls. Il fut longtemps comme une pierre d’attente entre les mains de Dieu. Mais à partir du moment où l’action surnaturelle se manifesta, elle le conduisit au port avec une extraordinaire rapidité: quarante-cinq jours entre la première touche de la Grâce et la conquête définitive du néophyte par la Vierge et le Sacré-Cœur!
A présent Robert poursuit, d’un cœur paisible, sa probation: et, quoique je n’aie pas été pour grand’chose dans sa conversion, il veut bien prier pour moi. J’avoue que cette pensée m’est douce car le pauvre trimardeur de la Sainte Vierge a terriblement besoin de prières!...
Note I
Voici l’histoire du jeune homme qui ne voulait pas se confesser, sous prétexte que nul prêtre ne serait assez intelligent pour l’entendre.
Il avait commencé un noviciat dans une communauté en exil et avait dû se retirer par défaut de santé. Son ancien supérieur, de passage à Paris où j’habitais à cette époque, me le présenta en me demandant de m’intéresser à lui.
Je le voyais assez souvent et, quoi qu’il m’eût dit que sa foi restait intacte, je remarquai bientôt qu’il détournait la conversation dès qu’elle touchait à des sujets religieux. Il y avait en lui quelque chose de gêné, de fuyant et, avec cela, une tristesse perpétuelle. Je pressentais que tout n’allait pas pour le mieux du côté de sa conscience mais comme il éludait l’occasion d’en parler, je ne pouvais qu’attendre qu’il se mît en confiance avec moi.
Une après-midi, nous nous promenions au jardin du Luxembourg quand, spontanément et sans nulle précaution oratoire, il me dit qu’il avait commis un péché grave, quelques mois auparavant et qu’il n’avait pu se résoudre à s’en confesser; en outre, il avait abandonné la pratique et n’allait même plus à la messe dominicale. Du reste, il avouait souffrir beaucoup et de l’état de son âme et de sa désertion.
--Mais, lui dis-je, c’est bien simple, il me semble: puisque vous n’avez pas cessé de croire, allez vous confesser et rentrez dans la règle.
Alors il me dit que son péché était d’un ordre si particulier qu’il lui faudrait un prêtre d’intelligence supérieure pour le comprendre.
Comme je témoignais de quelque étonnement, il me confia soudain de quoi il s’agissait... C’était grave certainement, mais enfin cela n’avait rien de si extraordinaire qu’il fallût un théologien d’une rare transcendance pour l’entendre et l’absoudre.
Je le lui dis. Or il s’était buté à cette idée qu’il était hors la loi commune. Eh bien, repris-je, je connais pas mal de prêtres intelligents; je vais vous mettre en rapport avec l’un d’eux car vous ne pouvez pas rester dans cet état.
Il hésita, il tergiversa, il chercha cent prétextes pour différer. Je réfutai toutes ses arguties, je le mis au pied du mur.--Supposez, conclus-je, qu’un autobus vous écrase quand vous sortirez de ce jardin, vous plairait-il de paraître devant Dieu avec ce poids sur la conscience?
L’argument le toucha. Il finit par m’autoriser à faire le nécessaire.
Le soir même, j’allais me rendre chez le prêtre que j’avais en vue quand je reçus de mon jeune homme un télégramme où il me disait qu’il préférait attendre encore.
Or je l’avais passablement étudié depuis un mois qu’il venait me voir et j’avais reconnu en lui un de ces caractères indécis qui ont parfois besoin qu’on leur fasse un peu violence. Je lui répondis, par un pneu, que ma démarche était faite, que le prêtre l’attendait le lendemain matin, qu’il n’avait aucune raison pour se dérober davantage et que s’il reculait, mes sentiments à son égard en seraient grandement modifiés car je croirais qu’il n’était pas sincère en prétendant se repentir.
Je ne mentais là que pour une demi-heure car, la lettre mise à la boîte, j’allai en effet trouver le prêtre en question qui, comme j’en étais sûr d’avance, accepta de le voir le lendemain matin. Puis je priai, je fis prier et j’attendis le résultat.
Tout se passa très bien; il fit la démarche, il se confessa. Je le revis dans le courant de la journée: c’était un autre homme, à la face joyeuse, au regard droit, aux propos nets.
--Ah! s’écria-t-il, faut-il que j’aie été stupide pour me figurer que mon cas était presque insoluble. Mais j’étais comme aveuglé. Je n’ai vu clair que quand, avec une peine énorme, j’ai eu fait l’aveu.
--Tout cela, répliquai-je, c’est une manigance du diable: grossir jusqu’à l’aberration des difficultés qui ne sont telles que pour notre imagination, c’est une de ses tactiques favorites. Tenez-vous le pour dit.
Il se le tint si bien pour dit qu’il est redevenu un excellent chrétien. Et c’est la morale de cette histoire.
Note II
Touchant le baroque scrupule de Robert qui, on se le rappelle, craignait de m’avoir scandalisé en parlant de choses religieuses dans un cercle de joueurs, je tiens à dire ceci: ce serait le fait d’un Pharisien de prendre la mouche pour une raison de ce genre. On peut parler de Dieu partout, pourvu que ce soit avec les sentiments qui conviennent. Pour rassurer Robert, dans une lettre que je n’ai pas citée, je lui rapportai une anecdote personnelle: l’hiver passé, vers onze heures du soir, j’étais au casino de la jetée-promenade, à Nice, en compagnie d’un lieutenant de chasseurs-alpins et d’un autre jeune homme, tous deux bons catholiques. C’était, n’est-ce pas, un endroit peu propice aux conversations d’ordre religieux. L’orchestre fignolait des valses langoureuses; cinq cents rastaquouères jargonnaient autour de nous; des gourgandines luxueuses jouaient de la prunelle; pas bien loin, les écus tintaient et une cohue d’adorateurs du hasard vidaient leurs poches aux petits chevaux.
Eh bien, pendant ce temps-là, nous parlions de l’amour de Dieu et je commentais à mes jeunes amis sainte Lydwine et Catherine Emmerich. Et je vous prie de croire que nous ne donnions pas la moindre attention aux choses mal édifiantes et saugrenues qui se passaient là.
UNE EMBUSCADE DE L’ÉVANGILE
A la vérité, il y a des grâces diverses, mais c’est le même Esprit. Il y a diversité de ministères mais c’est le même Seigneur; et il y a des opérations diverses, mais c’est le même Dieu. Or à chacun est donné la manifestation de l’Esprit pour l’utilité. Car à l’un est donné par l’Esprit la parole de sagesse, à un autre la parole de science selon le même Esprit, à un autre la grâce de guérir par le même Esprit.
Saint Paul: I _Cor._, 12.
I
Il y avait une fois--ceci commence comme un conte de fées mais c’est une histoire vraie--il y avait donc une fois un jeune homme que nous appellerons Henri Lefèvre et qui n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait être le Bon Dieu.
Sa mère n’aurait pu le lui apprendre car elle-même n’avait été baptisée que la veille de son mariage. Ce qui signifie que la famille tenait, par convenances bourgeoises, à la cérémonie religieuse et rien de plus. Son père, assez brave homme au demeurant, était fort imbu de préjugés contre l’Église. Il vilipendait les «monstres en soutane» au café du Commerce de sa petite ville. Il citait les œuvres complètes de MM. Homais et Renan. Il dénonçait volontiers, d’après Victor Flachon et Georges Clémenceau, les méfaits de «l’obscurantisme» et les manœuvres de la «faction romaine.»
Comme de juste, il veilla soigneusement à ce que son fils ignorât les préceptes de la religion. Tout au plus souffrit-il, par une inconséquence qu’il se reprochait, que l’enfant fût baptisé à l’âge de deux ans. La marraine était fort pieuse. Mais, en compensation, le parrain, apôtre des utopies romantico-humanitaires de 48, agrégé de philosophie, matérialiste belliqueux, se chargea d’inculquer à son filleul, dès que celui-ci se montra capable d’associer deux idées, la morale civique et l’horreur du catholicisme.
Toutes les précautions étaient donc prises pour qu’Henri se considérât comme un tube digestif uniquement préoccupé de réjouir son estomac et les organes voisins.
Néanmoins, le petit ne parvenait pas à imiter les animaux à deux pieds et sans plumes, éblouis par les sables d’or de la finance et férus d’amour pour «les immortels principes de 89», dont le tiers-état lui mettait tant d’exemplaires sous les yeux.
La religion était pour lui le fruit défendu. Il le regardait de loin; mais comme on lui avait dit que l’arbre qui le produit est un mancenillier, il n’osait pas s’en approcher.
Il m’écrit: «Éloigné, par système, de tout enseignement religieux, je rôdais autour de l’église en proie à des sentiments complexes, où il entrait de la haine contre les «superstitions grossières» qu’on m’avait dit se pratiquer à l’intérieur de ce monument et une espèce d’attirance obscure qui me portait à y pénétrer pour me rendre compte. Cette répulsion mêlée de curiosité s’affirmait surtout à l’époque des premières communions. Je dévorais du regard les enfants qui venaient de recevoir pour la première fois l’Eucharistie; j’étais sur le point de leur demander ce qu’ils avaient éprouvé et, en même temps, je me sentais contre eux des mouvements de rage, une envie de les battre que j’avais peine à contenir. Ensuite, il me semblait que j’aurais tout donné pour le bienfait inestimable dont on m’avait frustré...»
Il ajoute, et retenons ce point, que pendant toute son enfance, il resta préoccupé par la personne de Jésus-Christ, croyant le haïr. Rêveur et enclin à la solitude, il ne confiait à personne ces impulsions contradictoires.
A l’école et, plus tard, dans le lycée parisien où il termina ses humanités, Henri Lefèvre se prit de passion pour la littérature. Comme tant d’autres, il lut, sans aucun contrôle, toutes sortes de livres. Mais il eut surtout un penchant pour les poètes de la génération symboliste dont l’idéalisme lui agréait d’avantage que les mornes et plats inventaires après pourriture des naturalistes.
Remarquons, en passant, qu’une fois de plus se démontre ici l’influence salubre de l’art. Quiconque reçut le don d’aimer la poésie, se maintient dans un courant d’idées nobles contre lesquelles la préoccupation exclusive des intérêts matériels ne saurait prévaloir. Cultiver en soi-même le sens du Beau par la méditation des œuvres d’art, c’est tenir ouverte une croisée par où le Beau absolu, qui est Dieu, pourra pénétrer un jour dans l’âme.
Orienté de la sorte, Lefèvre devint, et il est resté, un lettré d’un goût très fin et très sûr.
Bachelier, il se découvrit une vocation impérieuse pour la médecine. Comme il était d’assez faible santé, sa famille aurait préféré qu’il choisît une profession moins fatigante. Mais son attrait vers les études médicales était trop fort; il insista si bien qu’on finit par le laisser suivre sa voie. Il y avait là une disposition providentielle car, entré dans l’Église, Lefèvre fut _le médecin catholique_, c’est-à-dire celui qui voit dans les malades les membres souffrants de Notre-Seigneur, et non pas seulement de la matière désorganisée, des sujets d’expérience ou des sacs d’écus bons à saigner avec souplesse et dextérité.
Il suivit les cours de la faculté de Paris. A cette époque, l’aversion pour le catholicisme dont on frelata son enfance avait presque disparu. D’abord ses lectures lui firent entrevoir la place énorme tenue par l’Église dans l’histoire de l’humanité. Ensuite, les beautés de la liturgie, l’apparat grandiose de certains offices l’émurent. Mais ce n’était encore guère qu’un sentiment d’ordre tout esthétique.
«J’entrais parfois, dit-il, à Saint-Étienne du Mont et à Notre-Dame: l’art chrétien me plaisait beaucoup, mais quant à la vie profonde de mon âme, je n’avais pas conscience qu’elle en fût dirigée vers la foi. Je ne priais pas--j’admirais. Mais l’admiration pour les choses de Dieu n’est-ce pas déjà une sorte de prière?
«Quand je m’examinais avec un peu d’attention, je sentais pourtant en moi comme un vide que ni la science ni la littérature ne suffisaient à combler. Il me semblait que j’attendais un événement, je ne sais quoi qui changerait mon existence. Oui, je me le rappelle très bien, j’attendais avec une sorte d’anxiété. J’avais l’impression d’un grand voile qui me cachait la lumière...»
Donc, à ce moment, si on lui avait proposé de «manger du prêtre», il n’aurait pas tendu son assiette avec empressement. Ce n’était pas sans une certaine sympathie littéraire qu’il contemplait l’Église; mais se soumettre à ses commandements, il n’y pensait même pas.
II
Lorsque Lefèvre fit son année de service militaire, il tint garnison à Amiens. Il allait assez souvent à la cathédrale, assistait parfois à certains offices, et en goûtait de plus en plus l’austère splendeur sans pourtant en saisir encore le sens surnaturel.