Quand l'esprit souffle

Part 1

Chapter 13,640 wordsPublic domain

ADOLPHE RETTÉ

QUAND L’ESPRIT SOUFFLE

Il y a des choses qu’on ne peut bien voir qu’avec des yeux qui ont beaucoup pleuré.

Louis Veuillot.

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR Successeur de LÉON VANNIER 19, QUAI SAINT-MCHEL, 19

1914

DU MÊME AUTEUR

Du Diable à Dieu, histoire d’une Conversion. Préface de François Coppée. 1 vol. 3 fr. 50 Le règne de la Bête, roman catholique. 1 vol. 3 fr. 50 Un séjour à Lourdes, journal d’un Pèlerinage à pied; impressions d’un brancardier. 1 vol. 3 fr. 50 Sous l’Étoile du Matin, la première étape après la conversion. 1 vol. 3 fr. 50 Dans la lumière d’Ars, quinze jours chez le Bienheureux Vianney; une retraite à N. D. d’Hautecombe. 1 vol. 2 fr. 50 Au pays des lys noirs, souvenirs de jeunesse et d’âge mûr. 1 vol. 3 fr. 50 Les objections aux miracles de Lourdes. 1 br. 0 fr. 15 Notes sur la psychologie de la conversion. 1 br. 0 fr. 50

IL A ÉTÉ TIRÉ:

5 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés 1 à 5.

Nº

A ANDRÉ PELLICOT CE LIVRE QUI LUI REVIENT DE DROIT

PRÉFACE

Une conversion, c’est une rentrée dans l’ordre.

L’Église catholique, étant la seule qui ait mission de Dieu pour apprendre à l’homme à réfréner ses passions, est aussi la seule qui ait pouvoir pour l’admettre dans cet ordre surnaturel.

Quiconque nie ce pouvoir par ignorance, par orgueil ou par sensualité, se trouve hors la loi divine. Il possède peut-être des vertus naturelles, mais ces vertus ne donneront point ce qu’elles auraient pu donner, éclairées par la foi.

L’Église lui dit:--Il faut m’obéir parce que je suis _la Vérité_.

Lui répond:--Je n’obéirai pas, préférant _ma vérité_.

A moins qu’il ne demande, avec le sourire dédaigneux du faux sage: Qu’est-ce que la vérité?

Cela, c’est la fleur de néant, la corolle aux parfums empoisonnés: le scepticisme qui tue l’âme.

Soit qu’il nie, soit qu’il mette les illusions de son orgueil au-dessus des enseignements de l’Église, soit qu’il oscille, comme une boussole affolée, entre le _pour_ et le _contre_, le pauvre égaré souffre du désordre qui règne en lui.

Or pour qu’il rentre dans l’ordre, il faut que Dieu lui départisse, par son Saint-Esprit, une grâce de conversion.

Malgré le matérialisme du siècle, le fait se produit quelquefois, souvent même, depuis vingt-cinq ans environ. Il semble que, pour l’avenir très sombre qui se prépare, Dieu se recrute de nouveaux combattants.

Oui, des âmes rentrent dans la Voie unique: n’être qu’un organisme régalant ses instincts les dégoûta. Les folles théories d’une science infatuée d’elle-même leur parurent ce qu’elles sont en effet--du vent. Elles reconnurent l’inanité de cette aberration d’origine protestante: la morale laïque. Brebis noires, redevenues blanches dès qu’elles eurent franchi le seuil du Bercail où le Cœur de Jésus-Christ rayonne comme un soleil d’amour, elles ont crié leur gratitude et leur joie.

Dans les pages qui suivent, j’ai coordonné et analysé plusieurs de ces récits de conversions. Si j’ai su intéresser, peut-être Dieu daignera-t-il en user pour toucher quelques âmes encore errantes loin de lui. C’est la seule récompense que j’ambitionne...

Or ce livre représente trois ans d’oraison, de méditations, d’études, de notes accumulées et un dur travail de réalisation.

Si je mentionne ce détail, c’est parce que des critiques--d’ailleurs amicaux et à qui je dois de la reconnaissance--ont naguère insisté sur le coureur de routes que je fus--_pour le service de la Sainte Vierge_.

Mais ceux qui me connaissent davantage savent que, par la Grâce de Dieu, je peux aussi vivre dans la retraite et passer de longs jours à noircir du papier. Du reste, en la présente occasion, je fus soutenu, vivifié par les prières des bons religieux de Lérins--qui ne me permettent pas de dire ce que je pense d’eux.

Un dernier mot: Amis de partout qui m’écrivez, qui m’aimez, qui m’encouragez, qui priez sans cesse pour moi, veuillez considérer ceci: mon nom, en latin, veut dire _filet_. Oh! je le sais mieux que personne: la trame de ce réseau est fort lâche et il y manque bien des mailles. Mais enfin il a plu au bon Maître de s’en servir, à plusieurs reprises, pour capturer des âmes. Peut-être, s’en servira-t-il encore pour en prendre d’autres.

C’est pourquoi j’ai demandé à ma Mère, Notre-Dame de Bon Conseil, qu’elle vous inspire de répandre ce livre. S’il vaut quelque chose, s’il fait du bien, frères et sœurs en Jésus-Christ, ne serez-vous pas heureux à la pensée que vous aurez ainsi contribué à verser la Lumière qui rachète et qui guérit en des cœurs désolés, saignants, noyés, jusqu’à ce jour, «dans les ténèbres extérieures?...»

Abbaye de Sainte-Marie de Lérins, 11 février 1913, fête de la première apparition de la Sainte Vierge à Lourdes.

DÉCLARATION

Je déclare qu’en rapportant dans ce livre des faits extraordinaires et qui semblent miraculeux, mais sur lesquels la Sainte Église ne s’est pas prononcée, je n’entends le faire qu’au sens et dans la mesure autorisés par les décrets d’Urbain VIII. Je déclare également qu’en qualifiant de saints des personnages que l’Église n’a pas élevés sur ses autels, je n’entends le faire qu’au même sens et dans la même mesure. Je déclare, en outre, que je soumets en tout ma personne et mes œuvres au jugement du Saint Siège, et que je désavoue, de bouche et de cœur, tout ce qui, contre ma volonté, ne serait point conforme à l’enseignement de la Sainte Église et, particulièrement aux décrets de notre Pontife vénéré, et tendrement aimé: Pie X.

A. R.

J. K. HUYSMANS

_Notre amour de Dieu est fait de nos déceptions et de nos douleurs. Qu’est-ce qu’un cœur qui n’est pas brisé? Peu de chose. C’est lorsque nous n’attendons plus rien des hommes que nous valons tout ce que nous pouvons valoir._

Jules Lemaître.

I

Imaginez un homme que le train-train de la vie quotidienne dégoûte au suprême degré, que le contact des neuf-dixièmes de ses contemporains horripile, et qui tient le siècle où il vit pour un résumé de toutes les platitudes, de toutes les laideurs et de toutes les vilenies.

Ajoutez qu’il digère mal, qu’il souffre de névralgies fréquentes et que son système nerveux vibre à l’excès, d’une façon presque continuelle.

Notez aussi que c’est un écrivain dont l’art, en haine du «déjà vu», du «déjà dit», se plaît à l’analyse d’états d’âmes anormaux, à la recherche de sensations insolites, à la peinture de milieux exceptionnels.

Douez-le d’un talent plus apte à décrire les ridicules et les vices de la pauvre espèce humaine, qu’à en souligner les beaux côtés et les vertus. Gratifiez-le, en outre, d’un style brutal, barbare, tourmenté, plaqué de couleurs violentes mais, par cela même, prodigieusement évocatoire.

Enfin n’oubliez pas qu’il a perdu la foi depuis une trentaine d’années, que le goût du néant et le plus sombre pessimisme régissent toutes ses pensées--vous aurez une œuvre qui pourrait se qualifier: l’épopée réaliste de la désespérance et vous aurez la personnalité de Joris-Karl Huysmans avant sa conversion.

Comment il est allé du naturalisme au surnaturel, de Schopenhauer à la Vierge auxiliatrice, c’est ce qu’expliquent fort clairement ses principaux livres. Nous le trouvons incrédule et souffrant, mais intéressé par les choses religieuses et leur témoignant, jusqu’à un certain point, de la sympathie dans _En Rade_, _A vau-l’eau_, _A rebours_; souffrant mais en voie de retour à Dieu dans _Là-bas_; souffrant mais plein de ferveur au cours de sa conversion et durant les années qui la suivirent dans _En Route_, _la Cathédrale_, _l’Oblat_, _Foules de Lourdes_ et _Sainte Lydwine_.

Voyons d’abord la première période.

II

Huysmans est un vieux garçon. Il a perdu de bonne heure son père et sa mère et ne fréquente pas le peu de parents éloignés qui lui restent. Sans fortune, employé de ministère, il ne se lie avec aucun de ses collègues de bureau. D’autre part, ses confrères de la littérature lui inspirent presque tous de la répulsion. Sur ces derniers il s’est exprimé en des termes auxquels quiconque eut l’occasion de vérifier les mœurs et la tournure d’esprit de ces personnages n’hésitera guère à souscrire.

Il dit dans _A Rebours_: «Des Esseintes approcha les hommes de lettres avec lesquels sa pensée devait se sentir mieux à l’aise. Ce fut un nouveau leurre; il demeura révolté par leurs jugements rancuniers et mesquins, par leur conversation aussi banale qu’une porte d’église, par leurs dégoûtantes discussions, jaugeant la valeur des œuvres selon le nombre des éditions et le bénéfice de la vente.»

Dans _Là-bas_ il insiste: «Durtal jugeait, par expérience, que les littérateurs se divisaient, à l’heure actuelle, en deux groupes, le premier composé de cupides bourgeois, le second d’abominables mufles... Sachant, par expérience aussi, qu’aucune amitié n’est possible avec ces cormorans toujours à l’affût d’une proie à dépecer, il avait rompu des relations qui l’eussent obligé à devenir ou fripouille ou dupe.»

Donc, pour lui, nulle affection familiale, aucune amitié dépassant la camaraderie. Isolé, peu sociable, il possédait cependant une sensibilité telle que les heurts les plus légers la faisaient saigner. Il était, à travers la vie, dans la position d’un homme qu’on aurait dépouillé de son épiderme, et qu’on obligerait de se promener dans un fourré plein de ronces.

Ce célibataire grincheux est aussi un Alceste dyspeptique. Son estomac délabré se révolte contre les nourritures que la modicité de ses ressources le force de prendre dans les gargotes où de redoutables alchimistes cuisinent des poisons lents, mais infaillibles. Résultat: une bile âcre, des idées noires et de la misanthropie.

Il a peint ses tribulations gastronomiques dans une nouvelle d’une centaine de pages intitulée _A vau l’eau_: M. Folantin, expéditionnaire d’âge mûr ricoche des tables d’hôte au restaurant à prix fixe sans pouvoir découvrir les «aliments probes» que réclame son tempérament débilité. Ses angoisses et ses déceptions forment un récit où, en des phrases d’une verve sarcastique et funèbre à la fois, Huysmans se remémore ses propres déboires. En effet, pour lui, réaliste, attentif à noter les misères des existences médiocres et à en tirer les arguments d’un réquisitoire contre l’univers, les malheurs d’un petit bourgeois, de tempérament chétif et d’entrailles récalcitrantes, offrent autant d’intérêt que les infortunes d’Oreste ou d’Andromaque.

Les personnages principaux de ses romans sont d’ailleurs tous des névrosés et des gastralgiques, par exemple le Jacques Marle d’_En Rade_ et surtout le des Esseintes d’_A Rebours_.

En celui-ci, il a synthétisé son horreur du vulgaire, des joies de la foule, de la puérilité de ses agitations. Il a fait de ce _dilettante_ de l’artificiel le porte-parole de ses désillusions, de ses inquiétudes et de ses rancunes contre un monde qu’il abomine. Il lui a donné son penchant vers les arts d’exception et les littératures faisandées. Il lui a minutieusement créé une vie hors de la société, dans une maison à l’écart où tout, depuis l’ameublement jusqu’aux heures et aux menus des repas, est organisé de façon à bafouer la coutume et la nature.

Surtout la nature, Huysmans la déteste: «Elle a fait son temps, dit-il dans _A Rebours_, elle a définitivement lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels, la patience des raffinés. Au fond, quelle platitude de spécialiste confiné dans sa partie, quelle petitesse de boutiquière tenant tel article à l’exclusion de tout autre, quel monotone magasin de prairies et d’arbres, quelle banale agence de montagnes et de mers!...»

De même, dans _En Rade_, il vilipende les travaux de la terre: «Quelle blague que l’or des blés! Il ne pouvait parvenir à trouver que ce tableau de la moisson, si constamment célébré par les peintres et les poètes, fût vraiment grand. C’était, sous un ciel d’un imitable bleu, des gens dépoitraillés et velus puant le suint, et qui sciaient en mesure des taillis de rouille.»

Il n’a d’ailleurs presque jamais _vu_ la nature: dans _la Cathédrale_, il rabroue le soleil et les roses; il compare les montagnes de la Salette à «des monceaux d’écailles d’huîtres»; autre part, il assimile le paysage de Lourdes à un décor d’opéra. Seuls, certains aspects de plaines et de canaux, certains ciels couverts de novembre trouvent grâce devant lui. Et ici se décèle peut-être son hérédité hollandaise.

On saisit maintenant à quel point ce sensitif exaspéré, ce peintre amer de la sottise et de la laideur, cet inexorable bourreau des conventions et de la banalité devait souffrir. N’attendant rien de la vie, sauf des impressions désagréables, ne goûtant quelques voluptés troubles qu’en des sensations d’art d’un ordre très spécial ou en de brèves équipées sensuelles sur quoi je n’insisterai pas, il était voué aux tortures du _spleen_, aux rongements d’esprit les plus irréductibles. Ses gaîtés même étaient moroses. Ainsi, il lui arrivait de se complaire à des bouffonneries macabres sur la décomposition des cadavres. (Voir _En Rade_, p. 243, et _Là-bas_, p. 39.)

Ce qu’il faut retenir c’est que, dès cette époque, il est attiré par la littérature religieuse. Il lit parfois les Écritures qui lui suggèrent des rêveries sur les arts orientaux et de fastueuses évocations de scènes bibliques, par exemple, la présentation d’Esther à Assuérus et la danse de Salomé devant Hérode. Son penchant vers la liturgie commence aussi à se dessiner. Et il est à remarquer que quand il touche à la religion, il n’en parle qu’avec une réserve presque respectueuse.

Toutefois, en ce temps-là, jamais l’idée ne lui vient qu’il puisse se convertir. Pour lui, l’Église est une sorte de momie macérée dans des baumes dont les parfums surannés lui agréent, enclose dans une châsse qu’incrustent de très vieilles pierreries dont l’éclat défaillant lui flatte l’œil. Le plus souvent elle lui est motif à digressions d’ordre purement esthétique.

Néanmoins, quand les personnages où il incarna son âme solitaire souffrent par trop, il leur met dans la bouche le timide regret de ne point posséder la foi. Ainsi Folantin pensant à une religieuse, sa tante, qui vient de mourir: «Quelle occupation que la prière, quel passe-temps que la confession, quels débouchés que les pratiques d’un culte. Le soir, on va à l’église, on s’abîme dans la contemplation et les misères de la vie sont de peu. Puis les dimanches s’égouttent dans la longueur des offices, dans l’alanguissement des cantiques et des vêpres, car le spleen n’a pas de prise sur les âmes pieuses... La religion pourrait seule panser ma plaie. Ceux-là sont heureux qui acceptent comme une épreuve passagère toutes les traverses, toutes les afflictions de la vie présente. Ah! ma tante Ursule a dû mourir sans regrets, persuadée que des allégresses infinies allaient éclore!...»

Ainsi des Esseintes dont ses tentatives forcenées de vie à rebours de la nature ont ruiné la santé, des Esseintes, forcé de rentrer dans le monde, qu’il considère comme un égout sans soupiraux ni ventilateurs, s’écrie: «Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque, seul dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir».

Mais ces velléités de chercher un refuge auprès de la Grande Consolatrice ne tenaient guère. Comme il l’a dit en 1903[1]: «A cette époque, les mystères du catéchismeme paraissaient enfantins; j’ignorais parfaitement ma religion; je ne me rendais pas compte que tout est mystère, que nous vivons dans le mystère, que si le hasard existait, il serait encore plus mystérieux que la Providence. Je n’admettais pas la douleur infligée par un Dieu; je m’imaginais que le pessimisme pouvait être le consolateur des âmes élevées: quelle bêtise! Jamais le pessimisme n’a consolé les malades de corps et les alités d’âme...»

[1] Dans une préface pour _A Rebours_ écrite après la conversion.

Il restait donc ballotté entre mille incertitudes, mille raffinements d’art et de sensualité, d’où il ne sortait que pour sombrer dans une mélancolie pareille à une nuit sans aurore.

Il était presque mûr pour le suicide. Comme l’écrivait Barbey d’Aurevilly rendant compte d’_A Rebours_: «Après avoir écrit un tel livre, il ne reste à M. Huysmans qu’à se brûler la cervelle ou à se faire chrétien».

III

Il ne se brûla pas la cervelle.--Mais, peu à peu, par l’étude, par l’expérience, par le spectacle de la tragédie humaine, la conviction s’insinua en lui que le surnaturel existait et que, seul, il donnait un sens à l’énigme de l’univers. C’est alors qu’il écrivit _Là-bas_. Dans cette préface d’_A Rebours_ qu’il faut toujours citer, parce qu’elle constitue un document de premier ordre sur son évolution de l’indifférence à la foi, il écrit: «Ce livre a rappelé l’attention sur les manigances du Malin qui était parvenu à se faire nier; il a été le point de départ de toutes les études qui se sont renouvelées sur l’éternel procès du satanisme; il a aidé, en les dévoilant, à annihiler les odieuses pratiques des goéties; il a pris parti et combattu très résolument, en somme, pour l’Église et contre le démon».

Donc, dégoûté des bas tableaux de mœurs où se confinait le naturalisme, comprenant que les théories de cette école ne supportaient pas l’examen parce qu’elles acceptaient, de parti pris, comme des certitudes, les hypothèses chancelantes du déterminisme, il en conclut qu’une telle doctrine d’art «conduisait tout droit à la stérilité la plus complète, si l’on était honnête ou clairvoyant, et, dans le cas contraire, aux plus fatigantes des redites».

Il voulut tenter des chemins nouveaux. Alors il rencontra l’Église et il constata le rôle capital qu’elle avait joué, qu’elle ne cessait de jouer dans l’histoire de l’humanité. Bien plus, il admit que les âmes qui se tenaient loin d’elle devenaient les victimes d’une force malveillante, occupée sans cesse à leur fausser le jugement ou à les pervertir.

Il avait découvert le satanisme et il s’attacha passionnément à en relever les manifestations au Moyen Age d’abord, puis à travers les siècles et enfin au temps présent. La vie d’un contemporain de Jeanne d’Arc, Gilles de Rais, qui fut un monstre de luxure sacrilège, lui fournit son point de départ. Tandis qu’il en rédigeait les principaux épisodes, son terrain d’investigation s’étendit; il découvrit la continuité de l’action diabolique s’avérant par les sabbats, les maléfices de tous genres et les messes noires. Une documentation très sûre, ses observations personnelles achevèrent de détruire en lui la bâtisse vermoulue où s’était abrité son matérialisme de naguère.

Cependant il demeurait perplexe devant les phénomènes démoniaques les plus évidents; surtout il était pris de malaise à la pensée que si le Démon existait et agissait sur les âmes, Dieu devait exister aussi et que, pour échapper à l’un, il était logique de recourir à l’autre. Ce qui ne l’empêchait pas de reconnaître, avec une entière sincérité, que pour trouver le remède aux souffrances de l’esprit et du cœur, il lui aurait fallu s’adresser à l’Église. Maints passages de _Là-Bas_ exposent cet état d’âme complexe. Celui-ci entre autres: «Par instants, après certaines lectures, alors que le dégoût de la vie ambiante s’accentuait, il enviait des heures lénitives au fond d’un cloître, des somnolences de prières éparses dans des fumées d’encens... Il pouvait se l’avouer, ce désir momentané de croire, pour se réfugier hors des âges, sourdait bien souvent d’un fumier de pensées mesquines, d’une lassitude de détails infimes mais répétés, d’une défaillance d’âme transie par la quarantaine, par les discussions avec la blanchisseuse et les gargotes, par des déboires d’argent et des ennuis de terme... Resté célibataire et sans fortune, il maugréait certains jours contre cette existence qui lui était faite. Il regardait devant lui et ne voyait dans l’avenir que des sujets d’alarmes et d’amertume. Alors il cherchait des consolations et des apaisements; et il en était bien réduit à se dire que la religion est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés des onguents, les plus impatientes des plaies. Mais elle exigeait en retour une telle volonté de ne plus s’étonner de rien qu’il s’en écartait tout en l’épiant. Et, en effet, il rôdait constamment autour d’elle... car elle jaillit en de telles efflorescences que jamais l’âme n’a pu s’enrouler sur de plus ardentes tiges et monter avec elles et se perdre dans le ravissement, hors des distances, hors des mondes, à des hauteurs plus inouïes. Puis elle agissait encore sur Durtal par son art extatique et intime, par la splendeur de ses légendes, par la rayonnante naïveté de ses vies de Saints. Il n’y croyait pas et cependant il admettait le Surnaturel car, sur cette terre même, comment nier le mystère qui surgit chez nous, à nos côtés, dans la rue, partout quand on y songe? Il était vraiment trop facile de rejeter les relations invisibles, extrahumaines, de mettre sur le compte du hasard--qui est lui-même d’ailleurs indéchiffrable--les événements imprévus, les déveines et les chances...»

Il en était là quand, au plus fort de ses travaux sur le satanisme, il entra en relations avec une femme, une possédée qui le fit assister à une messe noire, l’entraîna--sans que, du reste, il s’en rendît compte,--à commettre un affreux sacrilège. Révolté dès qu’il eut compris où elle le menait, il rompit avec elle. Il échappa ainsi à un terrible danger car, qui se risque, ne fut-ce que par curiosité, chez Satan, s’expose à demeurer dans son empire et à s’y plaire.

La Providence, qui avait ses desseins sur lui, le garda de ce péril.

L’état d’âme de Huysmans, au moment où il terminait _Là-Bas_, est indiqué dans cette conversation de deux de ses personnages: «Attester le Satanisme, dame, c’est bien gros et pourtant cela peut sembler quasi sûr; mais alors si on est logique, il faut croire au Catholicisme et, dans ce cas, il ne reste plus qu’à prier; car enfin ce n’est pas le Bouddhisme et les autres cultes de ce gabarit qui sont de taille à lutter contre la religion du Christ.

--Eh bien, crois!

--Je ne peux pas, il y a là-dedans un tas de dogmes qui me découragent et me révoltent.

--Je ne suis pas non plus certain de bien grand’chose, reprit des Hermies, et cependant il y a des moments où je sens que ça vient, où je crois presque. Ce qui est, en tout cas, avéré pour moi, c’est que le surnaturel existe, qu’il soit chrétien ou non. Le nier, c’est nier l’évidence; c’est barboter dans l’auge du matérialisme, dans le bac stupide des libres-penseurs.

--C’est tout de même embêtant de vaciller ainsi. Ah! ce que j’envie la foi robuste de Carhaix!

--Tu n’es pas difficile! La foi, mais c’est le brise-lames de la vie, c’est le seul môle derrière lequel l’homme démâté puisse s’échouer en paix!...[2]»

[2] _Là-Bas_, p. 428. Carhaix est un sonneur de cloches, catholique fervent, dont Durtal--qui est Huysmans--recherche la conversation.