Psychologie des temps nouveaux
Part 19
Les opinions anciennes formulées sur la Société des Nations ne présentent aujourd’hui qu’un intérêt historique, le monde étant complètement transformé. C’est seulement l’avis des intéressés actuels qu’il importe de connaître.
En ce qui concerne l’établissement possible d’une Société des Nations destinée à garantir la durée de la paix, l’accord est à peu près unanime maintenant pour la considérer simplement comme une coalition de peuples solidement armés.
C’est à cette conclusion qu’est arrivé le président de l’_Académie des Sciences morales et politiques_ dans une séance annuelle de cette académie. Il y déclare que les Alliés
«doivent rester armés pour la paix du monde... Toutes les nations qui ne sont pas des nations de proie doivent s’unir pour imposer aux autres de ne pas troubler la paix.»
La même association de peuples en armes était demandée par le Président des États-Unis dans son message du 22 janvier 1917.
«Je considère, disait-il, que de simples accords de paix entre les belligérants ne satisferont pas les belligérants eux-mêmes. Des conventions opérant seules ne peuvent pas rendre la paix sûre. Il sera absolument nécessaire qu’il soit créé une force tellement supérieure à celle de l’une quelconque des nations en guerre, ou à toute alliance formée ou projetée jusqu’à présent, qu’aucune nation et qu’aucune combinaison probable de nations ne pourrait l’affronter ou lui résister. Si la paix de demain doit durer, ce doit être une paix mise hors de risque par la force majeure, dérivant d’une organisation de l’humanité.»
Nous voyons donc que les opinions les plus autorisées exprimées pendant la guerre envisageaient la Société des Nations comme une simple alliance militaire et non plus comme un tribunal d’arbitrage qui n’eût été en réalité que la continuation de l’impuissant tribunal de La Haye.
L’Allemagne, de son côté, ne concevait une ligne des nations que sous forme d’hégémonie germanique. L’idée de figurer comme égale à côté d’autres peuples était absolument contraire aux enseignements de ses philosophes et de ses historiens. Elle a toujours repoussé, aussi bien dans ses livres que dans sa conduite, tout ce qui pouvait la lier. Alors qu’avant la guerre la Grande-Bretagne et les États-Unis multipliaient les traités d’arbitrage, l’Allemagne refusait de s’y associer et professait par la plume de ses plus éminents universitaires le mépris des traités engageant les forts à l’égard des faibles.
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La réalisation d’une véritable Société générale des Nations semble très chimérique aujourd’hui. Y substituer des blocs de peuples, analogues à ceux que formaient les belligérants pendant le conflit, paraît la seule solution possible mais elle sera pleine de difficultés. Les alliances les plus sûres en apparence sont à la merci de bien des hasards. La défection de la Russie en a fourni un terrible exemple.
On sait à quel point les Américains sont hostiles au projet de Société des Nations dont, avec leur sens pratique, ils perçoivent nettement le peu d’utilité actuelle. Leur opinion est fort bien traduite par le passage suivant du sénateur Knox, un des candidats probables à la présidence de la République:
«La seule raison d’être que puisse avoir une Société des Nations, et en tout cas le seul but qu’on ait ostensiblement donné à la Société insérée dans le traité de Versailles, c’est qu’elle est faite pour assurer la paix du monde. Or la paix du monde n’est pas assurée, mais menacée, quand trente peuples sur trente et un, par exemple, mutilent leur liberté et leur souveraineté de telle manière qu’un Conseil politique puisse leur commander de faire ce que, en leur qualité d’hommes libres, ils ne veulent pas faire, le jour où il faut choisir entre la fidélité à la Société des Nations et la fidélité à la patrie.»
La paix armée, à laquelle les événements nous conduisent, n’est pas assurément le but que se proposaient les fondateurs du projet de Société des Nations à la conférence de La Haye.
Les juristes éminents qui le préparaient avaient trop oublié les facteurs psychologiques régissant les hommes. Ils croyaient à la souveraineté de la raison alors qu’une expérience bien des fois séculaire montre que les peuples obéissent à des mobiles souvent fort éloignés de cette raison. Subjugués par leur rêve, ils légiféraient pour une société idéale imaginaire, sans passions, dont un tribunal international jugerait les différends.
Leurs combinaisons étaient pleines d’équité mais illusoires, simplement parce qu’elles manquaient de sanctions. Or depuis l’origine des âges, le monde n’a jamais eu de codes civils ou religieux dépourvus de sanctions.
Ces pacifiques rêveurs oubliaient aussi qu’une confédération des peuples réunirait naturellement de grands et de petits États. Les sentiments humains ne changeant guère, il était certain que, dans une telle société, les États de faible importance seraient un peu considérés comme les petits capitalistes dans une société de gros actionnaires et ne pourraient faire entendre qu’une timide voix.
De telles observations ne frappèrent pas les législateurs de La Haye. Leur œuvre terminée, ils éprouvèrent pour elle une religieuse admiration et ne doutèrent pas de la solidité de ses fondements.
La grandeur de leurs illusions est bien marquée dans ce passage du discours de l’un des plus éminents présidents de ces législateurs.
«Quel spectacle nous donne cette image du Droit se levant tout à coup au milieu des armées et, soyez-en sûrs, s’imposant à la force militaire la plus puissante.»
Le premier coup de canon tiré au début de la guerre dissipa pour longtemps ces dangereux rêves.
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Avant de vouloir fédérer des peuples de mentalités et de besoins divers, il faudra d’abord identifier un peu, sinon leurs sentiments, du moins leurs intérêts. Cette tâche n’est pas chimérique, puisque l’interdépendance industrielle, financière et commerciale des peuples tendait déjà avant la guerre à se réaliser.
Si donc une véritable Société des Nations n’est guère possible aujourd’hui, elle le sera sans doute un jour. Il suffit, pour s’en convaincre, d’oublier les heures sombres que nous avons traversées et d’envisager non seulement l’interdépendance croissante des nations, mais aussi la mystique puissance des formules signalée au début de ce chapitre.
Nous pouvons donc parfaitement espérer une future Société des Nations à forme non belliqueuse. Universellement acceptée, elle deviendrait capable de créer une conscience commune dans le monde.
La guerre aura hâté l’établissement d’une Société des Nations en prouvant d’une éclatante façon le besoin que les peuples ont les uns des autres par les privations dont ils furent accablés dès que devint impossible l’échange des produits obtenus par chacun, suivant son sol et ses capacités. Sans devenir frères, les hommes se haïront moins qu’aujourd’hui quand ils auront reconnu que leur intérêt est de s’aider et non de se détruire.
Plus la nécessité des échanges grandira, plus augmenteront les associations entre peuples. J’ai déjà rappelé qu’il en existait déjà plusieurs avant la guerre, indépendantes de toute alliance politique. Telles les conventions internationales relatives aux postes, aux télégraphes aux moyens de transport, au commerce, etc. Elles se développeront avec l’orientation nouvelle du monde, et amèneront le jour où, sans traités et sans alliances militaires, simplement sous l’action des transformations mentales que les nécessités auront engendrées, la Société des Nations s’édifiera d’elle-même.
Alors disparaîtront les organisations à type militaire, simplement parce que les peuples n’en ayant plus besoin n’en voudront plus. Ce sera pour eux la délivrance définitive de l’effroyable cauchemar qui les hante encore.
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Cette phase d’évolution est lointaine peut-être, mais nous devons tous, dès aujourd’hui, tâcher de la préparer, sans oublier toutefois qu’à l’heure présente, il n’est permis de travailler pour l’avenir qu’à l’ombre des canons.
Du désarmement général actuel, rêvé par quelques pacifistes, le passage suivant du discours d’un ministre anglais montre ce qu’il faut penser.
«Il y a des gens qui nous traitent de militaristes, mais _la Grande-Bretagne doit posséder une armée plus forte qu’avant la guerre_, car, bien que la menace armée ait disparu, de nouvelles et sérieuses obligations nous incombent du fait de la guerre en Orient, où nos intérêts sont, de beaucoup, plus considérables que ceux de n’importe quelle autre nation.»
L’univers, malgré tous les discours prononcés pendant la guerre, reste donc plus militarisé qu’il ne le fut jamais.
Le résultat le plus net du congrès de la paix est d’avoir contrairement à toutes ses espérances, fait définitivement triompher dans le monde le militarisme que pendant cinq ans de guerre les gouvernements alliés n’avaient cessé de maudire dans de solennelles déclarations. Une fois de plus encore la nécessité s’est montrée supérieure aux volontés des hommes d’État et a montré la vanité de leurs discours.
CHAPITRE IV
Le projet d’une Ligue des Nations et ses premiers résultats.
La Ligue des Nations, que le Congrès de la Paix aurait fini par constituer sans l’opposition de l’Amérique, n’était en réalité qu’une alliance entre quelques nations et nullement, je viens de le montrer, une Société des Nations analogue à celle dont les diplomates avaient si souvent parlé.
Un mémoire publié en Angleterre par le vicomte Grey rapporte les réflexions d’un roi nègre qui, soumis à la puissance anglaise, s’indignait de ne plus pouvoir faire d’incursions chez ses voisins pour les tuer, les piller, puis chargé de butin, effectuer une rentrée triomphale dans sa tribu.
Le narrateur de cette histoire remarque très justement que les théories du roi nègre sur les relations entre peuples voisins étaient exactement celles pratiquées encore par les nations les plus civilisées.
Elles sont conformes surtout à l’enseignement des philosophes, des historiens et des généraux germaniques. Depuis de longues années, ils prêchaient dans leurs livres l’utilité d’une guerre destinée à enrichir et agrandir l’Allemagne aux dépens des autres pays.
C’est pour combattre des conceptions devenues contraires à l’évolution du monde moderne que la Ligue des Nations, destinée à se transformer plus tard en Société des Nations, chercha les moyens capables de contenir les besoins, les passions et les croyances qui, à certains moments, soulèvent l’âme des peuples et les précipitent les uns contre les autres.
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La nature ne s’est pas évidemment efforcée d’établir entre les hommes une fraternité probablement contraire à ses buts mystérieux. Mais, plus fortes que la nature, les sociétés avaient réussi à édifier dans leur sein des barrières inhibitives étayées de codes rigoureux. Elles triomphaient ainsi des haines individuelles et obligeaient les membres de chaque société à se respecter.
Les prescriptions des codes mirent longtemps à s’imposer, mais grâce à la stabilisation mentale que l’hérédité finit par créer, elles avaient acquis une puissance très grande. Les forces biologiques, affectives et mystiques génératrices de la conduite, arrivèrent alors à s’équilibrer au sein de chaque nation et un ordre durable put s’établir.
Comment établir un tel code entre les nations? Comment arriver à le faire respecter.
La tâche serait facile si les peuples étaient guidés par les seules lumières de la raison; mais ils ont pour moteurs, il faut le répéter toujours, des besoins, des sentiments, des croyances possédant chacun des formes de logique spéciale qui ne s’influencent pas. La raison réussit quelquefois à les dominer, mais le plus souvent elle se met à leur service. La guerre mondiale l’a, une fois de plus, montré.
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Examinons sommairement le projet de Ligue des Nations, les critiques qu’il a soulevées, les illusions et les réalités qu’il contient.
Le projet de Ligue des Nations formulé par la conférence de la paix étant, comme le remarquait justement l’ancien président des États-Unis, M. Taft, rédigé «en patois diplomatique», sa lecture n’est pas facile. Un sénateur américain a même prédit que les signataires de ce document se querelleraient bientôt pour en interpréter le sens.
Dégagé de son obscure gangue, le projet peut se résumer dans les points suivants:
La Ligue des Nations se composerait d’abord de tous les États alliés. Plus tard, d’autres États pourront y être admis, mais à la condition que les deux tiers des associés y consentent.
La guerre entre les membres associés serait empêchée par un tribunal arbitral.
Toutes les ressources militaires, financières et économiques des associés seraient réunies contre l’agresseur.
Les objections n’ont pas manqué à ce projet, surtout en Amérique.
Le sénateur Knox croit que la Ligue, telle qu’elle a été conçue, «loin d’empêcher les guerres, les rendrait inévitables».
«Le résultat forcé de l’exclusion des puissances centrales sera, dit-il, de les unir plus étroitement pour leur protection mutuelle, ce qui conduira inévitablement à la formation d’une seconde Ligue des Nations. Nous verrons donc, dans un avenir prochain, deux grandes Ligues des Nations, deux camps opposés se préparer à une nouvelle et encore plus terrible guerre.»
Un journal français faisait une critique analogue quand il disait qu’en face de l’édifice idéaliste et délicat dont nous essayons de jeter les fondements, l’Allemagne, avec l’Autriche et divers pays, «va construire un édifice de domination, trapu et d’un seul tenant».
M. Hugues, premier ministre d’Australie, n’a pas été plus indulgent pour le projet du congrès:
«Qui oserait dire qu’une Ligue fondée sur des mots est plus forte que celle basée sur des faits? que la Ligue des Nations sortant d’un document écrit et dont la force doit être éprouvée est à comparer avec cette grande Ligue de facto des Nations qui, cimentée dans le sang, nous a conduits, à travers une longue suite d’épreuves, à la victoire finale?»
L’hostilité du Sénat américain contre le projet de Ligue formulé par la Conférence paraît tenir à ce qu’il ne veut pas que l’Amérique s’engage à intervenir encore dans les affaires de l’Europe. Elle tient aussi au désir de voir, dans l’intérêt des relations commerciales, la puissance industrielle de l’Allemagne renaître rapidement.
Voici le texte de la réserve de M. Lodge qui fut votée au Sénat par 46 voix contre 33:
«Les États-Unis n’assument aucune obligation de préserver l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de n’importe quel autre pays ou d’intervenir dans des controverses entre nations, membres de la Ligue ou non, d’après les dispositions de l’article 10, ou de se servir des forces militaires ou navales des États-Unis, d’après n’importe quel article du traité pour n’importe quel but, à moins que pour chaque cas particulier, le congrès, qui, aux termes de la Constitution, a seul pouvoir de déclarer la guerre ou d’autoriser l’emploi des forces militaires ou navales des États-Unis, n’en décide ainsi par acte ou résolution.»
Nous sommes loin des chimériques promesses de M. Wilson.
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Il n’est pas sans intérêt de savoir ce que les Allemands pensent d’une Ligue des Nations, destinée à assurer la paix. Leurs conceptions se trouvent bien résumées dans l’extrait suivant d’un article du docteur Selig, publié par les _Hamburger Nachrichten_ (28-9-1918):
«Non, il n’y a point de paix perpétuelle, il n’y a que des paix temporaires, et le chemin qui y conduit, c’est la voie sanglante de la guerre et non point l’anémique théorie des idéologues. Les problèmes qui bouleversent la terre et ses habitants, c’est l’épée qui les tranche, et non point le vote.»
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La ligue des Nations, qui n’est actuellement qu’un projet d’alliance entre quelques nations, n’assurera peut-être pas une paix bien longue. Elle aura, cependant, si elle arrive à se constituer, ce que nous ignorons encore, des conséquences utiles.
La première sera de préparer les idées directrices de l’avenir en faisant naître ce que le président des États-Unis appelait une psychologie internationale.
Cette psychologie nouvelle résulterait de la foi mystique des peuples dans la puissance de la Ligue des Nations, beaucoup plus que des nouveaux principes de droit promulgués.
En attendant cette transformation mentale dont l’éclosion est probablement lointaine, le droit restera une entité conçue par chaque nation suivant sa mentalité et les événements de son histoire.
Il est visible, par exemple, comme je l’ai déjà rappelé plusieurs fois, que les conceptions du droit chez les Germains diffèrent beaucoup de celles des autres peuples.
Cette formule du célèbre juriste Jhering: «La puissance du vainqueur détermine le droit», leur semble traduire une vérité évidente. Pour Nietzsche, «un peuple n’a de devoir qu’envers ses égaux. A l’égard des êtres inférieurs et des étrangers, on peut agir à sa guise».
La plupart des philosophes et des historiens de l’Allemagne ont toujours enseigné les mêmes principes.
Il faut bien reconnaître avec eux que depuis les débuts de l’Histoire, le seul droit reconnu dans les relations entre peuples a été le droit du plus fort.
Nous avons raison de chercher à modifier cette conception; mais proclamer un droit ne suffit pas à le faire respecter. La mouvante volonté des peuples ne se laisse pas enfermer dans le moule idéal des législateurs. Les cadres rigides des juristes peuvent codifier des coutumes, mais ils ne les créent pas.
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Si, sous la poussée des grands événements récents, les idées des peuples venaient à changer, alors, mais alors seulement, leurs conceptions du droit pourraient se transformer. Le droit accepté par une nation est toujours une création de sa mentalité.
Il est donc permis, sans partager tous les enthousiasmes de M. Wilson, de dire avec lui:
«Les pensées des peuples ayant été réunies, il s’est déjà créé une force qui est non seulement très grande, mais qui est formidable, une force qui peut rapidement être mobilisée, une force qui est très efficace lorsqu’elle est mobilisée, une force qui se nomme la force morale du monde. Nous nous trouvons à l’aube d’un nouvel âge dans lequel une nouvelle science de gouvernement rehaussera l’humanité jusqu’à un faîte non atteint de progrès et de réussite.»
On s’aperçoit de la difficulté de légiférer trop vite sur une pareille matière en constatant que, malgré toutes ses bonnes intentions, le Congrès de la Paix, loin d’établir une paix durable, n’a réussi qu’à engendrer de nouveaux germes de conflits ajoutés à tous ceux existant déjà.
Ses décisions ont eu en effet pour résultat immédiat de réveiller les appétits, assoupis par le temps, d’une foule de petites nationalités qui prétendent toutes, maintenant, s’agrandir violemment aux dépens de leurs voisines.
Le Congrès n’a donc fait qu’épaissir encore l’atmosphère de haines dont le monde était enveloppé.
Les conséquences de ces haines se manifestent déjà dans toute l’Europe. Sans parler des peuples que sépare l’horreur créée par des montagnes de cadavres et des dévastations sans pitié, nous voyons se déchirer les nouveaux États à peine formés. Ils n’ont même pas attendu d’être entièrement constitués pour se livrer de féroces combats.
La seule œuvre véritablement utile du Congrès eût été non d’établir une Société des Nations actuellement impossible mais bien de préparer une ligue entre quelques nations, c’est-à-dire une sorte de Société d’assurance contre le peuple qui menacerait la paix du monde.
Si l’Allemagne était convaincue que plusieurs grandes puissances se tourneraient contre elle en cas d’attaque, elle renoncerait sûrement à déclencher cette attaque.
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Dans le but de prouver l’efficacité qu’aurait pu avoir une Société des Nations pour empêcher la guerre, M. Wilson, oubliant que cette Société existait déjà et possédait un tribunal à La Haye, assure que «l’Allemagne n’aurait jamais pu déclarer la guerre si elle avait laissé le monde ouvrir la discussion à propos de l’agression de la Serbie, fût-ce seulement durant l’intervalle d’une semaine». Et il ajoute encore que, si l’Allemagne avait été sûre de l’appui que l’Angleterre apporterait à la France, elle eût renoncé à déchaîner le conflit.
On peut défendre ces opinions; mais leur auteur est-il bien certain que le conflit retardé n’eût pas éclaté plus tard et, peut-être, dans des circonstances où la France n’aurait pas trouvé d’alliés? L’affaire du Maroc, l’accroissement constant des forces militaires, et les publications pangermanistes montrent à quel point l’Allemagne préparait la lutte.
J’ai toujours soutenu que l’empereur Guillaume était probablement l’homme qui la souhaitait le moins, mais qu’il ne put résister à la pression de l’opinion. Toute l’Allemagne réclamait la guerre, par la voix de ses historiens, de ses philosophes, de ses généraux et même de ses industriels. Jamais conflit ne fut aussi populaire.
Quand un peuple souhaite la guerre, et les peuples deviennent parfois plus belliqueux encore que leurs gouvernants, aucun tribunal international ne saurait l’empêcher. Un congrès sera toujours bien faible contre la formidable puissance des croyances et des passions qui, à certains moments de la vie des nations, les précipitent les unes contre les autres.
On le voit déjà par les luttes dont je parlais plus haut entre les États nouveaux, que les illusions humanitaires des hommes politiques ont laissé naître. Tous ces petits peuples ont un besoin absolu des Alliés, ils vivent dans une misère profonde, et, cependant, ils ne peuvent s’empêcher de se déchirer avec fureur. Les haines collectives déchaînées par les rivalités d’intérêts, de passions et de croyances restent toujours sourdes à la voix de la raison.
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L’unanimité des diplomates et des peuples pour réclamer une ligue des nations, à défaut d’une Société des Nations à laquelle on ne croit plus guère, traduit le désir général d’empêcher le renouvellement des horreurs qui ont ravagé le monde.
J’avais depuis longtemps montré que toutes les théories proposées jusqu’ici comme bases d’une Société des Nations étaient illusoires. Les gouvernants s’en aperçoivent maintenant et sont obligés d’admettre que cette société si elle se constituait différerait bien peu de l’alliance actuelle contre l’Allemagne.
Une telle alliance préparera peut-être la future Société des Nations mais cette dernière ne sera possible comme je l’ai montré qu’avec l’établissement d’un véritable gouvernement international dont la guerre esquissa quelques ébauches.
Mais alors, par voie de conséquence, la notion d’indépendance des États se transformerait. Elle serait de plus en plus remplacée par celle d’interdépendance des gouvernements. Sa caractéristique serait l’abandon d’une fraction de pouvoir de chaque État à des délégués chargés de gérer les intérêts internationaux. C’est un stade nouveau de la vie des nations, ignoré des hommes d’État de tous les âges, que nous verrons sûrement se développer un jour.
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Après avoir vainement tenté de créer une paix durable entre les nations, le Congrès songea aussi à l’établir au sein de chaque nation. Dans ce but a été constituée une commission internationale du travail destinée à élaborer la concorde entre les diverses classes de chaque peuple.