Psychologie des temps nouveaux

Part 12

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Sans parler des Belges déportés dans les usines où ils étaient astreints, avec un salaire dérisoire, aux plus durs travaux, le sort des Polonais dans la Pologne prussienne avant la guerre est suffisamment démonstratif. Les paysans s’y voyaient expropriés dès qu’un Allemand convoitait leurs terres et les enfants publiquement fouettés quand ils essayaient de parler leur langue maternelle.

Ces faits furent toujours oubliés de nos socialistes. Ils ne pouvaient pas ignorer, cependant, que si l’Allemagne avait réussi à imposer sa paix avec les clauses économiques souhaitées par elle, la destinée de l’ouvrier français serait devenue tout à fait misérable. Grâce à leur outillage et surtout aux mines de charbon dont ils ont un excédent, alors que nous en manquons, les Allemands peuvent fabriquer à des prix très inférieurs aux nôtres. Pour produire des marchandises à des taux rendant possible leur vente, nos ouvriers auraient été obligés d’accepter salaires permettant tout juste de ne pas mourir de faim. La paix allemande eût donc été un désastre pour eux. Le peuple le comprit malgré la propagande socialiste et c’est ce qui nous sauva.

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On voit par les pages qui précèdent combien dangereuses et vaines étaient les diverses propositions des Allemands et leur adhésion apparente aux projets de désarmement, de société des nations et autres formules, très méprisées des philosophes germaniques et de leurs sectateurs.

De telles adhésions ne constituèrent jamais que manœuvres de stratégie morale. Elles étaient fondées d’ailleurs sur des conceptions psychologiques très sûres.

Supposez, en effet, que les diplomates allemands aient réussi à obtenir de leurs adversaires la discussion de la paix de conciliation dont ils acceptaient les principes, y compris la restitution de la Belgique. Comme à Brest-Litovsk, ces diplomates se seraient montrés d’abord très conciliants, admettant toutes les demandes accessoires pour prolonger les débats et accroître ainsi dans l’âme des combattants l’espoir de la paix universellement souhaitée.

L’influence de cet espoir aurait progressivement affaibli la tension des énergies que maintenait auparavant la nécessité de combattre. Devant la grandissante certitude de la paix, l’idée de recommencer fût devenue profondément antipathique.

A ce moment précis se seraient alors révélés les vrais desseins de l’Allemagne. Sans doute, aurait-elle dit, nous avons promis de restituer la Belgique, mais il est nécessaire pour notre sécurité de garder Anvers, etc.

De telles conditions étant inacceptables, les Alliés auraient dû reprendre la lutte, mais cette fois dans des conditions déplorables, ayant perdu l’énergie belliqueuse qui constitue un des plus sûrs élément de victoire. Les facteurs moraux du succès seraient alors passés du côté des Allemands. Utilisant l’infinie crédulité de leur peuple, les gouvernants l’auraient facilement persuadé que les Alliés refusaient la paix dans le but de détruire l’Allemagne.

On voit le danger des armes psychologiques employées contre nous par les Germains. Elles faillirent devenir plus redoutables que leurs canons.

CHAPITRE III

Les bouleversements politiques. Rapidité de leur propagation.

Ayant déjà consacré un ouvrage à la psychologie des révolutions, je ne saurais m’étendre de nouveau sur ce sujet et me bornerai maintenant à étudier, comme exemple des grands bouleversements politiques, celui qui a désagrégé la Russie.

On y voit figurer tous les éléments des révolutions que nous avons observés ailleurs: mécontentement, action des meneurs, contagion mentale, caractère du peuple auteur de la révolution, etc.

En Russie, le mécontentement fut, avec l’espérance, le grand terrain de culture de la révolution. Comme dans tous les cas analogues, sous l’influence d’excitations agissant dans le même sens, les volontés unifiées devinrent un torrent qu’aucune barrière ne pouvait endiguer.

Ce fut surtout par contagion mentale que la révolution russe se propagea. Pour comprendre son influence sur les Russes, il faut d’abord connaître leur psychologie.

L’âme russe est construite sur un plan fort différent du nôtre. Faute d’armature ancestrale, elle ne possède aucune stabilité. Ses convictions sont des convictions fugitives résultant uniquement de l’impulsion du moment. Le Russe est sincère quand il prend un engagement et non moins sincère quand il ne l’exécute pas.

Cette impulsivité extrême livre l’âme russe à tous les entraînements et sa moralité à toutes les tentations. Du paysan au ministre, les consciences s’achètent facilement. Le cours de la guerre l’a trop clairement montré. On sait maintenant qu’avant la révolution le président du conseil et divers ministres soudoyés par l’Allemagne préparaient une paix séparée.

Les seules influences capables de dominer fortement l’âme russe sont les convictions mystiques. Propagées par contagion mentale, elles la stabilisent dans un sens déterminé, tant que leur action persiste.

Si absurde que puisse être le but d’une secte mystique, si durs que soient les sacrifices exigés de ses adeptes, elle est toujours sûre de trouver en Russie de nombreux adhérents. C’est chez un tel peuple seulement que pouvaient prospérer des sectes comme celle des Skopzy qui, de nos jours encore, imposent de si cruelles mutilations à leurs fidèles. Chez lui seulement pouvaient prospérer des hallucinés comme le célèbre moine Raspoutine, assez puissant à la cour pour faire nommer ou révoquer à sa volonté ministres et généraux.

En résumé, le Russe a une âme de primitif et reste inapte à se diriger lui-même. Le knout et les convictions mystiques sont les uniques éléments ayant réussi jusqu’ici à le conduire.

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Sur de telles âmes, des idées simples, chargées de promesses et d’espérances, exercent un pouvoir contagieux considérable. Or elles étaient pleines de séduction, les promesses bolchevistes.

D’abord et avant tout, celle d’une paix ardemment souhaitée par des multitudes combattant pour une cause qu’elles ne comprenaient pas et désorientées par de trop visibles trahisons.

Puis la séduisante conception d’égalité absolue, que venait vérifier des nominations comme celle d’un simple matelot promu ministre de la Marine et d’un sous-officier sautant tous les grades pour être nommé général en chef des armées.

Enfin, promesse de la propriété du sol pour les paysans et enrichissement des ouvriers devenus seuls maîtres des usines.

Réaliser tant de promesses nécessitait beaucoup d’argent. Les subventions allemandes et le pillage méthodique des fortunes privées en fournirent suffisamment. Les foules se persuadèrent que le paradis allait être établi sur terre et la propagation révolutionnaire fut instantanée.

Cette propagation rapide de certains mouvements révolutionnaires est un phénomène observé dans beaucoup de révolutions soit religieuses comme la Réforme, soit politiques comme la révolution de 1848.

La diffusion presque immédiate de l’Islamisme constitue également un des plus frappants exemples de cette rapidité. Elle fut si soudaine et si étendue que les historiens peu familiers avec certaines lois psychologiques régissant les croyances renoncent à l’expliquer.

De cette histoire typique, je rappellerai un fragment prouvant expérimentalement l’instantanéité de propagation de croyances n’ayant cependant aucun élément rationnel pour soutien.

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Remontons d’une douzaine de siècles la ligne du temps et transportons-nous à la cour du roi de Perse, souverain très puissant, se qualifiant volontiers de roi des rois.

Nous sommes au VIIe siècle après J.-C. vers le début de l’Hégire. Les vastes empires qui rayonnaient jadis sur l’Orient ont disparu. Rome n’est plus qu’une ombre. Byzance supporte difficilement l’héritage des civilisations antérieures. La Perse seule s’accroît chaque jour.

Aucune sagesse humaine ne pouvait alors pressentir qu’au panthéon des dieux venait de naître une divinité nouvelle qui soumettrait bientôt une partie considérable de l’univers à ses lois.

Assis sur un trône de marbre incrusté d’or dans la grande salle d’audience de son palais, le roi de Perse songeait.

Dernier représentant de cette illustre dynastie des Sassanides qui gouvernait depuis des siècles son antique empire, il avait brillamment continué leur œuvre. De l’Indus à l’Euphrate, sa puissance était redoutée. Pourquoi ses états ne deviendraient-ils pas aussi vastes qu’à l’époque glorieuse des grands rois Achéménides, contemporains d’Alexandre?

Continuant à méditer sur sa future grandeur, le roi contemplait d’un œil distrait les envoyés lui apportant des tributs, quand, soudain, un esclave vint lui dire que des émissaires arabes mal vêtus, mais de mine fière, insistaient pour être introduits.

Des Arabes! Que pouvaient bien lui vouloir ces lointains nomades, ignorés par l’histoire, et dont il n’avait que très vaguement entendu parler?

Curieux de le savoir, le roi ordonna de les faire entrer. Ils parurent, s’approchèrent du trône et sans se prosterner comme l’exigeait l’usage, tinrent au monarque cet altier discours:

«Le calife de la Mecque nous envoie vers toi pour te donner à choisir: ou adopter la foi du prophète, ou payer tribut, ou voir ton empire détruit par nos armes.»

Irrité d’une telle insolence, le monarque ébaucha un geste vers le garde qui, figé comme une statue de bronze, se tenait derrière lui, son long sabre à la main. Puis, se ravisant, il haussa les épaules et murmura avec dédain:

«Ce sont des fous. Qu’on les renvoie.»

Trois mois plus tard, le roi des rois était renversé de son trône. Son empire tombait sous la domination des Arabes. Le drapeau de l’Islam flottait sur toutes les villes de la Perse. Il y flotte encore.

Le puissant souverain avait été vaincu par des armées matériellement très inférieures aux siennes, mais grandies par une foi mystique dont il ne soupçonnait pas la force.

On sait avec quelle rapidité l’empire arabe devait grandir.

En quelques années, l’Égypte, l’Afrique, l’Espagne étaient conquises. La France elle-même se voyait menacée, et il fallut toute la vaillance de Charles Martel pour arrêter l’invasion, arrivée jusqu’à Poitiers.

Après avoir, sous l’impulsion de leur foi, fondé un vaste empire et une civilisation dont nous admirons les vestiges, les Arabes furent vaincus par d’autres conquérants, les Mogols, d’abord, les Turcs plus tard; mais la contagion mentale de convictions fortes ayant obligé les vainqueurs à l’adoption de la foi religieuse de vaincus d’ailleurs plus civilisés qu’eux, l’islamisme continua son expansion. Après avoir envahi l’Inde, il s’étendit jusqu’aux confins de la Chine et les dépasse aujourd’hui.

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L’histoire de la fondation de la puissance arabe, celle des Croisades, celle de la soumission de 400 millions d’hommes à la foi bouddhique, celle de l’extension de la révolution française et, de nos jours, celle de la propagation du bolchevisme, sont des événements de nature identique, que la psychologie moderne seule peut expliquer.

Les historiens rationalistes les comprennent fort mal et sont irrités de voir le rôle formidable joué par les hallucinés dans l’histoire du monde.

Ce rôle cependant fut prépondérant. Sous leur influence, de puissantes civilisations ont surgi et d’autres ont péri. La grandeur des effets engendrés étant sans rapport avec la petitesse des causes on peut s’étonner que parce qu’un nomade illuminé eut sous sa tente de vagues visions, le monde ait été bouleversé. Il le fut pourtant, et du fond de son tombeau, ce redoutable visionnaire domine encore les sentiments de plusieurs millions d’hommes.

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La propagation de certains mouvements révolutionnaires modernes ne s’explique pas seulement par la séduction mystique de croyances promettant à chacun l’égalité, la fortune et le bonheur. Elle est favorisée aussi par d’autres motifs qui peuvent se résumer en quelques lignes.

Les grandes civilisations se compliquant beaucoup avec le progrès, laissent derrière elles dans leur course rapide une foule d’êtres n’ayant pas les capacités nécessaires pour les suivre. Ils constituent l’armée immense des inadaptés.

Ces inadaptés restent naturellement des mécontents et par conséquent des ennemis de la société où ils ne trouvent pas la place dont ils se croient dignes.

Toutes les révolutions les eurent pour adeptes. Ils ont surgi en France sous la Terreur, puis sous la Commune, puis en Russie aujourd’hui. A leur tête se mettent invariablement des politiciens avides de fortune ou d’honneurs et dont le bruyant altruisme masque des instincts égoïstes souvent très bas. Le monde a parfois manqué de Catons mais jamais de Catilinas.

Ces inadaptés existent également, quoique à un degré moindre qu’ailleurs, en Allemagne et ses gouvernants commirent une erreur psychologique en le méconnaissant. Favoriser à l’étranger la propagande socialiste c’était ignorer les lois de la contagion mentale et s’exposer à devenir victimes du fléau déchaîné par eux. Ils n’ont compris leur erreur qu’en voyant la révolution se développer dans leur propre pays.

Les prisonniers allemands en Russie, qui avaient observé les bolchevistes à l’œuvre et aidé volontiers à cette œuvre, retenaient de leurs doctrines qu’elles seraient pour eux l’affranchissement d’une discipline très dure. Cette idée simpliste d’affranchissement était évidemment plus séduisante que les théories pangermanistes, sans intérêt pour de simples soldats.

Les gouvernants allemands se trouvèrent à l’égard du bolchevisme, pour l’extension duquel ils dépensèrent tant de millions, dans la situation de ce sorcier d’une vieille légende qui, connaissant la formule magique capable de faire surgir un torrent fut submergé par lui, faute de savoir les mots capables de l’arrêter.

En raison même du pouvoir contagieux des mouvements populaires, il est toujours plus facile de les provoquer que de les refréner. L’Allemagne, la Prusse et surtout l’Autriche en firent jadis l’expérience, lorsque la révolution de 1848 propagée par contagion dans une grande partie de l’Europe finit par les atteindre. En Autriche cette propagation eut pour conséquence l’abdication de l’empereur Ferdinand en faveur de François-Joseph. Ce dernier en fut bientôt réduit à solliciter le secours d’une armée russe pour combattre les Hongrois qui s’étaient déclarés en République. Il ne triompha d’eux que par une longue série de massacres.

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Ce chapitre avait surtout pour but de montrer avec quelle rapidité peuvent se propager les mouvements religieux et révolutionnaires dès qu’ils impressionnent l’âme des foules.

Cette constatation fondamentale rend intelligible l’extension du mouvement bolcheviste que nous étudierons dans d’autres chapitres. Ce n’est pas en réalité, comme on le fait généralement, à une foi politique qu’il faut le comparer, mais aux grands mouvements religieux tels que l’islamisme.

LIVRE V

LE NOUVEL OURAGAN RÉVOLUTIONNAIRE

CHAPITRE I

Formes actuelles des aspirations populaires.

Une des grandes difficultés de l’heure prochaine sera non seulement d’imposer la paix au dehors, mais aussi de l’obtenir au dedans. De graves symptômes montrent que cette paix intérieure sera aussi ardue que celle qu’il fallut établir avec nos ennemis.

La propagande socialiste a, d’ailleurs, trouvé un terrain bien préparé par un mécontentement général dont les causes sont multiples.

C’est par des grèves innombrables que le mécontentement populaire se manifesta dans les divers pays. Elles se présentent partout avec un caractère nouveau qui les différencie nettement des grèves antérieures.

Jusqu’ici, en effet, les réclamations ouvrières avaient pour but unique un accroissement de salaires. Jamais elles ne s’étaient proposé d’obliger les gouvernants à certains actes politiques faisant partie des attributions de l’État.

On peut juger de leur état d’esprit actuel d’après le programme présenté au Congrès des cheminots par un de ses membres influents:

«Toutes relations, y est-il dit, doivent être rompues avec les Compagnies et les pouvoirs publics.

Nous devons être, avant tout, un organisme destructif. Faisons d’abord table rase, nous reconstruirons après.

Il n’y a point pour nous de salut hors la grève générale, génératrice de la révolution. La dictature du prolétariat s’inspire de la théorie communiste libertaire, c’est-à-dire action directe des exploités contre les exploiteurs; démolition de la société actuelle et opposition à toute organisation nouvelle.»

Un des ordres du jour, voté avec enthousiasme, contenait les passages suivants:

«Considérant que les révolutionnaires russes, hongrois et allemands ne font qu’appliquer les principes que nous avons toujours défendus et que l’_expropriation capitaliste_ demeure à l’ordre du jour de notre propagande et de notre action,

Se séparent aux cris de: «Vive la grève générale! Vive la révolution sociale!»

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Les grèves actuelles sont dirigées par des chefs de syndicats auxquels les ouvriers obéissent avec une facilité qui montrent bien le besoin de la presque totalité des hommes d’être guidés. Les meneurs réunissent en un faisceau les volontés individuelles incertaines. Ils opèrent une sorte de cristallisation dans un milieu amorphe.

Pour agir sur les collectivités soumises à leur influence ils doivent posséder une volonté impérieuse. Les chefs de syndicats connaissent bien ce principe et ne laissent pas discuter leurs brèves injonctions. Un geste a suffi pour que 500.000 cheminots se missent en grève sans se soucier d’affamer leur pays.

Les exigences de ces syndicats, auxquels le pouvoir de décréter des grèves confère une indiscutable force, croissent à mesure que faiblit la résistance des gouvernants. Ils ne sont encore aujourd’hui qu’un état dans l’État, mais ils aspirent à devenir tout l’État.

Leurs prétentions atteignent souvent l’extravagance. A Paris, ils intimèrent aux directeurs de théâtres l’ordre de ne pas accepter d’artistes non syndiqués à la Confédération générale du travail et on a pu lire dans les journaux que les artistes des grands théâtres subventionnés (Opéra, Opéra-Comique, Odéon), «vinrent à la C.G.T. déclarer que pour obéir à l’ordre syndical qui venait de leur être donné ils allaient se mettre en grève».

Avant longtemps, sans doute, la C.G.T. donnera au ministre des Beaux-Arts l’ordre de refuser l’entrée des salles d’expositions aux peintres non syndiqués, et interdira aux éditeurs de publier les livres d’auteurs non syndiqués, etc. La dictature du prolétariat, dont nous étudierons bientôt les effets, se trouverait alors réalisée.

L’universalité du mouvement gréviste dans tous les pays constitue une aspiration inconsciente des travailleurs manuels à devenir les maîtres et remplacer leurs chefs dans la direction des affaires. Les exemples de la Russie et de l’Allemagne montrent que cette expérience coûtera fort cher aux peuples qui tenteront encore de la réaliser.

Tout pouvoir sans contrepoids s’intensifie progressivement en absorbant les pouvoirs rivaux plus faibles, puis il périt par son exagération même. Cette loi est une des plus vérifiées de l’histoire.

La France, divisée jadis en grands partis politiques, se fractionne aujourd’hui en petits syndicats semblant jouir d’une puissance absolue, puisque chacun d’eux possède la facilité d’arrêter la vie sociale. Que les syndicats boulangers décrètent une grève et le pays est sans pain. Que les cheminots refusent le travail et les grandes villes ne sont plus approvisionnées. De même pour la plupart des professions.

En réalité, cependant, cette puissance est un peu illusoire. D’abord, parce que les auteurs de telles grèves en sont les premières victimes; en second lieu, parce que l’opinion publique, si influente aujourd’hui, finirait par se dresser contre ces abus et exigerait des mesures de répression indispensables, mais où toutes les libertés finiraient par sombrer.

Les grèves partielles devenant de plus en plus gênantes pour tout le monde, les syndicats associés aujourd’hui en arriveront à se désolidariser, puis à se combattre. Les peuples n’ont pas péniblement détruit la tyrannie des rois pour se soumettre aveuglément au despotisme anonyme de syndicats ouvriers prétendant arrêter à leur volonté la vie d’un pays.

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Nous en sommes encore actuellement à la phase où les mots, les mythes, les formules exercent une puissance souveraine sur l’âme crédule des foules.

Éclairer ces foules sur leurs véritables intérêts est une des tâches les plus nécessaires de l’heure présente. On n’y songe cependant guère. Les politiciens cherchent à plaire, non à instruire.

Nous possédons d’innombrables ligues contre l’alcoolisme, la dépopulation, etc., aucune ne s’est fondée pour instruire les masses et leur montrer les réalités économiques qui vont conditionner leur existence. Bien exceptionnels aujourd’hui sont les orateurs osant dire tout haut les vérités nécessaires à connaître.

Pour réussir cet enseignement des classes populaires, il faudrait étudier d’abord la mentalité de l’ouvrier et bien connaître les arguments au moyen desquels les meneurs socialistes l’illusionnent; ne pas dédaigner les gros effets oratoires qui agissent sur les foules, ne pas hésiter non plus à entrer dans le détail des lois économiques qui vont dominer le monde et ne tiendront compte ni de nos rêves ni de nos volontés.

A une foi agissante, il faudrait opposer une foi également agissante. Les apôtres ne se combattent qu’avec des apôtres, on ne le répétera jamais assez.

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Cette tâche d’instruction est urgente. Tous les esprits doivent être mis nettement en face de la situation actuelle. Notre dette écrasante ne peut diminuer qu’en fabriquant assez abondamment pour pouvoir exporter. Importer sans exportation compensatrice constitue une menace de ruine prochaine. Or, nos importations augmentent considérablement alors que les exportations continuent à fléchir.

Les constantes interventions socialistes contre le capital contribuent beaucoup à entraver l’essor de notre industrie. Un homme d’État anglais a dit avec raison, que dans dix ans seulement on saura qui a gagné la guerre. Ce n’est pas s’avancer beaucoup d’affirmer que le peuple qui l’aura réellement gagnée sera celui chez lequel les doctrines socialistes exerceront le moins d’action.

Si la situation de l’Amérique semble devoir être bientôt très supérieure à celle de l’Europe, c’est en grande partie parce qu’à la haine des classes elle a substitué leur association. L’ouvrier américain sait parfaitement défendre ses intérêts, mais il sait aussi qu’enrichir le patron contribue à s’enrichir soi-même. Il est également persuadé que l’initiative privée et non l’intervention de l’État, constamment réclamée par le socialisme français, engendre les progrès qui font prospérer les nations.

Les Américains savent toutes ces choses, parce qu’ils les ont apprises non seulement par l’expérience, mais aussi dans leurs écoles dirigées par des maîtres dédaigneux des théories et ne tenant compte que des réalités.

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Les Allemands se félicitent fort de la désorganisation créée chez leurs ennemis sous l’influence des meneurs socialistes. On en peut juger par les passages suivants d’un mémoire du ministre allemand Erzberger:

«La position politique de l’Allemagne dans le monde s’est grandement améliorée depuis l’armistice. Il y a six mois, nous avions en face de nous dans les pays ennemis une opinion publique ferme et unie. Aujourd’hui, comme il fallait s’y attendre, les intérêts individuels reparaissent et diminuent la force des pays de l’Entente... Dans toute l’Entente, il existe une tendance à concilier les principes wilsoniens avec le programme du socialisme révolutionnaire...