Psychologie des foules

Chapter 8

Chapter 83,672 wordsPublic domain

«Si l'on détruisait, dans les musées et les bibliothèques, et que l'on fît écrouler, sur les dalles des parvis, toutes les oeuvres et tous les monuments d'art qu'ont inspirés les religions, que resterait-il des grands rêves humains? Donner aux hommes la part d'espoir et d'illusion sans laquelle ils ne peuvent exister, telle est la raison d'être des dieux, des héros et des poètes. Pendant cinquante ans, la science parut assumer cette tâche. Mais ce qui l'a compromise dans les coeurs affamés d'idéal, c'est qu'elle n'ose plus assez promettre et qu'elle ne sait pas assez mentir[13].»

Les philosophes du dernier siècle se sont consacrés avec ferveur à détruire les illusions religieuses, politiques et sociales dont, pendant de longs siècles, avaient vécu nos pères. En les détruisant ils ont tari les sources de l'espérance et de la résignation. Derrière les chimères immolées, ils ont trouvé les forces aveugles et sourdes de la nature. Inexorables pour la faiblesse elles ne connaissent pas la pitié.

Avec tous ses progrès la philosophie n'a pu encore offrir aux foules aucun idéal qui les puisse charmer; mais, comme il leur faut des illusions à tout prix, elles se dirigent d'instinct, comme l'insecte allant à la lumière, vers les rhéteurs qui leur en présentent. Le grand facteur de l'évolution des peuples n'a jamais été la vérité, mais bien l'erreur. Et si le socialisme est si puissant aujourd'hui, c'est qu'il constitue la seule illusion qui soit vivante encore. Malgré toutes les démonstrations scientifiques, il continue à grandir. Sa principale force est d'être défendu par des esprits ignorant assez les réalités des choses pour oser promettre hardiment à l'homme le bonheur. L'illusion sociale règne aujourd'hui sur toutes les ruines amoncelées du passé, et l'avenir lui appartient. Les foules n'ont jamais eu soif de vérités. Devant les évidences qui leur déplaisent, elles se détournent, préférant déifier l'erreur, si l'erreur les séduit. Qui sait les illusionner est aisément leur maître; qui tente de les désillusionner est toujours leur victime.

§ 3.--L'EXPÉRIENCE

L'expérience constitue à peu près le seul procédé efficace pour établir solidement une vérité dans l'âme des foules, et détruire des illusions devenues trop dangereuses. Encore est-il nécessaire que l'expérience soit réalisée sur une très large échelle et fort souvent répétée. Les expériences faites par une génération sont généralement inutiles pour la suivante; et c'est pourquoi les faits historiques invoqués comme éléments de démonstration ne sauraient servir. Leur seule utilité est de prouver à quel point les expériences doivent être répétées d'âge en âge pour exercer quelque influence, et réussir à ébranler seulement une erreur lorsqu'elle est solidement implantée dans l'âme des foules.

Notre siècle, et celui qui l'a précédé, seront cités sans doute par des historiens de l'avenir comme une ère de curieuses expériences. À aucun âge il n'en avait été autant tenté.

La plus gigantesque de ces expériences fut la Révolution française. Pour découvrir qu'on ne refait pas une société de toutes pièces sur les indications de la raison pure, il a fallu massacrer plusieurs millions d'hommes et bouleverser l'Europe entière pendant vingt ans. Pour nous prouver expérimentalement que les Césars coûtent cher aux peuples qui les acclament, il a fallu deux ruineuses expériences en cinquante ans, et, malgré leur clarté, elles ne semblent pas avoir été suffisamment convaincantes. La première a coûté pourtant trois millions d'hommes et une invasion, la seconde un démembrement et la nécessité des armées permanentes. La troisième a failli être tentée il n'y a pas longtemps et le sera sûrement un jour. Pour faire admettre à tout un peuple que l'immense armée allemande n'était pas, comme on l'enseignait il y a trente ans, une sorte de garde nationale inoffensive[14], il a fallu l'effroyable guerre qui nous a coûté si cher. Pour reconnaître que le protectionnisme ruine les peuples qui l'acceptent, il faudra au moins vingt ans de désastreuses expériences. On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples.

§ 4.--LA RAISON

Dans l'énumération des facteurs capables d'impressionner l'âme des foules, on pourrait se dispenser entièrement de mentionner la raison, s'il n'était nécessaire d'indiquer la valeur négative de son influence.

Nous avons déjà montré que les foules ne sont pas influençables par des raisonnements, et ne comprennent que de grossières associations d'idées. Aussi est-ce à leurs sentiments et jamais à leur raison que font appel les orateurs qui savent les impressionner. Les lois de la logique n'ont aucune action sur elles[15]. Pour convaincre les foules, il faut d'abord se rendre bien compte des sentiments dont elles sont animées, feindre de les partager, puis tenter de les modifier, en provoquant, au moyen d'associations rudimentaires, certaines images bien suggestives; savoir revenir au besoin sur ses pas, deviner surtout à chaque instant les sentiments qu'on fait naître. Cette nécessité de varier sans cesse son langage suivant l'effet produit à l'instant où l'on parle frappe d'avance d'impuissance tout discours étudié et préparé: l'orateur y suit sa pensée, car non celle de ses auditeurs, et, par ce seul fait, son influence devient parfaitement nulle.

Les esprits logiques, habitués à être convaincus par des chaînes de raisonnements un peu serrées, ne peuvent s'empêcher d'avoir recours à ce mode de persuasion quand ils s'adressent aux foules, et le manque d'effet de leurs arguments les surprend toujours. «Les conséquences mathématiques usuelles fondées sur le syllogisme, c'est-à-dire sur des associations d'identités, écrit un logicien, sont nécessaires... La nécessité forcerait l'assentiment même d'une masse inorganique, si celle-ci était capable de suivre des associations d'identités.» Sans doute; mais la foule n'est pas plus capable que la masse inorganique de les suivre, ni même de les entendre. Qu'on essaie de convaincre par un raisonnement des esprits primitifs, des sauvages ou des enfants, par exemple, et l'on se rendra compte de la faible valeur que possède ce mode d'argumentation.

Il n'est même pas besoin de descendre jusqu'aux êtres primitifs pour voir la complète impuissance des raisonnements quand ils ont à lutter contre des sentiments. Rappelons-nous simplement combien ont été tenaces pendant de longs siècles des superstitions religieuses, contraires à la plus simple logique. Pendant près de deux mille ans les plus lumineux génies ont été courbés sous leurs lois, et il a fallu arriver aux temps modernes pour que leur véracité ait pu seulement être contestée. Le moyen âge et la Renaissance ont possédé bien des hommes éclairés; ils n'en ont pas possédé un seul auquel le raisonnement ait montré les côtés enfantins de ses superstitions, et fait naître un faible doute sur les méfaits du diable ou sur la nécessité de brûler les sorciers.

Faut-il regretter que ce ne soit jamais la raison qui guide les foules? Nous n'oserions le dire. La raison humaine n'eût pas réussi sans doute à entraîner l'humanité dans les voies de la civilisation avec l'ardeur et la hardiesse dont l'ont soulevée ses chimères. Filles de l'inconscient qui nous mène, ces chimères étaient sans doute nécessaires. Chaque race porte dans sa constitution mentale les lois de ses destinées, et c'est peut-être à ces lois qu'elle obéit par un inéluctable instinct, même dans ses impulsions en apparence les plus irraisonnées. Il semble parfois que les peuples soient soumis à des forces secrètes analogues à celles qui obligent le gland à se transformer en chêne ou la comète à suivre son orbite.

Le peu que nous pouvons pressentir de ces forces doit être cherché dans la marche générale de l'évolution d'un peuple et non dans les faits isolés d'où cette évolution semble parfois surgir. Si l'on ne considérait que ces faits isolés l'histoire semblerait régie par d'invraisemblables hasards. Il était invraisemblable qu'un ignorant charpentier de Galilée pût devenir pendant deux mille ans un dieu tout-puissant, au nom duquel fussent fondées les plus importantes civilisations; invraisemblable aussi que quelques bandes d'Arabes sortis de leurs déserts pussent conquérir la plus grande partie du vieux monde gréco-romain, et fonder un empire plus grand que celui d'Alexandre; invraisemblable encore que, dans une Europe très vieille et très hiérarchisée, un obscur lieutenant d'artillerie pût réussir à régner sur une foule de peuples et de rois.

Laissons donc la raison aux philosophes, mais ne lui demandons pas trop d'intervenir dans le gouvernement des hommes. Ce n'est pas avec la raison et c'est le plus souvent malgré elle, que se sont créés des sentiments tels que l'honneur, l'abnégation, la foi religieuse, l'amour de la gloire et de la patrie, qui ont été jusqu'ici les grands ressorts de toutes les civilisations.

NOTES:

[12] Dans _Les Lois psychologiques de l'évolution des peuples_, j'ai longuement insisté sur la différence qui sépare l'idéal démocratique latin de l'idéal démocratique anglo-saxon. D'une façon indépendante et à la suite de ses voyages, M. Paul Bourget est arrivé, dans son livre tout récent, _Outre-Mer_, à des conclusions à peu près identiques aux miennes.

[13] Daniel Lesueur.

[14] L'opinion des foules était formée, dans ce cas, par ces associations grossières de choses dissemblables dont j'ai précédemment exposé le mécanisme. Notre garde nationale d'alors, étant composée de pacifiques boutiquiers sans trace de discipline, et ne pouvant être prise au sérieux, tout ce qui portait un nom analogue éveillait les mêmes images, et était considéré par conséquent comme aussi inoffensif. L'erreur des foules était partagée alors, ainsi que cela arrive si souvent pour les opinions générales, par leurs meneurs. Dans un discours prononcé le 31 décembre 1867 à la Chambre des députés, et reproduit par M. E. Ollivier dans un livre récent, un homme d'État qui a bien souvent suivi l'opinion des foules, mais ne l'a jamais précédée, M. Thiers, répétait que la Prusse, en dehors d'une armée active à peu près égale en nombre à la nôtre, ne possédait qu'une garde nationale analogue à celle que nous possédions et par conséquent sans importance; assertions aussi exactes que les prévisions du même homme d'État sur le peu d'avenir des chemins de fer.

[15] Mes premières observations sur l'art d'impressionner les foules et sur les faibles ressources qu'offrent sur ce point les règles de la logique remontent à l'époque du siège de Paris, le jour où je vis conduire au Louvre, où siégeait alors le gouvernement, le maréchal V... qu'une foule furieuse prétendait avoir surpris levant le plan des fortifications pour le vendre aux Prussiens. Un membre du gouvernement, G. P..., orateur fort célèbre, sortit pour haranguer la foule qui réclamait l'exécution immédiate du prisonnier. Je m'attendais à ce que l'orateur démontrât l'absurdité de l'accusation, en disant que le maréchal accusé était précisément un des constructeurs de ces fortifications dont le plan se vendait d'ailleurs chez tous les libraires. À ma grande stupéfaction--j'étais fort jeune alors--le discours fut tout autre. «Justice sera faite, cria l'orateur en s'avançant vers le prisonnier, et une justice impitoyable. Laissez le gouvernement de la défense nationale terminer votre enquête. Nous allons, en attendant, enfermer l'accusé.» Calmée aussitôt par cette satisfaction apparente, la foule s'écoula, et au bout d'un quart d'heure le maréchal put regagner son domicile. Il eût été infailliblement écharpé si l'orateur eût tenu à la foule en fureur les raisonnements logiques que ma grande jeunesse me faisaient trouver très convaincants.

CHAPITRE III

Les meneurs des foules et leurs moyens de persuasion.

§ 1. _Les meneurs des foules._--Besoin instinctif de tous les êtres en foule d'obéir à un meneur.--Psychologie des meneurs.--Eux seuls peuvent créer la foi et donner une organisation aux foules.--Despotisme forcé des meneurs.--Classification des meneurs.--Rôle de la volonté.--§ 2. _Les moyens d'action des meneurs._--L'affirmation, la répétition, la contagion.--Rôle respectif de ces divers facteurs.--Comment la contagion peut remonter des couches inférieures aux couches supérieures d'une société.--Une opinion populaire devient bientôt une opinion générale.--§ 3. _Le prestige._--Définition et classification du prestige.--Le prestige acquis et le prestige personnel.--Exemples divers.--Comment meurt le prestige.

La constitution mentale des foules nous est maintenant connue, et nous savons aussi quels sont les mobiles capables d'impressionner leur âme. Il nous reste à rechercher comment doivent être appliqués ces mobiles, et par qui ils peuvent être utilement mis en oeuvre.

§ 1.--LES MENEURS DES FOULES

Dès qu'un certain nombre d'êtres vivants sont réunis, qu'il s'agisse d'un troupeau d'animaux ou d'une foule d'hommes, ils se placent d'instinct sous l'autorité d'un chef.

Dans les foules humaines, le chef n'est souvent qu'un meneur, mais, comme tel, il joue un rôle considérable. Sa volonté est le noyau autour duquel se forment et s'identifient les opinions. Il constitue le premier élément d'organisation des foules hétérogènes et prépare leur organisation en sectes. En attendant, il les dirige. La foule est un troupeau servile qui ne saurait jamais se passer de maître.

Le meneur a d'abord été le plus souvent un mené. Il a lui-même été hypnotisé par l'idée dont il est ensuite devenu l'apôtre. Elle l'a envahi au point que tout disparaît en dehors d'elle, et que toute opinion contraire lui paraît erreur et superstition. Tel, par exemple, Robespierre, hypnotisé par les idées philosophiques de Rousseau, et employant les procédés de l'Inquisition pour les propager.

Les meneurs ne sont pas le plus souvent des hommes de pensée, mais des hommes d'action. Ils sont peu clairvoyants, et ne pourraient l'être, la clairvoyance conduisant généralement au doute et à l'inaction. Ils se recrutent surtout parmi ces névrosés, ces excités, ces demi-aliénés qui côtoient les bords de la folie. Quelque absurde que puisse être l'idée qu'ils défendent ou le but qu'ils poursuivent, tout raisonnement s'émousse contre leur conviction. Le mépris et les persécutions ne les touchent pas, ou ne font que les exciter davantage. Intérêt personnel, famille, tout est sacrifié. L'instinct de la conservation lui-même est annulé chez eux, au point que la seule récompense qu'ils sollicitent souvent est de devenir des martyrs. L'intensité de leur foi donne à leurs paroles une grande puissance suggestive. La multitude est toujours prête à écouter l'homme doué de volonté forte qui sait s'imposer à elle. Les hommes réunis en foule perdent toute volonté et se tournent d'instinct vers qui en possède une.

De meneurs, les peuples n'ont jamais manqué: mais il s'en faut que tous soient animés des convictions fortes qui font les apôtres. Ce sont souvent des rhéteurs subtils, ne poursuivant que des intérêts personnels et cherchant à persuader en flattant de bas instincts. L'influence qu'ils exercent ainsi peut être très grande, mais elle reste toujours très éphémère. Les grands convaincus qui ont soulevé l'âme des foules, les Pierre l'Ermite, les Luther, les Savonarole, les hommes de la Révolution, n'ont exercé de fascination qu'après avoir été eux-mêmes d'abord fascinés par une croyance. Ils purent alors créer dans les âmes cette puissance formidable nommée la foi, qui rend l'homme esclave absolu de son rêve.

Créer la foi, qu'il s'agisse de foi religieuse, de foi politique ou sociale, de foi en une oeuvre, en un personnage, en une idée, tel est surtout le rôle des grands meneurs, et c'est pourquoi leur influence est toujours très grande. De toutes les forces dont l'humanité dispose, la foi a toujours été une des plus grandes, et c'est avec raison que l'Évangile lui attribue le pouvoir de transporter les montagnes. Donner à l'homme une foi, c'est décupler sa force. Les grands événements de l'histoire ont été réalisés par d'obscurs croyants n'ayant guère que leur foi pour eux. Ce n'est pas avec des lettrés et des philosophes, ni surtout avec des sceptiques, qu'ont été édifiées les grandes religions qui ont gouverné le monde, ni les vastes empires qui se sont étendus d'un hémisphère à l'autre.

Mais, dans de tels exemples, il s'agit des grands meneurs, et ils sont assez rares pour que l'histoire en puisse aisément marquer le nombre. Ils forment le sommet d'une série continue descendant de ces puissants manieurs d'hommes à l'ouvrier qui, dans une auberge fumeuse, fascine lentement ses camarades en remâchant sans cesse quelques formules qu'il ne comprend guère, mais dont, selon lui, l'application doit amener sûrement la réalisation de tous les rêves et de toutes les espérances.

Dans toutes les sphères sociales, des plus hautes aux plus basses, dès que l'homme n'est plus isolé, il tombe bientôt sous la loi d'un meneur. La plupart des hommes, dans les masses populaires surtout, ne possèdent, en dehors de leur spécialité, d'idée nette et raisonnée sur quoi que ce soit. Ils sont incapables de se conduire. Le meneur leur sert de guide. Il peut être remplacé à la rigueur, mais très insuffisamment par ces publications périodiques qui fabriquent des opinions pour leurs lecteurs et leur procurent ces phrases toutes faites qui dispensent de raisonner.

L'autorité des meneurs est très despotique, et n'arrive même à s'imposer qu'à cause de ce despotisme. On a remarqué souvent combien facilement ils se faisaient obéir, bien que n'ayant aucun moyen d'appuyer leur autorité, dans les couches ouvrières les plus turbulentes. Ils fixent les heures de travail, le taux des salaires, décident les grèves, les font commencer et cesser à heure fixe.

Les meneurs tendent aujourd'hui à remplacer de plus en plus les pouvoirs publics à mesure que ces derniers se laissent discuter et affaiblir. La tyrannie de ces nouveaux maîtres fait que les foules leur obéissent beaucoup plus docilement qu'elles n'ont obéi à aucun gouvernement. Si, par suite d'un accident quelconque, le meneur disparaît et n'est pas immédiatement remplacé, la foule redevient une collectivité sans cohésion ni résistance. Pendant la dernière grève des employés des omnibus à Paris, il a suffi d'arrêter les deux meneurs qui la dirigeaient pour la faire aussitôt cesser. Ce n'est pas le besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours dans l'âme des foules. Elles ont une telle soif d'obéir qu'elles se soumettent d'instinct à qui se déclare leur maître.

On peut établir une division assez tranchée dans la classe des meneurs. Les uns sont des hommes énergiques, à volonté forte, mais momentanée; les autres, beaucoup plus rares que les précédents, sont des hommes possédant une volonté à la fois forte et durable. Les premiers sont violents, braves, hardis. Ils sont utiles surtout pour diriger un coup de main, entraîner les masses malgré le danger, et transformer en héros les recrues de la veille. Tels, par exemple, Ney et Murat, sous le premier Empire. Tel encore, de nos jours, Garibaldi, aventurier sans talent, mais énergique, réussissant avec une poignée d'hommes à s'emparer de l'ancien royaume de Naples défendu pourtant par une armée disciplinée.

Mais si l'énergie de ces meneurs est puissante, elle est momentanée et ne survit guère à l'excitant qui l'a fait naître. Rentrés dans le courant de la vie ordinaire, les héros qui en étaient animés font souvent preuve, comme ceux que je citais à l'instant, de la plus étonnante faiblesse. Ils semblent incapables de réfléchir et de se conduire dans les circonstances les plus simples, alors qu'ils avaient si bien su conduire les autres. Ce sont des meneurs qui ne peuvent exercer leur fonction qu'à la condition d'être menés eux-mêmes et excités sans cesse, d'avoir toujours au-dessus d'eux un homme ou une idée, de suivre une ligne de conduite bien tracée.

La seconde catégorie des meneurs, celle des hommes à volonté durable, a, malgré des formes moins brillantes, une influence beaucoup plus considérable. En elle on trouve les vrais fondateurs de religions ou de grandes oeuvres: saint Paul, Mahomet, Christophe Colomb, Lesseps. Qu'ils soient intelligents ou bornés, il n'importe, le monde sera toujours à eux. La volonté persistante qu'ils possèdent est une faculté infiniment rare et infiniment forte qui fait tout plier. On ne se rend pas toujours suffisamment compte de ce que peut une volonté forte et continue: rien ne lui résiste, ni la nature, ni les dieux, ni les hommes.

Le plus récent exemple de ce que peut une volonté forte et continue, nous est donné par l'homme illustre qui sépara deux mondes et réalisa la tâche inutilement tentée depuis trois mille ans par les plus grands souverains. Il échoua plus tard dans une entreprise identique; mais la vieillesse était venue, et tout s'éteint devant elle, même la volonté.

Lorsqu'on voudra montrer ce que peut la seule volonté, il n'y aura qu'à présenter dans ses détails l'histoire des difficultés qu'il fallut surmonter pour creuser le canal de Suez. Un témoin oculaire, le docteur Cazalis, a résumé en quelques lignes saisissantes la synthèse de cette grande oeuvre racontée par son immortel auteur. «Et il contait, de jour en jour, par épisodes, l'épopée du canal. Il contait tout ce qu'il avait dû vaincre, tout l'impossible qu'il avait fait possible, toutes les résistances, les coalitions contre lui, et les déboires, les revers, les défaites, mais qui n'avaient pu jamais le décourager, ni l'abattre; il rappelait l'Angleterre le combattant, l'attaquant sans relâche, et l'Égypte et la France hésitantes, et le consul de France s'opposant plus que tout autre aux premiers travaux, et comme on lui résistait, prenant les ouvriers par la soif, leur faisant refuser l'eau douce; et le ministère de la marine et les ingénieurs, tous les hommes sérieux, d'expérience et de science, tous naturellement hostiles, et tous scientifiquement assurés du désastre, le calculant et le promettant, comme pour tel jour ou telle heure on promet l'éclipse.»

Le livre qui raconterait la vie de tous ces grands meneurs ne contiendrait pas beaucoup de noms; mais ces noms ont été à la tête des événements les plus importants de la civilisation et de l'histoire.

§ 2.--LES MOYENS D'ACTION DES MENEURS: L'AFFIRMATION, LA RÉPÉTITION, LA CONTAGION.

Lorsqu'il s'agit d'entraîner une foule pour un instant, et de la déterminer à commettre un acte quelconque: piller un palais, se faire massacrer pour défendre une place forte ou une barricade, il faut agir sur elle par des suggestions rapides, dont la plus énergique est encore l'exemple; mais il faut alors que la foule soit déjà préparée par certaines circonstances, et surtout que celui qui veut l'entraîner possède la qualité que j'étudierai plus loin sous le nom de prestige.

Mais quand il s'agit de faire pénétrer des idées et des croyances dans l'esprit des foules--les théories sociales modernes, par exemple--les procédés des meneurs sont différents. Ils ont principalement recours à trois procédés très nets: l'affirmation, la répétition, la contagion. L'action en est assez lente, mais les effets de cette action une fois produits sont fort durables.

L'affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, est un des plus sûrs moyens de faire pénétrer une idée dans l'esprit des foules. Plus l'affirmation est concise, plus elle est dépourvue de toute apparence de preuves et de démonstration, plus elle a d'autorité. Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple affirmation. Les hommes d'État appelés à défendre une cause politique quelconque, les industriels propageant leurs produits par l'annonce, savent la valeur de l'affirmation.