Chapter 7
L'illustre psychologue nous montre ensuite la différence de notre système avec celui des Anglo-Saxons. Ces derniers ne possèdent pas nos innombrables écoles spéciales; chez eux l'enseignement n'est pas donné par le livre, mais par la chose elle-même. L'ingénieur, par exemple, se forme dans un atelier et jamais dans une école; ce qui permet à chacun d'arriver exactement au degré que comporte son intelligence, ouvrier ou contremaître s'il ne peut aller plus loin, ingénieur si ses aptitudes l'y conduisent. C'est là un procédé autrement démocratique et autrement utile pour la société que de faire dépendre toute la carrière d'un individu d'un concours de quelques heures subi à dix-huit ou vingt ans.
«À l'hôpital, dans la mine, dans la manufacture, chez l'architecte, chez l'homme de loi, l'élève, admis très jeune, fait son apprentissage et son stage, à peu près comme chez nous un clerc dans son étude ou un rapin dans son atelier. Au préalable et avant d'entrer, il a pu suivre quelque cours général et sommaire, afin d'avoir un cadre tout prêt pour y loger les observations que tout à l'heure il va faire. Cependant, à sa portée, il y a, le plus souvent, quelques cours techniques qu'il pourra suivre à ses heures libres, afin de coordonner au fur et à mesure les expériences quotidiennes qu'il fait. Sous un pareil régime, la capacité pratique croît et se développe d'elle-même, juste au degré que comportent les facultés de l'élève, et dans la direction requise par sa besogne future, par l'oeuvre spéciale à laquelle dès à présent il veut s'adapter. De cette façon, en Angleterre et aux États-Unis, le jeune homme parvient vite à tirer de lui-même tout ce qu'il contient. Dès vingt-cinq ans, et bien plus tôt, si la substance et le fonds ne lui manquent pas, il est, non seulement un exécutant utile, mais encore un entrepreneur spontané, non seulement un rouage, mais de plus un moteur.--En France, où le procédé inverse a prévalu et, à chaque génération, devient plus chinois, le total des forces perdues est énorme.»
Et le grand philosophe arrive à la conclusion suivante sur la disconvenance croissante de notre éducation latine et de la vie.
«Aux trois étages de l'instruction, pour l'enfance, l'adolescence et la jeunesse, la préparation théorique et scolaire sur des bancs, par des livres, s'est prolongée et surchargée, en vue de l'examen, du grade, du diplôme et du brevet, en vue de cela seulement, et par les pires moyens, par l'application d'un régime antinaturel et antisocial, par le retard excessif de l'apprentissage pratique, par l'internat, par l'entraînement artificiel et le remplissage mécanique, par le surmenage, sans considération du temps qui suivra, de l'âge adulte et des offices virils que l'homme fait exercera, abstraction faite du monde réel où tout à l'heure le jeune homme va tomber, de la société ambiante à laquelle il faut l'adapter ou le résigner d'avance, du conflit humain où pour se défendre et se tenir debout, il doit être, au préalable, équipé, armé, exercé, endurci. Cet équipement indispensable, cette acquisition plus importante que toutes les autres, cette solidité du bon sens, de la volonté et des nerfs, nos écoles ne la lui procurent pas; tout au rebours; bien loin de le qualifier, elles le disqualifient pour sa condition prochaine et définitive. Partant, son entrée dans le monde et ses premiers pas dans le champ de l'action pratique ne sont, le plus souvent, qu'une suite de chutes douloureuses; il en reste meurtri, et, pour longtemps, froissé, parfois estropié à demeure. C'est une rude et dangereuse épreuve; l'équilibre moral et mental s'y altère, et court risque de ne pas se rétablir; la désillusion est venue, trop brusque et trop complète; les déceptions ont été trop grandes et les déboires trop forts[11].»
Nous sommes-nous éloignés, dans ce qui précède, de la psychologie des foules? Non certes. Si nous voulons comprendre les idées, les croyances qui y germent aujourd'hui, et qui écloront demain, il faut savoir comment le terrain a été préparé. L'enseignement donné à la jeunesse d'un pays permet de savoir ce que sera ce pays un jour. L'éducation donnée à la génération actuelle justifie les prévisions les plus sombres. C'est en partie avec l'instruction et l'éducation que s'améliore ou s'altère l'âme des foules. Il était donc nécessaire de montrer comment le système actuel l'a façonnée, et comment la masse des indifférents et des neutres est devenue progressivement une immense armée de mécontents, prête à obéir à toutes les suggestions des utopistes et des rhéteurs. C'est à l'école que se forment aujourd'hui les socialistes et les anarchistes et que se préparent pour les peuples latins les heures prochaines de décadence.
NOTES:
[6] Cette proposition étant bien nouvelle encore, et l'histoire étant tout à fait inintelligible sans elle, j'ai consacré dans mon dernier ouvrage (_Les Lois psychologiques de l'évolution des peuples_) quatre chapitres à sa démonstration. Le lecteur y verra que, malgré de trompeuses apparences, ni la langue, ni la religion, ni les arts, ni, en un mot, aucun élément de civilisation, ne peut passer intact d'un peuple à un autre.
[7] Le rapport de l'ancien conventionnel Fourcroy, cité par Taine, est à ce point de vue fort net:
«Ce qu'on voit partout sur la célébration du dimanche et sur la fréquentation des églises prouve que la masse des Français veut revenir aux anciens usages, et il n'est plus temps de résister à cette pente nationale... La grande masse des hommes a besoin de religion, de culte et de prêtres. _C'est une erreur de quelques philosophes modernes, à laquelle j'ai été moi-même entraîné_, que de croire à la possibilité d'une instruction assez répandue pour détruire les préjugés religieux; ils sont, pour le grand nombre des malheureux, une source de consolation... Il faut donc laisser à la masse du peuple, ses prêtres, ses autels et son culte.»
[8] C'est ce que reconnaissent, même aux États-Unis, les républicains les plus avancés. Le journal américain _Forum_ exprimait récemment cette opinion catégorique dans les termes que je reproduis ici, d'après la _Review of Reviews_ de décembre 1894:
«On ne doit jamais oublier, même chez les plus fervents ennemis de l'aristocratie, que l'Angleterre est aujourd'hui le pays le plus démocratique de l'univers, celui où les droits de l'individu sont le plus respectés, et celui où les individus possèdent le plus de liberté.»
[9] Si l'on rapproche les profondes dissensions religieuses et politiques qui séparent les diverses parties de la France, et sont surtout une question de races, des tendances séparatistes qui se sont manifestées à l'époque de la Révolution, et qui commençaient à se dessiner de nouveau vers la fin de la guerre franco-allemande, on voit que les races diverses qui subsistent sur notre sol sont bien loin d'être fusionnées encore. La centralisation énergique de la Révolution et la création de départements artificiels destinés à mêler les anciennes provinces fut certainement son oeuvre la plus utile. Si la décentralisation, dont parlent tant aujourd'hui les esprits imprévoyants, pouvait être créée, elle aboutirait promptement aux plus sanglantes discordes. Il faut pour le méconnaître oublier entièrement notre histoire.
[10] Ce n'est pas là d'ailleurs un phénomène spécial aux peuples latins; on l'observe aussi en Chine, pays conduit également par une solide hiérarchie de mandarins, et où le mandarinat est, comme chez nous, obtenu par des concours dont la seule épreuve est la récitation imperturbable d'épais manuels. L'armée des lettrés sans emploi est considérée aujourd'hui en Chine comme une véritable calamité nationale. Il en est de même dans l'Inde, où, depuis que les Anglais ont ouvert des écoles, non pour éduquer, comme cela se fait en Angleterre, mais simplement pour instruire les indigènes, il s'est formé une classe spéciale de lettrés, les Babous, qui, lorsqu'ils ne peuvent recevoir un emploi, deviennent d'irréconciliables ennemis de la puissance anglaise. Chez tous les Babous, munis ou non d'emplois, le premier effet de l'instruction a été d'abaisser immensément le niveau de leur moralité. C'est un fait sur lequel j'ai longuement insisté dans mon livre _Les Civilisations de l'Inde_, et qu'ont également constaté tous les auteurs qui ont visité la grande péninsule.
[11] TAINE. _Le Régime moderne_, t. II, 1894.--Ces pages sont à peu près les dernières qu'écrivit Taine. Elles résument admirablement les résultats de la longue expérience du grand philosophe. Je les crois malheureusement totalement incompréhensibles pour les professeurs de notre université n'ayant pas séjourne à l'étranger. L'éducation est le seul moyen que nous possédions pour agir un peu sur l'âme d'un peuple et il est profondément triste d'avoir à songer qu'il n'est à peu près personne en France qui puisse arriver à comprendre que notre enseignement actuel est un redoutable élément de rapide décadence et qu'au lieu d'élever la jeunesse il l'abaisse et la pervertit.
On rapprochera utilement des pages de Taine les observations sur l'éducation en Amérique récemment consignées par M. Paul Bourget dans son beau livre _Outre-Mer_. Après avoir constaté lui aussi que notre éducation ne fait que des bourgeois bornés sans initiative et sans volonté ou des anarchistes, «ces deux types également funestes du civilisé qui avorte dans la platitude impuissante ou dans l'insanité destructrice» l'auteur fait une comparaison qu'on ne saurait trop méditer entre nos lycées français, ces usines à dégénérescence et les écoles américaines qui préparent si admirablement l'homme à la vie. On y voit clairement l'abîme existant entre les peuples vraiment démocratiques et ceux qui n'ont de démocratie que dans leur discours et pas du tout dans leurs pensées.
CHAPITRE II
Facteurs immédiats des opinions des foules.
§ 1. _Les images, les mots et les formules._--Puissance magique des mots et des formules.--La puissance des mots est liée aux images qu'ils évoquent et est indépendante de leur sens réel.--Ces images varient d'âge en âge, de race en race.--L'usure des mots.--Exemples des variations considérables du sens de quelques mots très usuels.--Utilité politique de baptiser de noms nouveaux les choses anciennes, lorsque les mots sous lesquels on les désignait produisent une fâcheuse impression sur les foules.--Variations du sens des mots suivant la race.--Sens différents du mot démocratie en Europe et en Amérique.--§ 2. _Les illusions._--Leur importance.--On les retrouve à la base de toutes les civilisations.--Nécessité sociale des illusions.--Les foules les préfèrent toujours aux vérités.--§ 3. _L'expérience._--L'expérience seule peut établir dans l'âme des foules des vérités devenues nécessaires et détruire des illusions devenues dangereuses.--L'expérience n'agit qu'à condition d'être fréquemment répétée.--Ce que coûtent les expériences nécessaires pour persuader les foules.--§ 4. _La raison._--Nullité de son influence sur les foules.--On n'agit sur elles qu'en agissant sur leurs sentiments inconscients.--Le rôle de la logique dans l'histoire.--Les causes secrètes des événements invraisemblables.
Nous venons de rechercher les facteurs lointains et préparatoires qui donnent à l'âme des foules une réceptivité spéciale, rendant possible chez elle l'éclosion de certains sentiments et de certaines idées. Il nous reste à étudier maintenant les facteurs capables d'agir d'une façon immédiate. Nous verrons dans un prochain chapitre comment doivent être maniés ces facteurs pour qu'ils puissent produire tous leurs effets.
Dans la première partie de cet ouvrage nous avons étudié les sentiments, les idées, les raisonnements des collectivités; et, de cette connaissance, on pourrait évidemment déduire d'une façon générale les moyens d'impressionner leur âme. Nous savons déjà ce qui frappe l'imagination des foules, la puissance et la contagion des suggestions, surtout de celles qui se présentent sous forme d'images. Mais les suggestions pouvant être d'origine fort diverses, les facteurs capables d'agir sur l'âme des foules peuvent être assez différents. Il est donc nécessaire de les examiner séparément. Ce n'est pas là une inutile étude. Les foules sont un peu comme le sphinx de la fable antique: il faut savoir résoudre les problèmes que leur psychologie nous pose, ou se résigner à être dévoré par elles.
§ 1.--LES IMAGES, LES MOTS ET LES FORMULES
En étudiant l'imagination des foules, nous avons vu qu'elle est impressionnée surtout par des images. Ces images, on n'en dispose pas toujours, mais il est possible de les évoquer par l'emploi judicieux des mots et des formules. Maniés avec art, ils possèdent vraiment la puissance mystérieuse que leur attribuaient jadis les adeptes de la magie. Ils font naître dans l'âme des foules les plus formidables tempêtes, et savent aussi les calmer. On élèverait une pyramide beaucoup plus haute que celle du vieux Khéops avec les seuls ossements des hommes victimes de la puissance des mots et des formules.
La puissance des mots est liée aux images qu'ils évoquent et tout à fait indépendante de leur signification réelle. Ce sont parfois ceux dont le sens est le plus mal défini qui possèdent le plus d'action. Tels par exemple, les termes: démocratie, socialisme, égalité, liberté, etc., dont le sens est si vague que de gros volumes ne suffisent pas à le préciser. Et pourtant il est certain qu'une puissance vraiment magique s'attache à leurs brèves syllabes, comme si elles contenaient la solution de tous les problèmes. Ils synthétisent les aspirations inconscientes les plus diverses et l'espoir de leur réalisation.
La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines formules. On les prononce avec recueillement devant les foules; et, dès qu'ils ont été prononcés, les visages deviennent respectueux et les fronts s'inclinent. Beaucoup les considèrent comme des forces de la nature, des puissances surnaturelles. Ils évoquent dans les âmes des images grandioses et vagues, mais le vague même qui les estompe augmente leur mystérieuse puissance. Ils sont les divinités mystérieuses cachées derrière le tabernacle et dont le dévot ne s'approche qu'en tremblant.
Les images évoquées par les mots étant indépendantes de leur sens, varient d'âge en âge, de peuple à peuple, sous l'identité des formules. À certains mots s'attachent transitoirement certaines images: le mot n'est que le bouton d'appel qui les fait apparaître.
Tous les mots et toutes les formules ne possèdent pas la puissance d'évoquer des images; et il en est qui, après en avoir évoqué, s'usent et ne réveillent plus rien dans l'esprit. Ils deviennent alors de vains sons, dont l'utilité principale est de dispenser celui qui les emploie de l'obligation de penser. Avec un petit stock de formules et de lieux communs appris dans la jeunesse, nous possédons tout ce qu'il faut pour traverser la vie sans la fatigante nécessité d'avoir à réfléchir sur quoi que ce soit.
Si l'on considère une langue déterminée, on voit que les mots dont elle se compose changent assez lentement dans le cours des âges; mais ce qui change sans cesse, ce sont les images qu'ils évoquent ou le sens qu'on y attache; et c'est pourquoi je suis arrivé, dans un autre ouvrage, à cette conclusion que la traduction complète d'une langue, surtout quand il s'agit de peuples morts, est chose totalement impossible. Que faisons-nous, en réalité, quand nous substituons un terme français à un terme latin, grec ou sanscrit, ou même quand nous cherchons à comprendre un livre écrit dans notre propre langue il y a deux ou trois siècles? Nous substituons simplement les images et les idées que la vie moderne a mises dans notre intelligence, aux notions et aux images absolument différentes que la vie ancienne avait fait naître dans l'âme de races soumises à des conditions d'existence sans analogie avec les nôtres. Quand les hommes de la Révolution croyaient copier les Grecs et les Romains, que faisaient-ils, sinon donner à des mots anciens un sens que ceux-ci n'eurent jamais. Quelle ressemblance pouvait-il exister entre les institutions des Grecs et celles que désignent de nos jours les mots correspondants? Qu'était alors une république, sinon une institution essentiellement aristocratique formée d'une réunion de petits despotes dominant une foule d'esclaves maintenus dans la plus absolue sujétion. Ces aristocraties communales, basées sur l'esclavage, n'auraient pu exister un instant sans lui.
Et le mot liberté, que pouvait-il signifier de semblable à ce que nous comprenons aujourd'hui, à une époque où la possibilité de la liberté de penser n'était même pas soupçonnée, et où il n'y avait pas de forfait plus grand et plus rare que de discuter les dieux, les lois et les coutumes de la cité? Un mot comme celui de patrie, que signifiait-il dans l'âme d'un Athénien ou d'un Spartiate, sinon le culte d'Athènes ou de Sparte, et nullement celui de la Grèce, composée de cités rivales et toujours en guerre. Le même mot de patrie, quel sens avait-il chez les anciens Gaulois divisés en tribus rivales, de races, de langues et de religions différentes, que César vainquit facilement parce qu'il eut toujours parmi elles des alliées. Rome seule donna à la Gaule une patrie en lui donnant l'unité politique et religieuse. Sans même remonter si loin, et en reculant de deux siècles à peine, croit-on que le même mot de patrie était conçu comme aujourd'hui par des princes français, tels que le grand Condé, s'alliant à l'étranger contre leur souverain? Et le même mot encore n'avait-il pas un sens bien différent du sens moderne pour les émigrés, qui croyaient obéir aux lois de l'honneur en combattant la France, et qui à leur point de vue y obéissaient en effet, puisque la loi féodale liait le vassal au seigneur et non à la terre, et que là où était le souverain, là était la vraie patrie.
Nombreux sont les mots dont le sens a ainsi profondément changé d'âge en âge, et que nous ne pouvons arriver à comprendre comme on les comprenait jadis qu'après un long effort. On a dit avec raison qu'il faut beaucoup de lecture pour arriver seulement à concevoir ce que signifiaient pour nos arrière-grands-pères des mots tels que le roi et la famille royale. Qu'est-ce alors pour des termes plus complexes encore?
Les mots n'ont donc que des significations mobiles et transitoires, changeantes d'âge en âge et de peuple à peuple; et, quand nous voulons agir par eux, sur la foule, ce qu'il faut savoir, c'est le sens qu'ils ont pour elle à un moment donné, et non celui qu'ils eurent jadis ou qu'ils peuvent avoir pour des individus de constitution mentale différente.
Aussi, quand les foules ont fini, à la suite de bouleversements politiques, de changements de croyances, par acquérir une antipathie profonde pour les images évoquées par certains mots, le premier devoir de l'homme d'État véritable est de changer les mots sans, bien entendu, toucher aux choses en elles-mêmes, ces dernières étant trop liées à une constitution héréditaire pour pouvoir être transformées. Le judicieux Tocqueville a fait remarquer, il y a déjà longtemps, que le travail du Consulat et de l'Empire a surtout consisté à habiller de mots nouveaux la plupart des institutions du passé, c'est-à-dire à remplacer des mots évoquant de fâcheuses images dans l'imagination des foules par d'autres mots dont la nouveauté empêchait de pareilles évocations. La taille est devenue contribution foncière; la gabelle, l'impôt du sel; les aides, contributions indirectes et droit réunis; la taxe des maîtrises et jurandes s'est appelée patente, etc.
Une des fonctions les plus essentielles des hommes d'État consiste donc à baptiser de mots populaires, ou au moins neutres, les choses que les foules ne peuvent supporter avec leurs anciens noms. La puissance des mots est si grande qu'il suffit de désigner par des termes bien choisis les choses les plus odieuses pour les faire accepter des foules. Taine remarque justement que c'est en invoquant la liberté et la fraternité, mots très populaires alors, que les Jacobins ont pu «installer un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de l'Inquisition, des hécatombes humaines semblables à celles de l'ancien Mexique». L'art des gouvernants, comme celui des avocats, consiste surtout à savoir manier les mots. Une des grandes difficultés de cet art est que, dans une même société, les mêmes mots ont le plus souvent des sens fort différents pour les diverses couches sociales. Elles emploient en apparence les mêmes mots; mais elles ne parlent jamais la même langue.
Dans les exemples qui précèdent nous avons fait surtout intervenir le temps comme principal facteur du changement de sens des mots. Mais si nous faisions intervenir aussi la race, nous verrions alors qu'à une même époque, chez des peuples également civilisés mais de races diverses, les mêmes mots correspondent fort souvent à des idées extrêmement dissemblables. Il est impossible de comprendre ces différences sans de nombreux voyages, et c'est pourquoi je ne saurais insister sur elles. Je me bornerai à faire remarquer que ce sont précisément les mots les plus employés par les foules qui d'un peuple à l'autre possèdent les sens les plus différents. Tels sont par exemple les mots de démocratie et de socialisme, d'un usage si fréquent aujourd'hui.
Ils correspondent en réalité à des idées et des images tout à fait opposées dans les âmes latines et dans les âmes anglo-saxonnes. Chez les Latins le mot démocratie, signifie surtout effacement de la volonté et de l'initiative de l'individu devant celles de la communauté représentées par l'État. C'est l'État qui est chargé de plus en plus de diriger tout, de centraliser, de monopoliser et de fabriquer tout. C'est à lui que tous les partis sans exception, radicaux, socialistes ou monarchistes, font constamment appel. Chez l'Anglo-saxon, celui d'Amérique notamment, le même mot démocratie signifie au contraire développement intense de la volonté et de l'individu, effacement aussi complet que possible de l'État, auquel en dehors de la police, de l'armée et des relations diplomatiques, on ne laisse rien diriger, pas même l'instruction. Donc le même mot qui signifie, chez un peuple, effacement de la volonté et de l'initiative individuelle et prépondérance de l'État, signifie chez un autre développement excessif de cette volonté, de cette initiative, et effacement complet de l'État[12].
§ 2.--LES ILLUSIONS
Depuis l'aurore des civilisations les foules ont toujours subi l'influence des illusions. C'est aux créateurs d'illusions qu'elles ont élevé le plus de temples, de statues et d'autels. Illusions religieuses jadis, illusions philosophiques et sociales aujourd'hui, on retrouve toujours ces formidables souveraines à la tête de toutes les civilisations qui ont successivement fleuri sur notre planète. C'est en leur nom que se sont édifiés les temples de la Chaldée et de l'Égypte, les édifices religieux du moyen âge, que l'Europe entière a été bouleversée il y a un siècle, et il n'est pas une seule de nos conceptions artistiques, politiques ou sociales qui ne porte leur puissante empreinte. L'homme les renverse parfois, au prix de bouleversements effroyables, mais il semble condamné à les relever toujours. Sans elles il n'aurait pu sortir de la barbarie primitive, et sans elles encore il y retomberait bientôt. Ce sont des ombres vaines, sans doute; mais ces filles de nos rêves ont obligé les peuples à créer tout ce qui fait la splendeur des arts et la grandeur des civilisations.