Chapter 4
Ce n'est pas cependant que, suggestionnées habilement, les foules ne soient capables d'héroïsme, de dévouement et de vertus très hautes. Elles en sont même plus capables que l'individu isolé. Nous aurons bientôt occasion de revenir sur ce point en étudiant la moralité des foules.
Exagérée dans ses sentiments, la foule n'est impressionnée que par des sentiments excessifs. L'orateur qui veut la séduire doit abuser des affirmations violentes. Exagérer, affirmer, répéter, et ne jamais tenter de rien démontrer par un raisonnement, sont des procédés d'argumentation bien connus des orateurs des réunions populaires.
La foule veut encore la même exagération dans les sentiments de ses héros. Leurs qualités et leurs vertus apparentes doivent toujours être amplifiées. On a très justement remarqué qu'au théâtre la foule exige du héros de la pièce des qualités de courage, de moralité, de vertu qui ne sont jamais pratiquées dans la vie.
On a parlé avec raison de l'optique spéciale du théâtre. Il en existe une, sans doute, mais ses règles n'ont le plus souvent rien à faire avec le bon sens et la logique. L'art de parler aux foules est d'ordre inférieur sans doute, mais exige des aptitudes toutes spéciales. Il est souvent impossible de s'expliquer à la lecture le succès de certaines pièces. Les directeurs des théâtres, quand ils les reçoivent, sont eux-mêmes le plus souvent très incertains de la réussite, parce que, pour juger, il faudrait qu'ils pussent se transformer en foule[5]. Ici encore, si nous pouvions entrer dans les développements, nous montrerions l'influence prépondérante de la race. La pièce de théâtre qui enthousiasme la foule dans un pays n'a parfois aucun succès dans un autre, ou n'a qu'un succès d'estime et de convention, parce qu'elle ne met pas en jeu les ressorts capables de soulever son nouveau public.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'exagération des foules ne porte que sur les sentiments, et en aucune façon sur l'intelligence. J'ai déjà fait voir que, par le fait seul que l'individu est en foule, son niveau intellectuel baisse immédiatement et considérablement. C'est ce qu'un magistrat érudit, M. Tarde, a également constaté dans ses recherches sur les crimes des foules. Ce n'est donc que dans l'ordre du sentiment que les foules peuvent monter très haut ou descendre au contraire très bas.
§ 4.--INTOLÉRANCE, AUTORITARISME ET CONSERVATISME DES FOULES
Les foules ne connaissant que les sentiments simples et extrêmes; les opinions, idées et croyances qui leur sont suggérées sont acceptées ou rejetées par elles en bloc, et considérées comme des vérités absolues ou des erreurs non moins absolues. Il en est toujours ainsi des croyances déterminées par voie de suggestion, au lieu d'avoir été engendrées par voie de raisonnement. Chacun sait combien les croyances religieuses sont intolérantes et quel empire despotique elles exercent sur les âmes.
N'ayant aucun doute sur ce qui est vérité ou erreur et ayant d'autre part la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire qu'intolérante. L'individu peut supporter la contradiction et la discussion, la foule ne les supportent jamais. Dans les réunions publiques, la plus légère contradiction de la part d'un orateur est immédiatement accueillie par des hurlements de fureur et de violentes invectives, bientôt suivis de voies de fait et d'expulsion pour peu que l'orateur insiste. Sans la présence inquiétante des agents de l'autorité, le contradicteur serait même fréquemment massacré.
L'autoritarisme et l'intolérance sont généraux chez toutes les catégories de foules, mais ils s'y présentent à des degrés forts divers; et ici encore reparaît la notion fondamentale de la race, dominatrice de tous les sentiments et de toutes les pensées des hommes. C'est surtout chez les foules latines que l'autoritarisme et l'intolérance sont développés à un haut degré. Ils le sont au point d'avoir détruit entièrement ce sentiment de l'indépendance individuelle si puissant chez l'Anglo-Saxon. Les foules latines ne sont sensibles qu'à l'indépendance collective de la secte à laquelle elles appartiennent, et la caractéristique de cette indépendance est le besoin d'asservir immédiatement et violemment à leurs croyances tous les dissidents. Chez les peuples latins, les Jacobins de tous les âges, depuis ceux de l'Inquisition, n'ont jamais pu s'élever à une autre conception de la liberté.
L'autoritarisme et l'intolérance sont pour les foules des sentiments très clairs, qu'elles conçoivent aisément et qu'elles acceptent aussi facilement qu'elles les pratiquent, dès qu'on les leur impose. Les foules respectent docilement la force et sont médiocrement impressionnées par la bonté, qui n'est guère pour elles qu'une forme de la faiblesse. Leurs sympathies n'ont jamais été aux maîtres débonnaires, mais aux tyrans qui les ont vigoureusement écrasées. C'est toujours à ces derniers qu'elles dressent les plus hautes statues. Si elles foulent volontiers aux pieds le despote renversé, c'est parce qu'ayant perdu sa force, il rentre dans cette catégorie des faibles qu'on méprise parce qu'on ne les craint pas. Le type du héros cher aux foules aura toujours la structure d'un César. Son panache les séduit, son autorité leur impose et son sabre leur fait peur.
Toujours prête à se soulever contre une autorité faible, la foule se courbe avec servilité devant une autorité forte. Si la force de l'autorité est intermittente, la foule, obéissant toujours à ses sentiments extrêmes, passe alternativement de l'anarchie à la servitude, et de la servitude à l'anarchie.
Ce serait d'ailleurs bien méconnaître la psychologie des foules que de croire à la prédominance de leurs instincts révolutionnaires. Leurs violences seules nous illusionnent sur ce point. Leurs explosions de révolte et de destruction sont toujours très éphémères. Les foules sont trop régies par l'inconscient, et trop soumises par conséquent à l'influence d'hérédités séculaires, pour n'être pas extrêmement conservatrices. Abandonnées à elles-mêmes, elles sont bientôt lasses de leurs désordres et se dirigent d'instinct vers la servitude. Ce furent les plus fiers et les plus intraitables des Jacobins qui acclamèrent le plus énergiquement Bonaparte, quand il supprima toutes les libertés et fit durement sentir sa main de fer.
Il est difficile de comprendre l'histoire, celle des révolutions populaires surtout, quand on ne se rend pas bien compte des instincts profondément conservateurs des foules. Elles veulent bien changer les noms de leurs institutions, et elles accomplissent parfois même de violentes révolutions pour obtenir ces changements; mais le fond de ces institutions est trop l'expression des besoins héréditaires de la race pour qu'elles n'y reviennent pas toujours. Leur mobilité incessante ne porte que sur les choses tout à fait superficielles. En fait, elles ont des instincts conservateurs aussi irréductibles que ceux de tous les primitifs. Leur respect fétichiste pour les traditions est absolu, leur horreur inconsciente de toutes les nouveautés capables de changer leurs conditions réelles d'existence, est tout à fait profonde. Si les démocraties eussent possédé le pouvoir qu'elles ont aujourd'hui à l'époque où furent inventés les métiers mécaniques, la vapeur et les chemins de fer, la réalisation de ces inventions eût été impossible, ou ne l'eût été qu'au prix de révolutions et de massacres répétés. Il est heureux, pour les progrès de la civilisation, que la puissance des foules n'ait commencé à naître que lorsque les grandes découvertes de la science et de l'industrie étaient déjà accomplies.
§ 5.--MORALITÉ DES FOULES
Si nous prenons le mot de moralité dans le sens de respect constant de certaines conventions sociales et de répression permanente des impulsions égoïstes, il est bien évident que les foules sont trop impulsives et trop mobiles pour être susceptibles de moralité. Mais si, dans le terme de moralité, nous faisons entrer l'apparition momentanée de certaines qualités telles que l'abnégation, le dévouement, le désintéressement, le sacrifice de soi-même, le besoin d'équité, nous pouvons dire que les foules sont au contraire parfois susceptibles d'une moralité très haute.
Les rares psychologues qui ont étudié les foules ne les ont envisagées qu'au point de vue de leurs actes criminels; et, voyant à quel point ces actes sont fréquents, ils les ont considérées comme ayant un niveau moral très bas.
Sans doute il en est souvent ainsi: mais pourquoi? Simplement, parce que les instincts de férocité destructive sont des résidus des âges primitifs qui dorment au fond de chacun de nous. Dans la vie de l'individu isolé, il lui serait dangereux de les satisfaire, alors que son absorption dans une foule irresponsable, et où par conséquent l'impunité est assurée, lui donne toute liberté pour les suivre. Ne pouvant exercer habituellement ces instincts destructifs sur nos semblables, nous nous bornons à les exercer sur les animaux. C'est d'une même source que dérivent la passion si générale pour la chasse et les actes de férocité des foules. La foule qui écharpe lentement une victime sans défense fait preuve d'une férocité très lâche; mais, pour le philosophe, cette férocité est bien proche parente de celle des chasseurs qui se réunissent par douzaines pour avoir le plaisir d'assister à la poursuite et à l'éventrement d'un malheureux cerf par leurs chiens.
Si la foule est capable de meurtre, d'incendie et de toutes sortes de crimes, elle est également capable d'actes de dévouement, de sacrifice et de désintéressement très élevés, beaucoup plus élevés même que ceux dont est capable l'individu isolé. C'est surtout sur l'individu en foule qu'on agit, et souvent jusqu'à obtenir le sacrifice de la vie, en invoquant des sentiments de gloire, d'honneur, de religion et de patrie. L'histoire fourmille d'exemples analogues à ceux des croisades et des volontaires de 93. Seules les collectivités sont capables de grands désintéressements et de grands dévouements. Que de foules se sont fait héroïquement massacrer pour des croyances, des idées et des mots qu'elles comprenaient à peine. Les foules qui font des grèves les font bien plus pour obéir à un mot d'ordre que pour obtenir une augmentation du maigre salaire dont elles se contentent. L'intérêt personnel est bien rarement un mobile puissant chez les foules, alors qu'il est le mobile à peu près exclusif de l'individu isolé. Ce n'est certes pas l'intérêt qui a guidé les foules dans tant de guerres, incompréhensibles le plus souvent pour leur intelligence, et où elles se sont laissé aussi facilement massacrer que les alouettes hypnotisées par le miroir que manoeuvre le chasseur.
Même pour les parfaits gredins, il arrive fort souvent que le fait seul d'être réunis en foule leur donne momentanément des principes de moralité très stricts. Taine fait remarquer que les massacreurs de septembre venaient déposer sur la table des comités les portefeuilles et les bijoux qu'ils trouvaient sur leurs victimes, et qu'ils eussent pu aisément dérober. La foule hurlante, grouillante et misérable qui envahit les Tuileries pendant la Révolution de 1848, ne s'empara d'aucun des objets qui l'éblouirent et dont un seul eût représenté du pain pour bien des jours.
Cette moralisation de l'individu par la foule n'est certes pas une règle constante, mais c'est une règle qui s'observe fréquemment. Elle s'observe même dans des circonstances beaucoup moins graves que celles que je viens de citer. J'ai déjà dit qu'au théâtre la foule veut chez le héros de la pièce des vertus exagérées, et il est d'une observation banale qu'une assistance, même composée d'éléments inférieurs, se montre généralement très prude. Le viveur professionnel, le souteneur, le voyou gouailleur murmurent souvent devant une scène un peu risquée ou un propos léger, fort anodins pourtant auprès de leurs conversations habituelles.
Donc, si les foules se livrent souvent à de bas instincts, elles donnent aussi parfois l'exemple d'actes de moralité élevés. Si le désintéressement, la résignation, le dévouement absolu à un idéal chimérique ou réel sont des vertus morales, on peut dire que les foules possèdent souvent ces vertus-là à un degré que les plus sages des philosophes ont rarement atteint. Elles les pratiquent sans doute avec inconscience, mais qu'importe. Ne nous plaignons pas trop que les foules soient guidées surtout par l'inconscient, et ne raisonnent guère. Si elles avaient raisonné quelquefois et consulté leurs intérêts immédiats, aucune civilisation ne se fût développée peut-être à la surface de notre planète, et l'humanité n'aurait pas eu d'histoire.
NOTES:
[2] Les personnes qui ont assisté au siège de Paris ont vu de nombreux exemples de cette crédulité des foules aux choses les plus invraisemblables. Une bougie allumée à un étage supérieur était considérée aussitôt comme un signal fait aux assiégeants, bien qu'il fût évident, après deux secondes de réflexion, qu'il leur était absolument impossible d'apercevoir de plusieurs lieues de distance la lueur de cette bougie.
[3] _Éclair_ du 21 avril 1895.
[4] Savons-nous, pour une seule bataille, comment elle s'est passée exactement? J'en doute fort. Nous savons quels furent les vainqueurs et les vaincus, mais probablement rien de plus. Ce que M. d'Harcourt, acteur et témoin, rapporte de la bataille de Solférino peut s'appliquer à toutes les batailles: «Les généraux (renseignés naturellement par des centaines de témoignages) transmettent leurs rapports officiels; les officiers chargés de porter les ordres modifient ces documents et rédigent le projet définitif; le chef d'état-major le conteste et le refait sur nouveaux frais. On le porte au maréchal, il s'écrie: «Vous vous trompez absolument!» et il substitue une nouvelle rédaction. Il ne reste presque rien du rapport primitif.» M. d'Harcourt relate ce fait comme une preuve de l'impossibilité où l'on est d'établir la vérité sur l'événement le plus saisissant, le mieux observé.
[5] C'est ce qui permet de comprendre pourquoi il arrive parfois que des pièces refusées par tous les directeurs de théâtre obtiennent de prodigieux succès lorsque, par hasard, elles sont jouées. On sait le succès récent de la pièce de M. Coppée, _Pour la couronne_, refusée pendant dix ans par les directeurs des premiers théâtres, malgré le nom de son auteur. _La marraine de Charley_, refusée par tous les théâtres et finalement montée aux frais d'un agent de change, a eu deux cents représentations en France et plus de mille en Angleterre. Sans l'explication donnée plus haut sur l'impossibilité où se trouvent les directeurs de théâtre de pouvoir se substituer mentalement à la foule, de telles aberrations de jugement de la part d'individus compétents et très intéressés à ne pas commettre d'aussi lourdes erreurs seraient inexplicables. C'est un sujet que je ne puis développer ici et qui mériterait de tenter la plume d'un homme de théâtre doublé d'un psychologue subtil, tel par exemple que M. Sarcey.
CHAPITRE III
Idées, raisonnements et imagination des foules.
§ 1. _Les idées des foules._--Les idées fondamentales et les idées accessoires.--Comment peuvent subsister simultanément des idées contradictoires.--Transformations que doivent subir les idées supérieures pour être accessibles aux foules.--Le rôle social des idées est indépendant de la part de vérité qu'elles peuvent contenir.--§ 2. _Les raisonnements des foules._--Les foules ne sont pas influençables par des raisonnements.--Les raisonnements des foules sont toujours d'ordre très inférieur.--Les idées qu'elles associent n'ont que des apparences d'analogie ou de succession.--§ 3. _L'imagination des foules._--Puissance de l'imagination des foules.--Elles pensent par images, et ces images se succèdent sans aucun lien.--Les foules sont frappées surtout par le côté merveilleux des choses.--Le merveilleux et le légendaire sont les vrais supports des civilisations.--L'imagination populaire a toujours été la base de la puissance des hommes d'État.--Comment se présentent les faits capables de frapper l'imagination des foules.
§ 1.--LES IDÉES DES FOULES
Étudiant dans notre précédent ouvrage le rôle des idées dans l'évolution des peuples, nous avons montré que chaque civilisation dérive d'un petit nombre d'idées fondamentales fort rarement renouvelées. Nous avons exposé comment ces idées s'établissent dans l'âme des foules; avec quelle difficulté elles y pénètrent, et la puissance qu'elles possèdent quand elles y ont pénétré. Nous avons vu enfin comment les grandes perturbations historiques dérivent le plus souvent des changements de ces idées fondamentales.
Ayant suffisamment traité ce sujet, je n'y reviendrai pas maintenant et me bornerai à dire quelques mots des idées qui sont accessibles aux foules et sous quelles formes celles-ci les conçoivent.
On peut les diviser en deux classes. Dans l'une nous placerons les idées accidentelles et passagères créées sous des influences du moment: l'engouement pour un individu ou une doctrine par exemple. Dans l'autre, les idées fondamentales auxquelles le milieu, l'hérédité, l'opinion donnent une stabilité très grande: telles les croyances religieuses jadis, les idées démocratiques et sociales aujourd'hui.
Les idées fondamentales pourraient être figurées par la masse des eaux d'un fleuve déroulant lentement son cours; les idées passagères par les petites vagues, toujours changeantes, qui agitent sa surface, et qui, bien que sans importance réelle, sont plus visibles que la marche du fleuve lui-même.
De nos jours, les grandes idées fondamentales dont ont vécu nos pères sont de plus en plus chancelantes. Elles ont perdu toute solidité, et, du même coup, les institutions qui reposaient sur elles se sont trouvées profondément ébranlées. Il se forme journellement beaucoup de ces petites idées transitoires dont je parlais à l'instant; mais très peu d'entre elles paraissent visiblement grandir et devoir acquérir une influence prépondérante.
Quelles que soient les idées suggérées aux foules, elles ne peuvent devenir dominantes qu'à la condition de revêtir une forme très absolue et très simple. Elles se présentent alors sous l'aspect d'images, et ne sont accessibles aux masses que sous cette forme. Ces idées-images ne sont rattachées entre elles par aucun lien logique d'analogie ou de succession, et peuvent se substituer l'une à l'autre comme les verres de la lanterne magique que l'opérateur retire de la boîte où ils étaient superposés. Et c'est pourquoi on peut voir dans les foules se maintenir côte à côte les idées les plus contradictoires. Suivant les hasards du moment, la foule sera placée sous l'influence de l'une des idées diverses emmagasinées dans son entendement, et pourra par conséquent commettre les actes les plus dissemblables. Son absence complète d'esprit critique ne lui permet pas d'en percevoir les contradictions.
Ce n'est pas là un phénomène spécial aux foules; on l'observe chez beaucoup d'individus isolés, non seulement parmi les êtres primitifs, mais chez tous ceux qui par un côté quelconque de leur esprit,--les sectateurs d'une foi religieuse intense par exemple,--se rapprochent des primitifs. Je l'ai observé à un degré curieux chez des Hindous lettrés, élevés dans nos universités européennes, et ayant obtenu tous les diplômes. Sur leur fonds immuable d'idées religieuses ou sociales héréditaires s'était superposé, sans nullement les altérer, un fonds d'idées occidentales sans parenté avec les premières. Suivant les hasards du moment, les unes ou les autres apparaissaient avec leur cortège spécial d'actes ou de discours, et le même individu présentait ainsi les contradictions les plus flagrantes. Contradictions, d'ailleurs, plus apparentes que réelles, car les idées héréditaires seules sont assez puissantes chez l'individu isolé pour devenir des mobiles de conduite. C'est seulement lorsque, par des croisements, l'homme se trouve entre les impulsions d'hérédités différentes, que les actes peuvent être réellement d'un moment à l'autre tout à fait contradictoires. Il serait inutile d'insister ici sur ces phénomènes, bien que leur importance psychologique soit capitale. Je considère qu'il faut au moins dix ans de voyages et d'observations pour arriver à les comprendre.
Les idées n'étant accessibles aux foules qu'après avoir revêtu une forme très simple, doivent, pour devenir populaires, subir souvent les plus complètes transformations. C'est surtout quand il s'agit d'idées philosophiques ou scientifiques un peu élevées, qu'on peut constater la profondeur des modifications qui leur sont nécessaires pour descendre de couche en couche jusqu'au niveau des foules. Ces modifications dépendent des catégories des foules ou de la race à laquelle ces foules appartiennent; mais elles sont toujours amoindrissantes et simplifiantes. Et c'est pourquoi, au point de vue social, il n'y a guère, en réalité, de hiérarchie des idées, c'est-à-dire d'idées plus ou moins élevées. Par le fait seul qu'une idée arrive aux foules et peut agir, si grande ou si vraie qu'elle ait été à son origine, elle est dépouillée de presque tout ce qui faisait son élévation et sa grandeur.
D'ailleurs, au point de vue social, la valeur hiérarchique d'une idée est sans importance. Ce qu'il faut considérer, ce sont les effets qu'elle produit. Les idées chrétiennes du moyen âge, les idées démocratiques du siècle dernier, les idées sociales d'aujourd'hui, ne sont pas certes très élevées. On ne peut philosophiquement les considérer que comme d'assez pauvres erreurs; et cependant leur rôle a été et sera immense, et elles compteront longtemps parmi les plus essentiels facteurs de la conduite des États.
Alors même que l'idée a subi les transformations qui la rendent accessible aux foules, elle n'agit que lorsque, par des procédés divers qui seront étudiés ailleurs, elle a pénétré dans l'inconscient et est devenue un sentiment, ce qui est toujours fort long.
Il ne faut pas croire, en effet, que c'est simplement parce que la justesse d'une idée est démontrée qu'elle peut produire ses effets, même chez les esprits cultivés. On s'en rend vite compte en voyant combien la démonstration la plus claire a peu d'influence sur la majorité des hommes. L'évidence, si elle est éclatante pourra être reconnue par un auditeur instruit; mais ce nouveau converti sera vite ramené par son inconscient à ses conceptions primitives. Revoyez-le au bout de quelques jours, et il vous servira de nouveau ses anciens arguments, exactement dans les mêmes termes. Il est, en effet, sous l'influence d'idées antérieures devenues des sentiments; et ce sont celles-là seules qui agissent sur les mobiles profonds de nos actes et de nos discours. Il ne saurait en être autrement pour les foules.
Mais lorsque, par des procédés divers, une idée a fini par pénétrer dans l'âme des foules, elle possède une puissance irrésistible et déroule toute une série d'effets qu'il faut subir. Les idées philosophiques qui aboutirent à la Révolution française mirent près d'un siècle à s'implanter dans l'âme des foules. On sait leur irrésistible force quand elles y furent établies. L'élan d'un peuple entier vers la conquête de l'égalité sociale, vers la réalisation de droits abstraits et de libertés idéales, fit chanceler tous les trônes et bouleversa profondément le monde occidental. Pendant vingt ans les peuples se précipitèrent les uns sur les autres, et l'Europe connut des hécatombes qui eussent effrayé Gengiskhan et Tamerlan. Jamais le monde ne vit à un tel degré ce que peut produire le déchaînement d'une idée.