Psychologie des foules

Chapter 11

Chapter 113,542 wordsPublic domain

Ne déplorons pas trop cet effritement général des opinions. Que ce soit un symptôme de décadence dans la vie d'un peuple, on ne saurait le contester. Il est certain que les voyants, les apôtres, les meneurs, les convaincus en un mot, ont une bien autre force que les négateurs, les critiques et les indifférents; mais n'oublions pas non plus qu'avec la puissance actuelle des foules, si une seule opinion pouvait acquérir assez de prestige pour s'imposer, elle serait bientôt revêtue d'un pouvoir tellement tyrannique que tout devrait aussitôt plier devant elle, et que l'âge de la libre discussion serait clos pour longtemps. Les foules représentent des maîtres pacifiques parfois, comme l'étaient à leurs heures Héliogabale et Tibère; mais elles ont aussi de furieux caprices. Quand une civilisation est prête à tomber entre leurs mains, elle est à la merci de trop de hasards pour durer bien longtemps. Si quelque chose pouvait retarder un peu l'heure de l'effondrement, ce serait précisément l'extrême mobilité des opinions et l'indifférence croissante des foules pour toute croyance générale.

NOTES:

[20] Barbares philosophiquement, j'entends. Pratiquement, elles ont créé une civilisation entièrement nouvelle et pendant quinze siècles laissé entrevoir à l'homme ces paradis enchantés du rêve et de l'espoir qu'il ne connaîtra plus.

[21] Certaines pages des livres de nos professeurs officiels sont, à ce point de vue, bien curieuses, et montrent à quel point l'esprit critique est peu développé par notre éducation universitaire. Je citerai comme exemple les lignes suivantes extraites de la _Révolution française_ de M. Rambaud, professeur d'histoire à la Sorbonne:

«La prise de la Bastille est un fait culminant dans l'histoire non seulement de la France, mais de l'Europe entière; elle inaugurait une époque nouvelle de l'histoire du monde!»

Quant à Robespierre, nous y apprenions avec stupeur, que «sa dictature fut surtout d'opinion, de persuasion, d'autorité morale; elle fut une sorte de pontificat entre les mains d'un homme vertueux»! (P. 91 et 220.)

LIVRE III

CLASSIFICATION ET DESCRIPTION DES DIVERSES CATÉGORIES DE FOULES

CHAPITRE PREMIER

Classification des foules.

Divisions générales des foules.--Leur classification.--§ 1. _Les foules hétérogènes._--Comment elles se différencient.--Influence de la race.--L'âme de la foule est d'autant plus faible que l'âme de la race est plus forte.--L'âme de la race représente l'état de civilisation et l'âme de la foule l'état de barbarie.--§ 2. _Les foules homogènes._--Division des foules homogènes.--Les sectes, les castes et les classes.

Nous avons indiqué dans cet ouvrage les caractères généraux communs aux foules psychologiques. Il nous reste à montrer les caractères particuliers qui s'ajoutent à ces caractères généraux suivant les diverses catégories de collectivités lorsque, sous l'influence d'excitants convenables, elles se transforment en foule.

Exposons d'abord en quelques mots une classification des foules.

Notre point de départ sera la simple multitude. Sa forme la plus inférieure se présente, lorsqu'elle est composée d'individus appartenant à des races différentes. Elle n'a d'autre lien commun que la volonté, plus ou moins respectée d'un chef. On peut donner comme type de telles multitudes, les barbares d'origines fort diverses, qui pendant plusieurs siècles envahirent l'empire Romain.

Au-dessus de ces multitudes de races diverses, se trouvent celles qui, sous l'influence de certains facteurs, ont acquis des caractères communs et ont fini par former une race. Elles présenteront à l'occasion les caractéristiques spéciales des foules, mais ces caractéristiques seront plus ou moins dominées par celles de la race.

Ces deux catégories de multitudes peuvent, sous l'influence des facteurs étudiés dans cet ouvrage, se transformer en foules organisées ou psychologiques. Dans ces foules organisées, nous établirons les divisions suivantes;

_A._ FOULES HÉTÉROGÈNES.

1º _Anonymes._ (Foules des rues, par exemple.) 2º _Non anonymes._ (Jurys, assemblées parlementaires, etc.)

_B._ FOULES HOMOGÈNES.

1º _Sectes._ (Sectes politiques, Sectes religieuses, etc.) 2º _Castes._(Caste militaire, caste sacerdotale, castes ouvrières, etc.) 3º _Classe._(Classe bourgeoise, classes des paysans, etc.)

Indiquons en quelques mots les caractères différentiels de ces diverses catégories de foules.

§ 1.--FOULES HÉTÉROGÈNES

Ces collectivités sont celles dont nous avons étudié les caractères dans ce volume. Elles se composent d'individus quelconques, quelle que soit leur profession ou leur intelligence.

Nous savons maintenant que, par le fait seul que des hommes forment une foule agissante, leur psychologie collective diffère essentiellement de leur psychologie individuelle, et que l'intelligence ne les soustrait pas à cette différenciation. Nous avons vu que, dans les collectivités, l'intelligence ne joue aucun rôle. Seuls des sentiments inconscients agissent.

Un facteur fondamental, la race, permet de différencier assez profondément les diverses foules hétérogènes.

Nous sommes plusieurs fois déjà revenus sur le rôle de la race, et nous avons montré qu'elle est le plus puissant des facteurs capables de déterminer les actions des hommes. Elle manifeste également son action dans les caractères des foules. Une foule composée d'individus quelconques, mais tous Anglais ou Chinois, différera profondément d'une autre foule composée d'individus également quelconques, mais de races différentes: Russes, Français, Espagnols, par exemple.

Les profondes divergences que la constitution mentale héréditaire crée dans la façon de sentir et de penser des hommes, éclatent immédiatement dès que des circonstances, assez rares d'ailleurs, réunissent dans une même foule, en proportions à peu près égales, des individus de nationalités différentes, quelque identiques que soient en apparence les intérêts qui les rassemblent. Les tentatives faites par les socialistes pour réunir dans de grands congrès des représentants de la population ouvrière de chaque pays, ont toujours abouti aux plus furieuses discordes. Une foule latine, si révolutionnaire ou si conservatrice qu'on la suppose, fera invariablement appel, pour réaliser ses exigences, à l'intervention de l'État. Elle est toujours centralisatrice et plus ou moins césarienne. Une foule anglaise ou américaine, au contraire, ne connaît pas l'État et ne fait appel qu'à l'initiative privée. Une foule française tient avant tout à l'égalité, et une foule anglaise à la liberté. Ce sont précisément ces différences de races qui font qu'il y a presque autant de formes de socialisme et de démocratie que de nations.

L'âme de la race domine donc entièrement l'âme de la foule. Elle est le substratum puissant qui limite ses oscillations. Considérons comme une loi essentielle que _les caractères inférieurs des foules sont d'autant moins accentués que l'âme de la race est plus forte_. L'état de foule et la domination des foules, c'est la barbarie ou le retour à la barbarie. C'est en acquérant une âme solidement constituée que la race se soustrait de plus en plus à la puissance irréfléchie des foules et sort de la barbarie.

En dehors de la race, la seule classification importante à faire pour les foules hétérogènes est de les séparer en foules anonymes, comme celles des rues, et en foules non anonymes,--les assemblées délibérantes et les jurés par exemple. Le sentiment de la responsabilité, nul chez les premières et développé chez les secondes, donne à leurs actes des orientations souvent fort différentes.

§ 2.--FOULES HOMOGÈNES

Les foules homogènes comprennent: 1º _les sectes_; 2º _les castes_; 3º _les classes_.

La _secte_ marque le premier degré dans l'organisation des foules homogènes. Elle comprend des individus d'éducation, de professions, de milieux parfois fort différents, n'ayant entre eux que le lien unique des croyances. Telles sont les sectes religieuses et politiques, par exemple.

La _caste_ représente le plus haut degré d'organisation dont la foule soit susceptible. Alors que la secte comprend des individus de professions, d'éducation, de milieux fort différents et rattachés seulement par la communauté des croyances, la caste ne comprend que des individus de même profession et par conséquent d'éducation et de milieux à peu près semblables. Telles sont la caste militaire et la caste sacerdotale, par exemple.

La _classe_ est formée par des individus d'origines diverses réunis, non par la communauté des croyances, comme le sont les membres d'une secte, ni par la communauté des occupations professionnelles, comme le sont les membres d'une caste, mais par certains intérêts, certaines habitudes de vie et d'éducation fort semblables. Telles sont, par exemple, la classe bourgeoise, la classe agricole, etc.

Ne m'occupant dans cet ouvrage que des foules hétérogènes, et réservant l'étude des foules homogènes (sectes, castes et classes) pour un autre volume, je n'insisterai pas ici sur les caractères de ces dernières. Je terminerai l'étude des foules hétérogènes par l'examen de quelques catégories de foule déterminées, choisies comme types.

CHAPITRE II

Les foules dites criminelles.

Les foules dites criminelles.--Une foule peut être légalement mais non psychologiquement criminelle.--Complète inconscience des actes des foules.--Exemples divers.--Psychologie des septembriseurs.--Leurs raisonnements, leur sensibilité, leur férocité et leur moralité.

Les foules tombant, après une certaine période d'excitation, à l'état de simples automates inconscients menés par des suggestions, il semble difficile de les qualifier dans aucun cas de criminelles. Je ne conserve ce qualificatif erroné que parce qu'il a été consacré par des recherches psychologiques récentes. Certains actes des foules sont assurément criminels si on ne les considère qu'en eux-mêmes, mais alors au même titre que l'acte d'un tigre dévorant un Hindou, après l'avoir d'abord laissé un peu déchiqueter par ses petits pour les distraire.

Les crimes des foules ont généralement pour mobile une suggestion puissante, et les individus qui y ont pris part sont persuadés ensuite qu'ils ont obéi à un devoir, ce qui n'est pas du tout le cas du criminel ordinaire.

L'histoire des crimes commis par les foules met en évidence ce qui précède.

On peut citer comme exemple typique le meurtre du gouverneur de la Bastille, M. de Launay. Après la prise de cette forteresse, le gouverneur, entouré d'une foule très excitée, recevait des coups de tous côtés. On proposait de le pendre, de lui couper la tête, ou de l'attacher à la queue d'un cheval. En se débattant, il donna par mégarde un coup de pied à l'un des assistants. Quelqu'un proposa, et sa suggestion fut acclamée aussitôt par la foule, que l'individu atteint par le coup de pied coupât le cou au gouverneur.

«Celui-ci, cuisinier sans place, demi-badaud qui est allé à la Bastille pour voir ce qui s'y passait, juge que, puisque tel est l'avis général, l'action est patriotique, et croit même mériter une médaille en détruisant un monstre. Avec un sabre qu'on lui prête, il frappe sur le col nu; mais le sabre mal affilé ne coupant pas, il tire de sa poche un petit couteau à manche noir et (comme, en sa qualité de cuisinier, il sait travailler les viandes) il achève heureusement l'opération.»

On voit clairement ici le mécanisme indiqué plus haut. Obéissance à une suggestion d'autant plus puissante qu'elle est collective, conviction chez le meurtrier qu'il a commis un acte fort méritoire, et conviction d'autant plus naturelle qu'il a pour lui l'approbation unanime de ses concitoyens. Un acte semblable peut être légalement, mais non psychologiquement, qualifié de criminel.

Les caractères généraux des foules dites criminelles sont exactement ceux que nous avons constatés chez toutes les foules: suggestibilité, crédulité, mobilité, exagération des sentiments bons ou mauvais, manifestation de certaines formes de moralité, etc.

Nous allons retrouver tous ces caractères chez une des foules qui ont laissé un des plus sinistres souvenirs dans notre histoire: celle des septembriseurs. Elle présente d'ailleurs beaucoup d'analogie avec celles qui firent la Saint-Barthélemy. J'emprunte les détails du récit à M. Taine, qui les a puisés dans les mémoires du temps.

On ne sait pas exactement qui donna l'ordre ou suggéra de vider les prisons en massacrant les prisonniers. Que ce soit Danton, comme cela est probable, ou tout autre, il n'importe; le seul fait intéressant pour nous est celui de la suggestion puissante que reçut la foule chargée du massacre.

La foule des massacreurs comprenait environ trois cents personnes, et constituait le type parfait d'une foule hétérogène. À part un très petit nombre de gredins professionnels, elle se composait surtout de boutiquiers et d'artisans de tous les corps d'états: cordonniers, serruriers, perruquiers, maçons, employés, commissionnaires, etc. Sous l'influence de la suggestion reçue, ils sont, comme le cuisinier cité plus haut, parfaitement convaincus qu'ils accomplissent un devoir patriotique. Ils remplissent une double fonction, juges et bourreaux, mais ne se considèrent en aucune façon comme des criminels.

Pénétrés de l'importance de leur devoir, ils commencent par former une sorte de tribunal, et immédiatement apparaissent l'esprit simpliste et l'équité non moins simpliste des foules. Vu le nombre considérable des accusés, on décide tout d'abord que les nobles, les prêtres, les officiers, les serviteurs du roi, c'est-à-dire tous les individus dont la profession seule est une preuve de culpabilité aux yeux d'un bon patriote, seront massacrés en tas sans qu'il soit besoin de décision spéciale. Pour les autres, ils seront jugés sur la mine et la réputation. La conscience rudimentaire de la foule étant ainsi satisfaite, elle va pouvoir procéder légalement au massacre et donner libre cours à ces instincts de férocité dont j'ai montré ailleurs la genèse, et que les collectivités ont toujours le pouvoir de développer à un haut degré. Ils n'empêcheront pas d'ailleurs--ainsi que cela est la règle dans les foules--la manifestation concomitante d'autres sentiments contraires, tels qu'une sensibilité souvent aussi extrême que la férocité.

«Ils ont la sympathie expansive et la sensibilité prompte de l'ouvrier parisien. À l'Abbaye, un fédéré, apprenant que depuis vingt-six heures on avait laissé les détenus sans eau, voulait absolument exterminer le guichetier négligent, et l'eût fait sans les supplications des détenus eux-mêmes. Lorsqu'un prisonnier est acquitté (par leur tribunal improvisé), gardes et tueurs, tout le monde l'embrasse avec transport, on applaudit à outrance,» puis on retourne tuer les autres en tas. Pendant le massacre, une aimable gaieté ne cesse de régner. Ils dansent et chantent autour des cadavres, disposent des bancs «pour les dames» heureuses de voir tuer des aristocrates. Ils continuent aussi à faire preuve d'une équité spéciale. Un tueur s'étant plaint, à l'Abbaye, que les dames placées un peu loin voient mal, et que quelques assistants seuls ont le plaisir de frapper les aristocrates, ils se rendent à la justesse de cette observation, et décident que l'on fera passer lentement les victimes entre deux haies d'égorgeurs qui ne pourront frapper qu'avec le dos du sabre, afin de prolonger le supplice. À la Force on met les victimes entièrement nues, on les déchiquette pendant une demi-heure; puis, quand tout le monde a bien vu, on les finit en leur ouvrant le ventre.

Les massacreurs sont d'ailleurs fort scrupuleux, et manifestent la moralité dont nous avons déjà signalé l'existence au sein des foules. Ils refusent de s'emparer de l'argent et des bijoux des victimes, et les rapportent sur la table des comités.

Dans tous leurs actes, on retrouve toujours ces formes rudimentaires de raisonnement, caractéristiques de l'âme des foules. C'est ainsi qu'après l'égorgement des 12 ou 1500 ennemis de la nation, quelqu'un fait observer, et immédiatement sa suggestion est acceptée, que les autres prisons, celles qui contiennent de vieux mendiants, des vagabonds, des jeunes détenus, renferment en réalité des bouches inutiles, et dont il serait bon, pour cette raison, de se débarrasser. D'ailleurs il doit y avoir certainement parmi eux des ennemis du peuple, tels, par exemple, qu'une certaine dame Delarue, veuve d'un empoisonneur: «Elle doit être furieuse d'être en prison; si elle pouvait, elle mettrait le feu à Paris; elle doit l'avoir dit, elle l'a dit. Encore un coup de balai.» La démonstration paraît évidente, et tout est massacré en bloc, y compris une cinquantaine d'enfants de douze à dix-sept ans, qui, d'ailleurs, eux-mêmes auraient pu devenir des ennemis de la nation, et dont par conséquent il y avait un intérêt évident à se débarrasser.

Au bout d'une semaine de travail, toutes ces opérations étant terminées, les massacreurs purent songer au repos. Très intimement persuadés qu'ils avaient bien mérité de la patrie, ils vinrent réclamer aux autorités une récompense; les plus zélés allèrent même jusqu'à exiger une médaille.

L'histoire de la Commune de 1871 nous offre plusieurs faits analogues à ceux qui précèdent. Avec l'influence grandissante des foules et les capitulations successives des pouvoirs devant elles, nous sommes appelés à en voir bien d'autres.

CHAPITRE III

Les Jurés de cour d'assises.

Les jurés de cour d'assises.--Caractères généraux des jurys.--La statistique montre que leurs décisions sont indépendantes de leur composition.--Comment sont impressionnés les jurés.--Faible action du raisonnement.--Méthodes de persuasion des avocats célèbres.--Nature des crimes pour lesquels les jurés sont indulgents ou sévères.--Utilité de l'institution du jury et danger extrême que présenterait son remplacement par des magistrats.

Ne pouvant étudier ici toutes les catégories de jurés, j'examinerai seulement la plus importante, celle des jurés de cours d'assises. Ces jurés constituent un excellent exemple de foule hétérogène non anonyme. Nous y retrouvons la suggestibilité, la prédominance des sentiments inconscients, la faible aptitude au raisonnement, l'influence des meneurs, etc. En les étudiant nous aurons l'occasion d'observer d'intéressants spécimens des erreurs que peuvent commettre les personnes non initiées à la psychologie des collectivités.

Les jurés nous fournissent tout d'abord un excellent exemple de la faible importance que présente, au point de vue des décisions, le niveau mental des divers éléments composant une foule. Nous avons vu que lorsqu'une assemblée délibérante est appelée à donner son opinion sur une question n'ayant pas un caractère tout à fait technique, l'intelligence ne joue aucun rôle; et qu'une réunion de savants ou d'artistes, par ce fait seul qu'ils sont réunis, n'a pas, sur des sujets généraux, des jugements sensiblement différents de ceux d'une assemblée de maçons ou d'épiciers. À diverses époques, avant 1848 notamment, l'administration faisait un choix soigneux parmi les personnes appelées à composer le jury, et on les recrutait parmi les classes éclairées: professeurs, fonctionnaires, lettrés, etc. Aujourd'hui le jury se recrute surtout parmi les petits marchands, les petits patrons, les employés. Or, au grand étonnement des écrivains spéciaux, quelle qu'ait été la composition des jurys, la statistique prouve que leurs décisions ont été identiques. Les magistrats eux-mêmes, si hostiles pourtant à l'institution du jury, ont du reconnaître l'exactitude de cette assertion. Voici comment s'exprime à ce sujet un ancien président de cour d'assises, M. Bérard des Glajeux, dans ses _Souvenirs_.

«Aujourd'hui les choix du jury sont, en réalité, dans les mains des conseillers municipaux, qui admettent ou éliminent, à leur gré, suivant les préoccupations politiques et électorales inhérentes à leur situation... La majorité des élus se compose de commerçants moins importants qu'on ne les choisissait autrefois, et des employés de certaines administrations... Toutes les opinions se fondant avec toutes les professions dans le rôle de juge, beaucoup ayant l'ardeur des néophytes, et les hommes de meilleure volonté se rencontrant dans les situations les plus humbles, l'esprit du jury n'a pas changé: _ses verdicts sont restés les mêmes_.»

Retenons du passage que je viens de citer les conclusions qui sont très justes, et non les explications qui sont très faibles. Il ne faut pas trop s'étonner de cette faiblesse, car la psychologie des foules, et par conséquent des jurés, semble avoir été le plus souvent aussi inconnue des avocats que des magistrats. J'en trouve la preuve dans ce fait rapporté par l'auteur cité à l'instant, qu'un des plus illustres avocats de cour d'assises, Lachaud, usait systématiquement de son droit de récusation à l'égard de tous les individus intelligents faisant partie du jury. Or, l'expérience--l'expérience seule--a fini par apprendre l'entière inutilité de ces récusations. La preuve en est qu'aujourd'hui le ministère public et les avocats, à Paris du moins, y ont entièrement renoncé; et, comme le fait remarquer M. des Glajeux, les verdicts n'ont pas changé, «ils ne sont ni meilleurs ni pires».

Comme toutes les foules, les jurés sont très fortement impressionnés par des sentiments et très faiblement par des raisonnements. «Ils ne résistent pas, écrit un avocat, à la vue d'une femme donnant à téter, ou à un défilé d'orphelins.» «Il suffit qu'une femme soit agréable, dit M. des Glajeux, pour obtenir la bienveillance du jury.»

Impitoyables aux crimes qui semblent pouvoir les atteindre--et qui sont précisément d'ailleurs les plus redoutables pour la société--les jurés sont au contraire très indulgents pour les crimes dits passionnels. Ils sont rarement sévères pour l'infanticide des filles-mères, ni bien durs pour la fille abandonnée qui vitriolise un peu son séducteur, sentant fort bien d'instinct que ces crimes-là sont peu dangereux pour la société[22], et que dans un pays où la loi ne protège pas les filles abandonnées, le crime de celle qui se venge est plus utile que nuisible, en intimidant d'avance les futurs séducteurs.

Les jurys, comme toutes les foules, sont fort éblouis par le prestige, et le président des Glajeux fait justement remarquer que, très démocratiques dans leur composition, ils sont très aristocratiques dans leurs affections: «Le nom, la naissance, la grande fortune, la renommée, l'assistance d'un avocat illustre, les choses qui distinguent et les choses qui reluisent forment un appoint très considérable dans la main des accusés.»

Agir sur les sentiments des jurés, et, comme avec toutes les foules, raisonner fort peu, ou n'employer que des formes rudimentaires de raisonnement, doit être la préoccupation de tout bon avocat. Un avocat anglais célèbre par ses succès en cour d'assises a bien montré la façon d'agir.

«Il observait attentivement le jury tout en plaidant. C'est le moment favorable. Avec du flair et de l'habitude, l'avocat lit sur les physionomies l'effet de chaque phrase, de chaque mot, et il en tire ses conclusions. Il s'agit tout d'abord de distinguer les membres acquis d'avance à la cause. Le défenseur achève en un tour de main de se les assurer, après quoi il passe aux membres qui semblent au contraire mal disposés, et il s'efforce de deviner pourquoi ils sont contraires à l'accusé. C'est la partie délicate du travail, car il peut y avoir une infinité de raisons d'avoir envie de condamner un homme, en dehors du sentiment de la justice.»

Ces quelques lignes résument tout le mécanisme de l'art oratoire, et nous voyons pourquoi le discours fait d'avance est d'un effet si nul, puisqu'il faut pouvoir à chaque instant modifier les termes employés suivant l'impression produite.