Chapter 14
Je voudrais conserver le latin: les familles y tiennent beaucoup plus qu'on ne croit, tellement qu'on appelle encore, j'hésite à le dire, l'enseignement moderne «l'enseignement des épiciers». L'opinion courante inflige à l'enseignement moderne un caractère de déchéance, d'amoindrissement qu'il vaudrait mieux éviter pour beaucoup d'enfants qui ne sont pas faits pour les études littéraires véritables et qui cependant mériteraient de ne pas être mis dans la catégorie des épiciers. Les enfants eux-mêmes tiennent au latin pour une raison qui est un enfantillage, mais d'une influence réelle lorsqu'ils commencent leurs études: c'est que les filles n'en font pas. Pour un garçon de dix ans, apprendre le latin, c'est comme s'il mettait sa première culotte. Ils sont fiers quand ils rentrent à la maison: leurs soeurs ne savent pas le latin, ne le sauront jamais; elles apprennent la physique, la chimie, la littérature; elles en sauront autant que leurs frères et leurs maris: mais elles n'ont pas appris le latin et les garçons ont le sentiment de cette supériorité.
Si donc on veut avoir un enseignement autre que l'enseignement classique complet, qui réunisse la grande majorité des enfants de France, il y faut garder le latin[123].
[Note 123: _Enquête_, t. II, p. 307. Girodon, fondateur de l'École Fénelon.]
Il faut tenir compte des préjugés, si puissants et si tenaces en France, et de la vanité des familles. Trop souvent, on place des enfants dans les lycées ou dans les collèges, non par suite d'un choix judicieux et réfléchi, mais par vanité et par amour-propre; on tient, avant tout, à ce que les enfants fassent leurs études classiques[124].
[Note 124: _Enquête_, t. II, p. 513. Jacquemart, inspecteur de l'enseignement technique.]
A Marseille, en 1861 ou 1863, il y avait déjà--c'était alors une nouveauté due à M. Fortoul ou à M. Rouland--un enseignement commercial qui durait normalement cinq ans. Il n'a jamais fait fortune, quoiqu'il eût d'excellents professeurs. Même dans une ville comme Marseille, le moindre bourgeois, le moindre négociant voulait que son fils, puisqu'il y avait des bacheliers latins, fût bachelier en latin comme celui du plus gros négociant. Si nous déracinions la passion égalitaire du corps des trente-huit millions de Français, nous arriverions peut-être à quelque chose sur ce point[125].
[Note 125: _Enquête_, t. I, p. 186. Brunetière, maître de conférences à l'École Normale supérieure.]
Il y a une maladie générale de la bourgeoisie qui domine en quelque sorte la question et l'empêche d'aboutir. Nos classes bourgeoises ont une tendance fatale et invétérée, qui survit à tous les régimes, à vouloir se séparer rapidement du peuple et à organiser pour elles-mêmes une éducation de caste. Si l'on veut bien y réfléchir, notre enseignement secondaire est précisément cette éducation de caste. Tel que nous le comprenons à l'heure actuelle, il n'est pas le complément de l'enseignement primaire, il n'est pas non plus l'épanouissement, par sélection, de cet enseignement primaire, il est autre chose, il est un enseignement qui se juxtapose au précédent, qui ne le continue pas, et qui établit, d'un côté un enseignement pour le peuple, de l'autre un enseignement pour les riches, auxquels vient se joindre l'élite populaire, dont nous ne devons pas tenir compte, pour cette raison qu'elle prend tous les défauts ou toutes les qualités de la classe dite «bourgeoise» ou dite «riche»[126].
[Note 126: _Enquête_, t. I, p. 489. Henry Bérenger, publiciste.]
Le préjugé des familles est d'ailleurs partagé par les grandes administrations publiques. M. Goblet en a donné une bien amusante preuve devant la Commission.
En même temps nous donnions à cet enseignement ainsi transformé les premières sanctions qui devaient y attirer les familles, en ouvrant à son baccalauréat l'accès de certaines grandes écoles et de certaines administrations de l'État. Je me souviens à ce sujet que, si j'obtins facilement des ministères de la Guerre et de la Marine que le baccalauréat du nouvel enseignement fût reçu pour l'entrée aux écoles Polytechnique et de Saint-Cyr et à l'École navale, il me fut impossible d'avoir l'adhésion de certaines administrations financières, comme les contributions directes et l'enregistrement, les honorables représentants de ces administrations soutenant qu'une des principales obligations de leurs agents était de savoir rédiger un rapport et que la connaissance du grec et du latin y était nécessaire[127].
[Note 127: _Enquête_ t. II, p. 662. René Goblet, ancien ministre de l'Instruction publique.]
On ne saisit pas du tout l'influence que pourraient exercer quelques notions de grec et de latin sur les rapports que sont appelés à écrire de modestes bureaucrates, mais on saisit très bien, et ceci justifie ce que j'ai voulu démontrer, que, devant des préjugés aussi tenaces, les réformes sérieuses sont totalement impossibles.
La force du latin réside, on le voit, dans le prestige qu'il exerce sur une foule de braves gens dont beaucoup n'en ont d'ailleurs jamais retenu un seul mot. La corporation des épiciers tient cette langue en haute estime et veut absolument que ses fils la connaissent. C'est dans les Chambres de Commerce que l'éducation classique a rencontré le plus de défenseurs. Ce fait a frappé le Président de la Commission d'enquête et il a eu soin de le noter dans son rapport.
C'est un fait à noter qu'en dehors de l'Université, qui lui reste profondément attachée, l'enseignement classique a partout des défenseurs convaincus. Les Chambres de commerce des grandes villes se sont énergiquement prononcées en sa faveur[128].
[Note 128: _Enquête_, Ribot, Rapport général, t. IV, p. 23.]
§ 3.--L'ENSEIGNEMENT DU GREC ET DU LATIN AVEC LES PRÉJUGÉS ACTUELS.
Concilier les préjugés des parents avec la nécessité de substituer l'enseignement de choses utiles à celui du grec et du latin semble un problème difficile. Il n'est pas cependant insoluble. Chez les peuples latins, la forme l'emportant toujours de beaucoup sur le fond, il suffit de conserver les façades pour satisfaire l'opinion. Conservons donc la façade gréco-latine afin de respecter les préjugés, mais changeons ce qui est derrière. Gardons le mot et supprimons presque entièrement la chose. En consacrant une heure par semaine à l'étude du grec et du latin, on arriverait à concilier les intérêts opposés et en apparence irréductibles que je viens de signaler.
Et il ne faudrait pas supposer qu'avec cette heure unique de grec et de latin par semaine les élèves en sauront moins qu'aujourd'hui. Un enseignement intelligent leur apprendra plus, au contraire, que ne savent les élèves actuels et même le plus savant des bacheliers six mois après son examen.
Au lieu de consacrer cette heure de grec et de latin par semaine à l'explication de chinoiseries grammaticales destinées à être immédiatement oubliées, comme cela se fait actuellement, nous la consacrerons à apprendre les citations latines les plus courantes, quelques racines grecques et à lire des traductions interlinéaires de quelques auteurs très faciles. Nous aurons ainsi économisé un nombre immense d'heures qui pourra être employé à enseigner une foule de choses utiles: langues vivantes, sciences, dessin, etc.
Du nombre énorme d'heures ainsi gagnées, quelques-unes pourront être utilisées pour faire lire dans des traductions françaises les principaux auteurs grecs et latins, dont actuellement, après sept ou huit ans d'éducation gréco-latine, les élèves n'ont traduit péniblement que de vagues fragments.
Malgré ce que cet enseignement peut avoir de superficiel en apparence, je suis persuadé que les élèves qui l'auraient reçu connaîtraient beaucoup mieux l'antiquité gréco-latine que les bacheliers actuels.
L'enseignement de l'antiquité par la lecture de traductions[129] aurait en plus l'avantage d'intéresser les élèves. Au lieu d'avoir Virgile et Homère en horreur, ils les liraient avec intérêt, car l'_Énéide_ et l'_Iliade_ sont de vrais romans. Ce qui rend ces livres si antipathiques aux écoliers, c'est l'ennui d'en traduire des fragments à coups de dictionnaire.
[Note 129: Il y en a d'excellentes à 0 fr. 25 le volume. Le prix d'une bibliothèque des anciens auteurs très suffisante ne dépasserait guère 10 francs.]
Intéressez les élèves, intéressez-les à tout prix: c'est, comme je l'ai dit, l'ennui, qu'on n'a pas su éviter dans les études grecques et latines, qui est, en grande partie, la cause de la décadence de ces études. C'est l'enseignement du grec et du latin qui s'est tué lui-même. Si l'on continue dans cette voie, le suicide sera complet; le latin et le grec succomberont au discrédit général où ils seront tombés devant le monde, devant les élèves et devant un certain nombre de professeurs même[130].
[Note 130: _Enquête_, t. II, p. 197. Belot, professeur de philosophie au lycée Louis-le-Grand.]
Quant à l'étude des principales citations latines, dont il existe plusieurs recueils, et de quelques racines grecques et latines, c'est l'unique moyen de conserver du grec et du latin ce qui peut avoir quelque ombre d'utilité, non seulement au point de vue des étymologies, mais surtout pour ne pas paraître ignorer des choses que connaissent nos contemporains instruits.
Quoi de plus facile que de loger dans la mémoire toute neuve de nos élèves un certain nombre de racines grecques et latines? J'ai constaté que les miens se prêtent volontiers à cet exercice. Je leur mets entre les mains un vocabulaire de deux cents mots ou radicaux grecs et latins, quelque chose comme notre ancien Jardin des racines grecques; ils l'apprennent à petites doses sans la moindre difficulté et il suffit amplement à tous leurs besoins présents et futurs[131].
[Note 131: _Enquête_, t. II, p. 495. Maldidier, professeur agrégé à l'Université.]
J'ai été fort heureux de voir un universitaire distingué, M. Torau Beyle[132], adopter à peu près la même conclusion que moi en ce qui concerne le temps à consacrer à l'étude du grec et du latin. Il propose, lui aussi, de les enseigner seulement pendant une heure par semaine à titre de cours supplémentaire. C'est à peu près le temps accordé aujourd'hui à l'escrime et à la danse.
[Note 132: _Revue Politique et Parlementaire_, 10 mai 1899.]
Un partisan convaincu des études gréco-latines, M. Hanotaux, est arrivé par une autre voie à des conclusions analogues. Dans un article que publia _le Journal_ en faveur de l'enseignement du latin, il formulait le souhait que tout jeune Français cultivé puisse comprendre l'_Epitome Historiæ Græcæ_ et le _Selectæ_. Je n'y découvre aucune utilité, mais je n'y vois non plus aucun inconvénient, attendu qu'un tel souhait est d'une réalisation extrêmement facile. Cette lecture, par les méthodes que j'indiquerai dans un autre chapitre, ne demanderait pas au dernier élève d'une école primaire plus d'un mois de travail[133].
[Note 133: Pour les personnes qui voudraient pousser plus loin l'étude du latin, je signalerai le volume de M. le professeur Bézard, déjà auteur d'un livre sur la méthode littéraire. Dans son nouvel ouvrage, _Comment apprendre le latin_, l'auteur, après avoir montré la pauvreté des méthodes actuelles, essaie d'unifier et de simplifier un peu cet enseignement.]
Au risque de sembler paradoxal, j'ajouterai aux observations qui précèdent qu'il y aurait un grand intérêt psychologique à introduire le grec et le latin à la dose que j'ai dite--une heure environ par semaine--dans l'enseignement primaire. Ce serait le seul moyen de faire perdre à ces deux langues le prestige mystérieux qu'elles exercent encore dans l'esprit de la bourgeoisie actuelle. Quand l'on constatera que de jeunes maçons ou des apprentis cordonniers peuvent hardiment citer à propos une douzaine de citations latines, personne ne se figurera plus que la connaissance de quelques mots de cette langue confère une sorte de noblesse. Son prestige s'évanouira alors très vite. Ce sera comme si la plupart des ouvriers recevaient les palmes académiques en récompense de leurs services. Les classes dites dirigeantes n'en voudraient bientôt plus.
Je n'imagine pas assurément que des réformes aussi simples aient la moindre chance d'être jamais acceptées en France. Les grandes réformes imposées à coups de décrets seules nous tentent. Elles n'ont pourtant d'autres résultats que de produire des révolutions apparentes qui rendent impossible aucune évolution.
CHAPITRE IV
La question du baccalauréat et du certificat d'études.
§ 1.--LA RÉFORME DU BACCALAURÉAT.
Les résultats désastreux de l'enseignement classique ayant été reconnus par la presque totalité des universitaires qui ont déposé devant la Commission d'enquête, ces derniers se sont naturellement demandé comment y remédier.
Avec cette logique simpliste si répandue chez les Latins, ils ont vite découvert la cause secrète du mal, le bouc émissaire qu'il fallait charger des crimes d'Israël. Le coupable, c'était le baccalauréat! Et avec ce radicalisme énergique, produit nécessaire des raisonnements simplistes, le remède a été immédiatement signalé. Le baccalauréat étant la cause évidente de tout le mal, il n'y avait qu'à le supprimer. Sans perdre de temps, un projet de loi fut déposé dans ce sens au Sénat.
Supprimer est, bien entendu, une façon de parler. L'esprit latin n'hésite jamais à demander des réformes radicales, mais étant doté, de par son hérédité, d'un conservatisme extrêmement tenace, il concilie ces deux tendances contraires en se bornant à changer simplement les mots sans toucher aux choses.
L'infortuné baccalauréat a suscité un intéressant exemple de cette mentalité spéciale. Après avoir proposé de le supprimer, on propose immédiatement,--et cela dans le même projet de loi,--de le rétablir sous un autre nom. Il ne s'appellera plus baccalauréat, il s'appellera certificat d'études, à l'imitation de ce qui se passe en Allemagne et, de cette façon, notre enseignement classique vaudra évidemment celui des Allemands. Rien n'est, comme on le voit, plus simple.
Une chose tout à fait remarquable et digne d'être offerte aux méditations des psychologues, c'est que personne n'ait soupçonné, ou du moins n'ait dit, que les parchemins sur lesquels on aura remplacé le mot «baccalauréat» par «certificat d'études» ne sauraient en aucune façon posséder la vertu de modifier les méthodes qui rendent notre enseignement inférieur à ce qu'il est chez la plupart des peuples. Sans doute, on nous prévient que ce nouveau baccalauréat, qualifié de certificat d'études, sera précédé de sept à huit baccalauréats spéciaux, dits examens de passage, que l'élève sera obligé de subir devant un jury à la fin de chaque année scolaire. J'ai déjà montré, dans un autre chapitre, l'enfantillage d'un tel projet de réforme. Si les résultats étaient les mêmes qu'à l'examen final du baccalauréat actuel--et pourquoi seraient-ils différents--la moitié seulement des élèves serait reçue. Les lycées perdraient donc d'un seul coup la moitié de leurs élèves et leur budget, qui présente déjà des déficits énormes, serait si onéreux pour l'État que les professeurs arriveraient vite à recevoir tous les candidats. Les choses redeviendraient donc exactement ce qu'elles sont aujourd'hui.
Nous sommes loin de penser cependant que la campagne entreprise contre le baccalauréat ait été inutile. Elle a contribué à montrer aux moins clairvoyants ce que valent nos études classiques et c'est pourquoi nous n'avons pas jugé superflu de consacrer un chapitre à la question. Les examens du baccalauréat ont mis en évidence la pauvreté des résultats produits par les études classiques.
Ce baccalauréat si incriminé n'est en réalité qu'un effet et nullement une cause. Qu'on le maintienne ou qu'on le supprime, ou encore qu'on change son nom, cela ne changera en aucune façon les méthodes universitaires. S'il est remplacé par un certificat obtenu après un examen passé dans l'intérieur du lycée, le seul avantage sera de dispenser les professeurs de faire constater au public l'ignorance des élèves qu'ils ont formés.
§ 2.--L'OPINION DES UNIVERSITAIRES SUR LE BACCALAURÉAT
Bien que, de toute évidence, le baccalauréat ne soit pour rien dans l'état actuel de notre enseignement classique, la campagne menée contre lui a été des plus violentes et la violence s'est accentuée chez les créateurs mêmes des programmes actuels, tels que M. Lavisse. Ne pouvant s'en prendre à leurs méthodes et à leurs programmes, ce qui eût été s'en prendre à eux-mêmes, les universitaires accusent le baccalauréat et aucune injure ne lui est épargnée. M. Lavisse le qualifie de «malfaiteur».
Je suis l'ennemi convaincu du baccalauréat, que je considère--passez-moi le mot violent--comme un malfaiteur[134].
[Note 134: _Enquête_, t. I, p. 40. Lavisse, professeur à la Sorbonne.]
Est-il bien certain que ce soit le diplôme qui mérite une qualification aussi sévère? J'en doute un peu.
Le même M. Lavisse a expliqué dans une conférence publique les origines des programmes actuels du baccalauréat.
Du baccalauréat, régulateur des études, le programme a été rédigé, à Paris, par des hommes très compétents, très mûrs, trop compétents, trop mûrs: je suis un de ces messieurs. Nous l'avons déduit de conceptions coutumières, qui peuvent avoir vieilli, comme nous-mêmes, sans que nous le sachions. Ce programme, nous le modifions assez souvent, il est vrai, preuve que nous ne sommes jamais tout à fait contents, et cette inquiétude nous est une circonstance atténuante. Mais à travers toutes les modifications, nous gardons des principes fixes: celui-ci, que l'éducation qui a formé des hommes comme nous, est la meilleure de toutes évidemment et que nous en devons le bénéfice aux générations futures; celui-ci encore, qu'il faut que tout écolier sache toutes choses à un moment donné: le grec, le latin, le français, une langue étrangère, l'histoire, la géographie, la philosophie, les mathématiques, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, l'astronomie, tout en un mot, et quelques autres choses encore[135].
[Note 135: Lavisse. Conférence sur le baccalauréat.]
En résumé, l'élève est censé savoir par coeur une Encyclopédie complète. Comme il ne peut évidemment en retenir qu'une faible partie, l'examen est pour lui uniquement une question de chance. C'est ce que nous montre très bien M. Lavisse. Après avoir constaté que la façon dont on fait passer l'examen est «scandaleuse», il ajoute:
Bien que je puisse affirmer, que les jurys ont, en somme, des habitudes de large indulgence,--si large qu'être bachelier cela ne signifie à peu près rien,--il est certain que, dans l'examen oral comme dans l'examen écrit, des juges cotent plus haut et d'autres plus bas. Ici encore, un candidat peut être refusé salle A, qui aurait été reçu en face, salle B. C'est le palier qui fait la différence.
Les personnes qui ont déposé devant la Commission d'enquête ne se sont pas d'ailleurs montrées beaucoup plus indulgentes, bien que n'ayant en aucune façon participé à la confection des programmes. Voici quelques extraits de leurs dépositions.
Le gros événement que j'aperçois dans le baccalauréat, c'est que cet examen donne, non pas le maximum de la constatation des efforts faits par l'enfant, mais tout au contraire un minimum accidentel, tiré en quelque sorte à la loterie, sur deux ou trois points déterminés.
La part de chance y est tout à fait excessive[136].
[Note 136: _Enquête_, t. II, p. 676. R. Poincaré, ancien ministre de l'Instruction publique.]
Bien entendu les élèves sont fixés sur ce point et ont recours à tous les moyens capables de fixer la chance. Recommandations par des gens influents, sans parler de la fraude.
Dois-je ajouter, enfin qu'un trop grand nombre de candidats ont recours à la fraude? Certainement l'examen, comme il est pratiqué, est démoralisateur[137].
[Note 137: _Enquête_, t. I, p. 40. Lavisse, professeur à la Sorbonne.]
Ce que les élèves étudient spécialement, ce sont les réponses chères au professeur. Devant tel examinateur, on doit assurer que Marat était un grand homme, et devant tel autre examinateur déclarer qu'il n'était qu'un immonde gredin. Toute erreur de doctrine est fatale au candidat.
Il y a des candidats qui étudient surtout les examinateurs, qui relèvent les questions posées par tel ou tel, répétées d'années en années, et qui ne se préparent que pour ces questions.
Un professeur de Faculté voulait toujours qu'on lui parlât des cinq périodes du génie de Corneille; les élèves connaissaient sa petite faiblesse et, formés par leurs professeurs, ils apprenaient les cinq périodes du génie de Corneille. Un jour, le professeur était absent et remplacé par son suppléant. Un pauvre candidat croyant avoir affaire à l'homme aux cinq périodes, répondit à cette question: Que savez-vous de Corneille?: «On distingue cinq périodes». Mais l'examinateur lui dit: «Vous vous trompez, je ne suis pas M. X...»[138].
[Note 138: _Enquête_, t. II, p. 262. Pasquier, recteur à Angers.]
Les questions posées par les professeurs sont parfois invraisemblables et dénotent de leur part une mentalité déconcertante.
Il semble que leur principale préoccupation ne soit par des rechercher ce que sait l'élève, mais bien de l'embarrasser. Voici quelques-unes des questions posées dans diverses facultés et citées devant la Commission d'enquête.
Quelles sont, en France, les terres propres à la culture des asperges?
Quelles sont les vertus curatives des eaux minérales de France?
Pourriez-vous dire quelles ont été les réformes faites par l'électeur de Bavière au XVIIIe siècle[139]?
[Note 139: _Enquête_, t. II, p. 561. Malet, professeur au lycée Voltaire.]
Est-il beaucoup de membres de l'Institut--en dehors de quelques spécialistes--capables de répondre à ces questions?
La seule règle qui guide réellement les examinateurs est d'arriver à une certaine moyenne constante de refusés et d'admis. Ils maintiennent soigneusement la proportion de 50 % d'admis, d'après la statistique présentée par M. Buisson à la Commission[140]. La régularité annuelle de ce chiffre indique la préoccupation des examinateurs. Ils iraient plus vite et les résultats seraient absolument les mêmes si la réception des candidats était tirée simplement à pile ou face.
[Note 140: _Enquête_, t. I, p. 438.]
Malgré le hasard qui préside à la réception des candidats, les examinateurs ne cessent de se plaindre de leur insuffisance. A les entendre, la très immense majorité des élèves ne se composerait que de misérables crétins. Voici quelques extraits de doléances présentées devant la Commission.
Les juges du baccalauréat, les professeurs des Facultés de droit, ne cessent de se plaindre de l'ignorance surprenante des jeunes gens.
Un rapport récent, adopté à l'unanimité par la Faculté de droit de Grenoble, répond que ce qu'il faudrait apprendre aux étudiants en droit, c'est le français, le latin, l'histoire et la philosophie, que, pour la plupart d'entre eux, l'enseignement secondaire serait à refaire tout entier[141].
[Note 141: _Enquête_, t. II, p. 124. Bernès, professeur au lycée Lakanal.]
La majorité des candidats au baccalauréat possède peu de notions précises. Si l'on n'y mettait une complaisance parfois excessive, la plupart des jeunes gens ne recevraient pas leur diplôme de bachelier. Voilà la vérité sur cet examen encyclopédique[142].
[Note 142: _Enquête_, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de la Société nationale d'encouragement à l'agriculture.]