Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage

Part 9

Chapter 93,801 wordsPublic domain

Les Latins avaient le même proverbe que nous: _Quisquis amat dominum, diligit catulum_.

Au besoin on connaît l'ami.

«Dans l'infortune on connaît ses vrais amis.» (Euripide, _Hécube_.)

_In bonis viri, inimici illius in tristitia: et in malitia illius amicus agnitus est_.

(_Ecclesiastic._, XII, 9.)

«Quand un homme est heureux ses ennemis sont tristes, et quand il est malheureux on connaît quel est son ami.»

_Amicus certus in re incerta cernitur_ (Ennius.)

L'ami constant se montre dans l'inconstance du sort.

_Is est amicus qui in re dubia re juvat, ubi re est opus._

(Plaut., _Epidic._, V. 104.)

Celui-là est ami qui, dans les moments difficiles, nous aide en effet, quand il faut des secours effectifs.

_In angustiis amici apparent_

(Petron.)

Dans les revers les amis se font voir.

_On connaît les bonnes sources dans la sécheresse, et les bons amis dans l'adversité._

(_Proverbe chinois._)

Nous avons encore le proverbe: _Le malheur est la pierre de touche de l'amitié_. Ce qui se retrouve dans cette pensée d'Isocrate: «L'adversité est le creuset où s'éprouvent les amis.»

Hélas! combien il y en a peu qui soient éprouvés à ce creuset sans y laisser un déchet considérable! Un vers proverbial en patois aveyronnais dit fort originalement que ceux qui y passent ne laissent dans la fonte que de l'écume et des scories.

_Cad' amic que s'y found demoro tout en crasso._

Chaque ami qui s'y fond demeure tout en crasse.

Le faux ami ressemble à l'ombre du cadran.

Cette ombre, comme on sait, se montre lorsque le soleil brille, et elle n'est plus visible quand il est voilé par les nuages. De là ce quatrain:

Tel qui se dit un ami sûr Est en tout point semblable à l'ombre, Qui paraît quand le ciel est pur, Et disparaît quand il est sombre. (GOBET.)

«Tant que vous serez heureux, dit Ovide, vous compterez beaucoup d'amis; si les temps deviennent sombres, vous serez seul.»

_Donec eris felix, multos numerabis amicos; Tempora si fuerint nubila, solus eris._

(Trist., I, élég. VIII.)

Ce que Ponsard a traduit dans ces deux vers de sa comédie intitulée _l'Honneur et l'Argent_:

Heureux, vous trouverez des amitiés sans nombre, Mais vous resterez seul si le temps devient sombre.

Les anciens comparaient les faux amis aux hirondelles, qui viennent dans la belle saison et s'en vont dans la mauvaise. Le peuple de Paris les assimile aux cochers de fiacre, qu'on trouve toujours sur place quand il fait beau temps, et qu'on n'y rencontre plus dès qu'il pleut.

Nous avons encore une comparaison proverbiale qui a été reproduite dans cet ingénieux quatrain de Mermet, poëte du seizième siècle:

Les amis de l'heure présente Ont le naturel du melon: Il faut en essayer cinquante Avant d'en trouver un de bon.

Rien de plus commun que le nom d'ami, rien de plus rare que la chose.

_Vulgare amici nomen, sed rara est fides._

(_Phædr._, lib. III, fab. IX.)

Heureux celui qui, dans sa vie, peut trouver l'ombre d'un ami! disait, dans une comédie de Ménandre, un jeune homme qui n'osait croire à la réalité d'un bien si rare et si précieux.

Aristote s'écriait: «O mes amis, il n'y a plus d'amis!» et Caton l'Ancien prétendait qu'il fallait tant de choses pour faire un ami que cette rencontre n'arrivait pas en trois siècles.

«L'amitié est bien bête de compagnie, disait Plutarque, mais non pas bête de troupeau.» Remarque très-vraie, car les amitiés célèbres n'ont jamais existé qu'entre deux personnes.

«C'est un assez grand miracle de se doubler. N'en connaissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler.»

(Montaigne, _Ess._, I, 27.)

Les Scythes, pour qui l'amitié était une chose sacrée, pensaient avec raison qu'elle ne pouvait étendre ses liens au delà sans les relâcher; et, pour la garantir de l'amoindrissement qu'elle eût subi par extension, ils avaient fait une loi qui ordonnait d'avoir un ami, en permettait deux et en défendait trois. Cette loi était fort sage, car il n'y a jamais assez d'amitié et il y a toujours assez d'amis.

«Assez d'amis parmi les hommes! s'écrie Bourdaloue, mais quels amis! assez d'amis de nom, assez d'amis d'intérêt, assez d'amis d'intrigue et de politique, assez d'amis d'amusements, de compagnie, de plaisir; assez d'amis de civilité, d'honnêteté, de bienséance; assez d'amis en paroles, en protestations.»

Certes, de ces amis-là, il y en a _assez de peu, assez d'un, assez d'aucun_, suivant le mot d'un Ancien rapporté par Sénèque: _Satis sunt pauci, satis est unus, satis est nullus._ (_Epist._ VII.)

On connaît cette boutade spirituelle de Chamfort: «Dans le monde vous avez trois sortes d'amis: vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se souviennent pas de vous, et vos amis qui vous haïssent.»

Hélas! pourquoi faut-il que ces chers amis, à qui nous donnons notre confiance, ne soient presque toujours que de chers ennemis!

Qui cesse d'être ami ne l'a jamais été.

Ce beau proverbe est traduit d'un vers grec cité par Aristote (_Rhétor._, liv. II). Il se trouve aussi dans le troisième discours de Dion Chrysostome, qui l'a développé en disant que le caractère de l'amitié est de ne point changer, et que, si quelqu'un est infidèle à une personne avec qui il a vécu dans une liaison intime, il déclare par cette infidélité qu'il ne l'aimait pas véritablement; car, s'il eût été son ami, il serait demeuré tel. C'est exactement la pensée que le père de Neuville a exprimée d'une manière heureuse en parlant de «la cour où les heureux n'ont point d'amis, puisqu'il n'en reste point aux malheureux.»

Un bon ami vaut mieux que cent parents.

Ce proverbe a sa raison dans cet autre: _Beaucoup de parents et peu d'amis._--J. Delille a dit dans son poëme de la _Pitié_:

Le sort fait les parents, le choix fait les amis.

(Ch. II.)

Et ce joli vers n'est que la répétition textuelle d'un proverbe oriental que Dorat, avant Delille, avait imité ainsi:

C'est le hasard qui fait les frères, Et la vertu fait les amis.

Cicéron (_de Amicitia_, V.) met l'amitié au-dessus de la parenté, en ce que la bienveillance est essentielle à la première et n'est point inséparable de la seconde, que sans bienveillance il n'y a plus d'amitié et qu'il y a toujours parenté.

D'autres, au contraire, ont mis la parenté au-dessus de l'amitié, et leur opinion a servi de fondement à quelques proverbes qu'on trouvera plus loin.

Le frère est ami de nature, Mais son amitié n'est pas sûre.

Ce distique proverbial est tiré de la phrase suivante de Cicéron: _Cum propinquis amicitiam natura ipsa peperit, sed ea non satis habet firmitatis_. (_De Amicitia_, V.) Il paraît justifié par les démêlés trop fréquents que la jalousie et l'intérêt excitent parmi les frères: «C'est à la vérité, dit Montaigne, un beau nom et plein de dilection que le nom de frère; mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l'un soit la pauvreté de l'autre, cela destrempe merveilleusement et relâche cette soudure fraternelle.»

On peut vivre sans frère, mais non sans ami.

Si cela était vrai, l'espèce humaine aurait été frappée depuis longtemps d'une mortalité qui l'eût enlevée tout entière; car, dans la plupart des siècles, il ne s'est pas rencontré peut-être un de ces êtres d'élite sans lesquels on dit la vie impossible. Ne prenons donc ce proverbe que pour une hyperbole excessive par laquelle on a voulu faire ressortir le prix inestimable de l'amitié, et ne cherchons pas même à le justifier sous ce rapport. La comparaison qu'il présente accuse une idée immorale, dénaturée, qui doit le faire proscrire. Il peut rester à l'usage de quelque mauvais frère, mais il ne saurait obtenir l'approbation d'aucun esprit sensé.

Malheur à l'homme qui sacrifie ses parents à ses amis. Les Espagnols disent à ce sujet: «_Quien de los suyos se aleja, Dios le deja_. Celui qui s'éloigne des siens, Dieu l'abandonne.» Les pères et mères devraient inculquer à leurs enfants cette belle maxime où respire l'esprit de famille, en y joignant des exemples propres à en confirmer la vérité.

Un ami est un autre nous-même.

Beau mot qui a été attribué faussement à Zénon, fondateur de la secte des stoïciens, car il se trouve dans le passage suivant des _Entretiens de Socrate_ (II, 10): «Un bon ami est toujours prêt à se substituer à son ami, à le seconder dans les soins de sa maison, dans les affaires de l'État. Vous voulez obliger quelqu'un, il va se joindre à vous dans cette bonne action. Quelque crainte qui vous agite, comptez sur ses secours; vous faut-il faire des dépenses, des démarches, employer la force ou la persuasion? _Vous trouverez en lui un autre vous-même._»

Ce mot n'appartient pas même à Socrate. Avant lui il était employé proverbialement dans l'école de Pythagore qui passait pour en être l'auteur.

Aristote a dit: «Un ami est une âme qui vit dans deux corps»; ce qu'Horace a imité en appelant Virgile _la moitié de son âme_: _animæ dimidium mea_ (I, od. 3), et ce que saint Augustin a répété dans ses _Confessions_: «_Sensi animam meam et animam illius unam fuisse animam in duobus corporibus_ (IV, 6). Je sentis que mon âme et la sienne n'avaient formé qu'une seule âme dans nos deux corps.»

Cette même vie à deux, qui est celle de la véritable amitié, Ennius la nommait _la vie vivante_, _vita vitalis_.

Qui ne connaît les vers charmants par lesquels La Fontaine a terminé sa fable des _Deux Amis_ qui vivaient au Monomotapa?

Qu'un ami véritable est une douce chose! Il cherche vos besoins au fond de votre cœur; Il vous épargne la pudeur De les lui découvrir vous-même: Un songe, un rien, tout lui fait peur Quand il s'agit de ce qu'il aime.

(Liv. VIII, fab. XI.)

Ces vers, où toutes les idées de la fable se reproduisent et se résument en traits de sentiment, sont calqués, à l'exception des deux derniers qui complètent si heureusement ce délicieux résumé, sur une maxime indienne que Pilpay, dans un apologue intitulé aussi les _Deux Amis_, a formulé en ces termes: «Un ami est une chose bien précieuse. Il cherche nos besoins au fond de notre cœur. Il nous épargne la honte de les lui découvrir nous-mêmes.»

Un ami fidèle est la médecine de la vie.

C'est-à-dire qu'il peut dissiper les ennuis, adoucir les amertumes et soulager la plupart des maux de la vie. Il est pour les maladies de l'esprit ce qu'un bon médecin est pour celles du corps. Ce proverbe est littéralement traduit du verset de l'Ecclésiastique: _Amicus fidelis, medicamentum vitæ_ (VI, 16).

«L'amitié, dit Gœthe, est le fonds social où l'humanité trouve toujours des trésors nouveaux pour se relever forte et puissante, quel que soit l'état déplorable où les naufrages et les banqueroutes ont pu la réduire.»

On lit dans le _Hava-mal_ ou _Discours sublime d'Odin_, poëme gnomique des Scandinaves: «L'arbre se dessèche quand il n'est revêtu ni d'écorce ni de feuillage: ainsi est l'homme sans ami. L'homme ne peut vivre seul.»

Les Arabes disent: «Pourquoi Dieu a-t-il donné une ombre à notre corps? C'est pour qu'en traversant le désert nos yeux se reposent sur elle, et soient ainsi préservés de la réverbération des sables brûlants.»

Il faut être fringant à l'ami.

Dicton fort usité au quatorzième et au quinzième siècle parmi les femmes, pour dire que celle qui attendait la visite de son bon ami devait se mettre en frais de braverie et d'amabilités afin de le bien recevoir. _Fringant_, autrefois invariable quant au genre, est le participe présent du verbe _fringuer_, employé par nos vieux auteurs dans le sens de se parer, caresser, faire l'amour. Ces deux dernières acceptions, désusitées en français, se sont conservées dans divers patois méridionaux.

Un ami pour l'autre veille.

Un ami ne s'endort pas sur les affaires de son ami; il les prend à cœur, il y veille comme aux siennes propres, et sa vigilance est payée de retour par celui qui en est l'objet: tous deux sont sous la garde l'un de l'autre, et ils doivent trouver dans leur sollicitude réciproque les conseils et les secours dont ils ont besoin pour bien soigner leurs intérêts moraux et matériels.

Il n'est si bon conseil que d'ami.

Parce que ce conseil a ordinairement toutes les qualités requises, étant inspiré par une sincère affection, formé en connaissance de cause et présenté de manière à ne pas blesser l'amour-propre de celui qui le reçoit.

Les Espagnols disent: «_Consejo de quien bien te quiere aunque te parezca mal, escribelo._ Conseil de celui qui te veut du bien, quoiqu'il te paraisse mal, mets-le par écrit (pour ne pas l'oublier).»

Les Allemands ont ce proverbe: «_Freundes Stimme, Gottes Stimme._ Conseil d'ami, conseil de Dieu.»

«_Unguento et variis odoribus delectatur cor, et bonis amici consiliis anima dulcoratur_ (Salom., _Prov._ XXVII, 9). Le parfum et la variété des odeurs sont la joie du cœur, et les bons conseils d'un ami sont les délices de l'âme.»

Si ton ami te frappe, baise sa main.

On comprend que ce proverbe ne doit pas se prendre à la lettre, et que l'_ami qui frappe_ ne signifie que l'ami qui reprend. Le sens est donc que, quelque véhémence qu'un ami mette dans ses remontrances, il faut lui en savoir gré, parce qu'elle est l'effet et la preuve d'un véritable attachement. Les Allemands disent d'une manière également figurée: «_Freundes Schlæge, liebe Schlæge._ Coup d'ami, coup chéri.»

Leur proverbe et le nôtre rappellent ces paroles de Salomon: «_Meliora sunt vulnera diligentis quam fraudulenta oscula odientis_ (_Prov._ XXVII, 6). Les blessures que fait celui qui aime valent mieux que les baisers trompeurs de celui qui hait.»

Un vieil ami est une seconde conscience.

Parce que cette seconde conscience, de même que la première, ne laisse passer aucune faute sans avertissement. Le devoir de l'amitié véritable est de remontrer à celui qu'on aime les défauts qu'il peut avoir afin de l'exciter à s'en corriger. C'est ce que fait entendre aussi ce proverbe espagnol: «_No hay mejor espejo que el amigo viejo._ Il n'y a pas de plus fidèle miroir qu'un vieil ami.» On sent que ce proverbe ne désigne pas sans raison un _vieil ami_, car il faut être ami de longue main pour être en droit de faire de telles remontrances. «Le plus grand effort de l'amitié, dit La Rochefoucauld, n'est pas de montrer nos défauts à un ami; c'est de lui faire voir les siens.»

On ne peut dire ami celui avec qui on n'a pas mangé quelques minots de sel.

Aristote et Plutarque se sont servis de ce proverbe, dont le sens est que l'amitié ne peut se former subitement, et qu'elle a besoin d'être confirmée par le temps. «Semblable au vin généreux dont les années augmentent le prix, dit Cicéron, plus elle est vieille, et plus elle est parfaite, et c'est avec raison qu'on pense qu'il faut manger ensemble plusieurs boisseaux de sel pour consommer l'amitié.» _Verum illud est, quod dicitur, multos modios salis simul edendos esse ut amicitiæ munus expletum sit._ (Cic., _de Amicitia_ XIX.)

L'amitié est aussi comparée au vin dans l'Ecclésiastique: «_Vinum novum amicus novus: veterascet, et cum jucunditate bibes illud_ (IX, 15). Le nouvel ami est un vin nouveau: il vieillira, et tu le boiras avec délices.»

Qui est ami de tous ne l'est de personne.

Il en est de l'amitié comme d'une essence précieuse qui perd sa vertu quand on la délaye dans une trop grande quantité d'eau. Ce sentiment n'a de force qu'autant qu'il reste concentré dans un couple d'êtres d'élite. S'il s'épanche sur beaucoup de gens, il s'amoindrit tellement qu'il n'en vient presque rien à personne. _Pluralité d'amis, nullité d'amis._

«L'amitié, dit Plutarque, nous serre et nous unit; plusieurs amitiés nous séparent et nous distraient. La pluralité d'amis convient à ceux qui veulent user de leurs amis sans se soucier de les servir réciproquement: ce qui vaut autant à dire qu'elle convient à des gens qui ne savent ce que c'est qu'amitié. _Ne touche point à plusieurs dans la main_, disait Pythagore; c'est-à-dire ne fais pas beaucoup d'amis... Qui a tant d'amis, certes assister à tous il est du tout impossible, et ne gratifier à nul il n'y aurait point d'apparence; et en gratifiant à tous en offenser plusieurs, il serait aussi trop fâcheux.» (_De la pluralité d'amis._)

A nul n'est vrai ami qui de soi-même est ennemi.

«Celui qui est mauvais à soi-même ne doit être bon à personne.»

(MÉNANDRE.)

«_Qui sibi amicus est scito hunc amicum omnibus esse_ (Sén., _Epist._, VI). Sachez que celui qui est ami de soi-même l'est aussi de tous les autres.» En effet, l'homme qui sait ce qu'il se doit à lui-même sait aussi ce qu'il doit à ses semblables, et son attention consciencieuse à observer ses devoirs personnels est une garantie assurée de la bonne foi et de l'honnêteté qu'il apportera dans ses relations avec les autres. Un philosophe chinois, Ma-Koang, a très-bien dit: «Avant de chercher à se faire des amis, il faut commencer à devenir le sien.»

Un ami n'est pas sitôt fait que perdu.

Parce que, pour faire un ami, il faut une longue pratique, un commerce assidu, de l'attachement, des services, des prévenances, qualités qu'on ne rencontre guère; tandis que, pour le perdre, il suffit de quelques négligences, de quelques susceptibilités, de quelques saillies de mauvaise humeur, défauts d'autant plus fréquents que les qualités susdites sont plus rares. C'est pour cela aussi que les amitiés se forment si difficilement, et qu'elles ne sont, à proprement parler, que des essais sans résultat. Elles ont le sort de ces insectes qui mettent trois ans à se former pour ne vivre que peu de minutes.

Un ami en amène un autre.

Une personne invitée dans une maison y amène quelquefois une autre personne qu'on n'attendait pas, et la présentation se fait avec des excuses auxquelles on répond: _Un ami en amène un autre._ Les Anglais disent: «_My friend's friend is welcome._ L'ami de mon ami est le bienvenu.» Les Italiens ont ce proverbe dérivé d'un usage ecclésiastique: «_Ogni prete può menar un chierico_. Tout prêtre peut amener un clerc.»

Chez les Romains le convive amené à un festin par un invité s'appelait _ombre_, sans doute parce qu'il suivait son introducteur comme l'ombre suit le corps, et leur proverbe correspondant au nôtre était: «_Locus est et pluribus umbris._ (HOR., lib. I, epist. V.) Il y a place pour plusieurs ombres.»

Ami jusqu'aux autels.

_Usque ad aras amicus._ Proverbe que les Latins avaient emprunté aux Grecs pour signifier qu'on est disposé à tout faire pour ses amis, excepté ce qui est contraire à la religion et à la conscience. Ce proverbe, rapporté par Plutarque et par Aulu-Gelle, est une réponse de Périclès à un de ses amis qui l'engageait à prêter un faux serment en sa faveur. Il est fondé sur l'antique usage de jurer la main posée sur un autel.

François Ier en fit une noble application lorsque, en 1534, il écrivit au roi d'Angleterre Henri VIII, qui lui conseillait de se séparer de l'Église romaine comme il venait de le faire: _Je suis votre ami, mais jusqu'aux autels_.

Qui n'est pas grand ennemi n'est pas grand ami.

C'est-à-dire: celui qui n'est pas capable de bien haïr n'est pas capable de bien aimer; celui qui ne peut mettre beaucoup d'ardeur à se venger de ses ennemis ne peut non plus en mettre beaucoup à servir ses amis. L'auteur des _Loisirs d'un ministre d'État_ (le marquis de Paulmy) désapprouve très-fort ce proverbe, qui mesure les degrés de l'amitié sur les degrés de la haine: «Distinguons, dit-il, entre les excès dans lesquels les passions peuvent nous entraîner, et les suites d'une liaison sage et réfléchie. L'amitié ne doit être que de ce dernier genre. Si elle devenait une passion, elle cesserait d'être aussi estimable et aussi respectable qu'elle l'est; elle aurait tous les dangers de l'amour, qui fait autant de fautes que la haine et la vengeance. Dieu nous garde de trop aimer, aussi bien que de trop haïr! cependant il faut bien aimer jusqu'à un certain point. Le cœur de l'homme a besoin de ce sentiment, et ce sentiment fait du bien à notre esprit, quand il ne l'aveugle point; mais la haine et le désir de la vengeance ne peuvent jamais que nous tourmenter; on est heureux de ne point haïr; mais, en aimant d'une manière sensée, ne peut-on pas servir ardemment ses amis, mettre de la vivacité, de la suite, même de la ténacité dans les affaires qui les intéressent? Eh! faut-il donc être cruel pour les uns parce que l'on est tendre pour les autres, persécuteur pour être serviable? Non. Pour moi, je déclare que je suis un faible ennemi, non-seulement en force, mais en intention, quoique je sois ami très-zélé et très-essentiel.»

Les observations qu'on vient de lire montrent fort bien que le proverbe n'est pas bon à pratiquer et ne s'accorde pas avec la morale, qui prescrit de ne haïr personne; mais elles ne prouvent pas précisément qu'il soit contraire à la vérité, chose essentielle qu'elles n'auraient pas dû omettre. Nous avons donc à donner cette preuve; et pour cela, il ne sera pas besoin d'une longue dissertation; il suffira de citer cette judicieuse pensée de Sénac de Meilhan: «On dit que _ceux qui savent bien haïr savent bien aimer_, comme si ces deux sentiments avaient le même principe. L'affection part du cœur, et la haine de l'amour-propre ou de l'intérêt blessé.»

La conséquence rigoureuse que tout esprit logique doit tirer de là, c'est, contrairement au proverbe, que la haine qu'on a contre une personne ne produit pas nécessairement l'affection pour une autre.

A l'ami soigne le figuier, à l'ennemi soigne le pêcher.

Ce proverbe, rapporté sans aucune explication dans le recueil de Gomes de Trier, conseille allégoriquement de mettre en pratique la fausse doctrine énoncée dans le précédent, c'est-à-dire de bien haïr ses ennemis afin de bien aimer ses amis. Le figuier y est considéré comme un emblème d'amitié, à cause de ses feuilles, qui couvrirent la nudité de nos premiers parents, et surtout à cause de son fruit employé, chez les peuples anciens, comme expression typique des vœux qu'ils formaient pour la prospérité des personnes chéries, et consacré, pour cette raison, aux étrennes du jour de l'an, dans le moyen âge, ainsi que dans l'antiquité. Le pêcher, au contraire, y figure comme un emblème de haine, par suite d'une vieille tradition d'après laquelle les rois de Perse auraient fait transplanter cet arbre, originaire de leur pays, sur les terres des Égyptiens leurs ennemis, parce que les pêches, en Perse, avaient des propriétés malfaisantes qui les faisaient classer parmi les poisons. Pline le Naturaliste a parlé de cette tradition, qu'il jugeait erronée, dans le passage suivant de son _Histoire naturelle_: «Il n'est pas vrai que la pomme persique soit un poison douloureux dans la Perse, ni que les rois de ce pays l'aient introduite, par vengeance, en Égypte, où la terre l'aurait bonifiée. Les auteurs exacts ont dit cela du perséa, qui diffère tout à fait du pêcher.» (Liv. XV, ch. XIII.)

Les Italiens ont le même proverbe qui doit se trouver dans le _Jardin de récréation_, etc., par Jean Florio (_Giardino di ricreazione_, etc., _di Giovanni Florio_), dont le recueil de Gomes de Trier est une traduction.

Il y a en outre, chez les Piémontais, un autre proverbe analogue, que M. le docteur Silva a bien voulu me communiquer. Le voici, avec la juste explication qu'il y a jointe: «Dans le Piémont, on croit généralement que l'enveloppe de la figue est un poison, et que la pêche, fruit malsain, porte son contre-poison dans la pellicule. De là le proverbe: «_All'amico si pela il fico, al nemico il persico_. A l'ami on pèle la figue, et à l'ennemi la pêche.» Aussi à la personne qu'on estime, et même dans les grands repas, la maîtresse de maison offre-t-elle parfois une figue dépouillée de son enveloppe.»