Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage
Part 8
Cet impertinent proverbe est traduit littéralement du provençal: _Frémos noun soun gens._ Je le crois dérivé de cette ancienne maxime de jurisprudence: _Mulier non habet personam_, par laquelle on déclarait que la femme n'était pas une personne devant la loi, c'est-à-dire qu'elle devait rester toujours mineure et dépendante.
J'avais d'abord conjecturé qu'il était provenu d'un autre fait auquel il s'ajuste assez bien; je le regardais comme une allusion probable à la thèse soutenue au second concile de Mâcon, le 23 octobre 585, par un évêque qui prétendait que le mot _homme_, dans la généralité de son acception, ne comprenait pas la femme, ce qu'un autre réfuta par divers passages de l'Écriture sainte où ce mot est employé pour désigner les deux sexes, notamment par le verset de la Genèse qui dit que _Dieu créa l'homme, mâle et femelle_, et par les versets de l'Évangile dans lesquels le fils de Dieu est appelé le _Fils de l'homme_, quoiqu'il ne soit que le fils de la femme quant à son humanité. Le concile, après une assez longue discussion, décida: _Mulieres esse homines_, que les femmes étaient hommes, c'est-à-dire qu'elles faisaient partie du genre humain[7].
[7] C'est ainsi qu'un ami de Cicéron l'engage, dans une lettre, à se consoler de la mort de sa fille Tullie, «parce qu'elle est née homme,» _quia homo nata est_.
On a trouvé fort ridicule que les pères de ce concile se soient arrêtés à l'examen d'une thèse si étrange; mais c'est faute de comprendre les motifs assez graves qu'ils ont eus pour cela. Ils se proposaient, en agissant ainsi, d'empêcher, par l'autorité suprême d'une décision ecclésiastique, la propagation d'une fausse idée, renouvelée d'Aristote. Ce philosophe, sur la parole duquel on jurait alors, avait prononcé, comme un oracle, que c'était d'une erreur de la nature que provenait la femme, créature incomplète, ouvrage manqué, résultat de l'imperfection de la matière impuissante à parvenir au sexe parfait, c'est-à-dire à produire l'homme, qu'on verrait naître seul dans un ordre de choses meilleur. Et son opinion était entrée en partie dans l'esprit de quelques théologiens du quatrième siècle, qui se figuraient que Dieu, au grand jour de la résurrection générale, ne ferait revivre la femme qu'en la changeant en homme.
Ce fut, tout porte à le penser, un partisan de cette déraisonnable opinion aristotélique et théologique à la fois qui en saisit l'assemblée: elle obtint l'appui de plusieurs autres qui cherchèrent à la faire prévaloir dans des vues plus politiques encore que religieuses. Ils espéraient que, si elle était canoniquement proclamée, elle deviendrait un moyen puissant de détruire l'influence de deux reines contemporaines généralement détestées, Frédégonde et Brunehaut, qui dirigeaient les affaires publiques au gré de leurs passions et de leurs caprices.
De ce qu'on dit des femmes, il n'en faut croire que la moitié.
Proverbe dont on ne fait l'application qu'en parlant des aventures qu'on leur attribue. «De ces choses-là, suivant l'historien Mézerai, on en compte toujours plus qu'il n'y en a, et il y en a toujours beaucoup plus qu'on n'en sait.» Phrase non moins spirituelle que malveillante, à laquelle ressemble beaucoup cette autre de Sénac de Meilhan: «On débite un grand nombre d'histoires fausses sur les femmes, mais elles ne sont qu'une faible compensation des véritables, qu'on ignore.»
Les Italiens ont un proverbe analogue d'après lequel, en matière de galanterie, tout peut se croire et rien ne peut se dire: _In materia di lussuria, si può creder tutto, ma dirne nulla._
Si les femmes étaient d'argent, elles ne vaudraient rien à faire monnaie.
Parce qu'on suppose qu'elles garderaient sous cette nouvelle forme le caractère indélébile de fausseté que les mauvais plaisants leur attribuent, et que par conséquent elles ne produiraient qu'une monnaie de mauvais aloi ou une fausse monnaie. C'est ainsi que j'ai entendu expliquer ce proverbe par une femme de beaucoup d'esprit, qui se plaisait à le citer en riant.
Je n'oserais contester positivement cette explication, dont je laisse la responsabilité à son auteur. Cependant je doute que ce soit la fausseté des femmes qu'on ait eu particulièrement en vue en formulant le proverbe. Il y a chez elles d'autres défauts qui, non moins que celui-là, ont pu en suggérer l'idée; et c'est peut-être par allusion à l'inconsistance et au mauvais alliage que ces défauts réunis produisent dans leur nature, qu'on a dit qu'_elles ne vaudraient rien à faire monnaie_, en sous-entendant ces mots: _parce qu'elles ne seraient pas malléables._
Cette raison toute naturelle est indiquée par un proverbe italien qui correspond au nôtre: «_Se le donne fossero d'argento, non varrebber' un quattrino, perchè non starebber' al martello._ Si les femmes étaient d'argent, elles ne vaudraient pas quatre deniers, parce qu'elles ne tiendraient pas sous le marteau», ce qui signifie au figuré, si je ne me trompe, qu'elles ne seraient pas malléables.
Les femmes qui ont donné leur farine, veulent vendre leur son.
Proverbe dont on fait l'application à certaines femmes galantes qui, après avoir prodigué gratuitement les prémices de leurs appas, ou leur farine, prétendent en faire payer au-dessus de leur valeur les restes, ou le son. Ces meunières intéressées, à qui le vice a fait oublier tout sentiment généreux, n'ont d'autres pensées que de s'enrichir aux dépens de quelques jeunes gens sans expérience qu'elles ont attirés à leur moulin, et qu'elles en chasseront impitoyablement aussitôt qu'elles auront achevé de les ruiner.
Les mots «farine» et «son» ont été employés allégoriquement par les auteurs du moyen âge dans le même sens qu'ils ont ici. On lit dans un recueil de ce temps cette curieuse définition de la beauté féminine: «C'est la farine du diable qui se réduit tout en son.» On y trouve aussi cette comparaison non moins curieuse de la femme prodigue de sa beauté pour son plaisir, avec un bluteau qui jette la farine et retient le son.
Il a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier.
La Rochefoucauld l'a dit textuellement dans sa 376e _Pensée_, et Molière l'a redit, à sa manière, dans ces vers d'_Amphitryon_, que Cléantis adresse à Sosie:
Va, va, traître, laisse-moi faire, On se lasse parfois d'être femme de bien.
(Acte II, sc. VII.)
Je crois que c'est une phrase proverbiale antérieure à ces deux auteurs. Elle est du moins employée comme telle dans quelques patois méridionaux, et elle a des équivalents dans plusieurs langues étrangères.
Sans doute le _métier_ d'honnête femme peut paraître fatigant, puisqu'il oblige à une lutte vigoureuse pour triompher de ce désordre d'idées et de tentations que peuvent exciter, par moment, dans l'esprit d'une femme, même la mieux morigénée, les froides négligences d'un mari et les ardentes poursuites d'un séducteur. Mais faut-il en conclure que les efforts qu'exige d'elle le maintien de sa vertu doivent lui en donner une sorte de lassitude? Non, non: la femme qui se respecte a l'âme trop forte et trop courageuse pour se lasser de ce qui fait son honneur et sa dignité. Loin de faiblir dans la lutte, elle s'y affermit; plus son devoir lui impose de sacrifices, plus elle s'y attache, non-seulement par la considération des malheurs qu'ont à subir les femmes déshonorées, mais par le sentiment de sa conscience, qui adoucit et compense ses amertumes par d'ineffables consolations.
Je voudrais qu'à la place de la maxime que je combats il y en eût une autre qui glorifiât la persévérance vertueuse de la femme délaissée. Cette femme de bien, cette femme chrétienne, malheureusement trop rare, est un modèle de perfection, et la chasteté inaltérable qu'elle conserve dans un cœur brûlant me paraît, dans l'ordre moral, un phénomène plus admirable encore que ne l'est, dans l'ordre physique, la glace entretenue dans un fourneau chauffé à blanc.
Les femmes demandent si un homme est discret, comme les hommes si une femme est belle.
La discrétion des hommes tente les femmes autant que la beauté des femmes tente les hommes, et les deux sexes suivent plus volontiers l'attrait naturel qui les invite à se rapprocher, quand ils sont assurés de rencontrer, l'un chez l'autre, la qualité qu'ils désirent. Ainsi les deux questions, bien que chacune d'elles porte sur un point différent, partent du même principe, qui est le besoin d'aimer, et tendent au même but, qui est la satisfaction de ce besoin. Mais celle des femmes est plus significative que celle des hommes, où l'on ne voit souvent qu'un simple effet de curiosité: elle a quelque chose de raisonné, de prémédité, indice manifeste que les femmes, qui osent la faire, sont déjà décidées à se laisser aller à la tentation, lorsqu'elles savent qu'elles pourront, sans crainte d'être compromises, accorder leur penchant avec la sécurité, leur plaisir avec le mystère. Vous pouvez en conclure, si vous le voulez, qu'elles tiennent beaucoup moins à la vertu qu'au respect humain. En effet, mettre de côté cette vertu incommode et en garder les apparences honorables, c'est, en résumé, ce qu'elles cherchent en s'engageant dans les affaires de cœur. Il n'est pas besoin de dire avec quelles précautions, avec quelle habileté elles poursuivent ce double objet, après en avoir calculé les inconvénients et les avantages. On sait que ces femmes-là ont un art prodigieux, qui leur vient sans doute de ce qu'elles ont mordu plus profondément que les autres au fruit de l'arbre de la science du bien et du mal.
Les femmes n'ont que l'âge qu'elles paraissent avoir.
Il ne faut pas juger de l'âge des femmes par le nombre de leurs années, mais par la conservation de leurs appas; tant que ces appas ne sont point flétris, elles peuvent se dire encore dans la jeunesse malgré le démenti que leur opposent les registres de l'état civil toujours trop incivil pour elles.
C'est sur la foi de ce proverbe que nos dames se donnent tant de soins et font tant de frais de toilette pour paraître plus jeunes qu'elles ne sont.
N'examinons point si un tel proverbe n'est pas formulé d'une manière plus galante que vraie, de peur de troubler leurs illusions à ce sujet; laissons-les se complaire dans ces douces illusions; et qu'elles soient persuadées, s'il est possible, que leur extrait baptistaire vieillit tout seul.
On ne saurait dire des femmes ce qui en est.
Est-ce parce qu'il y aurait trop à dire d'elles, ou bien parce qu'il paraît impossible de les définir? Je laisserai à de plus habiles que moi le soin de décider entre ces deux questions qui se compliquent l'une par l'autre, et je me contenterai de citer un joli portrait burlesque de la femme par un auteur comique qui ne la jugeait pas indéfinissable et qui voyait en elle un composé de natures diverses. Je le tire de la pièce intitulée: _Arlequin défenseur du beau sexe_.--«Voulez-vous bien connaître une femme? figurez-vous un joli petit monstre qui charme les yeux et qui choque la raison; qui plaît et qui rebute, qui est ange au dehors et harpie au dedans. Mettez ensemble la tête d'une linotte, la langue d'un serpent, les yeux d'un basilic, l'humeur d'un chat, l'adresse d'un singe, les inclinations nocturnes d'un hibou, le brillant du soleil et l'inégalité de la lune; enveloppez le tout d'une peau bien blanche, ajoutez-y des bras, des jambes, _et cætera_: vous aurez une femme toute complète.» (_Théâtre italien de Gherardi, t. V, p. 262._)
On attribue à J.-J. Rousseau les vers suivants sur les femmes:
Objet séduisant et funeste, Que j'adore et que je déteste, Toi que la nature embellit Des agréments du corps et des dons de l'esprit, Qui de l'homme fais un esclave, Qui t'en moques quand il te plaint, Qui l'accables quand il te craint, Qui le punis quand il te brave; Toi dont le front doux et serein Porte le plaisir dans nos fêtes, Toi qui soulèves les tempêtes Qui tourmentent le genre humain. Être ou chimère inconcevable, Abîme de maux et de biens, Seras-tu donc toujours la source inépuisable De nos mépris et de nos entretiens?
PROVERBES
SUR
L'AMITIÉ
Il faut connaître avant d'aimer.
Ce proverbe n'est guère applicable à l'amour, qui est rarement déterminé par la réflexion; il est fait pour l'amitié, à la formation de laquelle le temps est nécessaire. C'est, en d'autres termes, l'adage des Grecs: «φίλους μὴ ταχὺ κτῶ. Ne fais pas des amis promptement.» Nous avons encore cette maxime bonne à rappeler: _Le moyen de faire des amis qu'on puisse garder longtemps, c'est d'être longtemps à les faire_.
«L'amour, dit la Bruyère, naît brusquement, sans autre réflexion, par tempérament ou par faiblesse. Un trait de beauté nous fixe, nous détermine. L'amitié, au contraire, se forme peu à peu avec le temps, par la pratique, par un long commerce. Combien d'esprit, de bonté de cœur, d'attachement, de services et de complaisances dans les amis pour faire, en plusieurs années, beaucoup moins que ne fait quelquefois, en un moment, un beau visage ou une belle main?» (Ch. IV, _du Cœur_.)
Aime comme si tu devais un jour haïr.
Ce mot, que Scipion regardait comme le plus odieux blasphème contre l'amitié, est attribué à Bias par Aristote, qui dit dans sa rhétorique: «L'amour et la haine sont sans vivacité dans le cœur des vieillards. Suivant le précepte de Bias, ils aiment comme s'ils devaient haïr un jour, ils haïssent comme s'ils devaient un jour aimer.» Cependant Cicéron (_De Amicitia_, XVI), ne peut croire que la première partie de cette sentence appartienne à un homme aussi sage que Bias. La seconde, en effet, est seule digne de lui. Il est probable, comme le remarque le savant M. Jos.-Vict. Leclerc, que le philosophe de Priène s'était contenté de dire: _Haïssez comme si vous deviez aimer_, et qu'on aura ajouté le reste pour former antithèse et pour appuyer une fausse maxime d'une grande autorité. Quoi qu'il en soit, cette maxime n'en est pas moins passée en proverbe, par une espèce de fatalité qui trop souvent fait retenir ce qui est mal et oublier ce qui est bien. Mais ce n'a pas été pourtant sans une forte opposition. Tous les auteurs qui ont écrit sur l'amitié se sont attachés à la combattre. Les deux meilleures réfutations qu'on en ait faites sont ce mot de César: «J'aime mieux périr une fois que de me défier toujours,» et ces vers de Gaillard que La Harpe a cités avec éloge dans son _Cours de littérature_:
Ah! périsse à jamais ce mot affreux d'un sage, Ce mot, l'effroi du cœur et l'effroi de l'amour: «Songez que votre ami peut vous trahir un jour!» Qu'il me trahisse, hélas! sans que mon cœur l'offense, Sans qu'une douloureuse ou coupable prudence Dans l'obscur avenir cherche un crime douteux... S'il cesse un jour d'aimer, qu'il sera malheureux! S'il trahit nos serments, je dois aussi le plaindre, Mon amitié fut pure et je n'ai rien à craindre. Qu'il montre à tous les yeux les secrets de mon cœur; Ces secrets sont l'amour, l'amitié, la douleur, La douleur de le voir, infidèle et parjure, Oublier ses serments, comme moi son injure.
«Vivre avec ses ennemis comme s'ils devaient être un jour nos amis, et vivre avec nos amis comme s'ils pouvaient devenir nos ennemis, n'est ni selon la nature de la haine ni selon les règles de l'amitié. Ce n'est point une maxime de morale, mais de politique.» (La Bruyère, ch. IV, _du Cœur_.)
Bacon juge cette maxime admissible, «pourvu toutefois qu'on n'y voie point une raison qui encourage à la perfidie, mais seulement une raison pour être circonspect et pour modérer ses affections». (_Dign. et accr. des sciences_, liv. VIII, ch. II.) Il la considère probablement par rapport à cette amitié superficielle sujette à passer, car elle ne saurait se concilier avec la véritable amitié qui veut une confiance entière. Prendre des précautions contre un ami, quelque honnêtement qu'on le fît, ce serait le traiter, pour ainsi dire, en ennemi.
On ne s'aime bien que lorsqu'on n'a plus besoin de se le dire.
Parce qu'il règne alors entre ceux qui s'aiment une confiance entière, qui est la preuve d'une affection parfaite. Cette maxime très-vraie de l'amitié ne l'est pas également de l'amour; car les amants, si persuadés qu'ils soient de leur tendresse mutuelle, éprouvent un besoin continuel d'en échanger les témoignages. Et il est démontré par l'expérience que ce besoin est inséparable de leur passion, dont on pourrait marquer les divers degrés sur une échelle chromatique des inflexions du langage amoureux, depuis la note la plus basse jusqu'à la plus élevée.
Qui aime bien châtie bien.
Proverbe dont l'idée se retrouve dans plusieurs passages de Salomon, notamment dans celui-ci: «_Qui parcit virgæ odit filium suum; qui autem diligit illum instanter erudit_. (_Prov._ XIII, 24.) Celui qui épargne la verge hait son fils; mais celui qui l'aime s'applique à le corriger.»
Le conseil qu'exprime ce proverbe étranger aux mœurs actuelles était approuvé des peuples de l'antiquité. Il fut regardé comme excellent en Chine jusqu'au temps de Confucius, qui en fit sentir les graves inconvénients. Il devint en Grèce un des points fondamentaux de la méthode du stoïcien Chrysippe pour l'éducation des enfants. Il paraît même avoir fait partie de la doctrine socratique, si l'on en juge par la quatrième scène du cinquième acte des _Nuées_ d'Aristophane, où un disciple de Socrate est représenté battant son père et disant: «Battre ce qu'on aime est l'effet le plus naturel de tout sentiment d'affection: aimer et battre ne sont qu'une même chose. Τοῦτ' ἔστ' εὐνοεῖν τὸ τύπτειν.»
On sait qu'à Rome le rhéteur Orbilius de Bénévent, que le poëte Horace, dont il fut le maître, a nommé _plagosus_ (Epist. II, 1, 10), introduisit l'usage du fouet dans son école; ce qui a fait donner aux régents qui, chez les modernes, ont adopté ce honteux usage, le surnom d'_orbilianites_, tombé depuis devant celui de _monsieur Cinglant_.
Qui m'aime me suive.
Philippe VI de Valois était à peine sur le trône de France qu'il voulut faire la guerre contre les Flamands. Comme son conseil ne paraissait pas approuver cette guerre, pour laquelle il montrait beaucoup d'ardeur, le roi porta sur Gaucher de Châtillon[8] un de ces regards qui semblent chercher à enlever les suffrages: «Et vous, seigneur connétable, lui dit-il, que pensez-vous de tout ceci? Croyez-vous qu'il faille attendre un temps plus favorable?--Sire, répondit le guerrier, _qui a bon cœur a toujours le temps à propos_.» Philippe, à ces mots, se lève transporté de joie, court au connétable, l'embrasse et s'écrie: _Qui m'aime me suive!_ Saint-Foix, qui rapporte le fait, prétend que ce fut l'origine du proverbe; mais il est avéré que ce n'en fut que l'application. Le proverbe existait longtemps auparavant, puisqu'il se trouve dans ce vers de la troisième églogue de Virgile:
_Qui te, Pollio, amat, veniat quo te quoque gaudet._
Il remonte jusqu'à Cyrus, qui exhortait ses soldats en s'écriant: _Qui m'aime me suive!_
[8] Ce guerrier magnanime, disent les historiens, avait eu l'honneur de recevoir l'ordre de chevalerie des mains de saint Louis, et s'était montré, pendant sept règnes consécutifs, le plus ferme appui du trône.
Quand on n'a pas ce que l'on aime il faut aimer ce que l'on a.
Proverbe qui existe dans presque toutes les langues, tant la vérité qu'il exprime est généralement reconnue, quoiqu'elle soit très-rarement mise en pratique. _Il n'y a pas de maladie plus cruelle_, disaient les Celtes, _que de n'être pas content de son sort_. Rien n'est plus cruel, en effet, que de vivre en révolte contre sa condition, et d'aigrir les maux réels qui s'y trouvent par le désir des biens imaginaires qui ne peuvent s'y trouver. «Quelle plus grande peine, s'écrie saint Bernard, que de vouloir toujours ce qui ne sera jamais, et de ne vouloir jamais ce qui sera toujours! _Quæ pœna major est quam semper velle quod nunquam erit, et semper nolle quod nunquam non erit!_» Pour nous rendre un peu contents et tranquilles en ce monde, nous devons nous résigner à notre sort et détourner autant que possible notre attention des mauvais côtés qu'il nous offre, afin de la porter sur les bons. C'était un véritable sage que ce paysan suisse qui répondit à celui qui lui vantait les richesses du roi de France: «Je parie qu'il n'a pas d'aussi belles vaches que les miennes.»
«Au lieu de me plaindre, dit le moraliste Joubert, de ce que la rose a des épines, je me félicite de ce que l'épine est surmontée de roses et de ce que le buisson porte des fleurs.»
Quoique ce proverbe ne s'applique pas précisément à l'amitié ni à l'amour, j'ai cru devoir l'admettre dans la catégorie de ceux qui s'y rapportent, car il pourrait être employé, et il l'a été, plus d'une fois sans doute, comme un précepte d'amour conjugal. Il est vrai pourtant qu'en ce cas il serait bien difficile à mettre en pratique.
Qui s'aime trop n'est aimé de personne.
«Quiconque n'aime que soi-même, uniquement occupé de sa propre volonté et de son plaisir, n'est plus soumis à la volonté de Dieu; et, demeurant incapable d'être touché des intérêts d'autrui, il est non-seulement rebelle à Dieu, mais encore insociable, intraitable, injuste et déraisonnable envers les autres, et veut que tout serve non-seulement à ses intérêts, mais encore à ses caprices.»
(Bossuet, _de la Concupiscence_, XI.)
«L'expérience confirme que la mollesse et l'indulgence pour soi et la dureté pour les autres n'est qu'un seul et même vice.»
(La Bruyère, ch. IV, _du Cœur_.)
Ce proverbe existait chez les Grecs, et chez les Latins qui l'avaient traduit du grec en ces termes: _Nemo erit amicus, ipse si te amas nimis_. Suidas le faisait remonter jusqu'aux premiers temps mythologiques, et le retrouvait dans ces paroles adressées au beau Narcisse par les Nymphes qu'il avait dédaignées: «Beaucoup te haïront si tu t'aimes toi-même.»
Nous disons encore: _Qui s'aime trop s'aime sans rival_, ce qui est pris de ces paroles de Cicéron: _Se ipse amat sine rivali_ (lib. III, epist. VIII, _ad Quintum fratrem_), paroles qu'Horace a répétées dans le vers 444 de l'_Art poétique_:
_Quin sine rivali teque et tua solus amares._
On connaît ce vers de La Fontaine, livre I, fable IX:
Un homme qui s'aimait sans avoir de rivaux.
Aime-moi un peu, mais continue.
Pour dire qu'on préfère une affection modérée, mais durable, à une affection excessive qui est sujette à passer promptement. Un autre proverbe, considérant la modération comme conservatrice de l'amitié, conseille de _s'aimer peu à la fois, afin de s'aimer longtemps_. Ce conseil ne signifie point sans doute qu'il faille amortir la vivacité d'un sentiment qui n'est presque jamais trop vif, car ce serait l'apparenter avec l'indifférence, mais qu'il est bon d'en réprimer les manifestations outrées et les susceptibilités hargneuses qui sont toujours de trop.
Montesquieu disait aux amis tyranniques et avantageux qui font trouver dans l'amitié tous les orages de l'amour: «Souvenez-vous que l'amour a des dédommagements que l'amitié n'a pas.»
Les deux proverbes que je viens d'interpréter comme spécialement applicables à l'amitié, ont été quelquefois appliqués à l'amour; mais on sent que cette application ne saurait convenir à l'amour qu'autant qu'on le fait consister dans ces liaisons communes, étrangères au sentiment passionné qui est son vrai caractère. N'est-ce pas être froidement amoureux que de souhaiter pour son repos que l'objet dont on est aimé n'ait qu'un amour modéré? _Qui aime le die!_
Qui aime Bertrand aime son chien.
Ou bien: _Qui m'aime aime mon chien_, pour signifier que lorsqu'on aime quelqu'un il faut prendre les intérêts, les sentiments, les passions, dont il est affecté, et se montrer attaché à tout ce qui lui appartient.--On trouve dans le lai de Graélant par Marie de France, cette variante corrélative:
Ki volentiers fiert vostre cien Ja marquerès qu'il vos aint bien.