Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage
Part 7
Sous le règne de Charles IX les salons étaient devenus des espèces d'écoles d'amour et de guerre, où les dames se montraient jalouses de donner des leçons dans les deux arts. Elles se faisaient un point d'honneur d'exercer en public une sorte d'empire sur leurs amants guerriers; elles les enrôlaient dans telle ou telle faction de l'époque, et les envoyaient, parés d'écharpes et de faveurs, remplir le rôle qu'elles leur avaient assigné. Quelquefois même elles leur faisaient la conduite et traversaient la ville à cheval, caracolant à côté d'eux ou montées en croupe avec eux.
Elles se signalèrent, du temps de la Fronde, par de semblables excentricités. On sait quelle fut leur influence sur les événements de cette époque. La duchesse de Longueville engagea Turenne, qui venait d'être nommé maréchal, à faire révolter contre l'autorité royale l'armée qu'il commandait. La duchesse de Montbazon gagna le maréchal d'Hocquincourt, qui lui écrivit ce billet laconique, mais significatif: «Péronne est à la belle des belles.» Les _Mémoires_ de Mademoiselle contiennent une lettre de Gaston d'Orléans, son père, avec cette curieuse suscription: «A mesdames les comtesses _maréchales de camp_ dans l'armée de ma fille contre le Mazarin.»
Des femmes et des chevaux, Il n'y en a point sans défaut.
La perfection n'appartient à aucun être sur la terre, et sans doute il n'en faut point chercher le modèle chez les femmes; mais les hommes sont-ils moins imparfaits qu'elles? La vérité est qu'en général les femmes ont plus de petits défauts, et les hommes plus de vices achevés. Quant aux qualités qui brillent en elles, il est impossible de ne pas reconnaître qu'elles se distinguent par des avantages que celles des hommes n'offrent pas au même degré. «Vertus pour vertus, dit une maxime chinoise, les vertus des femmes sont toujours plus naïves, plus près du cœur et plus aimables.»
Le rapprochement des femmes et des chevaux, que présente notre proverbe, n'a pas été suggéré peut-être par une pensée aussi impertinente qu'on pourrait le penser; il tient aux habitudes chevaleresques: tout paladin consacrait sa vie à l'amour et à la guerre. Pour aimer, il devait avoir une belle dame; pour combattre, il avait besoin d'un bon cheval, et il confondait ces deux êtres dans une affection presque égale, quoiqu'il fût souvent obligé de reconnaître que ni l'un ni l'autre n'étaient jamais sans défauts.
Les femmes sont trop douces, il faut les saler.
Ce dicton, qui s'entend sans commentaire, me paraît avoir suggéré l'idée d'une ancienne farce dramatique dont voici le titre: «Discours facétieux des hommes qui font _saler leurs femmes à cause qu'elles sont trop douces_, lequel se joue à cinq personnages.» L'_Histoire du Théâtre-Français_ a parlé de cette pièce curieuse, imprimée à Rouen, chez Abr. Cousturier en 1558, et le docte A.-A. Monteil en a donné la piquante analyse que voici: «Des maris sont venus se plaindre que leur ménage, sans cesse paisible, était sans cesse monotone; que leurs femmes étaient trop douces. L'un d'eux a proposé de les faire saler. Aussitôt voilà un compère qui se présente, qui se charge de les bien saler. On lui livre les femmes, et le parterre et les loges de rire. Les femmes, quelques instants après, reviennent toutes salées, et, leur sel mordant et piquant se portant au bout de la langue, elles accablent d'injures leurs maris, et le parterre et les loges de rire. Les maris veulent alors faire dessaler leurs femmes: le compère déclare qu'il ne le peut, et le parterre et les loges de rire davantage. Enfin la pièce, si plaisamment nouée, est encore plus plaisamment dénouée, car les maris, qui sont des maris parisiens, c'est-à-dire des maris de la meilleure espèce, qu'on devrait semer partout, particulièrement dans le nouveau monde, au lieu de dessaler, comme en province, les femmes avec un bâton[6], se résignent à prendre patience, et le parterre et les loges de rire encore davantage, de ne pouvoir plus applaudir, de ne cesser de se tenir les côtes de rire.»
[6] Allusion à la coutume de frapper avec un bâton les quartiers de lard salé pour en faire tomber les grains de sel.
Paris est l'enfer des chevaux, le purgatoire des hommes, et le paradis des femmes.
Les chevaux ont beaucoup à souffrir à Paris, les maris y éprouvent bien des contrariétés, et les femmes y jouissent de toute sorte de plaisirs. Cette triade proverbiale était autrefois d'une vérité plus incontestable qu'aujourd'hui, surtout à l'égard des femmes, parce que la coutume de Paris, plus favorable pour elles que toutes les autres coutumes du royaume, n'admettait point qu'elles fussent battues comme ailleurs, et ne prononçait point de peines sévères contre la violation de la foi conjugale.
Corneille a rappelé la dernière partie de cette triade dans la _Suite du Menteur_, où Lise dit à Mélisse, sa maîtresse, en parlant de Dorante qu'elle l'engage à épouser:
Il est riche et de plus il demeure à _Paris_, Qui, _des femmes_, dit-on, _est le vrai paradis_; Et, ce qui vaut bien mieux que toutes ces richesses, Les maris y sont bons et les femmes maîtresses.
On connaît ce mot de Montesquieu: «Quand on a été femme à Paris, on ne peut plus être femme ailleurs.»
Les femmes ont des souris à la bouche, et des rats dans la tête.
Il n'est pas nécessaire d'expliquer le sens de ce calembour proverbial, mais il est bon de rappeler pourquoi l'expression _avoir des rats_ signifie, au figuré, être capricieux, fantasque. Le Duchat prétend que cette expression fait allusion _à la rate d'où la plupart des bizarreries procèdent_. L'auteur de l'_Histoire des rats_ la croit fondée sur la supposition qu'une personne sujette à des inégalités d'humeur a la tête remplie de rats qui s'y promènent, et qui, par leurs différents mouvements, y déterminent ses pensées et ses volontés. L'abbé Desfontaines croit avec plus de raison que _rat_ est ici un vieux mot français tiré du latin _ratum_ (pensée, résolution, dessein), et qu'on dit d'un individu qu'_il a des rats_, de même que l'on dit qu'_il a des idées_, pour faire entendre qu'il a des hallucinations, des lubies, des folies.
Cette étymologie rentre dans celle qu'a proposée dom Louis le Pelletier, qui assure dans son dictionnaire que ce mot a été pris du celto-breton, où il est employé dans une signification identique.
Il faut prendre les hommes tels qu'ils sont, et les femmes telles qu'elles veulent être.
C'est-à-dire qu'il faut prendre ces messieurs avec leurs défauts et ces dames avec leurs prétentions, si l'on veut vivre en paix avec eux et avec elles.
Il est vrai que cette paix est extrêmement difficile et qu'elle doit être payée fort cher par les ménagements continuels qu'on est obligé d'avoir pour ces défauts et surtout pour ces prétentions, plus intolérables que ces défauts: elles sont si exigeantes qu'il faut tout leur sacrifier, et de plus si tenaces qu'il n'est pas possible d'en rien rabattre; ce qui a fait dire qu'il vaut mieux s'y soumettre que s'y opposer, afin de s'épargner les efforts pénibles qu'on tenterait en vain pour y résister. C'est ainsi qu'on explique cet adage, sérieux dans sa première partie et ironique dans sa dernière. Quant à moi, je ne puis voir dans cette explication qu'une glose pire que le texte, et dont la malice se donne carrière aux dépens de la vérité. Il n'est pas prouvé que les femmes aient les prétentions déraisonnables que les préventions des hommes leur reprochent: il n'y a que des folles incapables de se modérer chez lesquelles on les rencontre. Objectera-t-on que les autres ont l'adresse de les cacher; mais en supposant que cela soit, on doit leur en savoir gré, et j'aime à croire que cette conduite non moins habile que réservée leur donne le droit de répondre à leurs accusateurs que si elles tiennent à être prises telles qu'elles veulent être, c'est qu'elles veulent être réellement telles qu'elles doivent être.
L'amour des femmes tue le courage des plus braves.
C'est un fait en preuve duquel on peut citer la fable et l'histoire. Voyez Hercule abandonnant sa massue et filant une quenouille aux pieds de la reine Omphale; voyez Antoine asservi lâchement aux charmes de Cléopatre; et jugez, par ces exemples qu'il serait facile de multiplier, combien l'amour des femmes est dangereux et funeste. Il étouffe toute énergie chez l'insensé qui s'y abandonne; il le rend incapable de tout noble élan, il le tient plongé dans une mollesse abrutissante; en un mot, il lui fait oublier tous ses intérêts et tous ses devoirs.
Voilà pourquoi on dit encore _l'amour des femmes tue la sagesse_: ce qui a son explication suffisante dans les réflexions que je viens de présenter. Ce proverbe et le précédent ne diffèrent l'un de l'autre que par l'application particulière que chacun d'eux fait de cette vérité générale: que la passion pour les femmes a des effets pernicieux sur le moral de l'homme, et qu'elle fait souvent de lui, par l'usage immodéré des coupables plaisirs qu'elle lui présente, un animal dégradé.
Êtes-vous pauvre, détournez-vous de ces plaisirs: ils coûtent plus cher que les vrais besoins. Aspirez-vous à la gloire, détournez-vous-en de même: ils vous la feraient prendre en pitié. Voulez-vous rester bon, fuyez-les jusqu'au bout du monde: ils ne vous laisseraient pas de cœur.
Les femmes sont toutes fausses comme des jetons.
Les femmes veulent plaire à tout le monde, et, pour y parvenir, elles sont obligées de jouer tant de personnages divers qu'il est bien difficile qu'en s'essayant à un pareil manége elles ne deviennent pas plus ou moins fausses. C'est sans doute sur cette observation d'expérience qu'a été fondé le proverbe, qui est parfaitement vrai des femmes coquettes, et qui ne l'est pas également des autres femmes. J'en connais plusieurs qui méritent une honorable exception, et j'aime à croire qu'elles ne sont pas les seules. Je n'oserais pourtant les compter par douzaines, et je suis forcé de convenir, pour me conformer à l'opinion la plus circonspecte, que les femmes, en général, ont, à des degrés différents, une certaine dose de dissimulation et de mauvaise foi qu'elles cachent sous de belles apparences de franchise et de sincérité, de même que les jetons ne laissent pas voir le mauvais alliage dont ils sont ordinairement composés sous la brillante dorure qui en décore les surfaces.
Les femmes ne mentent jamais plus finement que lorsqu'elles disent la vérité à ceux qui ne les croient pas.
Pourquoi cela? N'est-ce point parce que les femmes, en général, sont peu sincères et ne font guère usage de la vérité que pour mieux tromper, quand elles savent qu'on n'ajoutera pas foi à leur parole? On ne peut, ce me semble, expliquer autrement ce malin proverbe qui fait si bien ressortir leur fausseté jusque dans son contraire. Mais l'opinion qu'il exprime est-elle parfaitement fondée? J'ai consulté là-dessus les experts les plus compétents, dans l'espérance qu'ils me fourniraient de bonnes raisons pour la combattre. Aucun d'eux jusqu'ici ne m'a répondu selon mon désir, et je suis forcé d'attendre encore entre le pour et le contre, n'ayant pas les preuves de l'un, et ne voulant pas admettre celles de l'autre.
Je remarquerai seulement que, si le proverbe était aussi vrai qu'il est ingénieux, les hommes ne sauraient éviter, soit en accordant, soit en refusant leur confiance aux femmes, d'être réduits à une alternative fâcheuse, signalée par cet autre proverbe: _Qui croit sa femme se trompe, et qui ne la croit pas est trompé._
La vieillesse est l'enfer des femmes.
C'est ce que répétait la belle et spirituelle Ninon de Lenclos, qui vécut, pour ainsi dire, sans vieillir, inspira une passion à l'âge de quatre-vingts ans, et mourut à quatre-vingt-onze... Si elle sentait cette cruelle vérité, combien plus doivent la sentir les autres femmes qui n'ont pas, comme elle, des avantages propres à la leur rendre moins sensible.
On lit parmi les maximes de Saint-Évremont: «L'enfer pour les femmes qui ne sont que belles, c'est la vieillesse.» Est-ce de Ninon qu'il tenait le mot, ou Ninon le tenait-elle de lui?
La vieillesse est pour les femmes pire que la boîte de Pandore: elle renferme tous les maux, moins l'espérance.
La vieillesse a quelque chose de digne, d'imposant chez les hommes; mais hélas! chez les femmes, elle est terrible, désespérante, et dénuée de poésie. Elle ne fait d'elles que des ruines sans grandeur et sans majesté.
Les femmes sont comme les énigmes, qui ne plaisent plus quand on les a devinées.
Cette comparaison proverbiale existe dans beaucoup de langues comme dans la nôtre, et elle a été employée par beaucoup d'écrivains qui s'accordent à la regarder comme vraie. Cependant, malgré cette imposante unanimité d'opinion, je ne puis me résoudre à penser avec eux que ces aimables enchanteresses perdent à se faire connaître ce qu'elles gagnent à se faire voir. Mais j'aurais besoin, je l'avoue, qu'elles voulussent bien m'expliquer le soin extrême qu'elles prennent de ne pas se laisser deviner, et l'antipathie décidée qu'elles ont contre ceux qui les devinent. Sans cela, je crains de finir par dire comme les autres:
Les femmes de l'énigme offrent le caractère: Sitôt qu'on les devine elles cessent de plaire.
Les femmes sont comme les paons dont les plumes deviennent plus belles en vieillissant.
Le plumage des paons acquiert plus de lustre avec les années, et la toilette des femmes devient plus brillante à mesure que leur jeunesse diminue, car elles cherchent à suppléer, par les prestiges de l'art, aux charmes naturels que chaque jour qui s'envole leur enlève. Comme elles ne voient pas dans l'avenir de malheur plus grand que de cesser de plaire, elles n'ont pas de désir plus vif ni d'intérêt plus pressant que de paraître toujours jeunes et belles; et, dans le nombre infini de celles qui peuvent conserver l'espoir d'en imposer sur leur âge, vous n'en trouverez aucune qui dise de bonne foi, comme la belle-mère de Ruth: «Ne m'appelez plus Noémi; nom qui signifie belle. _Ne vocetis me Noemi, id est pulchram._» (Ruth, I, 20.)
Notre comparaison proverbiale s'applique particulièrement à ces vieilles coquettes récrépies qui aiment à se pavaner sous les magnifiques livrées de la mode, et prétendent éclipser les jeunes et jolies femmes par le luxe de leur parure hors de saison.
Les femmes sont des paons dans les promenades, des pies-grièches dans leur domestique, et des colombes dans le tête-à-tête.
On attribue à Fontenelle cette formule proverbiale qu'il n'est pas nécessaire d'expliquer; mais en admettant qu'elle soit due à son esprit, ce qui est douteux, il faut reconnaître que les parties dont elle se compose existaient séparément avant lui dans une foule de locutions analogues. Les femmes ont été assimilées à toutes sortes d'oiseaux sous le rapport des mœurs et du caractère, et elles ont avec eux des ressemblances assez frappantes pour faire penser qu'elles pourraient être étudiées dans les volières aussi bien que dans les salons. Cette étude morale formerait une nouvelle branche d'ornithologie comparée qui ne serait pas moins intéressante que curieuse.
Les femmes qui sont anges à l'église sont diables à la maison.
Parce que, à la maison, elles trouvent toujours à redire à la conduite de leurs maris, et les poursuivent de reproches continuels. Un d'eux, pour s'affranchir des remontrances criardes de la sienne, qui remplissait très-bien les deux rôles, souhaitait qu'elle eût l'église pour unique domicile. Elle serait sainte, ajoutait-il, et moi bienheureux.
On dit aussi de ces furies dévotes qu'_elles mangent les saints et vomissent les diables_.
Vides chambres font dames (ou femmes) folles.
Vieux proverbe qui signifia primitivement que la misère fait oublier la pudeur aux femmes, les entraîne à une conduite déréglée et les pousse même à la plus honteuse prostitution, car le mot _folle_ y était mis comme équivalent de _folles de leurs corps_, dénomination qu'on appliquait autrefois aux femmes de mauvaise vie.
Ce proverbe s'emploie aujourd'hui pour dire que, lorsque les femmes n'ont pas dans leur ménage les choses nécessaires, elles ne cessent de quereller leurs maris dont l'avarice ou l'inconduite leur en impose la privation.
Les dames à la grand'gorge.
On appelait ainsi les dames de la cour de François Ier, parce qu'elles portaient des robes échancrées autour du sein qui, soutenu et relevé par une riche bande d'étoffe nommée _gorgias_, s'étalait dans une complète nudité.
Le clergé les réprimanda d'oser se montrer _sous les livrées de l'impudicité_. Jean Polman, chanoine théologal de Cambrai, dans son ouvrage intitulé le _Chancre ou Couvre-sein féminin_, leur reproche «de piaffer les bras nus, à sein ouvert, et à tetins découverts».
Le père Gardeau, Génovefain, fit contre elles plusieurs prédications où il prit pour texte les versets 16 et 17 du chapitre III d'_Isaïe_ annonçant aux filles d'Israël que Dieu les rendra chauves parce qu'elles vont la tête levée, la gorge nue et l'œil tourné à la galanterie.
Un autre prédicateur, dit-on, leur recommandait d'avoir toujours sur leur gorge un fichu de toile de Hollande, et de repousser les mains téméraires des amants qui tenteraient de l'enlever, car, ajoutait-il, «quand la Hollande est prise, adieu les Pays-Bas!» Malgré tout ce que le clergé put faire et dire contre cette mode indécente, elle se maintint sous plusieurs règnes.
C'est probablement pour ridiculiser la polémique dont elle avait été l'objet que Rabelais, dans son facétieux catalogue de la librairie ou bibliothèque de Saint-Victor, s'est amusé à imaginer et à classer une ordonnance universitaire sous ce titre fort drôlatique: _Decretum universitatis Parisiensis super gorgiasitatem muliercularum ad placitum._ (Liv. II, ch. VII.) «Décret de l'Université de Paris sur la _gorgiagiste_ (étalage de la gorge) des jeunes femmes selon leur bon plaisir.»
Trois femmes font un marché.
C'est-à-dire qu'elles échangent entre elles autant de paroles qu'il s'en échange dans un marché. Le proverbe italien associe une oie aux trois femmes: _Tre donne e una oca fan un mercato._
On trouve dans le recueil de Gabriel Meurier: _Deux femmes font un plaid, trois un grand caquet, quatre un plein marché._
Les Auvergnats disent d'une manière pittoresquement hyperbolique: _Les femmes sont faites de langue comme les renards de queue_; et l'on peut les en croire, car ils doivent être impartiaux, attendu qu'ils ne sont _ni hommes ni femmes, mais bons Auvergnats_, d'après un dicton qui circule depuis quelques années.
Il y a dans tous les pays du monde des proverbes qui s'accordent à reprocher au beau sexe une intarissable loquacité. Je m'abstiens de les rapporter, regardant comme inutile la peine que je prendrais à transcrire ces témoignages trop nombreux d'un défaut sur lequel lui-même semble avoir passé condamnation. Il vaut mieux rechercher quelles sont les principales causes de ce défaut.
Fénelon les a signalées dans les deux phrases suivantes:
«Les femmes sont passionnées dans tout ce qu'elles disent, et la passion fait parler beaucoup.
»Une autre chose contribue beaucoup aux longs discours des femmes, c'est qu'elles sont artificieuses et qu'elles usent de longs détours pour arriver à leur but.»
Montesquieu considérait leur bavardage comme une suite nécessaire de leur inoccupation. «Les gens qui ont peu d'affaires, disait-il, sont de très-grands parleurs: moins on pense, plus on parle. Ainsi les femmes parlent plus que les hommes; à force d'être oisives, elles n'ont point à penser.»
C'est, je crois, la même idée que les Chinois ont voulu exprimer dans ce proverbe: _La langue des femmes croît de tout ce qu'elles ôtent à leurs pieds._
Les femmes ont des langues de la Pentecôte.
C'est-à-dire des langues de feu. L'allusion n'a pas besoin d'être expliquée; car personne ne peut ignorer que le Saint-Esprit descendit en langues de feu sur les disciples de Jésus-Christ, le jour de la Pentecôte, et leur communiqua ainsi le don des langues pour les mettre en état d'aller prêcher la vérité évangélique chez tous les peuples de la terre.
La glose nous avertit qu'il ne faut pas conclure de ce proverbe que tout ce que disaient les femmes soit paroles d'évangile, car les langues envoyées par l'Esprit-Saint ne descendirent pas sur elles, et celles qu'elles ont n'en sont que des contrefaçons faites par l'esprit malin.
L'abbé Guillon disait, en usant d'une expression tirée d'un proverbe fort connu: «L'enfer est pavé de langues de femmes.»
La langue des femmes est leur épée, et elles ne la laissent pas rouiller.
Proverbe que nous avons reçu des Chinois qui, du reste, ne se bornent pas à une telle plaisanterie sur l'intempérance de la langue féminine, car un de leurs livres classiques met le babil fatigant au nombre des sept causes de divorce que les maris peuvent alléguer pour se débarrasser de leurs femmes.
Les Allemands ont fait une addition grossière à ce proverbe, ils disent: «_Die Weiber führen das Schwerd im Maule, darum muss man sie auf die Scheide schlagen._ Les femmes portent l'épée dans la bouche; c'est pourquoi il faut frapper sur la gaîne.»
Les Anglais conseillent et emploient un moyen qu'ils jugent plus efficace pour faire taire les femmes; c'est de leur mettre la _bride du silence_. Si vous ignorez ce que c'est, le _Morning-Herald_ va vous le dire. On lit, dans un de ses numéros de la fin de mai 1838, que le magistrat de police de Straffort, jugeant une femme dont la loquacité résistait à tous ses avertissements, lui fit appliquer cette bride que le journaliste appelle une _machine ingénieuse_ et décrit ainsi: «Elle consiste en un cercle de fer ceignant la tête d'une oreille à l'autre, et en une plaque transversale du même métal, laquelle descend du front jusqu'à la bouche qu'elle tient close, de manière à empêcher la langue de fonctionner. Cette _ingénieuse machine_ se ferme sur le derrière de la tête.» Le journaliste ajoute qu'il serait bon que chaque tribunal eût sa _bride de silence_ pour la montrer comme épouvantail et pour en faire usage au besoin.
On peut juger par un pareil fait de l'esprit de galanterie qui doit régner chez nos voisins d'outre-Manche, et se former une idée des licences que les magistrats se permettent quelquefois sans scrupule en ce pays de liberté.
La langue des femmes ne se tait pas, même lorsqu'elle est coupée.
Ce proverbe, hyperbolique à l'excès, est traduit de ce texte latin: _Lingua mulierum nequidem excisa silet_, qu'ont employé quelques écrivains du moyen âge. Je crois qu'il est d'origine grecque, car il se trouve pour la première fois dans la première épître de saint Grégoire de Nazianze, qui l'a peut-être inventé. L'idée qu'il exprime a beaucoup d'analogie avec une plaisanterie d'Ovide qui raconte que la langue d'une bavarde, arrachée de son palais, s'agitait par terre en parlant toujours. Étrange effet de l'habitude!
La rage du babil est-elle donc si forte Qu'elle doive survivre en une langue morte?
Les Allemands disent d'une manière fort originale: «_Einer todten Frau der muss man die Zunge besonders todt schlagen._ A femme trépassée il faut tuer la langue en particulier.»
Un auteur facétieux a prétendu que la langue, chez les femmes, n'est pas l'unique instrument des paroles, et que les bonnes commères ne resteraient pas muettes quand même elles seraient privées de cet organe. Il cite à l'appui de cette assertion l'exemple d'une jeune fille portugaise qui, étant née sans langue, n'en jasait pas moins du matin au soir. Ce qui donna lieu au distique suivant de je ne sais quel savant en _us_:
_Non mirum elinguis mulier quod multa loquatur, Mirum cum lingua quod taceat mulier._
Voici une imitation française de ce distique:
Il se peut que sans langue une femme caquette, Mais non qu'en ayant une elle reste muette.
Femmes ne sont pas gens.