Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage

Part 4

Chapter 43,740 wordsPublic domain

C'est un vers du joli conte de Voltaire intitulé: _Ce qui plaît aux dames_. Mais ce vers n'est que la reproduction d'un proverbe antique, rapporté dans le _Zend-Avesta_, où une femme, sommée par les Mages de dire ce que chaque femme désire le plus, leur répond: «Être aimée et soignée de son mari, _être maîtresse de la maison_,» réponse pour laquelle ces prêtres indignés la font mourir sous leurs coups.

Nous avons aussi le proverbe rimé:

Femme veut en toute saison Être maîtresse en sa maison.

Le désir le plus vif et l'étude la plus constante des femmes, de mère en fille, depuis que le monde existe et dans tout pays, c'est donc d'être maîtresses. Elles ont, pour y parvenir, une tactique merveilleuse, qui ne se trouve presque jamais en défaut. Les hommes civilisés ne savent pas y résister, et le droit du plus fort dont ils se glorifient n'est rien en comparaison du droit du plus fin dont elles ne se vantent pas.

Un vieux Minnesinger, dans un accès de gynécomanie poétique, a cherché à montrer par une allégorie singulière que la femme est réellement la maîtresse. Il l'a représentée assise sur un trône superbe, avec une constellation de douze étoiles pour couronne et la tête de l'homme pour marchepied.

On a prétendu que dans l'antiquité le beau sexe fut généralement réduit à une espèce d'esclavage. Cet état, inconciliable avec le caractère dont il est doué, n'a pu exister que par exception et chez un petit nombre de peuples, et je pense qu'on pourrait établir contre l'opinion commune que la gynécocratie politique et la gynécocratie domestique ont été plus en usage dans les siècles antérieurs au christianisme que dans certains siècles postérieurs. Sans vouloir nier les améliorations que l'esprit de cette divine religion a fini par introduire dans l'état social de la femme, je vais présenter quelques faits historiques assez curieux à l'appui de mon assertion. La _Bible_ et les poëmes d'Homère nous montrent les femmes libres dès les temps les plus reculés. On ne saurait tirer une preuve du contraire de ce que, à ces époques primitives, elles vivaient confinées dans l'intérieur des maisons. C'étaient les mœurs et non les lois qui le voulaient ainsi; car il n'y aurait pas eu de sécurité pour elles au dehors. Les inconvénients de cet état cessèrent à mesure que la civilisation se développa. Les femmes grecques jouissaient d'une liberté modérée qui dégénéra en indépendance pendant que leurs maris faisaient le siége de Troie. Plus tard, elles régnèrent chez elles et exercèrent souvent une influence puissante sur les affaires de l'État, comme nous le voyons dans Aristophane. Les dames romaines, d'abord tenues pour mineures, devinrent bientôt maîtresses. Caton l'Ancien signalait leur empire en disant: «Les autres hommes commandent à leurs femmes; nous, à tous les autres hommes, et nos femmes à nous.»

On sait que chez les Gaulois, les femmes possédaient une grande autorité et siégeaient dans le haut conseil de la nation. Elles étaient honorées par eux et par tous les peuples de la même race comme des êtres doués de lumières instinctives émanées du ciel. C'était un préjugé sacré que les druides avaient emprunté, dit-on, à la religion assyrienne à laquelle la leur ressemble en plusieurs points, et l'on a prétendu que ce fut en vertu de ce préjugé que Sémiramis fit une loi réputée longtemps inviolable qui attribuait aux femmes l'autorité sur les hommes. La législation des Sarmates prescrivit qu'en toutes choses, dans les familles et dans les villes, les hommes fussent sous le gouvernement des femmes. En Égypte, chaque mari devait être esclave de la volonté de la sienne: il s'y engageait formellement par une clause indispensable exigée dans tous les contrats de mariage. A Carras en Assyrie, il y avait un temple dédié à la lune, où l'on n'admettait que ceux qui faisaient hautement profession de se montrer toujours soumis à leurs épouses, et l'on assure que de toute la contrée les dévots pèlerins ne cessaient d'y affluer.

La femme veut porter la culotte.

On a dit plus anciennement: _Veut porter le haut-de-chausses_, et plus anciennement encore: _Veut chausser les braies_, expressions parfaitement synonymes en parlant d'une femme qui aspire à maîtriser son mari. Fleury de Bellingen, auteur des _Illustres Proverbes_, a pensé que ces expressions avaient leur fondement dans l'histoire ancienne, et voici la singulière explication qu'il en a donnée: «La reine Sémiramis, prévoyant, après la mort de Ninus, son époux, que les Assyriens ne voudraient pas se soumettre à l'empire d'une femme, et voyant que son fils Zaméis, ou Ninias, comme le nomme Justin, était trop jeune pour tenir les rênes d'un si grand État, se prévalut de la ressemblance naturelle qu'il y avait entre la mère et l'enfant, se vêtit des habits de son fils et lui donna les siens afin qu'étant pris pour elle, et elle pour lui, elle pût régner en sa place. Plus tard, ayant acquis l'amour de ses sujets, elle se fit connaître pour ce qu'elle était et fut jugée digne du trône. Quand nous disons des femmes généreuses qu'_elles portent le haut-de-chausses_, nous faisons allusion à cette reine qui régna en habits d'homme.»

On trouvera sans doute que Fleury de Bellingen est allé chercher trop loin l'origine d'une locution qui, en la supposant antique, n'a pu naître que dans notre ancienne Gaule narbonnaise que les Romains appelaient _Gallia braccata_, parce qu'elle était le seul pays du monde où l'on portât des braies ou culottes. Cependant il aurait pu l'aller chercher plus loin encore, si la fantaisie lui en eût pris: son imagination, au lieu de s'arrêter à la reine d'Assyrie, n'avait qu'à remonter à la mère du genre humain. Il lui eût été même plus aisé de démontrer qu'Ève _porta la culotte_, dans le sens propre, comme dans le sens figuré, car la Genèse, parlant de nos premiers parents occupés à vêtir leur nudité, dit textuellement: _Consuerunt folia ficus et facerunt sibi perizomata_; ce qu'un ancien traducteur, Le Fèvre d'Estaples, a rendu en ces termes: «Ils cousirent des feuilles de figuier et s'en firent _des braies_.» (Édition de Genève, 1562). Bellingen aurait du moins obtenu par une telle explication le suffrage de toutes les femmes, charmées de voir dans un passage des livres saints la preuve irrécusable qu'elles n'ont pas moins que les hommes le droit de _porter la culotte_.

Mais faisons trêve à la plaisanterie, et cherchons une origine raisonnable. Hue Piaucelle, un de nos plus anciens trouvères, a composé un fabliau intitulé: _Sire Hains et dame Anieuse_. Ces deux époux n'étaient jamais d'accord. La femme contrecarrait sans cesse le mari. Celui-ci, fatigué, lui dit un jour: «Écoute, tu veux être la maîtresse, n'est-ce pas? et moi je veux être le maître. Or, tant que nous ne céderons ni l'un ni l'autre, il ne sera pas possible de nous entendre. Il faut, une fois pour toutes, prendre un parti, et puisque la raison n'y fait rien, décidons-en autrement.» Quand il eut parlé de la sorte, il prit un haut-de-chausses qu'il porta dans la cour de la maison et proposa à la dame de le lui disputer, à condition que la victoire donnerait pour toujours, à qui l'obtiendrait, une autorité pleine et entière dans le ménage. Elle y consentit: la lutte s'engagea en présence de la commère Aupais et du voisin Simon, choisis pour témoins. Sire Hains, après avoir éprouvé la plus opiniâtre résistance de dame Anieuse, finit par emporter le prix de ce combat judiciaire. L'abbé Massieu et le Grand d'Aussy ont pensé que le fabliau de Piaucelle a donné lieu à l'expression _porter le haut-de-chausses_; mais il n'a fait que la populariser, car il est positif qu'elle lui est antérieure.

On pourrait conjecturer qu'elle a dû s'introduire à une époque où les caleçons et les hauts-de-chausses faisaient partie de l'habillement des dames nobles, et où celles de ces dames qui avaient pris des maris bourgeois jouissaient du privilége de leur commander et même de les frapper avec des verges lorsqu'ils ne se montraient pas assez soumis. Mais une telle conjecture, quoique fondée sur un fait attesté par de graves et véridiques auteurs, A.-A. Monteil entre autres, me semble inadmissible comme la précédente, et pour la même raison. Je rejette toute origine historique, et je crois qu'on a naturellement attribué le costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle du mari. C'est d'ailleurs ce qui se faisait chez les anciens. Denys de Syracuse, voulant punir un homme qui s'était laissé battre par sa femme, ordonna qu'il fût habillé en femme et que la femme fût habillée en homme, parce que la nature avait dû se tromper en les créant.

La locution _porter la culotte_ est ce qu'on appelle un symbole parlé.

Être sous la pantoufle de sa femme.

Voici l'origine historique justement assignée à cette locution par M. Chassan, auteur de la _Symbolique du droit_: «Grégoire de Tours, dans la Vie des Pères, ch. XX, et Ducange, au mot _calceamenta_, disent que le fiancé faisait présenter un soulier, ordinairement le sien, à sa future épouse. Il paraît même, d'après M. Ryscher, que c'était lui qui l'en chaussait. En se déchaussant, il s'exposait à marcher d'un pas moins ferme, et se plaçait ainsi dans une condition inférieure vis-à-vis de sa fiancée; en mettant lui-même le soulier au pied de sa fiancée, il s'humiliait devant elle, et de là vient que, pour désigner un mari que sa femme gouverne, on dit encore aujourd'hui en France qu'_il est sous la pantoufle de sa femme_. De là aussi le mot de Grimm, qui enseigne que la pantoufle est encore un symbole fort usité de la puissance qu'exerce la femme sur le mari.» (_Poesie in Recht._, § 10.)

La poule ne doit pas chanter devant le coq.

Proverbe qui se trouve textuellement dans la comédie des _Femmes savantes_, mais qui est antérieur à cette pièce, comme le prouvent ces deux vers de Jean de Meung:

C'est chose qui moult me desplaist Quand poule chante et coq se taist.

Quelques glossateurs prétendent qu'une femme qui se trouve avec son mari dans une société ne doit pas prendre la parole avant que son mari ait parlé, car le mot _devant_, disent-ils, est ici une préposition de temps qui remplace _avant_, comme dans cette phrase de Bossuet: «Les anciens historiens qui mettent l'origine de Carthage _devant_ la prise de Troie.» Mais il est certain que leur érudition grammaticale les a fourvoyés. Le véritable sens est qu'une femme doit se taire en présence de son mari, et attendre qu'il _lui donne langue_, comme on disait autrefois. Un usage de l'ancienne civilité obligeait les femmes à demander aux maris la permission de parler, quand elles avaient quelque chose à dire devant des étrangers. La preuve en est dans plusieurs passages de nos vieux auteurs, notamment dans la phrase suivante de l'_Heptaméron_ de Marguerite de Valois, reine de Navarre: «Parlemante, qui estoit femme d'Hircan, laquelle n'estoit jamais oisive et mélancolique, ayant demandé à son mari congé (permission) de parler, dist, etc.[2]»

[2] On a prétendu que cet usage était une dérivation des ordonnances de Numa Pompilius contre le caquet des femmes, qu'il voulait obliger de ne parler qu'en présence de leurs maris.

Les Persans disent: _Quand la poule veut chanter comme le coq, il faut lui couper la gorge._ Proverbe dont ils font l'application aux femmes qui veulent cultiver la poésie. Ce même proverbe existe en France de temps immémorial chez les habitants de la campagne, pour exprimer, au figuré, une menace peu sérieuse contre les femmes qui se mêlent de discourir et de décider à la manière des hommes, et, au propre, une observation d'histoire naturelle. Cette observation est que la poule cherche quelquefois à imiter le chant du coq, et que cela lui arrive surtout lorsqu'elle est devenue trop grasse et ne peut plus pondre, c'est-à-dire dans un temps où elle n'est plus bonne qu'à mettre au pot.

Il y a une superstition sur la poule qui coqueline. On croit, en Normandie, qu'elle annonce la mort de son maître, ou la sienne.

Les habitants de la vallée de la Garonne, qui s'étend entre Langon et Marmande, sont persuadés que par cette manière de coqueliner, qu'ils appellent _chanter le béguey_[3], elle présage une foule de malheurs.

[3] _Béguey_ se dit pour _coq_ et, par extension, pour _chant du coq_, dans l'idiome du pays. _Chanter le béguey_ a été originairement une ellipse de _chanter_ comme le _béguey_ ou coq.

Voici ce que disait à ce sujet un feuilleton signé J. B., dans la _Quotidienne_ du 15 août 1845: «Une poule vient-elle à _chanter le béguey_, il n'y a pas un instant à perdre, il faut la porter au marché, la vendre et consacrer le prix obtenu à l'acquisition d'un cierge dont vous ferez hommage à la paroisse. Si vous n'avez pas trouvé d'acheteur pour cette bête réprouvée, vous aurez la ressource de la peser après l'avoir attachée dans un linge blanc, et vous verrez ensuite si elle demeure parfaitement tranquille. Je suppose que vous avez essayé de tous ces moyens, et qu'aucun ne vous a réussi: décidez-vous alors à tordre le cou au volatile. Il ne cesserait de faire des contorsions, des soubresauts, et entretiendrait au milieu de la population de votre basse-cour une inquiétude continuelle et des terreurs sans nom. Mais surtout que personne ne porte la dent sur la chair de la victime.»

Les Romains avaient aussi leur superstition sur le chant de la poule. Ce chant présageait aux maris que la femme serait la maîtresse. Donat, grammairien latin du quatrième siècle, en a fait la remarque dans son commentaire sur Térence, en expliquant la phrase _Gallina cecinit_, «la poule a chanté», que ce comique a employée, acte IV, sc. IV, du _Phormion_.

Pour faire mentir une femme à coup sûr il n'y a qu'à lui demander son âge.

Il est à peu près certain que, si elle répond à une telle question, elle ne le fera qu'aux dépens de la vérité, car elle voit trop d'avantages à être jeune et à le paraître pour qu'elle résiste à l'envie de se rajeunir un peu. De là cette accusation de mensonge formulée dans ce proverbe peu galant dont la LIIe des _Lettres persanes_ offre le spirituel développement en action que voici:

«J'étais l'autre jour dans une société où je me divertis assez bien. Il y avait là des femmes de tous les âges; une de quatre-vingts ans, une de soixante, une de quarante qui avait une nièce de vingt à vingt-deux ans. Un certain instinct me fit approcher de cette dernière, et elle me dit à l'oreille: «Que dites-vous de ma tante qui, à son âge, veut avoir des amants et fait encore la jolie?--Elle a tort, lui dis-je, c'est un dessein qui ne convient qu'à vous.» Un moment après, je me trouvai auprès de sa tante qui me dit: «Que dites-vous de cette femme, qui a pour le moins soixante ans, qui a passé aujourd'hui plus d'une heure à sa toilette?--C'est un temps perdu, lui dis-je, et il faut avoir vos charmes pour devoir y songer.» J'allai à cette malheureuse femme de soixante ans et la plaignis dans mon âme, lorsqu'elle me dit à l'oreille: «Y a-t-il rien de si ridicule? Voyez cette femme qui a quatre-vingts ans, et qui met des rubans couleur de feu: elle veut faire la jeune, et elle y réussit, car cela approche de l'enfance.» Ah! mon Dieu! dis-je en moi-même, ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres? C'est peut-être un bonheur, disais-je ensuite, que nous trouvions de la consolation dans les faiblesses d'autrui. Cependant j'étais en train de me divertir, et je dis: Nous avons assez monté; descendons à présent, et commençons par la vieille qui est au sommet. «Madame, vous vous ressemblez si fort, cette dame à qui je viens de parler et vous, qu'il semble que vous soyez deux sœurs; je vous crois à peu près de même âge.--Vraiment, monsieur, me dit-elle, lorsque l'une mourra, l'autre devra avoir grand'peur; je ne crois pas qu'il y ait d'elle à moi deux jours de différence.» Quand je tins cette femme décrépite, j'allai à celle de soixante ans. «Il faut, madame, que vous décidiez un pari que j'ai fait: j'ai gagé que cette femme et vous, lui montrant la femme de quarante ans, étiez de même âge.--Ma foi, dit-elle, je ne crois pas qu'il y ait six mois de différence.» Bon! m'y voilà, continuons; je descendis encore et j'allai à la femme de quarante ans. «Madame, faites-moi la grâce de me dire si c'est pour rire que vous appelez cette demoiselle, qui est à l'autre table, votre nièce? Vous êtes aussi jeune qu'elle; elle a même quelque chose dans le visage de passé que vous n'avez certainement pas: et ces couleurs vives qui paraissent sur votre teint...--Attendez, me dit-elle, je suis sa tante, mais sa mère avait pour le moins vingt-cinq ans de plus que moi; nous n'étions pas de même lit; j'ai ouï dire à feu ma sœur que sa fille et moi naquîmes la même année.--Je le disais bien, madame, et je n'avais pas tort d'être étonné.»

»Mon cher Usbeck, les femmes qui se sentent finir d'avance par la perte de leurs agréments, voudraient reculer avec la jeunesse. Eh! comment ne chercheraient-elles pas à tromper les autres? elles font tous leurs efforts pour se tromper elles-mêmes, et se dérober à la plus affligeante de toutes les idées.»

Servez monsieur Godard! sa femme est en couches.

Ironie proverbiale contre les prétentions outrecuidantes d'un paresseux qui voudrait qu'on lui fît sa besogne, d'un indiscret qui, en demandant quelque service, semble l'exiger, ou d'un impertinent qui se donne des airs de commander. Elle fait allusion à un usage autrefois répandu dans le Béarn et dans les provinces limitrophes, en vertu duquel le mari d'une femme en couches se mettait au lit pour recevoir les visites des parents et amis, et s'y tenait mollement plusieurs jours de suite, ayant soin de se faire servir des mets succulents. Une telle étiquette, désignée par l'expression _faire la couvade_, qui en indique assez clairement le motif, se rattachait probablement au culte des _Geniales_, dieux qui présidaient à la génération. Elle n'était pas moins ancienne que singulière. Le poëte Apollonius de Rhodes en a signalé l'existence sur les côtes des Tiburéniens, «où les hommes, dit-il, se mettent au lit quand les femmes sont en couches, et se font servir par elles». (_Argonaut._, ch. II.) Diodore de Sicile et Strabon rapportent qu'elle régnait de leur temps en Espagne, en Corse et en plusieurs endroits de l'Asie, où elle s'est conservée parmi quelques tribus de l'empire chinois. Les premiers navigateurs qui abordèrent au nouveau monde l'y trouvèrent établie. Il n'y a pas longtemps qu'elle était observée par les naturels du Mexique, des Antilles et du Brésil. Des voyageurs assurent qu'elle existe encore chez quelques sauvages de l'Amérique et chez certaines peuplades africaines; enfin, elle n'est pas entièrement tombée en désuétude dans la Biscaye française, où des personnes dignes de foi attestent en avoir été deux ou trois fois témoins dans ces dernières années.

Quant au nom de _Godard_, que le peuple applique aujourd'hui au mari d'une femme accouchée, il est, s'il faut en croire M. Bacon-Tacon, le même que celui de _God-Art_ (le Dieu fort), donné, dit-il, à Hercule, que les païens imploraient dans les accouchements difficiles (_Orig. celtiq._, tome II, p. 401-402). Je ne conteste point une si savante étymologie; cependant il me paraît plus probable que ce nom a été formé du latin _gaudere_, se réjouir, se donner du bon temps. Il signifiait autrefois un homme adonné aux plaisirs de la table, habitué à prendre toutes ses aises. C'était un synonyme de _Godon_, autre vieux mot qu'on employait pour désigner un riche plongé dans toutes les jouissances d'une vie sensuelle. Le prédicateur Maillard s'en est servi dans plusieurs de ses sermons, notamment dans le vingt-quatrième, où le mauvais riche est appelé _unus grossus Godon qui non curabat nisi de ventre_. «Un gros Godon qui n'avait cure que de sa panse.»

Ajoutons que la formule: _Servez monsieur Godard!_ cesse d'être ironique lorsqu'elle est appliquée à un homme à qui un enfant vient de naître. Elle est alors une espèce de félicitation équivalente à un _Gloria Patri_, une exclamation d'amical et joyeux enthousiasme en faveur de la paternité.

La nuit, il n'y a point de femme laide.

Proverbe fort ancien rappelé et expliqué par Ovide dans ces deux vers du premier chant de l'_Art d'aimer_:

_Nocte latent mendæ, vitioque ignoscitur omni. Horaque formosam quamlibet illa facit._

La nuit fait disparaître bien des taches et oublier bien des imperfections. Elle rend toute femme belle.

Alors _Hélène n'a aucun avantage sur Hécube_, suivant l'expression d'Henri Estienne.

Les Grecs se servaient d'un proverbe analogue passé dans la langue latine en ces termes: «_Sublata lucerna, nihil discriminis inter mulieres._ Quand la lampe est ôtée, les femmes ne diffèrent pas l'une de l'autre.» Plutarque rapporte qu'une belle et chaste dame cita ce proverbe à Philippe, roi de Macédoine, pour l'engager à cesser les poursuites amoureuses dont il s'obstinait à l'obséder.

Nous disons trivialement dans le même sens: _La nuit tous chats sont gris._

Les Espagnols disent: _De noche, a la vela, la burra parece doncella._--_La nuit, à la chandelle, l'ânesse semble demoiselle à marier._ On sait que, si l'obscurité cache la laideur, la lumière du flambeau l'atténue beaucoup; d'où l'expression _belle à la chandelle_, en parlant d'une femme qui n'est pas belle au grand jour. C'est pour cela qu'Ovide conseillait aux amants de se défier de la clarté trompeuse de la lampe.

_Fallaci nimium ne crede lucernæ._

(_De Arte amandi_, I.)

Jeter le mouchoir à une femme.

Se dit pour signifier qu'on la préfère à toutes les autres à cause de sa beauté ou de ses grâces.

Cette expression, toute figurée chez nous, fait allusion à un usage qu'on prétend exister chez les Turcs et par lequel le sultan, ou un pacha, ou un seigneur, déclare à une des femmes le choix qu'il fait d'elle, en lui jetant un mouchoir. Mais tout porte à croire qu'un tel usage est imaginaire. Les auteurs qui en ont parlé ont consacré une erreur provenue probablement de ce que les fiançailles en Turquie et en Perse sont constatées par l'envoi que fait le futur époux à sa future d'un mouchoir brodé, d'un anneau et d'une pièce de monnaie. Ainsi les musulmans, à l'époque de leur mariage, envoient le mouchoir, et, dans leurs harems, ils ne le jettent pas.

Quelque fondée que soit la remarque qui vient d'être faite, elle n'empêchera point de conserver cette expression ainsi que ses analogues _briguer le mouchoir_, _refuser le mouchoir_, etc., qu'une galanterie peu délicate a introduites dans notre langue.

Il y a une pièce fugitive de Duault présentant le monologue d'un fat qui passe en revue dans son imagination un essaim de belles, à qui il se propose de _jeter le mouchoir_ tour à tour. Cette pièce se termine par ces vers assez plaisants:

Ainsi parlant, seul dans sa chambre, Chaque matin, monsieur Morgan Balance de l'air d'un sultan Son fin mouchoir parfumé d'ambre. Il sort tout radieux d'espoir, Promène sa fadeur galante, Frais et dispos rentre le soir, Se fait un turban du mouchoir Et tombe aux pieds de sa servante.

C'est à peu près ce qu'un de nos spirituels chansonniers, l'abbé de L'Attaignant, appelait «allumer son flambeau au soleil, et l'éteindre dans la boue».

La femme de César ne doit pas même être soupçonnée.