Proverbes sur les femmes, l'amitié, l'amour et le mariage

Part 24

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Ces secondes noces étaient décriées même chez les païens. Valère Maxime (liv. II, ch. XI) dit que les femmes qui les contractaient ne pouvaient toucher la statue de la chasteté ou de la fortune féminine, et n'étaient pas conduites en cérémonie chez les maris.

On connaît ce vers de Martial (Épigr. VI, 7):

_Quæ nubit toties, non nubit, adultera lege est._

Se marier si souvent ce n'est point se marier; c'est être légalement adultère.

La décence voulait qu'une femme veuve ne se remariât point. C'est ce que fit Cornélie, mère des Gracques. Plutarque nous apprend que, recherchée en mariage par le roi Ptolémée, elle préféra le titre de veuve au titre de reine.

Tertullien appelait les secondes noces _adultera speciosa_, «des adultères déguisés.» Les pères de l'Église les qualifiaient à peu près de même, et dans le moyen âge on inventa le charivari pour les bafouer.

Les Italiens ont ce proverbe: «_La prima donna è matrimonio, la seconda è compagnia, la terza è heresia._ La première épouse est mariage, la seconde est compagnie, et la troisième est hérésie.»

Il ne s'est jamais trouvé à pareilles noces.

Il n'a jamais éprouvé un pareil traitement. Si je rapporte ici cette locution, c'est qu'elle est fondée sur un usage bon à connaître, pratiqué jadis en Poitou, après les repas d'épousailles. Les convives, en sortant de table, n'avaient rien de plus pressé que de mettre leurs mitaines et de se donner les uns aux autres des coups de poing qui faisaient plus de bruit que de mal. C'était un exercice mnémonique institué par la joie pour rendre plus durable le souvenir de la fête dont on venait de jouir. Mais il dégénéra dans la suite au point de rappeler le combat des Centaures et des Lapithes aux noces de Pirithoüs, _rixa debellata super mero_: ce qui en nécessita l'abolition. Rabelais n'a pas oublié cette singulière coutume dans la description qu'il a faite des noces du seigneur de Basché (liv. IV, ch. XIV). «Pendant qu'on apportoit vin et espices, coupz de poing commencearent trotter. Chicquanous en donna nombre au prestre Oudart. Soubz son suppeliz avoit Oudart son guantelet caché, il s'en chausse comme d'une mitaine, et de daulber Chicquanous, et de drapper Chicquanous; et coupz de jeunes guanteletz de tous coustez pleuvoir sur Chicquanous. Des nopces, disoyent-ilz, des nopces, des nopces: vous en soubvienne. Il feut si bien accoustré que le sang lui sortoit par la bouche, par le nez, par les aureilles, par les œilz. Au demourant courbatu, espaultré et froissé, teste, nucque, dours (dos), poictrine, bras, et tout. Croyez qu'en Avignon, on (en) temps de carnaval, les bacheliers oncques ne jouarent à la raphe (ou rafle, jeu de mains) plus melodieusement que feut joué sur Chicquanous.»

Notons que l'usage décrit par Rabelais existait du temps de Villon, qui en a parlé dans la double ballade du Grand Testament, stance V.

Aujourd'hui marié, demain marri.

Ou bien: _Aujourd'hui mari, demain marri_; c'est-à-dire: aujourd'hui dans la joie du mariage, et demain dans le regret. _Marri_ est un vieux mot dérivé du latin barbare _marritio_, que Vossius explique par chagrin, ressentiment d'un malheur éprouvé, d'une offense reçue. Ce jeu de mots proverbial a des analogues dans les langues étrangères. Les Espagnols disent: «_Casar y mal dia, todo en un dia._ Mariage et malheur, tout en un jour,» et les Turcs: _Avant le mariage tu criais _io_, et après tu cries _iahu_._ Ces deux interjections sont usitées chez eux, la première pour marquer la joie, et la seconde pour marquer la douleur.

Il sera marié cette année.

Ce dicton s'applique par plaisanterie à une personne qui jette au plancher certaines choses qui s'y attachent. Il fait allusion à une pratique superstitieuse usitée à Rome parmi les amoureux, et rappelée par Horace dans la troisième satire du livre II. Ils lançaient avec le pouce et l'index des pépins de pomme au plafond, persuadés que, s'ils l'atteignaient, les vœux que leur cœur avait formés seraient accomplis. Cela se faisait aussi au moyen âge, et le succès du jet était regardé comme un oracle du ciel. Il existe encore aujourd'hui une foule de superstitions analogues chez la plupart des peuples beaucoup plus enclins à consulter le sort que la raison. Les Chinois, pour connaître ce qu'ils ont à espérer ou à craindre dans les choses qui les intéressent, jettent en l'air une poignée de petits bâtons, et la manière dont ces bâtons s'arrangent en tombant est pour eux un présage heureux ou funeste.

L'homme marié est un oiseau en cage.

Cette métaphore proverbiale, qui n'a pas besoin d'explication, est à l'usage des célibataires ou des libertins qui tiennent à conserver leur liberté entière pour se livrer à de folles amours, où ils la perdent assez souvent d'une manière bien plus sotte que dans le mariage. Cette autre maxime, _jamais maris, toujours amants_, par laquelle ils prétendent autoriser leur antipathie conjugale, est aussi contraire à la vérité qu'aux bonnes mœurs, et les personnes sensées ne seront pas de l'avis de Mlle de Scudéri, qui la propose comme une _leçon du sage_, dans un apologue qui trouve ici naturellement sa place.

Qu'il est doux d'être dans la cage! Disait au dehors un pinson, Y voyant un serin qui, de son doux ramage, Faisait retentir sa prison. Il a nourriture à foison, Bon grain et gentille femelle, Et peut, quand il veut, avec elle, Rire, boire, manger et dire la chanson: C'est ainsi que, voyant une jeune pucelle, Damis croit qu'il serait au comble des plaisirs S'il pouvait se lier d'une chaîne éternelle Avec ce doux objet de ses tendres désirs; Mais la cage et le mariage Ne font sentir les maux que quand on est dedans. Pour devise prenez cette leçon du sage: Jamais maris, toujours amants.

Les mariés auront la vigne de l'abbé.

_Avoir la vigne de l'abbé_ était autrefois une locution fort usitée en parlant de deux époux qui passaient la première année de leur union dans le plus parfait accord. On disait aussi: _se promettre la vigne de l'abbé_, pour se promettre un plein contentement en mariage. Le conte de La Fontaine, intitulé _les Aveux indiscrets_, en offre un exemple. L'une et l'autre expression rappellent une vieille histoire, d'après laquelle un abbé aurait fait publier qu'il donnerait une belle vigne au couple conjugal qui prouverait que pendant un an, à dater du jour de ses noces, il n'avait pas eu la moindre altercation.

Dénouer la jarretière de la mariée.

D'après un usage observé dans les repas de noces, chez les gens du peuple et les bourgeois, un enfant, qui est au nombre des convives, se glisse sous la table et détache ou fait semblant de détacher de la jambe de la mariée une touffe de petits rubans de diverses couleurs dont on suppose qu'elle avait fait sa jarretière. Puis il les montre aux assistants, qui applaudissent, et, après les avoir coupés en morceaux, il les distribue à la ronde, afin que les femmes en parent le corsage de leur robe et les hommes la boutonnière de leur habit.

On pense qu'il y a dans cet usage, qui est fort ancien, quelque réminiscence, sous forme de parodie, de ce que, dans les mœurs chevaleresques, on appelait _donner le gage d'amour sans fin_: une belle faisait cadeau au chevalier qu'elle devait épouser d'une de ses jarretières sur laquelle elle avait brodé son nom avec la devise: _amour sans fin_.

«La jarretière de la mariée, dit M. V. Hugo, est la cousine de la ceinture de Vénus.»

Dans l'antiquité, la future épouse donnait sa ceinture à l'époux, symbole encore plus caractéristique.

La mariée n'a pour dot qu'un chapeau de roses.

Cette expression, jadis très-usitée en parlant d'une jeune fille qui n'apportait rien ou presque rien en mariage, s'emploie encore dans le même sens. Le _Glossaire du droit français_ par Laurière (tome II, page 226) la cite comme dérivée d'une maxime de la vieille jurisprudence coutumière. Elle est fondée, en effet, sur la coutume qui permettait, en certaines localités, aux parents de ne donner pour dot à leurs filles qu'un simple _chapel de roses_. «Ce chapel, dit M. Chassan, était une allégorie chargée d'enseigner à la femme que les grâces et la beauté, apanage de son sexe, sont une dot suffisante pour compenser ce qu'il y a de plus odieux dans l'exclusion de l'héritage paternel prononcée contre la femme par la loi politique. Cette fiction a peut-être aussi pour objet de représenter l'idéal du mariage. La femme, en passant entre les mains de l'homme sans autre dot que son simple _chapel de roses_, n'a pu être recherchée et ornée que pour elle-même.» (_Essai sur la symbolique du droit_, p. 24.)

Voilà le symbole du chapeau de roses expliqué avec toute sa grâce et sa poésie; mais le peuple n'en a saisi que le côté littéral et prosaïque; c'est la pauvreté des jeunes filles qu'il a désignée par cette coiffure à laquelle il a même supposé un effet analogue à celui qui est attribué à la coiffure de sainte Catherine, car on a dit _garder son chapel de fleurs_, à peu près de même qu'on dit _coiffer sainte Catherine_ pour: ne pas se marier, témoin ce vers de la _Châtelaine de Saint-Gilles_, poëme compris dans le manuscrit 7,218 de la Bibliothèque nationale:

_J'aim' miex chapel de fleurs que mauvès mariage._

Il n'y a pas de femme en couches qui se plaigne d'avoir été mariée trop tard.

Manière originale et facétieuse de faire entendre à une personne livrée aux plaisirs des sens avec trop d'ardeur, qu'elle maudira un jour ces plaisirs, qui ne peuvent manquer de devenir, par l'abus qu'elle en fait, des sources de regrets et d'amertumes.

Cette maxime proverbiale se prend aussi dans une acception généralisée pour signifier que la douleur, qui suit toujours l'excès des voluptés, ramène forcément ceux qu'elle frappe à de meilleures pensées, et leur fait admettre la raison, dont ils se moquaient dans de folles orgies, comme le remède le plus propre à calmer les maux qu'ils ont à souffrir.

Un mari est toujours le dernier instruit de la conduite de sa femme.

Cette observation proverbiale est de tous les temps et de tous les lieux, car toujours et partout les femmes ont eu l'art d'épaissir la membrane de l'œil des maris, pour ne pas leur laisser voir ce qu'elles jugent à propos de leur cacher.

Que d'autres leur reprochent l'usage ou l'abus de cet art, qu'ils en recueillent et racontent les traits plus ou moins perfides, afin d'amuser la malicieuse curiosité du public: je me garderai de les imiter. Je hais la manie trop commune de ne considérer l'esprit des femmes que par ses mauvais côtés, et de détourner la vue des bons côtés qu'il peut offrir, même dans ses artifices. Eh! pourquoi ne pas reconnaître que, si elles ont le tort de faire de leurs maris de véritables sots, elle y joignent, par compensation, le mérite de les empêcher d'apercevoir qu'ils le sont, et de les entretenir dans une flatteuse illusion tout à fait propre à les rendre heureux? En vérité, ces messieurs sont bien ridicules de blâmer l'adresse qu'elles mettent à les tromper. C'est une excellente chose qu'ils devraient mieux apprécier: leur intérêt les y engage. Malheur à ceux qui sont trop clairvoyants pour les tromperies féminines. Il ne leur en revient que des désagréments, des ennuis, des tribulations, qui ne font qu'ajouter à leur infortune, tandis que ceux qui acceptent leur sort sans y regarder, persuadés qu'il y a plus de sagesse à l'ignorer qu'à chercher à le connaître, vivent en parfait accord avec leurs infidèles, toujours plus attentives, plus douces, plus affectueuses, plus complaisantes pour eux, en raison de la débonnaireté qu'ils ont pour elles.

C'est un des points fondamentaux de la philosophie conjugale qu'il n'y a point de salut pour les maris sans la foi. Je ne prétends pas que cette foi si nécessaire les mette à l'abri de fâcheux accidents: celui qui l'a et celui qui ne l'a pas y sont exposés de même, et sont également sujets à figurer au rang des sots. Mais je soutiens qu'il vaut cent fois mieux être un sot crédule qu'un sot incrédule: l'un trouve le paradis dans son ménage, l'autre y trouve l'enfer.

Je n'ai pas besoin de dire lequel des deux rôles est préférable. Je remarquerai seulement que beaucoup de maris de notre siècle aiment mieux jouer le premier. Ils évitent soigneusement de porter un regard indiscret sur la conduite de leurs femmes. Ils n'attendent pas d'être aveuglés par elles; ils s'aveuglent eux-mêmes à plaisir, et, suivant un proverbe espagnol, ils font comme _l'escargot, qui, pour se délivrer d'inquiétude, échangea ses yeux contre des cornes_.

_El caracol, por quitar de enojos, Por los cuernos trocó los ojos._

Ce proverbe fort original, usité aussi dans le midi de la France, est fondé sur une tradition populaire qui nous apprend que l'escargot, qu'on suppose aveugle, avait été créé avec de bons yeux, mais qu'étant sans cesse exposé à les avoir blessés en rampant sur la terre ou sur les buissons, il pria Dieu de les lui ôter et de les remplacer par des cornes, dont il espérait retirer plus d'avantage, ce qui lui fut octroyé.

J'ai entendu chanter dans un village de l'Aveyron une vieille chanson patoise qui rappelle cette tradition, et qui est peut-être un fragment de quelque sirvente troubadouresque. Elle se termine par un couplet piquant dont je vais reproduire l'idée, à défaut des paroles, que j'ai oubliées.

Celui que le guignon fit naître Sous le signe ingrat du bélier, Se tourmente pour mieux connaître Ce qu'il ferait bien d'oublier. Eh! qu'espère-t-il? que souffrance D'une ombrageuse vigilance Qui doit lui prouver qu'il est sot. Veut-il fuir des chagrins sans borne: Qu'il change ses yeux pour des cornes, A l'exemple de l'escargot!

Un mari doit se faire annoncer quand il rentre chez lui.

C'est ce que faisaient autrefois, à Rome, les maris qui se piquaient de savoir vivre, et voici l'explication que Plutarque a donnée de leur conduite dans la IXe de ses _Demandes des Choses romaines_: «Pourquoi est-ce que, quand ils retournent d'un voyage loingtain au pays ou seulement des champs à la ville, s'ils ont leurs femmes à la maison, ils envoient devant pour faire savoir leur arrivée? est-ce point pour leur donner asseurance qu'ils ne veulent rien faire finement ni malicieusement envers elles, car arriver soudainement à l'improuveu est une manière d'aguet et de surprise: ou bien parce qu'ils se hastent de leur envoyer donner une bonne nouvelle de leur venue comme se tenans pour asseurés qu'elles les attendent et les désirent: ou plutost pourceque eux-mêmes désirent savoir de leurs nouvelles, si ils les trouveront saines et attendant à grand dévotion leur retour: ou pourceque les femmes ont plusieurs petits négoces ou besongnes à la maison, pendant que leurs maris n'y sont pas, et bien souvent de petites hargnes et querelles à l'encontre de leurs domestiques servans ou servantes, afin doncques qu'ostant toutes ces petites fascheries là elles fassent un recueil gracieux et paisible à leurs maris, ils leur envoient devant faire tel avertissement.» (Traduction d'Amyot.)

De là est venu très-probablement notre proverbe; mais il a bien changé sur la route, car l'application qu'on en fait aujourd'hui ne s'accorde plus avec aucune des honnêtes raisons données par Plutarque. Il s'emploie pour faire entendre à quel inconvénient s'expose le mari absent qui revient au logis sans avoir pris la précaution indiquée. Le vieux poëte Coquillard (_Droitz nouveaux_, ch. VII, _de Injuriis_) conseillait à ce benêt de mari de faire du bruit en rentrant, de crier: _Quel est céans_? de ne point se fâcher _s'il trouvait sa femme sur le fait_, et de se contenter de lui dire:

Au moins deviez-vous l'huys serrer. S'il fust venu des aultres gens!

La LXXIe des _Cent Nouvelles nouvelles_ fait tenir le même langage par un époux débonnaire dans la même situation.

On attribue un trait tout à fait pareil à un grand seigneur du temps de la Régence. Ce personnage étant entré indiscrètement dans la chambre de sa femme pendant qu'elle était _en conversation criminelle_, comme disent les Anglais par euphémisme, se retira en s'écriant: «Eh! madame, que ne fermiez-vous la porte? Tout autre que moi aurait pu vous surprendre.»

Sers ton mari comme ton maître, Et t'en garde comme d'un traître.

Ce distique proverbial, à l'usage des épouses mécontentes, qui le proposent comme principe de leur tactique conjugale, a été cité par Montaigne dans un passage de ses _Essais_, liv. III, ch. V, où il reproche aux hommes comme aux femmes de ne pas tenir assez de compte des devoirs du mariage. Voici les principaux traits de ce passage: «Il n'est plus temps de regimber, quand on s'est laissé entraver; il fault prudemment mesnager sa liberté; mais depuis qu'on s'est soubmis à l'obligation, il s'y fault tenir soubz les loix du debvoir commun, au moins s'en efforcer. Ceulx qui entreprennent ce marché, pour s'y porter avecques hayne et mespris, font injustement et incommodement: et cette belle regle, que je veois passer de main en main entre elles, comme un saint oracle,

Sers ton mary comme ton maistre, Et t'en garde comme d'un traistre.

qui est à dire:--Porte-toy envers luy d'une reverence contraincte, ennemie et desfiante,--cry de guerre et de desfi, est pareillement injurieuse et difficile.»

Mieux vaut un mari sans amour qu'un mari jaloux.

«Les femmes, disait Mme de Coulanges, ne veulent de la jalousie que de ceux dont elles pourraient être jalouses.» Par conséquent, elles ne doivent pas vouloir de celle de leurs maris, qu'elles n'aiment guère et qui le leur rendent bien, car, s'ils sont jaloux, c'est ordinairement sans amour. La jalousie de ces messieurs leur est antipathique au suprême degré, parce qu'elle leur fait sentir qu'ils se défient d'elles et veulent les tenir sous leur dépendance: deux attentats odieux dont elles sont cruellement blessées. Mais la jalousie de leurs amants ne saurait leur déplaire; elles la regardent comme un témoignage de l'amour qu'elles leur inspirent, et si elle devient quelquefois désagréable, elles la leur pardonnent aisément. Eh! comment persisteraient-elles à trouver mauvais un effet provenu d'une cause si bonne et si belle!

Mieux vaut un vieux mari que point de mari.

C'est ce qu'on dit aux demoiselles qui, dépitées de ne pas trouver un épouseur jeune, refusent d'en prendre un vieux, et c'est ce qu'elles disent elles-mêmes lorsque l'expérience est venue leur démontrer qu'il est beaucoup plus triste de vieillir fille que d'être la femme d'un vieillard, beaucoup meilleur de devenir la femme d'un homme âgé que de vieillir fille. En effet, si l'on établit un parallèle entre la vieille fille et la femme mariée, on voit combien la situation de cette dernière est plus avantageuse. Elle jouit d'abord dans la société d'une certaine considération dont la vieille fille est privée; elle a les caresses de ses enfants lorsqu'ils sont jeunes, et elle trouve encore en eux une grande source de satisfaction lorsqu'ils sont vieux. Enfin, arrivée dans un âge plus avancé, elle a pour la servir ces mêmes enfants qui lui fermeront les yeux. Non-seulement la vieille fille s'est privée de tous ces avantages; mais elle s'est condamnée à une solitude qui, sans cesser jamais d'être pénible, lui fera passer ses derniers jours dans l'amertume et les regrets.

Un homme riche n'est jamais trop vieux pour être le mari d'une jeune fille.

S'il n'a pas assez de jeunesse ou de beauté pour plaire, il a assez d'or pour se faire épouser, et ce que sa figure a de disgracieux s'efface et s'embellit même sous les reflets du plus précieux des métaux, car, ainsi que Boileau l'a dit très-élégamment dans sa satire VII:

L'or même à la laideur donne un teint de beauté.

Par conséquent, il ne faut pas s'étonner qu'un vieux ou un laid qui se présente comme épouseur sous les auspices de la déesse qu'Homère appelle _Vénus dorée_, soit favorablement accueilli par une jeune et jolie fille. Celle-ci pense moins aux inconvénients de son union avec lui qu'aux avantages qu'elle espère en retirer. Elle va être affranchie de la sujétion où ses parents la tiennent, et devenir maîtresse de maison; elle disposera d'une grande fortune, elle aura de superbes équipages, des écrins garnis de perles et de saphirs, des cachemires et des robes magnifiques, enfin tout le splendide attirail de toilette que les Latins appelaient _mundus muliebris_, «le monde féminin», sans doute en raison de la quantité et de l'importance des objets qu'il comprend. L'idée qu'elle se fait de sa nouvelle position l'enivre et l'éblouit; elle se voit déjà la reine de la mode, et se flatte de trouver dans l'homme cousu d'or, de qui elle est adorée, un trésorier inépuisable, toujours prêt à payer les frais du luxe royal de ses atours.

Est-il possible qu'elle refuse un mariage qui lui ouvre un avenir si merveilleux? Quelque innocente se rencontrerait peut-être capable de résister aux séductions de l'opulence et de rester fidèle à un amant pauvre que ses parents voulaient la forcer d'oublier; mais elle qui n'aspire qu'à briller dans le monde, elle se gardera bien de cette magnanimité de roman. Elle a étudié la question sous toutes les faces. L'affaire lui paraît excellente, et elle n'a rien de plus pressé que de la conclure. Peu lui importe qu'on la blâme de sacrifier les intérêts du cœur à ceux de la vanité, en épousant un homme qu'elle ne saurait aimer. Elle tient ce reproche pour une niaiserie sentimentale dont elle rit; elle sait que _le mariage n'empêche pas d'aimer ailleurs_, et elle est disposée à imiter le plus décemment possible la conduite de certaines dames qui se prêtent à un mari et se donnent à un amant. C'est là malheureusement ce qui se passe dans une société immorale, en la plupart des cas où une jeune et jolie fille est unie à un vieux et laid magot. Eh! pourrait-elle avoir, non-seulement le courage, mais le désir de rester fidèle à un tel mari, lorsqu'elle est sans cesse poursuivie par des adorateurs d'autant plus empressés qu'ils pensent que si elle s'est laissée aimer par celui-là, elle se laissera bien aimer par d'autres.

Un mari doit faire carême-prenant avec sa femme, et Pâques avec son curé.

Ce vieux proverbe, qui recommande d'être bon mari et bon chrétien, n'a pas besoin d'être expliqué; mais il a besoin d'être rappelé au souvenir des maris, car bien que ces messieurs n'ignorent pas ce qu'il signifie, presque tous oublient ce qu'il les invite à faire _à tout le moins une fois l'an_.

Le bon mari fait la bonne femme, et la bonne femme fait le bon mari.

Quand le mariage est l'association de deux personnes raisonnables, qui s'aiment par inclination autant que par devoir, elles ont naturellement l'une pour l'autre des égards, des attentions et des prévenances dont l'effet est d'entretenir et d'accroître chez elles la confiance et l'affection. Cet échange de soins quotidiens, cette fusion de pensées et de sentiments, améliorent leur caractère individuel en le dégageant des volontés égoïstes, et leur communiquent un nouveau caractère commun à toutes deux, qui leur fait goûter les plus doux charmes de la sympathie. Si le sort leur est contraire, elles n'éprouvent que la moitié des peines; s'il leur est favorable, elles ont le double des plaisirs.

Voilà les vrais modèles des époux, toujours tranquilles et satisfaits parce que chacun d'eux fait consister sa tranquillité et sa satisfaction dans celles de son associé. Si les autres les imitaient, s'ils travaillaient à se rendre mutuellement contents, on n'entendrait plus tant de plaintes contre le mariage. Cet état est bon en soi, le malheur vient de ceux qui le gâtent, et ils doivent s'en prendre à eux-mêmes s'ils y trouvent une infinité de maux.

«Observez cette barque conduite par deux matelots: s'ils rament ensemble, ils voguent doucement sur les flots agités; mais s'ils ne sont pas d'accord, chaque vague produit une secousse, et tel coup d'aviron donné à contre-sens pourrait faire chavirer leur frêle esquif.